‹ Études sur la science socialeChapitre 11 sur 12 · DE LA HIÉEIARGHIE RATIONNELLE DES SOCIÉTÉS MODERNES · texte numérisé non relu

DE LA HIÉEIARGHIE RATIONNELLE DES SOCIÉTÉS MODERNES

« La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine .,., , est la subordination et la dépendance. »

Tautinasoubs.

Les opinions qui régnent dans un groupe d'hommes quelconque sut les arrangements politiques proprement dits ont certainement unegrandeimportance; mais elles n'entrent que pour une part assez peu considérable dansla formation de l'opinion collective. Les opinions relatives à la constitution de la famille occupent une place plus considérable dans l'intimité de la vie ; mais elle ne la remplissent pas tout entière, et celles relatives à la morale générale seraient elles-mêmes incomplètes, si l'on n'apportait une attention soutenue dans les appréciations des personnes et des choses que l'on fait chaque jour. Les opinions qui touchent à ces appréciations sont très-nombreuses et portent sur des objets très-variés. Nous n'examinerons ici que celles qui se rapportent à trois points, savoir : T à la hiérarchie sociale ; 2" au mérite considéré relativement à l'aptitude aux fonctions du gouvernement ; 3' au mérite en lui-même et relativement aux droits qu'il donne à la considéra-

tion publique. Ces opinions diverses se rapportent en déBnitive à un seul objet, qui est la hiérarchie rationnelle ou idéale de la société.

11 y a deux hiérarchies, correspondant chacune à l'un des deux pouvoirs qui régissent toute société : la hiérarchie matérielle en quelque sorte constituée par l'arrangement des fonctions et la hiérarchie d'opinion déterminée par le degré de considération accordé à chacun. Ces deux hiérarchies tendent sans cesse à se rapprocher, comme les deux pouvoirs, etf comme eux, jamais ne se confondent : lorsqu'elles s'éloignent l'une de l'autre, on peut dire que de grands changements deviennent imminents; lors, au contraire, qu'elles se rapprochent, on peut affirmer que la société se trouve dans un état plus normal et est appelée à jouir d'un calme plus durable. ,

Étudions d'abord l'opinion quant à la hiérarchie matérielle, à celle qui résulte de l'arrangement des fonctions.

Considérées au point de vue général et abstrait, toutes les fonctions utiles à la société sont égales : il n*y a nulle différence entre elles pour Thomme moral auquel toutes sont accessibles et dans chacune desquelles il peut remplir tous ses jdevoirs. Mais il ne peut en être de même dans l'ordre matériel : il y a des fonctions dominantes ou dirigeantes et des fonctions subordon-

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nées parlanature mdme des choses, une hiérarchie, un ordre que ron ne peut méconnaître * même dans Textrème idéai de la démocratie, sous l'empire de la liberté la plus étendue, de l'égalité la plus complète, de la fraternité la plus ardente que nous puissions concevoir.

Les fonctions dominantes sont celles qui impriment le mouirement aux autres, qui commandent et dirigent l'activité des fonctions subordonnées. Ainsi la fonction de celui qui enseigne ^est et sera toiyours supérieure (dans les limites de l'enseignement, bien entendu) , à la fonction de celui qui est enseigné ; celle de l'officier est et sera toujours supérieure à celle du soldat, celle de l'entrepreneur d'industrie est supérieure à celle de l'ouvrier qu'il emploie, etc. Aucune révolution ne peut détruire cette hiérarchie naturelle et nécessaire, contemporaine de la société et destinée à. durer autant qu'elle.

Mais il y a des hiérarchies arbitraires que les révolutions peuvent changer, parce qu'elles dépendent simplement d'un certain état social et d'une certaine opinion. Telle était la hiérarchie des castes orientales; telle la hiérarchie féodale ; telle encore la hiérarchie gréco-latine qui a laissé dans l'opinion des peuples modernes des racines encore vivantes.

Dans la société gréco-romaine, il y avait des hommes libres et des esclaves exerçant des fonctions distinctes, dont les unes étaient réputées libérales et les autres serviles. Comme il existe un rapport de subordination nécessaire et permanent entre l'esclave et le

maître, on avait étendu l'idée de cette subordination à la fonction elle-môme. Ainsi les fonctions de Thomme libre étaient celles du sacerdoce, du gouvernement, de lajustice et de la guerre^ auxquelles on joignait la culture des lettres et des arts. De toutes les fonctions industridles, l'agriculture seule fut, .à certaines époques, réputée libérale : les métiers manuels furent réservés aux esclaves et, par un renversement de tout Tordre rationnel des choses, les esclaves furent souvent chargés de l'enseignemeort, dans les temps de désordre et de décadence. Des affranchis, classe intermédiaire entre l'homme né libre et l'esclave, occupaient les fonctions supérieures de l'industrie^ faisaient le commerce, exerçaient la médbcine et :quelques autres fonctions.

Il ne serait pas difficile de trouver dans l'opinion des hommes de notre temps des traces de cette, division en trois classes de la société antique. On professe encore publiquement la théorie mère sur laquelle cette hiérarchie était fondée, savoir : « que le loisir est nécessaire pour acquérir l'instruction et devenir capable d'exercer les fonctions publiques; que ces fonctions, qui se rapportent à l'âme et au gouvernement des hommes, sont plus élevéesque les fonctions industrielles et médicales qui s'appliquent uniquement au corps ; qu'il est juste, par conséquent, que ceux qui exei'cent les fonctions supérieures ou nobles soient affranchis de travail manuel et se gardent purs de l'exercice des autres fonctions; qu'il est juste enfin que les fonctions nobles soient exercées par uuq classe d'oisifs éclairés, libres

des soucis matériels de Texistence, saos que jamais ceux qui exercent les fonctions serviles ou demiserviles puissent s'y élever. »

Cette opinion, si ancienne et si profondément enracinée dans nos mœurs, ne soutient pas un instant Texamen. Il est bon que Thomme soit affranchi des soucis matériels de l'existence lorsqu'il s'en est affranchi par lui-même, qu'il les connaît, et profite de ses loisirs pour s'appliquer aux travaux de la pensée ; mais jusqu'à présent, c'est par exception seulement que les hommes ont occupé de cette manière la liberté qu'ils avaient conquise ou dans laquelle ils étaient nés. Ils ont généralement préféré l'oisiveté qui, dans quelque condition qu'elle se rencontre,* est une cause de corruption et de désordre.

L'oisiveté est surtout fatale à la culture de l'âme, dont les facultés s* exercent par l'action au moins autant que par la réflexion et ont besoin de s'appliquer à quelque objet. L'expérience nous enseigne que, loin de s'attacher exclusivement à discipliner son âme et à se rendre meilleur, l'oisif est celui qui cède et s'abandonne le plus facilement aux appétits exagérés par l'imagination. Une classe d'oisifs serait la classe la moins propre à l'exercice du pouvoir politique; car l'oisif, et surtout l'oisif de naissance, que l'on considère aujourd'hui comme propre à tout, n'est, en réalité, propre à rien.

11 n'est pas vrai d'ailleurs, comme on le croit vulgairement, que les fonctions politiques soient dominantes par nature et priment les autres nécessairement.

On ne peut nier qu'elles n'exercent un contrôle sur toutes les autres, mais le contrôle est réciproque dans un système électif. L'électeur est même supérieur à l'élu, puisque le premier donne le mandat et que le second le reçoit, de telle sorte que l'autorité suprême n'est personnifiée en aucun citoyen, parce qu'elle réside en tous.

Le fonctionnaire public fidèle à son devoir n'exerce une autorité dominante que dansles limites de sa fonction, comme le propriétaire : dans ces limites mêmes, la domination du fonctionnaire public est déléguée, temporaire, sujette au contrôle de personnes déterminées : ses actes sont toujours discutables. Au contraire, la fonction exercée sous l'empire de la liberté, soit dans l'industrie, soit dans les services appropriables, appartient en propre à celui qui l'exerce et peut être transmise à ses enfants, sans qu'il soit nécessaire de solliciter ou de demander l'agrément de qui que ce soit : le foncticmnaire libre peut quitter sa profession quand il veut, comme il peut la conserver toute sa vie ; il peut modifier ses attributions, les étendre ou les restreindre, à volonté. Si les fonctions de tout ordre sont égales moralement, comme elles doivent l'être dans un état social régulier, les fonctions libres restent supérieures, parce qu'elles assurent mieux l'indépendance de celui qui les remplit et aussi parce qu'elles exercent à un plus haut degré l'ensemble de ses facultés.

Les fonctions libres sont encore supérieures sous un autre rapport : si elles sont exemptes du cou trôle de telle ou telle personne déterminée., c'est parce qu'elles

sont incessamment contrôlées par le public. Dans ces fonctions, la responsabilité est certaine, inévitable : quelle que soit la position que chacun occupe dans cette portion de la hiérarchie, on peut être assuré que nul n'en est plus digne que lui : s'il n^occupe pas une position plus haute, il ne peut «'en prendre qu'à luimême : s'il fait pour s'élever des efforts méritoires, il peut compter que nul caprice d'autrui ne lui ravira sa récompense. Dans les fonctions déléguées, au contraire, le fonctionnaire indigne et incapable peut conserver sa position, tandis que le fonctionnaire digne et capable peut être privé de la sienne : l'avancement dépend, non du mérite et du travail directement, mais surtout du jugement d'autrui. Dans les fonctions libres, Tavancement est un signe à peu près certain de travail et d'intelligence : dans les fonctions déléguées, l'avancement peut avoir lieu et a lieu bien souvent sans intelligence et sans travail.

En réalité donc, s'il y avait supériorité morale des fonctions d'un ordre sur celles de l'autre, cette supériorité devrait être attribuée aux fonctions libres et non aux fonctions déléguées.

11 est remarquable que les fonctions que nous appelons libres parce qu'en effet le travail et la récompense auxquels elles donnent lieu sont déterminés par la volonté libre, sans coaction d'aucune sorte, sont justement les anciennes fonctions serviles. Lés fonctions déléguées sont à peu près celles que l'on considérait autrefois comme libérales exclusivement. Cette simple observation montre bien la profondeur de la révolu-

tion opérée depuis quelques siècles dans la société et la différence radicale qui existe entre les arrangements sociaux de l'antiquité et ceux des temps modernes.

Il importe assez peu, du reste, de cbercher laquelle des deux branches de fonctions sociales peut être à bon droit regardée comme supérieure à l'autre, puisque, si on les considère de haut, elles sont égales et que le mérite de chaque individu doit être apprécié, non d'après la fonction qu'il remplit, mais d'après la manière dont il s'acquitte des devoirs qu'elle lui impose. Il importe da^ntage de rechercher où se trouvent les meilleure conditions d'aptitude aux fonctions déléguées ; car si tous peuvent y concourir et y être appelés , si tous participent à l'élection, il est d'intérêt collectif que l'opinion générale soit aussi éclairée que possible, * afin qu'elle fasse de bons choix.

Les fonctions de gouvernement sont d'administrer et déjuger. Pour bien juger, il faut posséder une connaissance profonde des lois suivant lesquelles sont établis les arrangements sociaux et des obligations qui en résultent : pour bien administrer, il faut avoir une idée nette du but auquel on tend et des moyens de l'atteindre, de la résolution, jointe à une grande expérience delà vie et des hommes. Ainsi, pour bien remplir les fonctions de gouvernement, il faut posséder un jugement sain, un esprit élevé, fin et patient,

capable de comprendre et de bien embrasser des rapports très-complexes et la science du mécanisme social : il faut posséder en outre de l'activité, de la vigilance, de la décision dans le caractère et par-dessus tout être animé d'un sentiment vif et dominant du devoir, que tout mandat impose au mandataire, de servir d'autres intérêts que les siens. Essayons de chercher quelles sont les conditions dans lesquelles il est le plus facile de rencontrer et de réunir ces qualités, quelles sont les conditions dans lesquelles elles peuvent le mieux s'acquérir et se conserver.

Deux grands systèmes de recrutement des fonctionnaires délégués se présentent tout d'abord à l'esprit et, en premier lieu, celui delà caste hindoue, égyptienne et platonicienne. Élever un certain nombre de jeunes gens pour les fonctions publiques dans des familles de fonctionnaires publics, c'est, à ce qu'il semble au premier abord, le meilleur moyen d'avoir d'excellents fonctionnaires. Ou, si le système des castes présente Tinconvénient de produire des enfants semblables à leurs pères, on peut appeler tous les jeunes gens à concourir et les préparer à l'exercice des fonctions publiques par un enseignement en forme dont les résultats soient constatés par une suite d'épreuves et d'examens. C'est le système chinois qui a fait de grands progrès en France et dans divers États de l'Europe.

Les deux systèmes présentent un même défaut, qui est très-grave : ils supposent le fonctionnaire contrôlé par la force des choses, soumis à une responsabilité

naturelle et inévitable qui n'existe pas pour lui. Il existe, au contraire, une opposition radicale et permanente entre les devoirs du fonctionnaire et ses intérêts, soit comme individu, soit comme chef de famille : à tous les itastants de sa vie, le fonctionnaire peut sacrifier l'intérêt public à son intérêt privé. Il est fort à craindre que celui-ci, fondé sur les appétits et les sentiments ;les plus intimes de la personnalité humaine, ne l'emporte à la longue sur le devoir qui s'appuie sur des sentiments plus élevés, mais moins spontanés, moins immédiats, moins actifs.

Cette prédominance de l'intérêt privé, probable lorsque l'on considère l'individu isolé, devient certaine lorsque Ton considère un corps nombreux de fonctionnaires héréditaires ou nommés à vie, ayant, par conséquent, des intérêts privés communs opposés à des devoirs communs, vivant entre eux et se dispensant les uns aux autres cette considération qui est si indispensable à l'individu dans le cercle restreint où s'écoule sa vie. Alors, en effet, aux tentations des appétits privés, vient se joindre un esprit de corps qui érige en devoir l'intérêt commun des fonctionnaires et le fait prévaloir sur le devoir delà fonction, sur le devoir social.

