ET DANS LES ARTS
« Tout les hommes ensemble y font un continuel
progrès à mesure que l'unirers Tieillit. »
Pascal.
Tout citoyen, quelque humble que soit sa fortune, quelque médiocre que soit son intelligence, exerce une part d'influence sur la formation du pouvoir spirituel. Non-seulement l'opinion habituelle de Tindividu entre dans la composition de l'opinion collective; mais ses discours et son exemple lui donnent action sur autrui. Cette action de l'individu est évidente^ lorsqu'il domine : elle n'est pas inoins réelle quand il est dominé par d'autres, parce que ceux-ci dépensent à le diriger une partie de leur valeur.
Mais il est des hommes dont l'influence est plus étendue en bien et en. mal que celle des autres et qui contribuent d'une manière plus apparente à la formation du pouvoir spirituel : ce sont ceux qui marchent à l'avant-gardeetdont le travail s'applique aux sciences, aux lettres et aux arts. Les premiers s'occupent de modifier incessamment l'opinion : les autres expriment et propagent les modifications qu'elle a reçues.
Dans ces branches de Tactivilé humaine, comme
dans l'industrie, ceux qui travaillent actuellement se servent des travaux des générations qui nous ont précédés et s'efforcent de conquérir une puissance plus grande. Dans les productions de chacun d'eux, une grande part appartient à la société ; le reste est l'œuvre propre du travailleur. S'il est quelquefois difficile de déterminer exactement en quoi consiste la part légitime de l'un et de l'autre, il est toujours facile de re* connaître et d'indiquer cette double provenance de toute œuvre.
Cette opinion, bien que son exactitude soit évidente à première vue, n'est ni plus ancienne, ni plus vulgadsée que l'idée du progrès. On est généralement porté à penser, selon les croyances anciennes, que les inventeurs étaient des espèces de demi-dieux, qui ont créé de toutes pièces, par le seul effort de leur génie, les inventions qu'ils ont léguées à la postérité. Au contraire, depuis qu'on a signalé la part qui, dans toute invention, revenait à la société, quelques personnes ont nié le mérite, le travail, l'œuvre personnelle <les inventelirs.
Ni l'une ni Tacrfre de ces deux appréciations n'est exacte Dans tout état de société, il existe une certaine science acquise par les travaux des générations anté- ' ' * rieures et perpétuée par l'enseignement. C'est le point
de départ de toutes les études; rbéritage commun d'où chacun tient une méthode, une tournure d'esprit, une manière de penser qu'il modifie ensuite par son expérience propre. Nul n'a trouvé par lui-même tout ce qu'iL sait : nul non plus ne vit sans ajouter quelque chose, peu ou beaucoup, à ce qui lui a été enseigné.
La plupart des individus ne reçoivent de l'enseignement qu'une faiMe partie de la science de leur temps et aucun ne la possède tout entière. Il résulte de cette circonstance qu'un grand nombre d'inventions passent inaperçues et indignes de mémoire , parce qu'elles avaient déjà paru et étaient devenues vulgaires dans telle partie de la société qu'ignorait l'inventeur, ou parce qu'elles sont médiocres, imparfaites et ne donnent pas un résultat complet.
Dans la division des occupations qui a prévalu, des hommes se sont attribué pour fonction la conservation et l'accroissement des sciences. Ils recueillent de toutes parts et sans cesse le&enseignements divers que peuvent leur donner l'observation , leur expérience propre, celle d'autrui et le raisonnement : ils s'efforcent de s'élever par leur travail à une science plus haute, plus féconde en applications que celle qu'ils ont apprise, et ils y réussissent à la longue. Ces hommes sont en quelque sorte les éclâireurs de l'humanité : ce sont eux qui se chargent de tenter les premiers l'inconnu. Leur marche n'est pas égale : tantôt ils rencontrent des succès éclatants et mémorables, qui ouvrent à la société des voies nouvelles ; tantôt leur travail semble
frappé d'une sorte de stérilité ; les progrès sont lents et peu en rapport avec les efforts qu'ils coûtent.
Ces intermittences tiennent aux conditions du travail d'invention, qui ne peut obtenir des résultats qu'après de longues recherches préparatoires dans lesquels s'épuisent quelquefois plusieurs générations d'ouvriers. Une fois ces recherches terminées, l'invention devient facile et la gloire couronne celui qui a joint à son mérite personnel l'avantage de venir à propos. Le mondejuge par l'utilité ou l'agrément qu'il retire de l'œuvre plutôt que parle mérite de l'ouvrier.
L'histoire des sciences, et en particulier celle des découvertes, prouve la nécessité absolue des travaux préparatoires, soit pour découvrir, soit pour tirer parti de l'invention. Avant que ces travaux aient été faits, personne ne songe à la découverte ou si quelques esprits rêveurs en conçoivent l'idée, cette idée demeure inaperçue et sans conséquence. A mesure, au contraire, que les travaux préparatoires s'achèvent, l'idée de la découverte se présente à un certain nombre d'esprits et les obsède au point de devenir pour eux une préoccupation exclusive. De là vient que plusieurs découvertes ont été faites à peu près en même temps, en divers lieux, par des personnes qui n'avaient les unes avec les autres aucune communication.
Est-ce à dire que l'humanité n'ait pas besoin des inventeurs et que leur mérite soit nul? Non sans doute. Elle n'a pas besoin de tel ou tel inventeur déterminé, en ce sens (fu'il n'en est aucun dont la mort prématurée ait privé le monde d'une découverte. Si tel inven-
teur n'avait pas fait telte découverte, un autre en serait venu à bout. Mais cet autre eût été certainement un homme d'un grand mérite : il n'aurait découvert, comme le premier, qu'à force de travail, d'intelligence et d'application : il n'aurait trouvé qu'après avoir cherché longtemps, avec patience et énergie.
On peut soutenir, il est vrai, que les inventions, scientifiques ou autres, peuvent avoir lieu par une succession non interrompue de travaux médiocres, mais nombreux, plus lentement, mais tout aussi sûrement, que par d'immenses efforts individuels. Un grand nombre d'hommes, unissant leurs efforts, peuvent soulever un fardeau supérieur à la force d'Hercule. Mais dans les découvertes, il y a des obstacles qu'un grand effort individuel peut seul surmonter. D'ailleurs, en admettant même l'efficacité des travaux collectifs ou successifs, on doit savoir gré aux ouvriers qui, par de si grands efforts, ont eu la puissance de concentrer sur un seul point des rayons de lumière épars dans une multitude de directions et su avancer le temps de l'invention.
Il est peu d'études plus intéressantes que celle de l'histoire des découvertes et de la part qui revient à chacun dans chacune d'elles. Il est aussi peu d'études plus propres à abaisser notre orgueil en nous montrant, d'une part, lesjmmenses travaux qui sont nécessaires pour obtenir le plus chétif résultat; d'autre part, combien rinventeur titulaire, quelque grand et bon appréciateur qu'il fût, était loin de mesurer la portée de son œuvre et de prévoir l'influence directe et indirecte
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qu'elle devail avoir. A mesure que l'on étudie davantage,, ou voit diiniouer la part individuelle qui revient à l'inventeur titulaire dans la découverte : on voit grandir l'importance des travaux préparatoires qui s'élèvent comme une fourmilière dans laquelle il est impossible d'assigner la part d'ouvrage de chaque fourmi. Puis on voit la découverte, faite dans une branche spéciale de la science, répandre une lumière nouvelle et vivifiante sur la science tout entière, rectifier ou effacer une multitude d'idées conçues auparavant et qui ne peuvent tenir devant son éclat : on voit poindre dans ses rayons le germe de nouvelle^ découvertes, soit dans la même branche de la science, soit dans d'autres branches ; de telle sorte que dans un laps de temps assez court, l'œuvre de l'inventeur se lie étroitement aux travaux antérieurs qui l'ont préparée et aux découvertes ultérieures qui en ont été la suite. Tandis que l'iofluence de la découverte s'étend^ la gloire de l'inventeur se consolide, mais elle pâlit et va se confondre avec celle de ses devanciers dont quelques-uns n'ont pas même légué leur nom à la postérité. L'ensemble de la science humaine, tout médiocre qu'il soit, est si grand en comparaison de toute œuvre individuelle que celle-ci paratt toujours petite.
Les inventions et découvertes ont une époque et en quelque sorte une saison tellement marquées par l'avancement des travaux préparatoires que l'inventeur qui devance le temps n'obtient que des résultats incomplets : il est peu ou imparfaitement compris de ses contemporains. L'inventeur même qui arrive à la pre-
mière heure n'estcompris que de quelques-uns et souvent avec beaucoup de peine : il rencontre des résistances puissantes et jouit rarement de sa propre gloire : son mérite n'apparaît que plus tard, lorsque les conséquences de ses travaux se développent et entourent son œuvre d'une auréole de lumière.
La propagation des inventions, et sous ce nom on peut comprendre toutes les idées nouvelles, ne peut avoir lieu rapidement que lorsque les intelligences se trouvent déjà préparées à les recevoir. Nul ne peut changer en un jour l'ensemble de ses croyances, ni même une partie considérable de celles qui se rapportent à un certain nombre d'idées : c'est pourquoi on rencontre dans les écrits des inventeurs les plus éminents quelques-uns des préjugés dans lesquels ils ont été élevés, des idées qui se rattachent à tel système d'erreurs qu'ils ont eux-mêmes renversé. C'est pour cela que la propagation de certaines doctjpines, facile dans telle société ou dans telle classe, est impossible à la même époque dans une autre société ou dans une autre classeu
La science de. la vie sociale étant le résumé et la fin de toutes les sciences humaines reçoit l'impulsion et le contre-coup de toutes les découvertes qui ont lieu, soit dans une branche quelconque de la science, soit dans les arts et l'industrie. Mais comme toutes les découvertes agissent de loin et indirectement sur la science sociale, chacune d'elles la modifie, peu et lentement, d une manière presque imperceptible, mais sûre. Toute invention en effet change l'idée que nous avons du
monde ou de nous-nièmes, de Tutilité que nous pouvons tirer du inonde *et de nos propres facultés : elle change aussi l'idée que nous concevons de Dieu : chaque fois que la science grandit, Tidée que nous avons de Dieu s'épure et s'étend; nous comprenons plus amplement l'ordre et la règle. De même toute invention finit par modifier l'industrie et toute modification de l'industrie change notre manière de vivre.
Ces chang ements sont nécessaires et aussi indispensables au bonheur des individus qu'à l'agrandissement des sociétés. Nous avons une telle soif de nouveauté que nous ne supportons pas sans dégoût l'idée d'un arrangement invariable du monde. Les plus routiniers désirent toujours quelque changement. Nous aspirons à l'innovation, bien que nos habitudes la redoutent et nous y aspirons sans cesse, parce que la coutume nous rend prompt ement insensibles aux découvertes anciennes, dans l'ordre social, comme piirtout ailleurs. Notre génération a vu naître et grandir les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques : elle a été frappée d'admiration et de stupeur à l'aspect des changements que ces innovations introduisaient dans le monde et des changements plus grands qu'elles préparaient. Mais bientôt l'habitude nous y a rendus presque insensibles. La génération qui s'élève n'a pas même éprouvé nos premiers s/sntiments d'admiration : il lui faut, pour concevoir que le monde ait existé sans chemins de fer, sans bateaux à vapeur et sans télégraphes électriques un effort d'imagination semblable à cehiiqu'il nous faut faire pour concevoir une idée de ce
qu'était le monde avant l'invention de la poudre et de Tiraprimerie ou avant celle de Técriture. De même c'est à peine si nous pouvons au prix d'un grand effort avoir une idée quelque peu nette de ce qu'était l'ancien régime dans lequel nos pères ont été élevés et ont vécu. Le besoin d'innovation est naturel et inextinguible dans les individus comme dans les sociétés, et il est bon que l'on travaille à le satisfoire.
Il est donc juste d'accorder au travail d'invention la rémunération d'honneur qui est bien souvent (sauf le contentement qui résulle du premier aspect de la découverte) la seule que reçoive l'inventeur. Mais cette rémunération ne doit pas être excessive ; car s'il est bon que le travail de découverte soit actif, il n'est pas bon qu'il se précipite. Da'illeurs dans la répartition de la réputation et de la gloire qui récompense les inventeurs, il est facile d'être injuste sans le vouloir, d'at^r tribuer à l'un ce qui appartient à l'autre.
lln'yapaslieu du reste de s'étonner ou de s'affliger en voyant que les grandes découvertes ne se multiplient pas au point de paraître chaque jour. Chacune d'elles exige de longs travaux préparatoires pendant lesquels il semble que Prométhée souffre et se débat vainement dans ses chaînes. Ces travaux sont exécutés souvent dans une direction tout autre que celle où doit avoir lieu la découverte, sans dessein arrêté, sans espérance précise et déBare ou avec un dessein et une espérance qui ne peuvent se réaliser. Pendant ce temps, les impatients s'irritent; les curieuxoisifs s'ennuient et se plaignent : les gens sensés prennent en patience le monde et le
temps, et les bons ouvriers travaillent sans relâche, dans la conviction profonde que, d'un instant à Tautre, Prométhée sera délivré.