Les castes et le mandarinat produisent inévitablement chez les fonctionnaires une tradition puissante et tenace, mais immobile ; une tradition routinière, aveugle, opposée à tout changement et par cela même au mouvement social. L'appétit prédominant chez Thomme placé hors de la responsabilité naturelle est la paresse : la paresse engendre l'irréflexion, la routine, la lenteur,

l'apathie, qui caractérisent à un si haut degré tous les corps de fonctionnaires à vie. En peu de temps, souç ces deux systèmes, les fonctions de gouvernement se trouvent remplies machinalement, sans activité, sans vigilance, sans esprit public, au* profit de quelques intérêts particuliers.

Un autre inconvénient des deux systèmes dont nous venons de parler, c'est qu'ils désintéressent de la chose publique la masse de la population et abaissent nécessairement chez elle ou empêchent de se développer le sentiment social. .

Un système dans lequel les principales et la plupart des fonctions de gouvernement sont électives et temrporaires ; où nulle fonction publique n'est viagère ; otH l'hérédité, toute facultative, est réservée uniquement aux fonctions industrielles et à celles qui rendent des services appropriables , est infiniment préférable. aux castes et au mandarinat , mais plus difficile à établir et à maintenir. 11 est préférable, parce qu'il prévient la routine et ne la laisse pas pénétrer trop avant dans les habitudes des fonctionnaires; parce qu'il les empêche de contracter un esprit de corps isolé, contraire à l'intérêt collectif et à l'opinion publique ; il est préférable enfin parce qu'il place les fonctionnaires publics sous le contrôle de l'opinion et leur offre la considération de leurs concitoyens des fonctions libres comme récompense du devoir accompli.

Voyons maintenant quelles considérations générales peuvent, sous l'empire de ce système, diriger dans leurs

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.-■ > choix ceux qui soDt appelés à déléguer les foDctions de o gouveraernent.

:t« Avaot tout, ils doivent avoir une idée nette du but :..!> de leur élection, qui est de choisir un homme propre ( ^a à remplir une fonction déterminée. La moralité, le sentiment du devoir, sont nécessaires dans toutes; ki Joui capacité, ou tout au moins l'aptitude spéciale, dans leij; chacune d'elles. Voilà des vérités tellemenl simples enlK qu'elles sont triviales : elles ont cependant été oiél^u connues en France et ailleurs par des milliers d'électeurs qui considéraient la nomination aux fonctions 3 pic publiques comme une distinction qu'ils avaient la ^1 (j faculté de conférer à toute espèce de mérite ou de „^^ sympathie, sans conséquence.

.^^ Pour bien choisir un homme propre à remplir une

l^jjlj fonction déterminée, il faut avoir une notion générale 2,{{, exacte de la fonction et savoir quelque peu apprécier 0 les hommes. Les fonctions déléguées ont pour fin le ,jj,l règlement général de la société et l'administration de ses intérêts collectifs : elles demandent donc des hommes qui aient une connaissance générale de la gf société et capables de bien administrer. On peut être :^ guidé dans les choix qu'on fait par des considérations ^0 personnelles : on se laisse guider aussi, le plus soi g^ vent, par des considérations générales plus ou moi ^ réfléchies, fondées sur la profession qu'exerce j(. ceux entre lesquels on est appelé à choisir. C ' que les fonctionnaires publics peuvent être pris i jj différemment dans toutes les professions, chercho ,B si, entre celles-ci , il en est qui préparent plus i

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moins ceux qui les exercent aux fonctions de gouvernement.

^ Il est constant que tout homme contracte dans l'exercice d'une profession des habitudes spéciales, un esprit et un point d'honneur particuliers. Comme les métiers manuels déforment souvent le corps, en ce sens qu'ils développent certains muscles plus que les autres, les professions en général déforment l'esprit à la longue en exerçant certaines facultés plus que les autres et lui font perdre souvent cet équilibre qui constitue la beauté morale et intellectuelle, comme l'harmonie des formes constitue la beauté physique. Sans doute cette influence des professions sur ceux qui les exercent n'est ni sans mesure, ni sans exception, ni sans remède : avec de l'art et du travail, l'homme peut lutter contre elleaupoint delà rendre presque imperceptible : mais jusqu'à présent un petit nombre d'individus seulement se sont montrés capables de cet effort : le grand nombre a cédé et reçu l'empreinte. — Jetons un coup d'œil rapide sur la nature de l'influence qu'exerce chaque profession par les habitudes qu'elle donne et commençons par celles que l'antiquité réservait exclusivement aux hommes libres.

Le sacerdoce a été la première fonction dominante, et au sacerdoce on peut joindre l'enseignement scientifique qui y a longtemps été attaché. Le prêtre et le

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savant , bien qu'ils procèdent aujourd'hui par des méthodes différentes, passent leur vie à considérer les choses de ce monde au point de vue abstrait et général. Soit qu'ils aient formé et vérifié eux-mêmes les opinions qu'ils prpfessent, soit qu'ils les aient reçues d'autrui, ils n'admettent guère sur ce point ni discussion, ni doute, ni transaction. Le savant de profession d'ailleurs, occupé le plus souvent d'une branche particulière de la science dont l'objet est autre que la société, s'éloigne par ses travaux mêmes de la connaissance des hommes et des arrangements sociaux, et reste éloigné surtout de la pratique politique. Le prêtre et le savant, habitués à jouir d'une certaine supériorité sur les autres hommes, sont naturellement enclins à l'orgueil et aux susceptibilités, aux faiblesses que l'orgueil enfante. Le prêtre y est d'autant plus exposé que les fonctions qu'il exerce sont dirigeantes et dominantes; qu'il est un intermédiaire entre les hommes et Dieu , intermédiaire tellement puissant et respecté qu'un grand nombre de personnes, renonçant à toute espèce de travail et de réflexion, ne veulent connaître Dieu et sa loi que par la parole du prêtre. On remarque aussi fréquemment chez celui-ci un esprit de corps teAace et implacable, la discipline inexorable d'une société secrète qui marche à un but particulier différent du but social et qui cherche la domination pour elle-même. Le prêtre, comme le savant, a des habitudes de subtilité métaphysique par lesquelles il se trouve exposé au scepticisme moral. Le prêtre est soumis en outre à une influence corruptrice

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par le contact de toutes les corruptions dont il est le confident et par le pouvoir aussi absolu qu'irresponsable qu'il exerce sur les âmes. Cet ensemble d'habitudes d'esprit et de cœur rend le prêtre et le savant peu propres à exercer les fonctions de gouvernement les plus éle-. vées, celles de législateur, par exemple : mais le prêtre connaît à fond les faiblesses de la nature humaine et il apprend sans cesse dans sa profession comment on persuade et domine les hommes : il se trouve par là mieux préparé qu'un autre aux négociations, lorsqu'il a d'ailleurs la connaissance et l'usage du monde.

Le militaire ne connaît pas plus que le prêtre la responsabilité ; il passe sa vie à obéir ou à commander» sans jamais discuter, ni raisonner^ ni transiger : il n'a, par conséquent, nulle pratique de la liberté et de l'indépendance personnelle dont il ne peut guère connaître que le nom. S'il sait quelque chose des intérêts généraux de la société civile, c'est par hasard et par exception : rien, dans l'exercice de sa profession, ne l'appelle à les connaître et aies servir. Animé d'un esprit de corps actif, il trouve les intérêts de sa profession opposés à l'intérêt général de la société : car il gagne à faire la guerre; il gagne à assurer ses avantages et à étendre ses privilèges dans la paix, ce qui ne peut avoir lieu qu'aux dépens de la société civile. Le militaire d'ailleurs est bien moins que le prêtre exercé aux travaux de l'intelligence ; son esprit ne travaille que par intervalles, pendant peu de temps et dans un champ fort étroit. Habitué à la discipline matérielle, disposé à l'emploi de la coaction en toutes

choses et à tout propos, le militaire considère la pensée comme une ennemie et une rebelle : lorsqu'il dit à son subordonné : « Tu raisonnes ! » il l'accuse d'un manquement et le menace. Le militaire est donc sous^ tous les rapports peu préparé par ses occupations à bien remplir les fonctions de gouvernement dans la société civile. Les mêmes observations peuvent avec justice s'appliquer à tous le^ hommes qui travaillent sous l'empife d'une hiérarchie d'autorité, comme les fonctionnaires de l'ordre administratif qui ont des habitudes d'esprit toutes militaires et sont en général bornés, impérieux, irascibles et inaccessibles au raisonnement.

Les juges ont à peu près le même esprit que les prêtres : même irresponsabilité, même habitude de décider souverainement sans jamais être contredits^ d'être les interprètes et la personnification, en quelque sorte, de la loi civile, comme les prêtres sont les interprètes et se font la personnification de la loi i^ligieuse : même esprit de corps, même orgueil : même habitude de voir l'humanité par ses plus mauvais côtés, de vivre dans une atmosphère d'infractions, de fraudes, de délits, de crimes, sans être appelés à exercer leur intelligence sur autre chose que sur les circonstances d'un fait dc»iHé et sur l'application à ce fait d'un texte donné : même inexpérience du côté pratique et sain de la vie civile.

Toutes les professions subalternes qui concourent à l'administration de la justice considèrent le juge comme leur supérieur, le flattent et le prennent pour

modèle. Toutes ces professions, fondées sur l'exercice d'un mandat, et trop souvent sur l'abus habituel de ce mandat, ont des intérêts privés opposés à l'intérêt public et sont accoutumées à sacrifier celui-ci. Comment

ceux qui les exercent seraient-ils préparés au grand mandat de gouverner ou de faire des lois?

Entre ces professions, celle d'avocat se distingue par l'ascendant qu elle tend à prendre dans toute démocratie, ascendant presque inévitable, bien qu'il soit contraire à la raison et au bon sens. Dans l'exercice de sa profession, l'avocat est appelé à étudier vite et superficiellement des affaires de toute sorte, à les considérer par un seul côté, le côté contentieux. L'avocat s'habitue, par conséquent, à ne rien étudier à fond et sérieusement, à ne jamais considérer les choses dans leur ensemble et sous tous leurs aspects, à ne jamais chercher une décision dans la raison de décider, mais à chercher des arguments à l'appui d'une décision prise d'avance et déterminée par un intérêt privé. Appelé à soutenir tour à tour des opinions diverses et contraires, à considérer un succès momentané, une sentence favorable, comme la fin de la vie ; habitué d'ailleurs à voir cette sentence dépendre des faiblesses et des incertitudes humaines, il est naturellement porté au scepticisme sur le fond de toutes choses, tandis que la coutume de suivre une procédure invariable lui fait contracter d'incroyables superstitions de forme et de métier. Toujours sollicité, toujours sur le théâtre et en présence du public, il est aussi incliné à la vanité que le juge à l'orgueil. L'ascendant

de Tavocat sur la démocratie tient uniquement à l'art qu'il a de persuader, de flatter,. de simuler ou dissimuler selon les dispositions de ceux qui l'écoutent et le besoin de la cause, et à la conviction de la multitude ignorante qu'un homme qui parle de tout facilement et avec une certaine élégance sait tout et doit • être capable d'action parce qu'il est capable de parole. En somme, la profession d'avocat est celle qui prépare le moins les hommes qui l'exercent à bien remplir les fonctions de gouvernement, et cependant aucune profession n'en ouvre plus directement l'accès.

Les gens de lettres se divisent en trois classes, selon qu'ils cultivent la littérature scientifique ou celle d'imagination, ou celle des affaires. Nous avons déjà parlé des premiers, désignés souvent sous le nom de « savants » , dans la secoàde classe, sont les poètes et les romanciers; dans la troisième, les historiens, les journalistes.

Les littérateurs d'ims^ination vivent par profession dans un monde de fanta:isie et portent leur activité sur la forme plutôt que sur le fonds, sur le style plutôt que sur la pensée : ils recherchent le trait, l'image, l'harmonie des mots plutôt que la justesse et l'étendue des idées, parce que leur succès dépend surtout de la forme. — On connaît les subtilités des grammairiens, les minuties qui occupent les érudits et les philologues. — La profession de tous les gens de lettres de cette classe exige de longs travaux solitaires, soutenus par l'espérance de la gloire ou du gain, en tout cas par l'espoir d'obtenir l'approbation

publique. De là des vanités énormes, des prétentions excessives et ridicules, d'immenses* écarts de jugement incompatibles avec Texercice utile des fonctions de gouvernement.

Les littérateurs politiques sont un peu contenus sous ce dernier rapport par le contact quotidien et le frottement du monde. JVIais ils se trouvent d'ailleurs à peu près dans le cas des avocats : aussi soat-ils exposés à peu près aux mêmes tentations et aux mêmes défauts. Leurs causes sont plus hautes, plus grandes, plus durables que celles des avocats ; mais la grande affaire pour eux est de les défendre, sinon avec succès, au moins avec éclat; résultat plus facile à obtenir par la passion et l'éloquence que par la raison et l'étude, auprès d'un public ignorant et passionné. Ces professions sont un bon apprentissage pour l'expédition des affaires, mais d'ailleurs elles préparent mal aux fonctions de gouvernement.

Les artistes, tels que peintres, sculpteurs, musiciens et acteurs, participent des défauts des gens de lettres et ont à peu près les mêmes travers : travail solitaire, vanités outrées, recherche constante de l'approbation publique, quels que soient ses caprices et ses variations.

On a dit que le meilleur moyen de perdre un État serait d'en confier le gouvernement aux philosophes : que deviendrait-il si l'on adjoignait aux philosophes les militaires, les avocats, les gens de lettres, les savants et les artistes ?

Peut-être le lecteur se scandalise ra-t-il d'opinions

bien opposées à l'engouement qu'inspirent à la démocratie les gens de talent ou les gens à talent, comme on a dit quelquefois. Dieu nous préserve de contester le talent et la valeur du travail employé à l'acquérir ou le mérite que la possession de ce talent constitue! Mais quoi ! de ce qu'on aura su faire un bon poëme, même épique, un admirable tableau ou un chefd'œuvre de sculpture; de ce qu'on aura surpassé dans la polémique Voltaire ou même Pascal, suivra-t-il de là comme conséquence nécessaire qu'on, soit en état de bien faire les lois et de bien gouverner les hommes ? Aura4-on le sens pratique des attaires, l'habitude d'administrer, de comprendre d'un coup d'œil un ensemble de rapports complexes, une volonté assez énergique pour prendre et maintenir une résolution difficile sur des matières ardues? En aucune manière. Il y a cent à parier contre un, au contraire, que cet homme d'un talent si brillant dans sa profession manque de toutes les qualités qui font le législateur et l'homme d'État. S'il prétend avec ardeur aux fonctions de gouvernement, cela même prouve le plus souvent son ignorance et son incomparable présomption. Toutes les professions que nous venons d'énumérer ont d'ailleurs deux défauts communs : aucune d'elles n'exerce ni ne prépare les hommes à l'administration et elles les élœgnent du travail musculaire qui est une excellente condition de santé physique, morale et intellectuelle. Toutes ces professions poussent les familles qui y sont engagées vers la dégénérescence et la mort. Celle du médecin participe aussi à ces défauts ; elle

Téloigne de l'adminislralion et du gouvernement des hommes; mais au moins elle le met en contact avec leurs souffrances et le fait pénétrer dans l'intimité des gens de toutes conditions. La vie est lobjet des études du médecin et la santé la fin de ses efforts : de là un examen continu de rapports complexes. Ses travaux sont d'ailleurs incessamment contrôlés par la nature, et si sa réputation dépend de lopinion du public, le succès ou l'insuccès de ses opérations dépend d'autre chose ; ce qui lui impose toujours, au moins vis-à-vis de lui- -même, une certaine responsabilité. Aussi peut-on remarquer que le médecin a l'esprit plus ouvert à l'intelligence des vérités sociales que les hommes des professions que nous venons d'énumérer : son jugement est plus sain ; mais le défaut d'exercice pratique ne lui permet guère d'aborder les fonctions executives. Les ouvriers et les travailleurs manuels de tout ordre sont généralement impropres aux fonctions de gouvernement, àcausedeleurignoranceetdeleur peu de pratique des choses et du monde. Accoutumés à lutter par des efforts continus contre les premières nécessités de la vie, ils sont réglés plutôt par une force extérieure que par leur volonté libre : contenus par le besoin, ils n'ont guère l'occasion d'apprendre la modération, et comme d'ailleurs ils sonthabitués à prendre la direction d'autrui dans l'application de leur activité, ils éprouvent à un degré médiocre le sentiment de la responsabilité. Aussi, dans les spéculations sociales, leur imagination, toujours dominée, par l'idée d'autorité, est-elle sujette à s'égarer et à rêver pour la société tout entière, l'organisation de l'a-

telîep dans lequel ils travaillent. Les ouvriers d'ailleurs sont tellement étrangers par leurs habitudes au travail intellectuel qui étudie, combine et met en œuvre les moyens d'atteindre un but donné, qu'ils ne le comprennent même pas, le considèrent comme nul et traitent d'oisif celui qui s'y livre. Comme le niilitairev l'ouvrier est porté à ne voir entre les hommes que des rapports de commandement et d'obéissance, sans négociation^ ni transaction, ni respect des volontés indépendantes; et à n'apercevoir dans la société qu'un ordre établi et maintenu par la force matérielle.

Il en est autrement des entrepreneurs d'industrie, tant agriculteurs que manufacturiers, artisans ou commerçants. Les hommes les plus humbles de cette condition se dirigent eux-mêmes et les plus élevés dirigent des centaines, des milliers d'hommes. Tous sont aguerris par une lutte pacifique, mais constante, €ontre les difficultés de toute sorte que présente la pratique de la liberté ; tous sont fantiliarisés par leurs actes de chaque jour avec l'indépendance et la responsabilité ; tous sont habitués à transiger, à négocier, à se contenir, à se modérer volontairement et à persister, malgré tous les obstacles, dans un dessein soutenu, et à se contenter pourtant d'avoir satisfait une partiede leurs désirs seulement : tous administrent des capitaux plus ou moins considérables et traitent chaque jour avec les hommes des affaires d'intérêt : tous sont exercés au travail et à la vigilance : tous sont obligés par profession de résoudre sous leur responsabilité propre quelque difficulté et souvent de chercher des combinaisons nouvelles,

d'inventer. II n'y a donc point de classe de la société qui soit mieux initiée que celle-ci à la pratique de la Tie civile et aux fonctions de gouvernement.

Malheureusement il manque aux entrepreneurs d'industrie des qualités bien nécessaires pour remplir ces fonctions. Ainsi ils n'ont guère Thabilude de s'occuper de la chose publique et de considérer les affaires de l'État comme une partie de leurs affaires propres : ils manquent d'instruction générale et politique, connaissent peu l'ensemble de l'organisation sociale et sont, sous ce rapport, inférieurs même aux avocats et aux gens de lettres. Les entrepreneurs d'industrie n'ont pas encore d'ailleurs le sentiment de leur force et de leur iniportance politique ; ils ne comprennent pas encore parle cœur et la foi tout l'intérêt qui les rattache aux affaires publiques et combien il leur serait facile de les diriger sans se distraire de leurs affaires privées. — 11 y a un défaut plus grave que celui-ci et plus inhérent aux fonctions industrielles : c'est l'habitude de regarder les richesses comme le but unique et la fin suprême de l'homme et de considérer avant toutes choses l'intérêt pécuniaire personnel.

Toutefois, lorsque l'on songe aux antécédents historiques et que l'on pense à la situation occupée jusqu'à présent par cette classe de la société, on est disposé à penser que ses défauts actuels sont temporaires, qu'ils peuvent être corrigés par l'expérience et le temps. En effet, jusqu'à nos jours, les entrepreneurs d'industrie, successeurs en ligne directe des anciens affranchis, ont été considérés avec un dédain sincère et profond

ÉTUDE VIII. S9f

par les hommes engagés dans les professions libérales. Quel est Tadministrateur, le juge, le militaire ou même le maître d'école, qui ne regarde encore aujourd'hui le premier des entrepreneurs comme un soudra ou un vaisya, comme un homme appartenant à une classe inférieure, toléré à cause de Tasçendant et de la force que lui donne sa fortune, mais éloigné par nature et roture de toute sorte de fonction publique et même de là fréquentation des hommes destinés à ces fonctions? Quel est Tavocat, le littérateur ou rartistequi voie dans l'entrepreneur le plus distingué autre chose qu'un « épicier » ou un « bourgeois» dépourvu d'esprit, qui a eu par hasard le bonheur de faire ou d'administrer une grande fortune ? Quel est l'homme du monde oisif et inutile qui ne regarde l'entrepreneur comma aussi inutile et plus nul que lui-même ; qui ne se croie capable de remplacer avec avantage, s'il ne le dédaignait, quelque propriétaire-agriculteur, quelque fermier, quelque manufacturier, quelque commerçant que ce soit? -*- De leur côté, les entrepreneurs se sont tellement habitués à occuper dans l'opinion une position subalterne qu'ils sont assez portés à se considérer eux-mêmes comme des gens sans intelligence et même parfois comme des oisifs : ils se consolent en pensant que, malgré tout, ils ont trouvé un moyjen à eux, un expédient, pour faire fortune et que cette fortune leur assure souvent sur ceux qui les dédaignent une incontestable supériorité sociale. M^ à peine leur hardiesse va*t-elle depuis quelqye temps jusqu'à croire que les dédaigneux des professions dites libérales ont l'esprit

chimérique, tandis qu'eux-mêmes ont l'esprit positif, puisqu'ils ont trouvé le moyen d'atteindre plus sûrement le but commun des efforts de tous, la richesse.

Telles sont les opinions et les dispositions régnantes de part et d'autre. Lorsqu'on les met en présence pour les comparer et les étudier, on aperçoit bien vite que ces opinions sont erronées et ces dispositions injustes. En effet, aucune profession n'exige un exercice plus constant de toutes les facultés de l'âme que celle d'entrepreneur ; aucune n'appelle plus instamment cette intelligence nette de rapports complexes que Ton nomme jugement ; aucune ne demande plus de vigilance, plus de discernement, plus d'énergie soutenue, plus d'esprit de ressource; aucune n'engage plus profondément, celui qui l'exerce dans la pratique des hommes et de la vie sociale. Quel politique, quel négociateur embrasse dans sa pensée des intérêts aussi nombreux et aussi complexes qu'un grand négociant, qu'un banquier ou qu'un manufacturier de premier ordre? Qui sait mieux que ces entrepreneurs commander avec modération et fermeté, provoquer et concilier des intérêts opposés pour les faire concourir à une fin commune, c'est-à-dire pratiquer l'art même du gouvernement ?

Il faut noter aussi que les entrepreneurs sont généralement exempts d'esprit de corps exclusif : ils ne connaissent pas les rancunes implacables et sans fin, la soi{ de vendetta sauvage qui se rencontre si fréquemment dans les classes aristocratiques. Habitués à faire chaque jour des concessions sans changer de but, à

respecter leurs engagements, à traiter avec des hommes sur lesquels ils n'exercent nul pouvoir coactif, ils sont adniirablement préparés par leur profession à Texei?cice des fonctions publiques dans une démocratie.

Ce qui leur manque, c'est l'instruction spéciale et l'habitude de travailler en vue d'autre chose qu'une rémunération pécuniaire. L'instruction spéciale peut être acquise rapidement avec un peu de travail : l'habitude de travailler en vue d'une rémunération non pécuniaire s'introduira bien vite entre les entrepreneurs le jour où ils se croiront sérieusement capables des fonctions publiques et seront acceptés comme tels par l'opinion. Alors, en effet, l'élection à ces fonctions devenant un véritable témoignage de confiance, constituera une rémunération honorifique : alors on comprendra mieux qu'aujourd'hui que ces fonctions ne sont pas un moyen de fortune et que celui qui les remplit se résigne d'avance à la médiocrité s'il ne possède une fortune personnelle. Ces fonctions ne doivent donner que la rémunération suffisante à la satisfaction des besoins de chaque jour, recevant d'ailleurs comme complément de salaire, non le respect mêlé de crainte qu'inspire la possession de la force, mais la considération publique. Le jour où ces fonctions, toujours plus ou moins exemptes de responsabilité directe, seraient regardées, ainsi que sous l'ancien régime, comme un moyen légitime de fortune, on verrait reparaître les abus de l'ancien régime et se propager les plus monstrueux désordres.

Les fonctions rémunérées par l'échange libre et plus

spécialement celles de l'industrie, sont les seules dans Texercice desquelles l'acquisition d'une grande fortune soit, non-seulement excusable, mais honorable ; parce qu'elle est le but direct et principal de cette branche d'activité ; parce que les moyens d'acquérir, contrôlés sans cesse par la liberté des échanges, doivent être jusqu'à preuve contraire considérés comme légitimes et honnêtes; enfin parce que le fonctionnaire industriel qui s'enrichit augmente la somme des richesses de la société, tandis que le fonctionnaire public ne peut s'enrichir (autrement que par l'épargne) qu'en prélevant une part plus grande sur la masse des richesses produites par l'industrie et affectées à la rémunération de tous tes services.

Les considérations qui précèdent nous conduisent à l'examen d'un problème qui a préoccupé la philosophie politique dans tous les temps et particulièrement dans les temps modernes, le problème de la hiérarchie générale de la société.

Toute société a besoin, pour se maintenir et croître régulièrement, comme aussi pour résister aux chocs qu'elle peut recevoir du dehors, d'une hiérarchie permanente qui détermine la place respective et la situation de chacun, non-seulement dans l'ordre des fonctions publiques, mais dans toutes les autres. L'idée d'égalité absolue et en tous sens est chimérique : une société sans hiérarchie est, comme une armée sans

officiers, une multitude, une cohue, dans laquelle les efforts individuels, loin de tendre à un but commun ^ se neutralisent le plus souvent les uns les autres et ne donnent en somme qu'un m^îocre effet utile.

Cette question de la hiérarchie n'est autre que celle de laristocratie ou gouverneoient des meillettrs, question fort simple en elle-même, mais que les souvenirs historiques, les préjugés, les fantaisies des- modernes ont singulièrement obscurcie et voilée.

Écartons d'abord ces préjugés. On a généralement considéré l'existence de l'aristocratie comme un fait exceptionnel, créé par un artifice du l^islateur et fondé sur . un privilège : on a considéré l'aristocratie comme une supériorité permanente et inadmissible de richesse et de pouvoir, ax^cordée. à une classe de la société sans fonctions utiles, sans responsabilité, sans aucun motif sérlQux en définitive et par pure fantaisie. Ceux qui (mi conçu cette opinion étrange ont pris pour idéal l'aristocratie française du dernier siècle, qu'ils ont cru voir tuer de mort violente, tandis qu'elle s'est éteinte naturellement de vieillesse et de décrépitude : l'égarement des idées est allé jusqy'à* concevoir une aristocratie établie par des lois expresses, par des actes réfléchis du pouvoir politique, par sympathie irréfléchie, par caprice, sans but déterminé. Cette utopie menstrueuse, issue d une théorie creuse et sans idéal, est entrée dans la politique du premier empire français et de tous les gouvernements réactionnaires qui l'ont suivi, admirée tout haut par quelques-uns, approuvée tout bas par un plus grand nombre, par

plusieurs même qui passaient pour des penseurs profonds et des esprits très-pratiques ; elle a rencontré dans la masse du peuple une répugnance instinctive invincible ; elle a blessé le sens moral.

On ne saurait blâmer cette répugnance pour une utopie forldée sur deux énormes erreurs, Tune théorique, Tautre historique. — En principe et en théorie, il n'y a point de récompense permanente sans travail permanent et équivalent. L'utopie de la noblesse artificielle est contraire à ce principe : elle favorise Tintérêt privé immédiat de quelques familles aux dépens de Tintérôl général et permanent de la société. On comprend À la rigueur qu'une classe investie du pouvoir se laisse égarer au bout d'un certain temps par ses appétits et gouverne à la fin au profit de son intérêt propre auquel elle sacrifie l'intérêt de la société : c'est là une erreur naturelle et qui se comprend, une cause de révolution et de ruine issue du jeu spontané des passions humaines. Mais que l'on tombe dans une telle erreur sans intérêt, spéculativement et par réflexion, c'est une de ces observations inconcevables réservée à l'ignorance politique de notre temps.