Ces époques alternées d'enthousiasme et d'affaissement que Ton remarque dans l'histoire des grandes découvertes et surtout de celles qui se rapportent à la science sociale, exercent sur les arts, sur les lettres et sur le goût une influence profonde.
Les arts et les lettres egcpriment la pensée habituelle et dominante des société^ qui les produisent et constituent en réalité le haut enseignement. C'est par eux que les individus se communiquent les uns aux autres leurs sentiments les plus intimes, c'est parleur intermédiaire que chacun se reconnaît lui-mâme et ^affirme: c'est par eux que les traditions se conservent et se modifient peu à peu par l'introduction d'idées nouvelles. Quelle que soit la portée de ces idées, elles viennent se promulguer dans les arts et les lettres par lesquels les hommes pensent et sentent ensemble, en commun.
On ne peut dire d'avance ce que doit être l'art dans un avenir éloigné ; car pour savoir* ce que sera Fart, il faudrait connaître la pensée intime de cet avenir, qui nous est inaccessible. Nous ne pouvons parler de l'art comme de la science qu'en général ou que dans les limites très-bornées où s'étend notre horizon.
Le champ dans lequel se déploient les arts et les lettres n'a pas des bornes autres que celui dans lequel se meut et travaille la pensée humaine. Lorsque cette pensée découvre des mondes nouveaux, de nouvelles et plus larges perspectives, les arts et les lettres expriment son contentement et s'élèvent avec elle ; lorsqu'elle rencontre des obstacles et fléchit devant eux , lorsqu'elle s'abandonne à la paresse et au découragement, les arts et les lettres souffrent,- s'abaissent et s effacent avec elle.
Comme la pensée dans son travail juge et choisit sans cesse^ les arts et les lettres jugent et choisissent : ils aspirent et tendent au beau, comme l'homme, dans l'ensemble de son activité, tend au bien et le recherche. Comme le bien moral, le beau artistique est variable et change d'aspect, selon l'état de l'âme de ceux qui le considèrent. Le beau absolu se confond avec le bien absolu et nous ne pouvons pas plus atteindre l'un que l'autre : mais nous avons toujours une idée de l'un et de l'autre, idée de mieux, relative à quelque chose de pire. \
L'âme suit le beau, sans pouvoir toujours le définir et acquiert des habitudes de sentir comme des hatfitudes de juger. Ces habitudes constituent le goût, qui est la conscience du beau, comme la conscience proprement dite est le goût du bien. Le goût est variable : des hommes grossiers ont le goût grossier : ceux chez lesquels l'équilibre des facultés est troublé, qui sont atteints d'une sorte de maladie morale, ont le goût maladif. Le goût de l'enfant n'est pas celui de l'homme
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mûr et celui-là diffère du goût du vieillard. Enfin les sociétés, comme les individus, changent de goût, selon que telle ou telle préoccupation les domine. Le bon goût, qui consiste à exiger une certaine harmonie entre les diverses parties d'une œuvre d'art ou de littérature, ne se manifeste que lorsque nos diverses facultés se trouvent dans cet équilibre qui constitue la santé de l'âme.
La sculpture semble être celui de tous les arts qui admet le moins la variété et le changement de goût. Cependant, si nous considérons le passé, nous voyons paraître d'abord ces idoles grossières qui, chez tous les peuples, ont provoqué dans les temps anciens l'admiration et l'adoration ; ces dieux roides et immobiles, ces dieux armés, agités, irrités; ces dieux à plusieurs têtes et à plusieurs bras et ces monstres formés par l'assemblage de membres humains et de membres d'animaux, emblèmes conçus par quelques hommes et devant lesquels les hommes ont tremblé d'un religieux respect. Toutes <;es figures ont été admirées en leur temps autant qu'ont pu l'être plus tard le Jupiter et la Minerve de Phidias ou la Vénus de Praxitèle. — Mais sans comparer ensemble des œuvres appartenant à des époques aussi éloignées l'une de l'autre, quelle différence ne remarque-t-on pas entre les Christs du moyen âge et ceux de la renaissance, entre ceux-ci et ceux du dernier siècle ou de notre temps ! Les uns et les autres expriment le maximum de beauté selon le goût (les contemporains, l'idéal suprême auquel leur imagination s'était élevée.
Gomment' le goût ne i^arierait-il pas dans Tapprédation des œuvres d art, lorsqu'il varie si sensiblement dans celle de la nature elle-même? Quelle idée diverse ne se font pas de la beauté humaine les différents peuples et les différentes époques ! Ici la beauté résulte d*un horrible tatouage; ailleurs, d'une déformation des oreilles, ou du nez, ou de la lèvre inférieure : chez les peuples mêmes qui respectent à peu près l'œuvre du Créateur, on estime comme beauté tantôt la maigreur, tantôt Tobésitô, tantôt telle complBxion et tantôt telle autre. N'avons-nous pas vu de notre temps considérer comme beauté la pâleur, la langueur, l'état maladif, une taille grêle, des mains incapables d'action ? Comment ces opinions, si diverses et si mobiles, n'influeraient-elles pas sur les arts?
Cette recherche éternelle du beau dans la nouveauté a donné naissance à ce phénomène étrange des temps moderneâ ^, la mode, qui change ssois cesse la forme de nos vêtements et qui présente un des aspects les plus saillants et les moins observés du goût artistique.
Il est remarquable que dans la recherche du beau, l'homme commence par des conceptions compliquées et finit par revenir simplement à la nature. Il imagine d'abord une beauté de son invention pour l'acquisition de laquelle il se mutile ou se défigure; puis il respecte son corps ^«ne fait porter se»i caprices que sur ses habUs seulemQfit. '
> Il est probable que les temps ancien! ont au$si connu la mode chaque fois qu*ëlle n'a j^as été contenue par la législation religieuse ou civile^ ou par une coutume fixe ayant force de loi.