L'erreur historique consiste à croire qu'une aristocratie peut être constituée par des actes du pouvoir politique, par des moyens artificiels. Le pouvoir politique peut mettre au pillage le trésor public jlour constituer de grandes fortunes ; il peut créer des décorations et des titres destinés à figurer dans de solennelles parades ; il peut exempter quelques familles de certaines charges ou leur assurer certains avantages

déterminés ; mais il ne saurait créer une aristocratie. Toutes les aristocraties qui ont existé depuis lorigine du monde se sont établies par elles-mêmes, par une supériorité de force propre et par des services rendus à la chose publique : elles sont nées sans qu on s'en aperçût en quelque sorte et presque sans s'en apercevoir elles-mômes.

Essayons de poser et de résoudre cette question délicate de l'aristocratie en peu de mots et par l'évidence des choses : cherchons l'aristocratie légitime et naturelle des sociétés modernes et, puisqu'on le veut, regardons le passé pour comprendre l'avenir.

Gomment s'était formée l'ancienne aristocratie ?

Des armées barbares étaient venues camper $ur le territoire européen et briser les liens administratifs qui avaient violemment enchaîné les peuples à l'empire romain. Par suite de l'affaiblissement du pouvoir central, les populations avaient recouru pour leur conservation et leur défense aux classes militaires, aux soldats campés dans chaque localité. Ces militaires dont la solde avait été primitivement assignée sur le revenu de certaines terres, conservèrent la possession de ces terres et s'en attribuèrent la propriété de père en fils, en échange du service militaire dont ils restèrent chargés de père en fils.

Le travail principal des sociétés étant la guerre, durant tout le moyen ftge, les commandanlsf; militaires se trouvèrent les chefs njiturels de la société dont la hiérarchie fiU militaire. Le clergé, constituant par sa fonction même un pouvoir spirituel, eut aussi dans

telle hiérarchie un rôle dominant. Mais cette double aristocratie militaire et cléricale, à laquelle plus tard les gens de loi vinrent s'adjoindre, ne fut établie ni par la fantaisie du législateur, ni sur un plan arrêté d'avance: elle naquit de Tarrangement même des fonctions sociales, du travail collectif.

Dans les sociétés modernes, la guerre n'est pas (les militaires eux-mêmes doivent en convenir) roccupation constante et principale des peuples, et le pouvoir spirituel n'est plus enfermé dans 'les limites de la hiérarchie ecclésiastique ou judiciaire. On peut conclure de ces deux faits évidents et reconnus que la hiérarchie des sociétés modernes ne peut être ni militaire, ni cléricale. Quelque nombreusejs que soient les armées modernes, elles n'embrassent plus dans leurs cadres la totalité de la population : on a multiplié la force que Ton peut obtenir d'un nonibre de soldats donné par une discipline qui exôlut absolument l'indépendance féodale, en faisant de l'état militaire une profession distincte qui sépare l'armée du reste de la société. On fait la guerre aujourd'hui par accident et par exception , avec de grandes masses d'hommes mobiles, exactement soumises dans leurs mouvements à ' l'impulsion d'une pensée unique : toutes ces conditions excluent, même de l'armée, l'ancienne hiérarchie. Ajoutons que depuis que les services militaires et ecclésiastiques sont rémunérés en monnaie et non plus en terres, il est plus absurde que jamais de constituer le clergé et.l'armée en aristocratie territoriale.

Voyons maintenant quelle est la hiérarchie naturelle

ÉTUDE «y III. 399

des sociétés modernes. Les chercheurs d'aristocratie ont cru en découvrir une dans la possession de la terre. La terre, en effet, se distingue des autres richesses par certains caractères : mais depuis qu'elle est devenue librement échangeable, au même titre que toutes les autres richesses, l'homme en a été détaché et le propriétaire foncier ne se distingue des autres capitalistes que par quelques intérêts particuliers liés. à la possession de la terre et qui cessent d'exister pour lui dès qu'il cesse d'être propriétaire. Ces intérêts temporaires et particuliers par leur nature même, et qui ne se ratta* chent d'ailleurs à aucun service social déterminé, ne sauraient servir de base à la constitution d'une aristocratie.

Mais si l'on considère sans préjugés les sociétés modernes, on voit que la paix est leur idéal ; que le pouvoir spirituel y réside directement dans l'opinion publique et que la fonction prii^cipale est Tindustrie, qui subvient aux besoins de chaque jour et assurflja domination de l'homme sur le monde matériel. La hiérarchie dominante doit donc y être industrielle et l'aristocratie industrielle également, -r- Quelques développements sont nécessaires pour exposer cette vérité si contraire à des opinions invétérées et encore vivaces, à des sentiments qu'une longue tradition a profondément enracinés dans les âmes.

La hiérarchie industrielle des sqéiétés modernes jest à la fois simple et énoi^ique. Les capitaux et les hommes, groupés par entreprises, sont dirigés par un officier qui porte* le nom d' entrepreneur ^ dont l'office,

le plus souvent héréditaire, est quelquefois électif. Tout le travail industriel est ainsi divisé, groupé et combiné d'une manière uniforme : les rapports des entrepreneurs entre eux et ceux des entrepreneurs, soit avec les ouvriers, soit avec les capitalistes, également déterminés par Téc hange et par des contrats ; ils sont régis par la même loi. C'est sous l'empire de cette loi que les entreprises se forment, se réunissent ou se divisent, s'étendent ou se restreignent, par le jeu des volontés libres de tous les fonctionnaires industriels. Dans cet arrangement si simple et si énergique, toute l'industrie, dominée par l'opinion qui définit les besoins, est dirigée immédiatement par les entrepreneurs qui ordonnent les travaux et en sont les directeurs-nés, les chefs naturels et nécessaires. Si la hiérarchie de la société est industrielle, ce sont les entrepreneurs qui y forment laristocratie.

Cette aristocratie est généralement héréditaire et l'hérédité des fonctions industrielles, appelée vulgairement droit de propriété, constitue la base hiérarchique, l'élément fixe et conservateur des sociétés modernes. En même temps qu'elles sont héréditaires, ces fonctions ne sont ni i mposées, ni interdites, à qui que ce soit : chacun a la faculté d'y entrer et celle d'en sortir quand il veut, à des conditions fixes, connues d'avance, qui ne laissent rien à l'arbitraire du législateur. Dans l'aristocratie industrielle, la responsabilité est d'ailleurs complète et inévitable; la réconipense et le châtiment y sont également assurés par les conditions du concours. La récompense ou l'avancement consiste à commander la

ÉTUDE YIIK 401

plus grande somme de capitaux et le plus grand nombre d'hommes; le châtiment, à commander unesomme moindre ou nulle de capitaux, un nombre d'hommes moindre ou nul, ou à tomber soi-même sous la direction d'autrui; L'échelle d'avancement est immense, les emplois innombrables et variés, la hiérarchie connue, comprise et acceptée. On rencontre donc dans l'industrie toutes les conditions d'une aristocratie née des entrailles de la société, viable et durable, qui ne doit rien aux caprices du législateur et qu'il ne saurait détruire, parce que l'existence et le développement de la hiérarchie industrielle est la condition principale de la vie collective.

Lorsque l'aristocratie industrielle est née en Europe avec les communes, l'aristocratie militaire a commencé à s'affaiblir et sa décadence a suivi pas à pas les progrès de sa rivale, par laquelle les fonctions de gouvernement sont devenues salariées, au lieu de rester bénéficiaires, conférées par l'élection au lieu d*être conférées par l'hérédité. La société a changé de base lentement, peu à peu, sans s'en apercevoir en quelque sorte, en marchant au hasard, agitée par des luttes continues, des révolutionset des réactions sans fin. Aujourd'hui que toutes les fonctions industrielles sont ou peuvent être héréditaires, et toutes les fonctions du gouvernementélectives, le changement est consommé : il ne reste qu'à le reconnaître et à le comprendre, à étudier les nouvelles conditions qui en résultent dans l'arrangement général de la société.

Belle aristocratie, dira-t-on peut-être, que celle qui

se compose de banquiers, de marchands, de fermiers, d*arU$ans, de gens de métier! Singuliers successeurs des Montmorency, des Rohan, des Chastillon, des Gourtenay et des Talleyrand ! — Sans doute cette aristocratie diffère de Tancienne et même radicalement, puisqu'elle est fondée sur le travail industriel, tandis que la première était fondée sur le mépris de ce travail : mais la nouvelle est aussi indépendante que lancienne, dans les limites de son droit. 11 est vrai qu'un entrepreneur d'industrie ne peut aller en guerre contre son voisin de son propre et privé compte, ni se porter sur le grand chemin pour y détrousser les voyageurs qui reviennent de la foire Saint-Denis : mais dans l'ordre de ses fonctions, il ne reconnaît d'autre loi que sa volonté et les contrats qui émanent de sa volonté : il rend et reçoit des services librement et est maître absolu dans sa sphère et sous sa responsabilité. Que lui manque-t-il pour commander et gouverner ? l'habitude et la connaissance du gouvernement.

L'aristocratie industrielle remplit d'ailleurs les conditions nécessaires à l'exercice du pouvoir : elle est nombreuse à ce point qu'elle enlace la société tout entière et ses intérêts ne peuvent pas être séparés d'une manière permanente des intérêts publics et collectifs : elle ne saurait s'isoler sans attenter à la loi souveraine en vertu de laquelle elle existe, à la loi de liberté et d'inviolabilité des contrats : si elle le tentait, elle périrait aussitôt.

Maintenant reste à voir si cette aristocratie peut cour cevoir les idées et prendre les mœurs de classe diri-

géante in vestie du gouvernement ; si elle peut élever ses vues au point de vivre dans l'intérêt collectif. Nous avons vu qu'elle y est mieux préparée qu'aucune autre par la nature de ses fonctions ; car, si elle n'a pas le loisir d'étudier et d'approfondir la doctrine, comme les prêtres et les juges, elle en a assez pour se pénétrer des principes reconnus et juger du mérite des doctrines sociales opposées : elle est inSniment mieux préparée que les militaires, qui ont gouverné si longtemps et qui gouvernent encore le monde. Il ne manque à cette aristocratie qu'une condition, c'est que les entrepreneurs, habitués jusqu'à ce jour à ne travailler qu'en vue d'eux-mêmes, s'élèvent à la notion de l'intérêt collectif, qui est le leur, et entendent clairement que, s'ils veulent voir leurs affaires bien faites, ils doivent renoncer à l'emploi de mandataires étrangers; c'est que, de leur côté, les fonctionnaires non industriels comprennent la nouvelle hiérarchie et leur propre subordination. Il s'éeoulera du temps avant que cette condition soit remplie ; mai^ il n'est pas douteux que l'opinion, égarée aujourd'hui par les anciens préjugés, se rectifiera. Quelque médiocre observateur que l'on soit, on doit reconnaître qu'elle se rectifie chaque jour en ce sens et rapidement.

Autrefois on croyait, et on écrivait encore au dernier siècle, que les citoyens non nobles n'existaient et n'avaient de droits que par la concession et la tolérance des nobles : c'était une exagération de décadence, mais c'était l'exagération d'une théorie reçue. Aujourd'hui CD reconnaît que les fonctions publiques et militaires

sont rémunérées par Timpôt et que celui-ci, prélevé sur les revenus de ceux qui produisent la richesse, avec leur consentement, doit être dépensé à leur profit. Qui ne voit l'abîme, déjà franchi, grâce à Dieu, qui sépare ces deux opinions dont Tune régna longtemps et lautre règne?

L'aristocratie industrielle est naturelle et nécessaire dans une société dont la paix est la fin. Cette aristocratie a cela de particulier qu'elle n'admet personne dans son sein pour toujours et n'exclut personne à jamais : on y entre et on en sort par des actes volontaires bons ou mauvais et on ne peut s'y maintenir et s'y élever que par des services rendus à la société. D lui est donc plus difficile de se dénaturer et de se cor- 'jrompre en s'isolant qu'à toutes les aristocraties antérieures mentionnées dans l'histoire et elle satisfait à toutes les aspirations de l'esprit moderne.

Une seule erreur peut retarder l'avènement désirable de cette aristocratie : c'est l'opinion que les intérêts des entrepreneurs sont tout personnels et opposés à ceux, tout personnels aussi, des hommes dont ils dirigent les travaux. Cette opinion, fille de l'envie et d'une étude superficielle des faits, a été propagée depuis quelque temps dans les deux classes avec beaucoup d'art, d'éloquence et d'activité : elle a déjà produit d'affreux désordres : c'est sous son influence que la liberté a reculé et que la raison des peuples a douté d'elle-même, au point d'accepter encore une fois les gouvernements militaires. Ce mouvement rétrograde est bien naturel : car si les deux classes des entrepre-

ÉTUDE YlII. 405

neurs et des employés sont en état de lutte et d'antagonisme, il leur faut à tout instant recourir à des juges et h des gendarmes, c'est-à-dire se donner des maîtres et les payer; il leur faut prendre pour arbitres des gens étrangers à l'industrie, nourris de préjugés classiques et militaires, accessibles à toute sorte d'idées chimériques sur les fonctions de gouvernement et capables des projets les plus insensés, — On peut voir facilement, par les ravages causés en peu de temps par cette idée d'antagonisme des deux classes, qu'elle atteint les sociétés modernes dans leur principe vital et ne peut s'y consolider sans entraîner leur ruine ^.

Cette opinion repose sur une double erreur. Il n'est pas vrai, nous le savons, qu'il existe des intérêts légitimes purement personnels : tous se rapportent à une fin plus haute que l'individu, et s'il ne comprend pas cette fin, c*esl tout simplement faute d'instruction et d'intelligence. L'entrepreneur et l'ouvrier qui ne voient pas l'intérêt social et humain derrière leur intérêt personnel et au-dessus delui comprennent très-peu celui-ci. Nous croyons avoir démontré ailleurs que leurs intérêts, même considérés au point de vue le plus étroitement personnel, n'étaient pas contraires. Lqs intérêts communs des entrepreneurs et des ouvriers sont infiniment plus considérables et plus apparents que leurs intérêts opposés. Voir et montrer ces intérêts par le côté de l'antagonisme, c'est faire preuve d'yn esprit étroit, borné et tourné vers le mal ; c'est

^ Trailé d'Economie politique, Ploutologie, 1. H^ ch. v, et Ergonomie, 1. U^ ch. vi.

pousser la société à la diminution du travail utile, et (Mirtant à la décadence; c'est attenter à la liberté et la réduire ou, en d'autres termes, c'est attenter à la vie elle-même.