La scupture, cherchant des types d'une beauté éternelle, a depuis longtemps mis de côté ou négligé les vêtements; mais dans ses appréciations de la beauté nue elle a eu ses modes et ses caprices; elle ne s'est pas toujours aperçue que la beauté suprême se trouvait dans les conditions où se rencontre le maxinoium de la force morale et physique. A mesure que la diversité des occupations et Tuniformité continue de chacune pour chacun devient pour tous une habitude et une nécessité, la sculpture a plus de peine à trouver dans le monde réel des représentations de son idéal : elle est plus exigeante et demande la réunion de conditions plus nombreuses, tandis que la nature continue de produire sans s'appauvrir une infinie variété de types.
Si les changements du goût sont considérables dans la sculpture qui se borne à la reproduction d'une forme, quels seront-ils dans la peinture qui représente à la fois la forme et Faction, le mouvement, la vie et ses mille incidents ; qui donne un corps à nos souvenirs, à nos fantaisies et à nos rêves? Quels seront ces changements dans l'architecture qui répond à des désirs complexes, de commodité et d'agrément, qui recherche à la fois l'utile et le beau? Combien plus grandes encore seront les variations du goût dans la musique, expression fugitive de nos passions et de leurs infinies nuances, de leurs caprices les plus passagers ! Pa|^out l'homme imprime sur les produits de son art l'empreinte de son aine/ les pensées, les aspirations et en un mot le goût de à^n temps et de son pays , goût
essentiellement i^arîable, puisqu'il dépend de ce phénomène complexe et mobile que nous appelons « état de civilisation » .
On nous dit, il est .vrai, que le bon goût est éternd. et ne change pas, qu'il a ses conditions et ses lois fixes. S'il en était ainsi, pourquoi les hommes du meilleur goût demanderaient-ils sans cesse à l'art des formes et des combinaisons nouvelles ? Pourquoi ne se contenteraient-ils pas des chefs-d'œuvre existants ? Pourquoi les imitations les plus parfaites de ces chefs-d'œuvre leur causent-elles un dégoût invincible et un mortel ennui ? Pourquoi sentent-ils au fond de leur âmë cette nécessité, ce besoin de voler * et de changer que les anciens attribuaient à l'amour ? C'est qu'ils soupirent après un art qui représente leurs pensées, leurs préoccupations, leurs aspirations actuelles qui changent sans cesse.
Si le goût était un, permanent, inné, comme on le dit, il se ferait sentir à tous, en tout temps, en tout lieu, en tout état. Que voit-on cependant ? Présentez à un Océanien l'Apollon du Belvédère ou la Vénus de Milo : il les trouvera laids ou du moins bien inférieurs en beauté à ses idoles informes et tatouées : Conduisez un Chinois au Conservatoire ou à l'Opéra ; faites-lui entendre la musique de Mozart ou celle de Rossini : il n'y trouvera que des discot'dances; elle lui semblera un affreux charivari. Sans aller chercher des exemples extrêmes, prenez dans quelque province reculée une personne sans éducation, fût-elle même bien douée,
et placez devant elle les chefs-d'œuvre de tous les arts : elle y restera presque insensible. Il lui faut une éducation préalable, une véritable initiation pour comprendre et sentir comme les hommes de goût : son goût actuel n'est qu'un résultat de l'enseignement et de la coutume, variables, en définitive, comme tout enseigrienrent et toute coutume.
Il en est de même dans les lettres et plus sensiblement, parce que les lettres portent plus distinctement l'empreinte de la pensée humaine. On peut distinguer aujourd'hui dans la littérature des branches différentes, dont chacune se développe dans des conditions spéciales, notamment celle qui est consacrée aux sciepices, celle qui traite des affaires, l'histoire, la poésie et la littérature de fiction.
La langue des sciences s'applique immédiatement à la pensée et en reproduit la forme, comme certains vêtements prennent et reproduisent la forme du corps. Une science imparfaite et incertaine procède par une multitude d adages détachés, ou bien elle bégaie et s'égare dans les digressions, dans les •considérations générales éloignées du sujet ; tandis qu'une science plus sûre Faborde directement et s'en empare ou tout au moins l'assiège avec vigueur, l'environne de ses formules et l'étreint fortement, de manière à porter dans l'esprit du lecteur sa foi ou son doute. La litté-
rature scientifique s'adresse à rintelligence pure : tous ses ornements consistent dans la méthode et la clarté : c'est une \ierge nue.
C'est aussi à l'intelligence que s'adresse la littérature des affaires : mais comme elle traite des hommes et de leurs rapports ; comme d'ailleurs elle cherche souvent à persuader sans avoir démontré, elle est moins calme que la littérature scientifique et se laisse animer souvent par les passions qui vont exciter dans l'esprit du lecteur l'affection ou la haine. La littérature des affaires admet donc quelques ornements ; mais elle doit en être très-sobre, à peine de s'écarter de son but principal, qui est d'éclairer. Si les ornements y dominent, il est probable que l'écrivain. n'a pas conçu son sujet bien distinctement ou n'a pas voulu l'exposer tel qu'il le voyait, qu'il s'est trompé ou a voulu tromper.
La littérature scientifique a pour but d'éclairer l'esprit par des notions générales, et celle des affaires de le diriger dans l'action. La littérature historique participe dans une certaine mesure de l'une et de l'autre : elle est scientifique lorsqu'elle nous décrit les événements et les hommes tels qu'ils furent ; elle est d'affaires et d'art, lorsqu'elle tire de la contemplation du passe des leçons ou des conseils pour le présent et l'avenir. Elle doit donc avoir la précision, la clarté, la franchise de la littérature scientifique et admet tous les ornements de la littérature d'affaires : elle en admet même davantage parce qu'elle s'adresse davantage à l'imagination et que d'ailleurs elle suscite et met en jeu toutes les passions de notre âme.
Enfin la poésie et la littérature de fiction occupent en tout pays une grande place et souvent la plus grande. Cette branche de littérature est en même temps la plus populaire, la plus générale, celle dans Tusage de laquelle toutes les classes de la société viennent se réunir et en quelque sorte se confondre. Elle a pour but de plaire et de divertir : elle a aussi pour but d'enseigner.
Quelque sujet que prenne la littérature de fiction et quelque forme qu'elle adopte, elle se propose de susciter dans Tâme des hommes des images et des passions. Qu'elle représente des actions humaines ou les grandes scènes de la nature et de la vie, elle peint et choisit ses traits de telle manière que les uns restent dans l'ombre tandis que les autres apparaissent en pleine lumière : elle exagère en bien et en mal : elle montre les hommes plus grands que nature et quelquefois plus petits, toujours autres qu'ils ne sont, quoique semblables à ce qu'ils sont. Elle crée une sorte de monde à part dans lequel les intelligences aiment à rêver pendant quelque temps et à se distraire du monde réel sans l'oublier. Cette littérature, moins enchaînée que les autres à la réalité, exprime plus nettement les désirs et l'état général des âmes d'une époque, parce qu'elle peint les choses, non telles qu'elles sont, mais telles que'les voit l'aversion ou l'aspiration, la passion intérieure : elle présente l'état variable de la perfection et de la dégration humaine, du bien et du mal moral, tels que chaque temps les conçoit.
Ainsi nous voyons dans l'épopée homérique, dans le tableau de la vieille lutte de l'Europe et de l'Asie,
l'homme grand par la force musculaire et par la ruse dans une grossière simplicité ; les dieux faits à son image et toutes les choses de ce monde réglés par un destin aussi capricieux qu'irrésistible et indéfini. Dans la tragédie grecque, Tidéal se modifie ; les passions intérieures, la volonté libre de l'homme occupent une plus grande place, sinon dans les événements, au moins dans l'inténeur du drame. Cette transformation est plus sensible dans la comédie, lorsque, après être sortie de la polémique politique, elle aborde la peinture et la critique des mœurs.
La conception de l'idéal de la grandeur humaine est sensiblement modifiée dans l'épopée latine : elle subit de nouvelles et plus profondes modifications dans l'épopée moderne du Tasse, calquée cependant, comme celle de Virgile sur celle d'Homère.
Pendant la longue suite de siècles qui sépare la première de la dernière de ces épopées, l'état idéal est l'état de guerre : la guerre a pour les hommes un suprême attrait : elle seule fixe Tattention des historiens et remplit presque seule le cycle entier de la littérature chevaleresque. C'est encore la guerre qui domine dans deux grands poèmes dont elle n'était ni l'objet, ni la fin : Dante et Milton ont porté dans un autre monde les pensées, les passions, les actes de celui*ci, et ses haines et ses luttes. Mais dans ces poëmes les forces matérielles sont fortement dominées par l'intelligence et la force morale : le poète se meut dans un ordre de sentiments et d'idées inconnus à l'antiquité classique.
A mesure que l'individu se dégage du milieu so-
cial, et y prend plus de sécurité et d'importance morale, le roman tend à remplacer l'épopée. Chevaleresque à la fin du moyen âge, courtisan poli et bien discipliné au dix- septième siècle, le roman tente dans le siècle suivant de soumettre l'éducation, renseignement public et privé aux instincts et les institutions sociales à la critique du premier venu : il condamne tout ce qu'il ne comprend pas, en vertu de ce principe que l'homme, étant naturellement bon, mais se trouvant perverti par la société, a le jugement d'autant plus droit et plus sûr qu'il est plus ignorant.
La vie rurale et les bergeries furent l'idéal du dixseptième et du dix-huitième siècle qui, dans la réalité, exagéraient la vie urbaine. Les bergeries charmaient encore les esprits oisifs pendant les grandes luttes delà révolution française et l'imagination chercha les mei*s, les forêts vierges, les pays tropicaux pendant que les corps et les intelligences étaient bloqués et comme emprisonnés dans les guerres de l'empire. Mais à la paix, le drame et le roman devinrent terribles : ils déchaînèrent toutes les passions pêle-mêle et les firent choquer les unes contre les autres, sans reconnaître ni loi, ni mesure : la guerre et la lutte éclatèrent de toutes ' parts, non par masses, ni pour un grand intérêt humain ou du moins national et collectif, mais pour l'honneur et la satisfaction des appétences individuelles. La littérature de fiction franchit les conditions de toute société et de toute civilisation : elle se montra douteuse, irritée, sauvage, impatiente de toute règle et ennuyée de toute liberté.
Tel a été Tordre du développement des idées ou plutôt de la mode dans la littérature de fiction en France. Ailleurs et en Angleterre notamment, elle a eu des formes plus calmes parce que la société était moins troublée. Toutefois, après avoir rêvé avec Walter Scott la résurrection des anciens temps, elle s'est emportée avec Byron à d'étranges égarements et a pris dans ces derniers temps une humeur critique assez remarquable, toutes les fois qu'elle est sortie des descriptions tempérées de la vie réelle.
L'idéal de la littérature de fiction change évidemment et a ses modes. On peut constater ce changement, même dans les temps où cette littérature s'est le plus asservie à l'imitation des anciens modèles : on s'en aperçoit davantage dans les temps où elle prend plus de liberté, soit dans la forme, soit dans le choix des sujets et surtout depuis que le roman s'est substitué au poëme épique. Maig malgré ces variations, on observe qu'il y a dans la forme un idéal plus durable et qui n'a guère changé, des conditions qui peuvent être considérées comme permanentes et qui caractérisent plus ou moins toutes les œuvres qui ont produit une impression profonde et durable sur l'esprit des hommes.
Ces conditions consistent dans un sentiment vif de l'idéal individuel, si l'on peut ainsi dire, qui est permanent, de ce qu'il y a (Fimmuable dans les phénomènes où figure l'individu avec ses passions, dans une forme lucide et franche qui exprime bien ce sentiment et dans la peinture d'un idéal social rationnel assez complet, passé, présent ou futur. La fixité de ces con-
dilions tient à ce que les passions fondamentales de l'individu et les sensations qui résultent pour lui de la présence du inonde extérieur sont toujours les mêmes et à ce que la forme littéraire a un rapport intime avec la constitution de notre intelligence, qui ne change pas. Quant à l'état social, il n'est qu'un accessoire dans les mœurs de la littérature de fiction ; mais s'il est peint avec vérité et énergie, tel que notre esprit en sente et en comprenne bien les rapports, cette peinture peut rendre une œuvre de fiction impérissable, autant que peuvent l'être les œuvres de l'homme.