Sous l'empire de la liberté, les intérêts des entrepreneurs et de ceux qui les emploient sont si peu opposés qu'un grand nombre d'individus passent chaque jour de l'une des deux classes dans l'autre et que l 'accès de la classe dirigeante est constamment ouvert aux personnes de la classe dirigée par la faculté de s'associer pour constituer des entreprises. L'opposition des intérêts des deux classes n'est qu'exceptionnelle et temporaire; elle ne se fait sentir que quand l'art industriel s'arrête. Mais qui empêche cet art de faire des progrès incessants et rapides, dans l'intérêt commun detous? Uniquement les idées et sentiments d'hostilité entre les diverses classes de la société. On se dispute l'espace dans un idéal étroit sans songer à l'espace immense et sans limites qu'un idéal plus large ouvre à l'ambition de chacun et de tous.

On comprend que dans une transition aussi radicale que celle à laquelle nous assistons ; lorsque les sociétés passent enfin de la hiérarchie sacerdotale et militaire à la hiérarchie industrielle, les idées d'ordre général, les sentiments d'estime ou de mépris, d'affection ou de haine aient été bien souvent mêlés, confondus.

ÉTUDE VIH. 407

bouleversés. Rien déplus opposé, en effet, queles principes et l'esprit des deux arrangements. Dans le premier, tout pouvoir vient d'en haut et s'étend sur tout; dans le second, le pouvoir coactif, délégué par les gouvernés, est soigneusement limité et surveillé par eux : dans le premier, l'autorité est la règle et laliberté l'exception ; dans le second, la liberté domine, tandis que l'autorité passe à son tour à l'état d'exception. Sous la hiérarchie militaire, le travail industriel, toléré comme indispensable, était méprisé, humilié, opprimé ; les fonctions de la guerre et du gouvernement semblaient seules dignes de l'hoimme libre : aujourd'hui les travaux industriels sont honorés et considérés comme l'occupation légitime principale de l'homme ; ceux de gouvernement ne sont ou ne doivent être estimés qu'autant qu'ils tendent à la protection et au développement de l'industrie, et ceux de la guerre ne sont justifiés qu'autant qu'ils ont la défense de l'industrie pour objet. Autrefois la conquête par les armes était un but louable d'activité; aujourd'hui elle est assimilée par l'opinion des hommes éclairés au vol à main armée. Delà des milliers d'oppositions dansles^^ appréciations de chaque jour et de chaque heure, des contradictiojQs séculaires : de là les incertitudes si manifestes de toutes les branches de la science sociale, ce doute et ce malaise général dont on se plaint et qui durera jusqu'à ce que la pierre rebutée par tous soit devenue la pierre angulaire de l'édifice.

Il n'y a pas lieu de s'étonner non plus que, dans ce grand désordre des idées et des hommes, ni les idées

ni les hommes n'aient trouvé leur place respective, de manière à constituer un tout harmonique et que, dans le trouble des sociétés, les hommes vains et corrompus se soient généralement élevés au sommet, comme l'écume et les immondices s'élèvent à la surface d'une eau agitée. Lorsqu'on a recherché des oisifs pour les fonctions de gouvernement, on s'est adressé à des hommes qui avaient prétendu échapper à toute fonction, égoïstes, par conséquent, paresseux ignorants et de peu de cœur. Lorsqu'on a fait un pas vers la démocratie sans autre idée que celles que suggéraient les intérêts privés et qu'on a éloigné du gouvernement les fonctionnaires industriels, on a vu des hommes sans caractère et sans principes s'élever par les cabales, par les sociétés secrètes, par les coups de main militaires, gouverner au point de vue de leurs passions personnelles, de leurs appétits, de leurs préjugés, sans que l'opinion en fût émue ou même étonnée : on a vu se propager cette idée, introduite par la pratique de chaque jour, que la morale des gens de gouvernement était autre que la morale vulgaire; que tel acte, considéré et puni comme crime chez un particulier, était excusable, et même louable, lorsqu'il s'autorisait d'un prétexte politique ; que le parjure et la perfidie étaient excusables et le mensonge, la duplicité recommandablés chez les hommes chargés du gouvernement des sociétés.

Dans cette confusion profonde, les hommes en sont venus à considérer la société comme une agrégation fortuite formée par la force et la ruse de quelques-uns :

ÉTUDE VllI. 409

'^ on a même poussé l'extravagance j usqu'à considérer un moment Tétat social comme inférieur à Tétat sauvage et jusqu'à introduire^ autant qu'on l'a pu, celui-ci dans les mœurs. On a confondu le sentiment d'iudépendance et de liberté personnelle, si nécessaire au développement des sociétés modernes, avec un senti- ". ment d'égoïsme étroit et on a proclamé la guerre de :: tous contre chacun et de chacun contre tous. Dès lors T on a estimé et honoré l'individu, non d'après la conj' formité ou la non-conformité de sa vie avec Tordre ^ général de la société, mais d'après la force dont il peut î disposer pour servir les désirs du prochain ou leur faire n obstacle : c'est ainsi que le pouvoir politique et la fortune ont été regardés, non comme des forces confiées parla société en vue d'un but et pour un usage déterminé, mais comme une propriété purement personnelle, dont l'emploi était affranchi de toute loi, de toute règle, de toute considération d'ordre général.

Ces aberrations de jugement, qui font depuis si longtemps le désespoir des moralistes et qui ont souvent suggéré des doutes sur l'existence de la perfectibilité humaine, sont destinées à devenir plus rares et à tomber sous le coup de la réprobation publique. On finira par comprendre que toutes les fonctions ayant une fin commune, sont régies parla même loi etque, en dehors delà fonction, chacun estestimableen raison du sentiment qu'il a de cette loi générale et supérieure. Alors encore, sans aucun doute, les passions individuelles égareront souvent les hommes ; mais au moins, à la réflexion, ils sauront qu'ils s'égarent et ne se. précipite-

ront pas systématiquement et en conscience dans des égarements sociaux et politiques semblables à ceux qu'atteste l'histoire et à ceux dont nous sommes chaque jour témoins.

La considération qui s'attache à la puissance, quelles que soient son origine et sa forme, ne peut être détruite, parce qu'elle résulte de la nature des choses. Mais dans une société réglée, elle ne reconnaît que la puissance conforme aux lois. L'homme riche sera plus considéré que le pauvre, le savant plus que rignorant, l'homme qui exerce une fonction dirigeante plus que celui qui exerce une fonction dirigée; d'ailleurs il est évident qu'entre ces forces de nature et d'origine différentes, il n'y a pas de mesure commune : chacun apprécie chacune d'elles d'après ses désirs et ses aspirations et la société les classe et les apprécie selon les désirs et aspirations qui y dominent.

En dehors du titre, toujours un peu arbitraire et matériel, que donne la possession de la force à la considération publique, il en est d'autres que l'opinion ne peut sans injustice se refuser à reconnaître comme des titres éminemment sociaux : ainsi le titre que confère l'accomplissement exact des devoirs de la fonction, quelle qu'elle soit, où l'individu se trouve placé; ainsi l'accomplissement exact des devoirs moraux, la science et la pratique du savoir-vivre; ainsi les actes qui augmentent la sociabilité des hommes et en général les services publics rémunérés par la seule considération ; ainsi la pratique des vertus générales, l'activité, le courage, la prudence et, en un mot, la sagesse.

ÉTODE vm. 411

A mesure que la société fait des progrès, les titres de la première classe sont un peu moins considérés et ceux de la seconde le sont davantage. Dans les temps de décadence, au cootraire, les premiers titres conservent toute leur considération, tandis que les seconds sont de plus en plus méconnus.

C'est par la distribution de l'éloge ou du blâme, de la considération ou du mépris que le pouvoir spiriluel qui réside dans l'opinion exerce sa fonction principale. On a évidemment empiété surses attributions lorsqu'on a donné au gouvernement temporel la faculté de conférer aux individus des titres honorifiques et des décorations. Qu'est-ce en effet qu'un titre honorifique oij ijne décoration? Un signe par lequel le ' nporel

prétend donner de la considération lu et le

déclare digne d'estime à un certain t clair

que si cette déclaration du pouvoir ^st pas

ratifiée par l'opinion, elle reste sans elle est

de même sans effet si l'opinion n'ai décla-

ration du pouvoir temporel pour consi-

dération. Dans l'un, comme dans l'autre cas, l'opinion reste souveraine : la déclaration du gouverûeoieut ne peut conférer que la considération qu^ résulte delà possession présumée d'une certaine force, d'un certain crédit. Cette considération décroît naturellement à mesure que les décorations se multiplient, parce qu'elles n'.attestent que là possession d'une quote-part daos la force dont le gouvernement dispose.

Là où le gouvernement est investi d'amples attributions spirituelles; là où les sujets osent à peine

penser hors de la direction qu'il imprime, il est naturel qu'il confère des titres honorifiques et des décorations; qu'il prétende disposer de l'estime publique, ainsi qu'il dispose des revenus publics. Maïs là où le pouvoir temporel est soumis à l'opinion, comme dans la démocratie, il est ridicule de lui donner des attributions semblables, comme de lui donner sur l'opinion un droit de contrôle quelconque.

On a applaudi à la création de la Légion d'honneur, parce que, à la différence des décorations antérieures, elle était affectée, non-seulement au mérite militaire, mais au mérite sous toutes les formes. On ne prenait pas garde que plus le champ dans lequel pouvait.se distribuer cette décoration était étendu, plus l'usurpation du gouvernement était considérable et injuste. Depuis, l'opinion s'est rectifiée et elle a réclamé pour que la décoration fût conférée seulement à certains actes déterminés, comme les médailles de sauvetage, sans prendre garde que le changement proposé était radical. Avec l'institution actuelle, le gouvernement prétend apprécier le caractère général et la vie entière de celui qu'il décore et, en un mot, conférer l'honneur : avec la réforme proposée, il déclarerait simplement que telle personne a fait telle action déterminée, laissant à l'opinion le soin d'apprécier et de juger cette action.

DE l'action politique DES INDIVIDUS

Tout arrangement social est susceptible de devenir meilleur et aussi de devenir pire : il peut toujours changer, soit en bien, soit en mal. Il est de l'intérêt de chacun et de tous qu'il soit le meilleur possible : le devoir exige donc que chacun travaille à l'amélioration de l'état social dans la mesure de ses attributions et de ses forces.

Dès que l'homme conçoit l'idée d'un état social meilleur que celui dans le sein duquel il vit, il tend vers cet idéal, au moins de ses désirs et de ses vœux : il doit y tendre aussi par ses actes. De même qu'il est du devoir de tout homme de travaillée sans cesse à devenir meilleur, il doit travailler sans cesse à l'amé* lioration des arrangements sociaux et de ses. semblables : il y est d'autant plus tenu qu'il sait que cette amélioration intéresse non-seulement la 'prospérité, mais l'existence de la société et des familles qui la composent.

On a longtemps prétendu et Ton soutient encore

quelquefois que le simple particulier ne doit pas chercher à comprendre et à discuter les arrangements sociaux ; que son devoir se borne à Tobligatioii de soutenir ceux qui existent et de laisser aux hommes qui ont reçu mission pour cela le soin de s'occuper de la justice et de tout ce qui touche, soit à la conservation, soit à la réforme de Tordre politique établi. — Cette doctrine est une réminiscence ou plutôt une conséquence de celle qui personnifie en quelques hommes le pouvoir spirituel : l'une et l'autre sont fausses pour les mêmes motifs et radicalement incompatibles avec la démocratie.

Dans la démocratie, il importe que le plus grand nombre de citoyens, tous si faire se peut, prennent part à la formation du pouvoir spirituel et choisissent eux-iâêmes la voie dans laquelle ils désirent voir la société s'engager et les chefs qu'il leur convient de suivre. Comme le désir de faire prévaloir sa volonté est vivant chez tous et que les volontés sont divergentes, il importe de rechercher les limites légitimes dans lesquelles l'action de chacun doit s'étendre et se renfermer.

Les sociétés modernes tendent toutes avec plus ou moins d'éAergie vers l'idéal dont nous avons préo^ demment indiqué les traits principaux : dans toutes, la tendance générale rencontre des résistances de plusieurs sortes. Le plus souvent, ceux qui proposent

des réformes se trompent sur le but et, lors même qu'ils ne se trompent pas, ils sont contrariés par les préjugés, les passions, les intérêts issus de l'ancien état social. De là des guerres sans droit des gens, si Ton peut ainsi dire, ni principes communs reconnus, dans lesquelles on se porte fréquemment à des extrémités déplorables et qui, dès l'origine, ont fait vaciller les principes de la morale. Car on n'a jamais été d'accord sur le point de savoir si le précepte général de morale qui prescrit le respect des lois existantes ^ l'obéissance aux pouvoirs constitués était absolu ; si la désobéissance à ces lois et l'insurrection contre ces pouvoirs étaient toujours et en tout cas défendues ou quelquefois permises.

Quelque opinion qu'ait un citoyen sur les améliorations dont un état social est susceptible et sur l'urgence de le réformer, il n'a visiblement pas qualité pour imposer par la force à ses semblables ses idées et ses projets de réforme. Un groupe d'hommes animés du même esprit et nourrissant les mêmes desseins que cet individu n'auraient pas plus que lui cette faculté. L'emploi de la force n'est légitime que lorsque la majorité, une grande majorité, veut la réforme et que la minorité s^y oppose par la force.