Nous avons des vertus et des vices qui sont permanents, parce qu'ils tiennent à notre oi^anisation individuelle et à nos passions fondamentales, comme il y a des vertus et des vices passagers en ce sens qu'ils dé* pendent d'un certain état social et de la mode. L'art élevé ne les confond jamais au point de prendre les uns pour les autres : mais aux époques de trouble et de désordre moral, l'écrivain a de la peine à ne pas tomber dans cette confusion. Dans ces temps, on est porté à qualifier de poésie sublime, soit la description détaillée des sensations, soit l'imitation servîle de la réalité, soit des conceptions purement fantastiques. C'est un grand signe de décadence.
La recherche de formes nouvelles de parler, quand il n'y a d'ailleurs point d'idées nouvelles à exprimer, est un autre signe de décadence. Lorsque l'écrivain s'efforce d'attirer l'attention par dçs phrases inusitées, c'est que son mérite intrinsèque n'est pas suffisant pour la captiver. Dans une langue formée et qui
eorapte de grands écrivains, il est difficile d'employer utilement une forme nouvelle : il vaut mieux se tenir à la langue directe et correcte qui est déjà connue que d'adopter une forme obscure, tourmentée, pointue ou emphatique. Les innovations de style ne sont bonnes qu'autant qu'elles expriment des innovations bonnes dans» le fond et dans la pensée.
Il y a des écrivains qui négligent la forme et croient que leurs œuvres auront une longue vie : ils se trompent : la beauté de la forme est indispensable pour imprimer aux œuvres littéraires un caractère durable. Mais ceux qui, comme un grand nombre de nos contemporains, croient vivre par la forme seule, ne se trompent pas moins : qu'importe le style le plus correct et le plus élégant, s'il n'exprime aucune idée, s'il ne s'applique à aucun sujet qui soit de nature à intéresser la postérité ?
La littérature d'imagination emploie généralement de notre temps une forme corrompue, surchargée d'ornements et d'aflfectation ; mais cette forme est encore bien supérieure au fond, à cette mêlée de personnages et d'événements dans laquelle on n'aperçoit nul vestige d'ordre. Nos romanciers ont adopté une morale qui leur est propre, de laquelle ils ont exclu tout devoir envers la société et envers Dieu . Tout y est individuel à ce point que la famille même s'y efface et disparaît en réalité. Il semble que dans cette morale, Dieu et la
société soient des instruments à l'usage de l'individu, tant Dieu est mis aux ordres de ses besoins et la société assujettie à ses caprices, quand l'un et l'autre ne sont pas l'objet de ses lamentations et de ses colères. Dans cette littérature, la grossièreté s'appelle « franchise » l'insolence, « noble fierté », les appétits brutaux, « poésie » , la paresse, « rêverie», etc. : l'homme n'y apparaît qu'esclave des passions qui tantôt l'accablent, V tantôt le surexcitent jusqu'à la démence : on ne l'y voit jamais contenu, éclairé, dirigé par l'intelligence, ou maître de sa volonté : si on le rencontre quelquefois modéré et observateur d'une règle, il est tel par impuissance. Toute cette littérature est dénigrante, égoïste, plaignarde, inclinée à voir toutes choses par le côté laid : elle est l'expression fidèle d'un état social dans lequel tout idéal s'est abaissé et a presque disparu.
A côté de cette littérature, qui toutefois est vivante, il en est une autre, plus pauvre encore, qui se dit morale parce qu'elle est admirative, quiétiste et pleurarde, toujours disposée à l'attendrissement, prête à s'agenouiller et à prier de bouche, sauf à s'interrompre parfois pour adresser de grosses paroles au prochain ou le maudire. Celle-là supprime les passions qui gênent ses plans, efface l'intelligence qui l'incommode et plie les événements à ses besoins théoriques, à son inaltérable symétrie : ses œuvres sont aussi froides que celles de sa rivale sont fiévreuses, et si l'homme de celle-ci est maladif, celui de la littérature soi-disant religieuse n'est qu'un cadavre ou moins encore, une figure de cire.
La littérature contemporaine considérée dans son ensemble regarde l'individu comme isolé, sans autres devoirs sociaux que ceux qui résultent d'une convention de fantaisie dépourvue d'autorité. Elle admet que l'individu manque à ses devoirs, dès que ses semblables manquent à ceux des leurs qui sont corrélatifs ou dès que les habitudes sociales blessent des sentiments particuliers d'équité; on trouve fort simple que très-indulgent pour lui-même il soit toujours prompt à juger autrui et h exécuter lui-même sur autrui ses propres jugements. On attaque comme vains préjugés ou opinions tyranniques tout ce que l'on ne comprend pas dans les mœurs et la tradition, c'est-à-dire presque tout. On semble admettre que toute règle sociale doit être compréhensible d'intuition, par instinct; que l'étude est inutile et tout ce qui, dans l'ordre social, excède la portée d'une intelligence légère est ridicule ou mauvaisr.
Ces défauts de la littérature de fiction contemporaine se retrouvent à un degré moindre dans la sculpture et la peinture, trop disposées à exagérer l'individu et ses passions ou à les faire disparaître, oscillant entre la maladie et la hiort, n'exprimant la vie et la santé que rarement, par exception en quelque sorte.
En cela, la littérature et l'art ont exprimé, comme il arrive toujours, la pensée du temps : ils se sont modelés sur cette philosophie qui a isolé l'individu de la société, l'âme du corps et prétendu donner raison de tous les phénomSnes de la volonté par une conscience primitive, innée, inaltérable et infaillible.
La littérature historique, bien que viciée et comprimée jusqu'à un certain point par le même enseignement, a pris un essor plus élevé et produit des œuvres plus grandes. Elle a cherché partout et étudié avec ardeur les titres de l'histoire du genre humain et apporté dans leur étude une critique riche d'imagination et bien supérieure sous ce rapport à la poésie du jour. Quel poëte a été aussi fécond en inventions ingénieuses, gracieuses ou terribles, que la plupart des écrivains qui ont travaillé à nous représenter le passé et à le faire revivre, à exhumer de la poussière des siècles les personnages historiques avec leurs passions, leurs pensées et les institutions au milieu desquelles ils ont vécu? Si nos historiens se sont laissé parfois emporter à leur imagination ; s'ils n'ont apporté dans leiurs travaux ni une science suffisante des choses sociales, ni toujours assez d'étude et de calme, la plupart d'entre eux au moins ont respecté et senti vivement la loi morale, et il n'en est aucun de quelque valeur littéraire qui l'ait directement attaquée ou méconnue. S'ils n'ont pas eu sur la loi du progrès des idées bien nettes, ils ont au moins senti et constaté la force motrice qui emporte l'humanité dans des voies nouvelles et ont frémi à son contact. L'inspiration ne leur a pas fait défaut : placés sur la limite de la littérature scientifique et de la littérature d'imagination, ils se sont efforcés de lutter d'exactitude avec la première et se sont élevés, même quant à l'imagination, bien au-dessus de la seconde.