11 suit de là que dans une société démocratiquement organisée, où la- discussion et l'élection sont complètement libres, l'insurrection n'est jamais permise. En effet, chacun ayant la faculté d'exprimer toute son opinion, d'y convertir la majorité et de constatera l'époque des élections si elle est où non convertie, toute ré-

forme légitime, c'est-à-dire préparée par la convietioD, s*opère par le jeu naturel des institutions, sans qu'il soit jamais nécessaire ou l^itime de recourir à la force pour la faire prévaloir. 11 se peut qu'une minorité réformatrice ait raison théoriquement contre une majorité routinière ; mais celle-ci a le droit de se tromper et de faire prévaloir son erreur sans encourir d'autre cliAtiment que les conséquences inévitables de l'erreur elle-même. Recourir à la force sous l'empire d'institutions démocratiques, c'est affecter la tyrannie et commettre un grand crime ; c'est attenter au principe sur lequel repose, non-seulement le gouvernement, mais l'ordre social lui-même. — Quant au droit de se défendre par la force contre une minorité tyrannique, qui, après avoir usurpé le pouvoir politique par la ruse ou la force, voudrait s'y maintenir en interdisant la discussion, il est évident et incontestable.

Dans les sociétés de constitution hybride, la solution du problème n'est pas aussi claire et elle est d'autant plus obscure que la liberté de discussion est moindre. Si, par exemple, un gouvernement établi sur la force militaire interdit brutalement aux citoyens d'exprimer leur opinion et de la discuter entre eux, nul ne peut connaître avec certitude celle de ses semblables, ni leurs désirs, ni leurs vœux : tout réformateur peut donc croire facilement que ces opinions, ces désirs, ces vœux sont conformes aux siens : il n'est pas éclairé par la discussion franche et publique d'une société démocratique et des élections mêmes, s'il y en avait, sans discussion préalable, neiui apprendraient rian. En ce

cas, il peut agir à tâtons, avec la conviction qu*il a raison : on ne peut, pas affirmer d avance, en général et en principe absolu, qu'il se trompe et commet un crime, quels que soient d'ailleurs les excès auxquels il se porte pour atteindre son but.

Quoi qu'aient pu dire certains théoriciens, on ne peut admettre pour ceux qui se sont emparés du pouvoir politique par quelque moyen que ce soit, le droit de tout oser et de tout attenter avec imputiité. Quiconque se place hors des lois et au-dessus d elles se met évidemment hors de leur protection, sous le coup de toutes les responsabilités légales et extra-légales : plus la violation qu'il commet est profonde et manifeste, plus il justifie d'avance l'emploi des moyens violents et se constitue vis-à-vis de tous les citoyens dans un véritable état de guerre. Chacun peut légitimement oser contre le tyran tout ce que le tyran ose contre la loi, parce que chacun se trouve à son égard dans le cas de légitime défense. En se tenant aux considérations d'équité, il n'y a nul doute sur ce point.

Mais lorsque l'on considère au point de vue de l'utilité cette question redoutable, il n'est pas aussi facile de lui donner une solution absolue. En effet, le tyran le plus manifestement traître, parjure et oppresseur que l'on puisse imaginer ne saurait s'emparer du pouvoir et le conserver par lui-naême et par ses propres, forces, ni avec l'aide de quelques complices : les causes de son élévation sont plus profondes que la conspiration qui l'a élevé. La première et la principale de ces causes, nous le savons d'avance, est la discorde qui

418 ÉTUOBS SUR lA SCIENCE SOCIALE.

r^e entre les citoyens. Dans les sociétés où cette discorde existe et se fonde sur des motifs durables, on peut détruire le tyran, mais non la tyrannie, parce que celle-ci naît de la nature des choses et est nécessaire. Que d'empereurs romains et de tyrans de toute sorte ont péri par l'épée, le poignard ou le poison, sans que leur mort ait profité au peuple et eu pour résultat une amélioration quelconque de l'état social !

Ceux qui croient introduire un changement considérable dans une société en frappant de mort un ou quelques tyrans qui Toppriment peuvent être animés d'intentions honorables et excellentes ; ils sont presque toujours courageux et montrent souvent une grande abnégation ; mais ils se trompent sur le but, sur la portée de leurs vœux et de leurs actes, parce qu'ils attribuent à quelques hommes l'importance que ceux-ci s'attribuent à eux-mêmes. On croit qu'en frappant le tyran on va rendre à la liberté un peuple digue d'elle qui la désire ardemment .et on ne satisfait qu'un dégoût d'opinion chez une multitude qui attend qu'on la gouverne parce qu'elle se sent incapable de se gouverner elle-même : on croit accomplir un acte décisif, consommer une révolution, et tout le résultat du coup porté est un grand mouvement matériel et dramatique sans plus d'effet que celui qui a Heu lorsqu'on frappe du pied une fourmilière. — S'il est un cas dans lequel ou puisse jusqu'à un certain point distinguer l'utile de Thonnête, c'est celui du tyrannicide, qui serait honnête et louable, s'il n'était inutile.

Examinons maintenant quelques autres moyens de réforme employés dans les sociétés sorties du régime d'autorité qui tendent à la démocratie sans y être parvenueSf et, en premier lieu, les conspirations.

Les conspirations peuvent tendre directement au tyrannicide ou simplement à l'insurrection. Que l'insurrection soit licite contre un gouvernement qui comprime l'opinion, en étoufiFe l'expression, répand le mensonge à pleines mains, empêche les citoyens de discuter sur leurs intérêts communs et de s'entendre, c'est une vérité qu'il nous semble superflu de discuter. Mai& pour que ce remède extrême de l'insurrection soît légitime, il faut qu'il n'y ait pas d'autre issue à la situation et que la nécessité soit devenue tellement urgente et évidente qu'elle produise une insurrection spontanée. Hors ce cas, la légitimité de l'insurrection est très- contestable tout au moins.

Ceux qui conspirent pour le tyrannicide marchent péniblement vers un but inutile. Ceux qui conspirent en vue d'une insurrection populaire semblent tendre pins directement à une réformç, parce qu'ils comptent sur le concours de la masse des citoyens et ne songent qu'à la discipliner. Mais avec de telles vues et de tels projets, il est bien facile de se tromper sur l'état de l'opinion, de voir dans un léger mécontentement une haine décidée de la tyrannie, dans un mécontentement

420 ÉTUDES SDR lA SCIENCE SOCIALE.

plus sérieux une conviction profonde capable de voquer Taction. on est exposé à prendre les sentiments de quelques personnes que l'on fréquente pour l'opinion publique et à provoquer rinsurrection de quelques centaines ou de quelques milliers d'hommes en présence d'une population froide et indifférente dont l'aspect seul glace les insurgés et les rend semblables à une troupe d'ivrognes qui viennent troubler le repos public. C'est un triste spectacle que notre génération a vu plusieurs fois et dont le dénouement invariable a été la ruine des conspirateurs, sans utilité pour personne.

Il est inutile de parler des difficultés et des dangers des conspirations après l'admirable chapitre que Machiavel a écrit sur cette matière. Mais il est nécessaire de signaler un de leurs plus grands inconvénients, qui est d'associer à une action commune des hommes dont le but ultérieur est divergent et qui tendent, les uns à un résultat, les autres à un résultat contraire.

Ainsi chez un peuple où Ton comptera trois partis dont un gouverne par la force, des hommes appartenant aux deux autres partis peuvent s'associer dans une conspiration commune pour renverser la tyrannie. Ils ont un but immédiat commun, mais chacun des deux partis pense qu'une fois/^e but atteint, il pourra, parla ruse ou la force, venir à bout de ses alliés d'un jour et les dominer. Une telle conspiration est clairement détestable, parce qu'elle tend à plonger la société dans des dissensions sans fin, à remplacer la ruse et la violence des uns par la ruse et la violence des autres, une

tyrannie par une autre tyrannie. L'homme isolé qui médite le tyrannicide au mépris de sa propre vie, peut ignorer les résultats de l'acte qu'il prépare : celui qui pour conspirer s'associe à des hommes dont le but ultérieur est notoirement autre que le sien ne peut se faire la même illusion sur la portée de ses projets, et si l'on ne savait jusqu'où peut aller la niaiserie d'un conspirateur, on pourrait affirmer que lorsqu'il s'unit à des hommes d'un parti opposé au siçn, il est mû seulement par un sentiment d'ambition privée.

En somme, les conspirations ne conviennent qu'à ceux qui marchent à la tyrannie : elles ne sauraient jamais aboutir à la liberté, ni convenir à ceux qui aspirent après elle. S'ils y entrent, ils se fourvoient.

Des conspirations aux sociétés secrètes il n'y a qu'un pas. Mais la conspiration a toujours pour but une action immédiate, un acte militaire, tandis que la société secrète peut se proposer, soit un a€te militaire, soit la propagation de certjïines doctrines proscrites par le pouvoir existant. Distinguons avec soin ces deux espèces éfi sociétés et occupons-nous d'abord de la plus connue, qui est la première.

Cette société n'est, à proprement parler, que le préliminaire d'une conspiration : elle cherche à fomenter et propager la haine contre le pouvoir établi et à préparer son. renversement^par une insurrection. Gomme

elle tend à un but violent, elle prend naturellement la forme et la discipline militaire. Il faut des chefs pour diriger l'action commune et il est indispensable que €es chefs soient obéis, que toute dissidence disparaisse, et dès lors que chacun des membres de Tassociation secrète fasse abnégation de ses pensées, de ses désirs, de ses aspirations, de sa personnalité en quelque sorte, pour se soumettre à la pensée et à la discipline com* munes. Il doit obéir et agir, même lorsque son bon sens et sa conscience propre réprouvent l'acte qui lui est ordonné, à peine de passer pour un transfuge et un traître. Par une contradiction bizarre, mais fréquente, on a vu les membres de sociétés secrètes dont le but avoué était la conquête de la liberté commencer par se soumettre eux-mêmes à la plus impérieuse servitude. Ils ignoraient la liberté et n'en poursuivaient que le nom ou le fantôme : pendant qu'ils prétendaient devenir des hommes libres, ils s'imposaient des habitudes de servitude militaire qui leur imprimaient ce caractère pour toute leur vie : ils acquéraient peu à peu les sentiments et les mœurs de ceux qui cessent d'agir et même de penser par eux-mêmes et finissaient par abdiquer et oublier en quelque sorje leur individualité. On peut à juste titré considérer les sociétés secrètes comme un des plus grands obstacles que la démocratie et la liberté aient rencontrésde notre temps et peutêtre comme la cause principale de l'abrutissement politique dont nous sommes témoins. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'intérieur de ces sociétés, sur ce qui se passe dans la conscience

de ceux qui les composent et sur Tinfluence qu'elles exercent au dehors.

Introduisez un jeune homme dans une société secrète. Il y trouve des gens qui font profession d'être les ennemis déclarés du gouvernement, prêts à tout faire, à tout exposer, à tout sacrifier pour le détruire. Gomme le but de l'association est un acte déterminé et violent, tout ce qui tend à cet acte est considéré comme bop et tout ce qui en éloigne comme mauvais : c'est naturellement en ce sens que se forme le pouvoir spirituel entre les associés et que s'y distribuent l'éloge et le blâme, l'estime et la déconsidération. De là des consé^ quences inattendues, mais nécessaires, que l'on voit se reproduire chaque jour et que l'on s'obstine à tort à prendre pour des exceptions fortuites.

Dans une société secrète, comme dans tout groupe d'hommes, le but commun que l'on poursuit est souverain. Le mérite consiste donc à manifester les senti*ments les plus hostiles au gouvernement, à suivre assidûment les séances de la société, à vivre par elle et pour elle. Dès lors tout le temps consacré à la famille, aux devoirs sociaux, à la profession, à l'étude, est considéré comme perdu et dérobé en quelque sorte. Â quoi bon penser d'ailleurs ? Les chefs de la société sont chargés de penser pour tous ses membres et toute pensée peut amener une dissidence, le pire des maux, une hérésie ; tandis qu'en paralysant l'intelligence des simples associés, on conserve l'union extérieure de l'association. A. quoi bon entreprendre des travaux professionnels lorsque d'un moment à l'autre on peut

être appelé par ses chefs à des efforts plus nobles, à une destinée plus élevée ? Sans valeur intellectuelle, sans aptitude professionnelle, on ne reste pas moins cequ'il est convenu d'appeler <( un homme politique. » — Dans les pays de sociétéssecrètes, l'homme politique est celui qui fait profession de travailler au renversement ou au maintien du gouvernement, et cette profession est jconsidérée comme exclusive de toute autre.

Dans la société secrète, l'estime et le blâme prennent la direction que leur imprime l'esprit de l'association : l'estime accompagne celui qui est fidèle à ses devoirs d'associé, lors même qu'il manquerait à ceux de famille ou de cité : c'est pour la société secrète un membre utile dont les fautes les plus graves et les vices même sont à peine considérés comme de légers défauts : le blâme, au contraire, frappe sévèrement celui qui néglige quelque peu la société secrète, lors même qu'il remplit de la manière la plus exemplaire ses devoirs de famille et de cité. Et peu à peu, sans bien s'en rendre compte, les membres de la société secrète subissent l'influence de cette direction et en viennent à considérer leurs devoirs positifs comme insignifiants et accessoires, tandis qu'ils conçoivent un sentiment très-vif des devoirs conventionnels qu'ils se sont imposés. Ainsi le membre de l'association secrète s'éloigne de la société généralerau sein de laquelle iî vit et prend un esprit hostile à cette société oti il ne voit plus que des ennemis déclarés ou des indifférents : sa vue, habituée aux ténèbres souterraines, ne peut plus supporter la lumière du soleil.

Cependant les années s'écoulent, l'âge vient et le sectaire se trouve dans le monde sans fonction définie, sans profession. S'il était né riche, il voit sa fortune absorbée ou tout au moins entamée par l'association secrète : s'il était pauvre, il a dû chercher des moyens d'existence qu'il trouve quelquefois dans l'association elle-même. Mais quels moyens! Quelle misérable pror fession I Le réformateur de la société tombe à la charge de ses semblables, non-seulement en dehors des lois écrites et positives, mais en dehors même des lois morales ; il devient quelque chose entre le . parasite, le mendiant et l'escroc, un être avide, irrité, mécontent des autres et de lui-même, paresseux, incapable, sans ressources. Heureux encore, si, pour obtenir quelque argent, il ne devient pas le délateur de ses associés, de ses confrères, de ceux avec lesquels il vit chaque jour dans l'intimité la plus étroite I — Qui aurait d'ailleurs le courage d'écrire tout ce .qu'il faut dépenser d^efforts, d'intrigues, d'activité, de peines et dé bassesses poujr s'élever dans l'état'-major des sociétés secrètes et pour s'y maintenir ?

Maintenant vienn^ la révolution, si ardemment désirée à l'origine et si longtemps attendue, la révolution amenée par les fautes du gouvernement et non par les travaux souterrains dirigés contre lui : quelle sera la situation, quel sera le rôle de l'adepte des sociétés secrètes? Il se trouve candidat-né pour les fonctionspubliques ; car après avoir employé de longues années, à parler, comme on dit, de politique, il doit avoir acquis une certaine notoriété : celui qui se pose eii

réformateur déclare implicitement qu'il se croit plus capable que les autres et lorsque les événements semblent lui donner raison, le public est porté à croire que cet homme ne s'était pas trompé et à lui accorder sa confiance. Reste à voir quelle aptitude peut porter dans les fonctions de gouvernement Thomme qui a vieilli dans les associations secrètes. Connatt-il les hommes, la société et ses lois et son mécanisme? En aucune façon. Oîi aurait-il acquis cette connaissance ? Serait-ce dans la fréquentation de ses compagnons, gens qui ont vécu comme lui ,en dehors de tout travail r^ulier, de toute fonction avouable, animés d'ailleurs de passions violentes, de prétentions sans mesure, habitués à marcher toujours à Tordre d'un chef et mieux encore àintriguer pour ou contre lui? Voilà les hommes dont il a l'expérience : il n'a vu que des sujets déclassés, atteints de graves maladies morales et ne connaît de L'homme que les mauvais côtés. Quant aux institutions et aux arrangements sociaux ; quant aux lois supérieures qui régissent les sociétés humaines, que peut-il en savoir lorsque son intelligence s'est contentée pendant des années du symbole de l'association secrète, après avoir passé sa vie à appeler le renversement de tel gouvernement et l'avènement de tel autre, sans savoir au juste s'il y avait des motifs sérieux de préférer le second au premier.

L'homme des sociétés secrètes est presque toujours ignorant, incapable, envieux surtout des supériorités, quelles qu'elles puissent être. Il s'imprègne d'abord de l'esprit de l'association dans laquelle il s'est engagé ; puis elle devient pour lui un petit monde dans lequel

sa personnalité se développe : c'est là qu'il cherahe un moyen, un marchepied pour s'élever, H considère les fonctions publiques comme une récompense due à sa longue attente dans loisiveté, aux sacrifices qu'il a pu faire, aux souffrances qu'il a pu éprouver. Mais il n'est préparé à bien exercer ni ces fonctions, ni d'autres quelconques : si le flot des révolutions et l'ignorance de ses copcitoyens l'élèvent au gouvernement, il s'y montre vain, incapable, téméraire dans ses paroles, nul dans ses actes, imprévoyant à l'excès, insensible à l'opinion et aux besoins de la grande société, occupé avant tout, non des affaires et des fonctions légitimes de gouvernement, mais de surveiller, d'observer,^ de combattre par l'intrigue ou la force ceux qu'il suppose disposés à le supplanter. Il porte en un mot dans les fonctions publiques les habitudes contractées dans les sociétés secrètes.

Telle est l'aetion de ces sociétés sur ceux qui ont le malheur d'y entrer et d'y vivre; tel est le caractère qu'elles impriment : mais l'influence des associations secrètes s'étend plus loin et se fait sentir à ceuoc mêmes qui y restent étrangers. Dès qu'un certain nombre d'individus s'occupent par profession de ce qu'on appelle si improprement politique^ c'est-à-dire de ce qui touche à la conservation ou au renversement dèi gouvernement , ces individus donnent le ton dans toutes les discussions relatives aux affaires publiques. En effet, ils parlent^plus haut que les autres, obéissent à un mot d'ordre et ramènent toute discussion à la question extrême de savoir si le gouvernement doit

être conservé ou renversé. Les autres citoyens, peu habitués h dés discussions pareilles, occupés de leurs fonctions et de ]eurs devoirs et peu disposés d'ailleurs à voir à tout instant mettre en question le personnel ou la forme du gouvernement, se dégoûtent de discuter sur ces matières et les abandonnent à ces gens qui parlent si fort : ainsi, êti:e un homme politique devient une profession comme celle de cordonnier ou de maçon et celui qui en a une autre ne se mêle pas plus de celle-ci que le charpentier ne se mêle de celle du tailleur. Chacun voit que cette profession d'homme politique est misérable, entourée de risques et de dangers de toute sorte et que le nombre des heureux y est très-petit : on reconnaît que c'est un métier inutile, tout au moins, à la société et très-peu avan* tageux à 'çeihc qui l'exercent : on s'en écarte donc par intérêt et par calcul et Ion considère les affaires de son pays comine des affaires sur lesquelles on ne peut exercer nulle influence et dans lesquelles on n'a nul intérêt. De là la prédominance des habitudes de société secrète dans tout ce qui touche au gouvernement et les préjugés les plus déplorables. On voit s'établir, par exemple, dans la masse des populations cette morale que « les fonctions publiques étant le prix de la ruse et de la force, tout est permis à un gouvernement pour se conserver et à ses adversaires pour le détruire; que la fin de toute action politique est, noupasTutilité publique, vain prétexte invoqué par les habiles en vue de fins particulières, mais la possession du gouvernement. » — Étonnez- vous que dans les pays où régnent

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de telles idées les révolutions soient fréquentes et n*amènent au pouvoir que des charlatans incapat)left, corrompus et, à bien considérer les ckoses, le rebut de la population !

Si Ton introduit chez un peuple animé de cet esprit les institutions démocratiques, on les verra fonctionner de la manière la plus inattendue. Le thème de toute discussion, de toute action, sera posé selon le programme des sociétés secrètes : la presse périodique, ou non périodique, les assemblées, les électeurs oublieront les affaires publiques et leurs propres affair'es pour s'occuper de la conservation ou du renversement du gouvernement. Tous les moyens seront considérés comme permis, les partis se feront une guerre jcharnée dans laquelle le mensonge et la calomnie joueront le principal rôle, où toute discussion d'intérêt putlic sera obscurcie ou faussée par reprit départi. On ne reconnaîtra nul droit aux minorités, de peur qu'elles ne s'en servent pour limiter le pouvoir ou l'escalader : on ne transigera jamais, parce que des ambitions personnelles qui tendent aux mêmes places ne peuvent jamais transiger. Les intérêts publics seront à la merci des factions. * * '

Ainsi les sociétés secrètes, lors même qu'elles sont établies au nom des intérêts de la démocratie et comice moyen sommaire de bâter son avènement, sont l'obstacle le plus dangereux qu'elle rencontre. Elles paralysent toute initiative, tout élan de liberté, nonseulemént chez les affiliés dont la pensée est absorbée par des occupations vaines et comprimée par la dis-

cipline militaire, mais aussi chez la masse des citoyens qui s'abêtit sous rinfluence des affiliés et à leur contact, soit qu'elle adopte leurs opinions, soit qu'elle s'en éloigne et les combatte. Les intérêts les plus positifs et les plus sacrés deviennent le jouet des associations secrètes qui, en même temps qu'elles abaissent le niveau intellectuel de ceux sur lesquels elles pèsent, fomentent les discordes, les jalousies, les haines; empêchent de toutes manières l'union et Taccord des citoyens, c'est-à-dire la démocratie elle-même. Elles peuvent hâter de quelques jours l'avènement des institutions démocratiques, mais elles établissent des habitudes d'intrigue et un esprit de domination vaniteuse qui empêchent ces institutions de vivre et ramènent inévitablement le despotisme.

Les sociétés secrètes naissent de la compression exercée par un gouvernement despotique et conservent cette forme de gouvernement ; car si elles font tomber le despote, elles font vivre le despotisme qui ne fait que changer de visage à chaque secousse. Gomment expliquer autrement que par Faction et l'influence de ces sociétés la persistance avec laquelle, au milieu de tant de résolutions survenues depuis *Ie commencement du siècle, on a conservé en France l'étouffante ci^ralisation ressuscitée et aggravée par la constitution deranVIlI?

Il est une autre classe de sociétés secrètes, moins

connues de notre temps que celles dont le but est de renverser le gouvernement, mais qui ont joué un grand rôle dans l'histoire : ce sont les sociétés qui se

proposent simplement la propagation de certaines doctrines morales et sociales, sans s'occuper actuelleaient des conséquences politiques que peut avoir cette propagande. Elles ont été nombreuses dans les siècles de compression violente qui ont précédé le nôtre et il en existe encore quelques-unes. Ces sociétés n'auraient pas de raison d'être dans les pays où chacun est lit>re de penser tout ce qu'il veut et de dire tout cq qu'il pense; mais dès que la liberté de penser et d'exprimer ce qu'on pense est comprimée, soit par un despotisme militaire, soit par une Église oppressive, soitpar une majorité démocratique brutale et peu soucieuse du droit des minorités, les sociétés de cet ordre peuvent naître et rendre de très-grands services.

Le Christianisme, à son origine, ne fut ]^as autre chose qu'une société de cette espèce, cachée par prudence, mais sans honte, ni mensonge, travaillant à se recruter dans toutes les classes de la société et à répandre partout ses doctrines. Un grand nombre d'hérésies ont été propagées par des sociétés de ce genre, semblables à certains égards aux ordres religieux qui se sont consacrés, eux aussi, à la propagation entre les chrétiens de diverses doctrines particulières .

La civilisation est encore assez arriérée pour que des sociétés de propagande puissent être fort utiles. Mais pour qu'elles soient utiles et s'étendent, deux conditions sont nécessaires, savoir : l"" qu'elles soient séparées radicalement et sans arrière-pensée des sociétés d'action^; 2'' qu'en dehors des principes fondamentaux

43t ÉTUDES SUR LA. SCIENCE SOCIALE.

fixes sur lesquels repose l'individualité de la société, elles admettent dans leur sein une grande liberté de discussion. Si Ton ne s'éloigne pas, même par la pensée, des sociétés d'action, on tombe sous l'influence des considérations relatives au succès; on entre dans les concessions de principe, dans les carpit&lations de conscience qui faussent la doctrine ; on se prive de toute la force que donnent une franchise complète et un détachement évident des intérêts matérMs illégitimes. Si l'on veut constituer au sein d'une société de propagande un pouvoir spirituel rigoureux et exclusif, qui prétende écarter toute dissidence en limitant étroitement la discussion, non-seulement sur les principes, mais sur les conséquences, on décourage Tinjtiative individuelle, on éloigne les intelligences vigoureuses et les caractères énergiques; on tombe dans les misères de l'esprit de secte. Lorsque, d'autre part, on ne maintient pas avec soin l'unité de principes qui fait la via d'une société de propagande, chacun des associés sent à l'instant que cette société n'a plus de raison d'exister : le zèle s'éteint, et si l'association subsiste encore dans sa forme extérieure, elle n'est plus soutenue que par les petits intérêts de ses bedeaux et marguilKers, sans vie spirituelle.

La société de propagande, soit qu'elle ait pour but un point spécial de doctrine ou un ensemble de doctrines sociales, est exempte (}es plus graves inconvénients de la société d'action. Gomme elle a la pensée pour but, elle répugne par^sa nature au régime militaire et à l'abrutissement qui est une conséquence

ÉTODE IX. 433

de ce régime. Elle entretient et fomente l'activité de chacun de ses membres en lui présentant un point d'appui, l'association, en lui montrant qu'il n'estpas isolé dans ses travaux, qu'il y a des hommes qui s'intéressentàlui, comptent ses mérites, s'enorgueillissent de ses succès et souffrent de ses revers. La société de propagande présente à chacun de ses membres ce petit public de quelques personnes dont l'estime et la sympathie nous satisfont, même lorsque, ainsi que . l'observe Pascal, nous prétendons à l'estime et à la sympathie de tout le genre humain. — Une société de ce genre peut étendre, augmenter l'activité intellectuelle et la vie, et il est difficile qu'elle nuise, à moins qu'elle ne renonce à son caractère pour passer à l'action.

Les partis politiques présentent des agrégations d'individus moins étroitement liées, mais plus étendues que les sociétés secrètes. Ils se forment par la mise en communication d'hommes qui ont des aspirations et des tendances communes, qui sentent, pensent, délibèrent et quelquefois agissent ensemble, sans être unis entre eux par aucun engagement exprès et formel.

Il y a des partis dans toute société, quelle que soit la forme des arrangements sociauxqui la régissent: il y en a même rarement plus de deux principaux, qui se disputent le pouvoir et sous la direction desquels prennent place comme alliés les partis infé-

rieurs. Sous le despotisme, les partis s'établissent dans le palais du despote et sont formés par les hauts fonctiomiaires, les officiers de la cour, les familiers et favoris du maître, les femmes: dans les pays où régnent des institutions libres, les partis se produisent au grand jour, s'étendent au loin, prennent des chefs, adoptent une discipline et discutent tout haut leur but, comme leurs moyens : ils négocient et cherchent des alliances dans la masse entière du peuple.

Sous les gouvernements despotiques, les partis sont moins apparents et moins connus : leur tendance est plutôt de déplacer les personnes et les influences personnelles que de réformer les choses ; de favoriser des intérêts privés plutôt que de servir les intérêts généraux, bien que ceux-ci soient pris quelquefois en considération. Le personnel des partis, bien moins nombreux que dans les pays libres, est recruté dans un cercle étroit et ne comprend que par exception des hommes liés directement aux intérêts positifs et généraux de la nation .

Mais laissons là les partis des États despotiques et occupons-nous de ceux des États où l'on discute, oh il existe au moins quelques institutions libres. Ces partis embrassent dans leur sein toute la partie delà population qui est animée de la vie politique : ils expriment ses idées, ses sentiments, ses vœux.

Les partis^ comme les associations de toute sorte, se forment smis l'impression de faiblesse qu'éprouve l'individu isolé et qui le porte à s'unir à ses semblables en vue d'une action commune, pour vaincre les obsta—

îu-

des qui s'opposent ;à la satisfaction d'un désir commun. Ces obstacles ne sont autres que la volonté et les tendances de ceux qui éprouvent des désirs opposés. Par conséquent, la formation a pour but une espèce de guerre et toutparti incline plusoumoinsàune discipline analogue à la discipline militaire; tout parti est animé d'un esprit spécial^ toujours un peu distinct de l'esprit national, qui est le patriotisme, et de l'esprit d'humanité, qui est le sentiment le plus élevé du juste et du bien.