Il est temps, ce nous semble, que la littérature d'imagination et les beaux-arts élèvent leurs regards plus haut et cherchent un autre idéal. Ils le trouveront sans peine le jour où ils considéreront l'individu comme membre de la société et non plus comme un être isolé; le jour oîi ils voudront étudier, jusqu'à ce qu'ils les comprennent et les sentent bien, les lois permanentes de la vie sociale. Alors, en effet, ils verront s'étendre sans limites le champ dans lequel l'ima^ gination peut construire; ils concevront des combinaisons nouvelles et distingueront les nuances infinies que les institutions et les opinions sociales impriment aux passions fondamentales de l'homme. Si leurs regards cherchent à pénétrer l'avenir, ils verront poindre une société nouvelle, fille de celle où nous vivons et semblable à sa mère, mais non identique ; une société dans laquelle l'ordre succédera au chaos d'idées, de sentiments et de tendances contradictoires dans lequel nous sommes plongés ; une société où les hommes verront distinctement le but collectif qui leur est assigné et où la connaissance de ce but déterminera beaucoup plus nettement qu'aujourd'hui la place de chacun.
:, A ne considérer que la lutte de transformation par laquelle nous passons, que de drames du plus vif intérêt ! Que de combats d'idées et de sentiments, non-
seulement entre les diverses classes, mais dans le sein des familles et jusque dans celui de chaque individu! Que de hautes et grandes aspirations dirigées au hasard ! Que de bonnes actions dont ceux qui les font n'ont pas toujours conscience! Que d'actions fatales commises légèrement ou même avec l'intention de faire le bien ! Que manque-t-il pour donner tout son intérêt à ce grand mouvement? Un peu de lumière.
Le jour où le rayon de lumière aura éclairé la scène, la littérature d'enfants trouvés qui s'est emparée du domaine de la fiction disparaîtra rapidement : elle fera place à une littérature attentive à étudier le milieu social,- les lois qui le régissent et à découvrir la chaîne qui lie fatalement les actions de l'individu à leurs conséquences pour lui et ses semblables. Au lieu d'abuser, comme la littérature actuelle, de l'imprévu, de la Providence ou de la fortune, elle tombera probablement dans l'excès opposé et voudra dire la raison de tout. Elle aura de grands artistes qui élèveront des œuvres plus larges et plus durables que celles de nos contemporains : elle aura aussi une multitude d'artistes médiocres plus insupportables peut-être que les médiocrités de notre temps.
Toutefois les débuts de cette littérature peuvent promettre, à la faveur de la nouveauté, un grand succès à la médiocrité elle-même. La première lutte aura tout l'intérêt d'un drame vivant, car il s'agira d'élever des personnes et des choses que l'opinion abaisse aujourd'hui et d'abaisser des choses et des personnes qu'elle élève. Dès qu'on admet et sent l'égalité morale
des fonctions detoute sorte qu'exige le maintien de la société, les plus humbles s'élèvent et deviennent dignes de toute l'attention, de toute l'aclivité de l'âme la plus haute, et celles qui sont aujourd'hui les plus considérées perdent ce qu'il y a d'exclusif dans Timportance qu'on leur attribue : on attache moins de prix aux actes qui se font sentir faiblement à un grand nombre d'êtres humains et on en attache davantage aux actes moins connus qui touchent un nombre moindre de nos semblables, mais qui ont sur eux une influence directe et profonde. La vie publique perdra peut-être à cette transformation d'idées quelque chose de la valeur empruntée dont elle se pare actuellement ; mais la vie privée grandira : elle prendra un caractère public que nos contemporains oublient ou méconnaissent.
Dans le roman, par exemple, la famille peut occuper une place considérable, sinon la principale. Eh bien ! où se trouve la famille dans les romans du jour ? Quelle est-elle î Si l'on en croyait nos romanciers, la famille ne serait que le rapprochement passager d'un homme et d'une femme qui ont du goût l'un pour l'autre : ce goût passé, la famille n'existe plus ou n'est qu'un obstacle : elle devient môme un obstacle avant que ce goût soit passé, dès qu'il commence à s'affaiblir. Les
enfants ne paraissent que pour donner matière à quelques scènes dramatiques. Quant au travail, qui assure la subsistance de la famille, par lequel elle vit et grandit, il est chose vile et prosaïque, indigne d'attention et propre tout au plus à paraître dans quelques épisodes : les habiles savent vivre sans travailler, aux dépens
d'autnii dans une fête étemelle et jouir iiu milieu des mensonges hypocrites et des impuretés de toute sorte.
Imaginez, au contraire, un roman qui reconnaisse à la famille toute sa dignité, qui Yoie en elle un groupe indépendant, placé sous la garde et la responsabilité du père et de la mère, vivant de leur travail et de leur âme, dans lequel les enfants qui doivent les continuer comme fis continuent leurs aïeux sont leur œuvre principale, leur partie dans ce concert de travaux qui constitue, soutient, fait durer et grandir la société. Quelle différence de point de vue I Quelle différence de spectacle! Gomme tout s'anime et prend de l'intérêt, comme les actions et les pensées, même les plus humbles, acquièrent de l'importance en venant se placer dans ce courant de la vie où nulle action humaine, pour vulgaire qu'elle soit, ne passe sans effet, bon ou mauvais ! Quel vaste champ pour la crainte et pour l'espérance, pour le plaisir et la douleur, pour toutes les nuances du drame, que ce monde où tant de choses s'adressent au cœur de l'homme pour l'attirer ou le repousser ! Quel théâtre que celui où viennent se déployer dans l'infinie variété dé leurs formes, non plus une seule passion, encore tellement isolée et concentrée qu'elle ressemble à une monomanie, mais toutes les passions humaines dans les âges divers et dans des situations diverses. Pour ne pas trouver dans la contemplation d'un aussi grand spectacle quelque inspiration, il faudrait vraiment en être bien dépourvu.
Le monde moderne n'ouvre pas à la poésie un champ moins vaste ; mais elle ne peut y moissonner abondam-
ment qu'à la condition d'oublier les formes générales de la poésie antique pour n'en imiter que la langue. Dans cet univers nouveau que la science nous révèle, la poésie déborde de toutes parts : partout l'infini d'espace et de temps, de grandeur et de petitesse; partout l'ordre et la mesure; partout la vie. Quelque imparfaite que soit la connaissance que nous en avons, elle ne laisse pas d'embraser l'âme d'enthousiasme. Mais sur ce vaste théâtre, l'homme a changé d'aspect : il ne suffît plus pour le grandir et le rendre intéressant, de lui donner huit pieds de haut, une voix tonnante, un bras d'acier et des armes enchantées; car dans ces conditions il serait encore bien petit. Il faut comprendre la grandeur d'une autre manière et la chercher ailleurs que dans le choc ou le fracas des batailles : dans le courage soutenu d'une volonté ferme, dans l'activité infatigable, dans la résolution invincible de faire le bien, même au prix du sacrifice et de la souffrance. Déjà Corneille avait cherché un idéal autre que celui des anciens, partial peut-être et exagéré, mais conçu avec le sentiment exact de la médiocrité matérielle de l'homme et de sa grandeur morale : il faut aller plus loin et se résoudre à voir le monde tel qu'il est, l'homme tel qu'il est, non-seulement dans les rangs supérieurs, mais dans toutes les classes, et l'homme tel qu'il peut être dans la société nouvelle où il va se mouvoir au sein de la paix matérielle.
Laissons aux artistes, aux poètes, aux littérateurs de toute sorte le soin de chercher un idéal qu'ils trouveront, sans aucun doute, et portons de préférence nos regards sur une question toute pratique d'hygiène et de métier. Est-il convenable que, dans les arts et les lettres, le travail soit spécial et très-divisé? Est-il convenable qu'il se mêle et se combine à d'autres travaux? Aujourd'hui, on le divise autant qu'on peut : on arrange même des manufactures artistiques et littéraires. Est-ce là un bon arrangement? Oui, si l'on cherche à multiplier rapidement les produits à la mode, les reproductions variées d'un type primitif donné : non, si l'on tient à l'originalité des œuvres, à leur grandeur, à leur perfection.
Pour s'élever haut dans la région de l'art et des lettres, il faut avoir des notions générales étendues et embrasser par la pensée un vaste horizon, aussi étendu que la science contemporaine ; il faut posséder une connaissance approfondie de l'homme vivant, isolé ou en société, et joindre à un sentiment puissant de l'idéal un sentiment vif de la réalité. Ces conditions sont incompatibles avec la spécialité et Textrême division du travail. Celui qui ne possède que son métier, quelque bien qu'il le possède, est incapable d'originalité et d'invention : il ne peut recevoir la faible inspiration dont il est susceptible que directement des œuvres des maîtres
ou de la nature étroitement comprise et faiblement sentie : il reste copiste ou tout au plus imitateur.
Nous avons déjà constaté la déplorable influence que la pratique spéciale et exclusive des lettres et des arts exerçait sur Tâme, lëè surexcitations de la vanité et la susceptibilité excessive qui çn résultaient. Ces défauts sont d'autant plus sensibles que l'âme sur laquelle ils viennent s'imprimer est plus petite et moins capable de concevoir un large idéal, l'idéal divin auprès duquel toute œuvre humaine est chétive, l'idéal qui inspire la modestie et sans lequel il n'y a point de grand artiste.
On a mis en circulation depuis un siècle une théorie étrange fomentée par la paresse vaine et exprimée par un mot ambitieux : on a prétendu que certains hommes naissaient poëtes, écrivains, philosophes même, ou peintres, sculpteurs, architectes, musiciens, à ce point qu'il leur suffisait d'apprendre les premiers éléments du métier pour s'élever aussitôt à la perfection par le seul effort de leur génie.
Qu'il y ait des hommes mieux doués que d'autres pour les travaux de la pensée dans les sciences, les lettres et les arts, nul ne saurait le contester. Toutefois il est remarquable que ceux qui manifestent le plus clairement et le plus tôt des dispositions naturelles spé^ ciales sont rarement ceux qui réussissent le mieux. Que d'enfants prodiges qui, devenus hommes, n'ont jamais dépassé les limites d'une honnête médiocrité I Combien d'entre eux même sont restés au-dessous du médiocre I Au contraire, l'histoire compte un grand nombre d'hommes qui, après avoir fait avec peine les premiers
pas dans la carrière des sciences, des lettres ou des arts, se sont élevés au premier rang. Mais ces hommes apportaient tous dans le genre de travail qu'ils avaient adopté une volonté forte et résolue, libre d'hésitation et de doute, une attention conslahte, énergique, inaccessible aux distractions , un efifort soutenu et obstiné. On les a vus réussir dans une carrière : peut-être auraient-ils aussi bien réussi dans toute autre, si la fortune les avait jetés dans une autre profession : car, si on l'observe bien, les qualités qui assurent le succès dans les arts l'assurent également dans toutes les branches de Tactivité humaine : ce sont les qualités de l'âme, la patience de l'attention, de la volonté et du travail. C'est à imprimer aux hommes ces qualités, à développer dans leur âme la force vitale et motrice que doivent tendre toute instruction et toute discipline.
L'art est tout invention et labeur : ni les richesses, ni les honneurs ne sauraient suffisamment récompenser les efforts nécessaires pour s'élever au sommet : il faut que l'âme de l'artiste soit touchée par un mobile plus haut, qu'elle s'élève directement vers Dieu et attende de son propre travail sa principale récompense. La fortune et la gloire ne doivent être pour elle que des rémunérations accessoires, qui peuvent venir ou manquer, mais qui, lors même qu'on les atteint, ne viennent que par surcroît. Pour ce motif même, le véritable artiste ne devrait avoir aucune prétention de figurer dans la hiérarchie politique. « Son royaume n'est pas de ce monde. » Cette profonde parole peut être appliquée à juste litre à tous ceux qui travaillent exclusivement pour
Tavenir, soit dans les arts, soit dans les sciences ou dans les lettres. C'est le sentiment de cette parole qui alimente le feu sacré et donne au travail cette suprême énergie sans laquelle il est impossible de faire quelque chose de grand.