De même qu'il y a des' guerres courtoises et des guerres à mort, les premières, dans lesquelles les ennemis admettent un droit des gens commun, et les secondes, dans lesquelles ils n'en admettent que peu ou point ; de même il y a des sociétés où les partis combattent à outrance et cherchent uniquement à se surmonter Tun l'autre; tandis qu'il y e!ï a d'autres dans lesquelles l'antagonisme des partis .est contenu par certaines règles, noa écrites, mais. généralement acceptées, reconnues et observées. Dans les sociétés où la lutte des partis est à outrance, leur discigline'est plus militaire, parce que, en réalité, ils tendent h la guerre civile : dans les sociétés où les partis reconnaissent des règles et des lois, leur discipline est moins étroite; elle s'éloigne moins du patriotisme et se confond presque avec lui. Les premiers croissent spontanément dans les sociétés arrachées par un effort virolent à un ■ régime d'autorité despotique ; les seconds naissent naturellement dans les sociétés mûres pour la liberté: ceux-là se composent d'un petit nombre d'hommes qui,

se sentant isolés, cherchent à dominer par la discipline ; ceux-ci, plus nombreux, plus sûrs d'eux-mêmes, et cherchant autre chose que la conquête des fonctions publiques, ne peuvent être asservis à une discipline aussi rigoureuse. Les uns, formés souvent par les sociétés secrètes, sont gouvernés par elles et s'imprègnent de leurs habitudes ; les autres ne eonnaissent que lés discussions et les délibérations au grand jour et cherchent d'autant moins à s'imposer par la force, qu'ils ont plus d'autorité par la raison, plus de droits au pouvoir.

Les partis se composent d'un mélange d'intérêts privés et d'opinions. Si les intérêts qui les animent, sont réellement collectifs, avouables et discutables ; s'ils sont largement compris, les partis et les hommes qui les composent sont patients et aussi modérés dans leurs moyens que tenaces dans leurs idées. Si les intérêts sont personnels ou si, tout en étant collectifs, ils sont étroitement compris et n'osent se produire avec franchise devant l'opinion publique, les partis qu'ils animent sont ioapatients, sujets à changer souvent de but et de principes ostensibles, violents dans leurs moyens et ne transigent jamais. Les premiers se fondent sur une discussion franche et sur la vérité : les seconds emploient indifféremment dans la discussion la vérité et le mensonge ; peu leur importe de faire partager leur cTpinion propre ou de tromper, pourvu qu'ils triomphent et dominent.

L'esprit de parti est un des agents de corruption les plus redoutables qui existent. Rien n'est plus commun

que de voir des hommes, probes lorsqu'il s agit de leurs intérêts privés, incapables de servir ces intérêts par des mensonges et des actions honteuses, descendre aux derniers moyens, à ceux qui impliquent la plus profonde déchéance morale de celui qui les emploie, dans un misérable intérêt de parti. Et, ce qu'il y a de plus triste, ces hommes se dégradent souvent ainsi par sentiment d'honneur, commettent des fautes ou même des crimes à contre- cœur, par dévouement et dans la conviction qu'ils remplissent un devoir sacré! 11 n'y a pas de spectacle plus navrant que celui de ces aberrations de la conscience qui font naître d'une bonne intention des actes détestables.

Les partis militants dont le but est de s'imposer par la ruse ou la force ne sauraient conduire à la démocratie et doivent inévitablement ruiner les institutions démocratiques là où elles existent. En poursuivant aveuglément leur but, qui est de conserver ou d'acquérir la possession du gouvernement, ces partis emploient sans scrupule la calomnie et le mensonge sous toutes les formes ; ils se servent sans hésiter de l'ignorance et des préjugés populaires >contre le parti opposé, fomentent les passions et les haines sans s'occuper d'ailleurs des conséquences de ce qu'ils font. Dans les luttes auxquelles ils se livrent, le gouvernement et l'opposition usent habituellement des mêmes armes et il est peu *de reproches qui, pouvant être légitimement adressés à l'un, ne s'appliquent à bon droit à l'autre, parce que dans toute lutte, chacun des contendants est porté aux représailles et qu'il faut une grande

supériorité d'âme et de force pour les dédaigner.

Les contemporains et la postérité doivent beaucoup d'estime et de reconnaissances aux hommes qui, supérieurs à l'esprit de parti sans se laisser aller à l'inertie, s'efforcent de contenir les luttes politiques dans de justes bornes et abhorrent les moyens honteux de succès. Ces hommes sont rares, très-rares au premier rang, parce que les partis n'élèvent volontiers que ceux qui les servent, qui s'assujettissent servilement à leurs sentiments et à leurs passions. C'est pourquoi, dans les pays de luttes violentes, on ne doit jamais espérer grand' chose des chefs de parti : les améliorations ne peuvent guères s'introduire que par le gros du parti, tou* jours plus désintéressé que les chefs, et par l'entrée àla vie politique de la population qui y était demeurée étrangère, par la formation d'une opinion publique assez forte pour modérer et contenir les écarts des intérêts particuliers.

On ne peut amener à la démocratie et à la liberté un peuple éloigné de l'une et de l'autre, ni par les moyens violents, ni par une discussion passionnée sans mesure. Un parti qui voudrait arriver en ligne droite à Ifif liberté démocratique devrait se placer loin du pouvoir et se résigner à une longue attente pendant laquelle il se livrerait à un travail actif de propagande. Mais celte attitude ne saurait jamais convenir aux partis dirigeants et dominants, toujours impatients d^agir et de commander; de telle sorte que si un parti d'avenir voulait se former, il devrait se contenter pour longtemps d'une position subalterne et laisser passer sur sa

tête la lutte des partis actuels : s'il lui était difficile de ne s'allier à aucun de ceux-ci, il lui importerait infiniment de ne jamais se confondre avec lui et même de ne jamais contracter une alliance bien étroite*

Si l'on admet comme exactes les considérations qui précèdent, on voit combien était grande l'erreur des hommes qui croyaient que tout changement dans les arrangements généraux delà société, et notamment dans sa constitution écrite, emportait un changement corrélatif dans l'état social. Ces révolutions de haut en bas sont chose impossible, non-seulement dans une grande nation, mais même dans un parti, dans une association secrète, dont le chef nécessaire est celui qui exprime de la manière la plus énergique et la plus exclusive les passions et les intérêts de cette association ou de ce parti. Dès que Ton observe un groupe d'hommes un peu considérable, on voit que le pouvoir s'y forme par un mouvement de bas en haut et que ce mode de formation est d'autant plus visible que les individus qui composent le groupe sont plus égaux entre eux et sont animés d'une plus grande activité politique.

Ainsi non-seulement la forme de la constitution écrite d'une société n'est qu'un phénomène secondaire, un effet; mais la possession même du pouvoir par telles ou telles personnes est bien loin d'avoir l'impor-

440 ÉTUDES SUR lA SaEMGE SOCIALE.

tancQ quV)n lui attribue habitueUement ; quelque absolu que soit le pouvoir politique, quelque étendues que soient ses attributions, il ne saurait ni donner la i^ie au corps social, ni même exercer une action sérieuse sur la direction et l'emploi de son activité, ni prévaloir contre les mœurs et les idées régnantes. L'action du pouvoir coactif se borne le plus souvent à empêcher. C'est pourquoi un gouvernement est toujours beaucoup plus puissant pour le mal que pour le bien, parce qu'il est plus facile d'empêcher de faire que de pousser à l'action, de comprimer la volonté et la pensée des individus que de stimuler leur activité par des mesures d'administration..^ Le gouvernement qui comprime rencontre toujours dans le cœur de chaque individu un auxiliaire puissant et fatal, la paresse, tandis que celui qui cherche à provoquer l'action est obligé de lutter contre ce penchant indestructible qui pèse sans cesse sur nous et nous attire vers la mort.

C'est pourquoi, comme nous l'avons déjà dit, les attributions coactives qui ne sont pas de première et évidente nécessité ne conviennent pas au gouvernement et doivent être supprimées.

Dans les sociétés qui marchent rapidement à la démocratie, il n'y a qu'un seul cas où le pouvoir politique puisse agir avec une grande vigueur pour rendre un service utile et signalé : c'e^t lorsqu'il est possible et désirable que ce pouvoir restreigne ses propres attributions, quand il s'agit de briser une grande machine gouvernementale et administrative et de contenir les intérêts liés à l'ancien ordre de choses pour livrer les

populations à la liberté. Encore faut-il observer que cette initiative prompte et violente en quelque sorte du pouvoir ne serait pas nécessaire si les populations étaient bien préparées et qu'elle serait imprudente et dangereuse, si elles n'étaient pas suffisamment préparées.

On rencontre toujours, quand on s'occupe de traiter ce point, une question fort délicate d'appréciation et de mesure : car il est difficile qu'un petiple se rende complètement capable de liberté politique* sous la pression d'un gouvernement dont les attributions trop étendues ne laissent aux individus nulle initiative ; et si le peuple était trop peu préparé à se gouverner luimême, la liberté ne lui servirait qu'à se précipiter dans le despotisme. Il est évident que, de quelque manière qu'elle s'opère, la transition ne peut guères avoir lieu sans secousse ni désordre d'aucune sorte.

C'est à cause de cette difficulté inévitable que la liberté de penser et de discuter, toujours inoffensive en elle-même, doit êtrç respectée par un gouvernement bien intentionné, même dans ses erreurs et dans ses excès les plus graves. C'est pour le même motif qu'elle doit être respectée et employée avec ménagement parles sincères amis de la liberté, lesquels doivent pécher plutôt par excès que par défaut de modération dans l'expression dç' leur pensée. La liberté de discussion est, en effet, destinée, par sa nature même, à préparer et assurer toutes les autres : on peut dire qu'elle les contient toutes en germes.

On ne voit guères dans l'histoire de révolutions

méditées et préparées, soit par un, soit par quelques individus, et on n'en troure aucune dans les sociétés modernes. Les associations secrètes, les conspirations peuvent tuer, exiler ou emprisonner et remplacer ceux qui gouvernent : elles sont impuissantes à introduire des réformes sérieuses et il faut avouer qu'elles n'y songent point. Il est remarquable qu'entre tant de révolutions de gouvernement qui ont eu lieu en France depuis quatre-vingts ans, en présence et au milieu des conspirations et des sociétés secrètes, celles-ci n'en aient fait aucune et les conspirations deux seulement, celle du 18 brumaire et celle du 2 décembre. Encore ces deux conspirations n ont-elles réussi que par un concours de circonstances qui n'avaient été ni préparées, ni même prévues par leurs auteurs.

Toutes nos révolutions ont eu pour cause un état de malaise profond, mais irréfléchi, physiologique; senti, mais non compris par l'opinion : elles ont ressemblé aux agitations d'un malade qui cherche en vain dans son lit une position où il puisse reposer, plutôt qu'aux moutements réfléchis d'un homme sain qui cherche sa voie. Les peuples y ont été poussés à contrecœur, malgré leur inclination et leur volonté, par les fautes et les violences aveugles des gouvernements. Les sociétés secrètes et les conspirations, préparées d'avance et disciplinées, ont toujours réussi à s'emparer du pouvoir devenu vacant, mais leur action s'est bornée à cela. Les gouvernements nouveaux ont constamment suivi leurs prédécesseurs et marché dans les mêmes ornières : puis, on s'est étonné de Tincons-

tance du peuple français qui renversait toujours, et toujours malgré lui, des gouvernements qui, quelle que fût la difTérence de leur couleur, de leur origine et de leur personnel, allaient obstinément dans la même voie et lui faisaient endurer les mêmes souffrances.

Si jamais une large part est faite à l'action du pou* voir politique, c^est au lendemain de révolutions semblables. En effet, rien n'atteste mieux que ces mouvements convulsifs d'une société excédée un grand besoin à satisfaire : rien n'atteste mieux en même temps que ce besoin est senti sans être connu ; qu'il faudrait le deviner, sans faire attention au prétexte, souvent futile, et au mot d'ordre, souvent obscur, de la révolution.

Mais il n'y a pas d'activité plus stérile et plus mal employée pour le bien public que celle que l'on dépense à préparer une révolution sans but, sans pouvoir d'avance prévoir sa portée et ses résultats, sans pouvoir en répondre. Il y en d'autres voies plus certaines, plus directes et partant plus courtes, à prendre pour préparer l'avènement de la démocratie dans les sociétés qui y tendent et y aspirent sans pouvoir l'atteindre.

Le pouvoir naît de l'opinion et se consolide par la coutume : il se modifie, change et se déplace par elles : c'est donc sur l'opinion et la coutume qu'il faut agir,

lorsqu'on veut changer, non le personnel, mais la direction et les fonctions du gouvernement. La démocratie ne peut vivre que par certaines croyances et certaines mœurs : ce sont ces mœurs et ces croyances qu*il s'agit de fomenter. Comme elle consiste nonseulement dans un certain ordre de relations entre gouvernants et gouvernés, mais encore et surtout dans un certain ordre de relations habituelles entre les gouvernés eux-mêmes, chacun peut travailler pour elle dans les plus humbles fonctions privées aussi bien que dans les plus hautes fonctions publiques. Ajoutons que l'enseignement donné dans les fonctions privées, qui s'exercent sous l'empire de la liberté, est le plus efficace : c'est en apprenant à user de la liberté dont on jouit qu'on se prépare à l'exercice d'une liberté plus étendue.

Il y a un enseignement formel dans les églises et les écoles ; il y en a un autre dans les livres et les journaux ; mais il y en a un troisième, plus fort et plus irrésistible que les deux premiers, celui de l'exemple : l'action s'enseigne par l'action.

Considérez un homme d'humble condition, un ouvrier : ne peut-il rien pour la réforme de la société, pour l'avènement de la démocratie ? gardez-vous de le croire. 11 enseigne, lorsqu'il règle sa vie de famille et en remplit les devoirs, lorsqu'il élève ses enfants pour être de bons citoyens, lorsqu'il aide, respecte et soutient sa femme : il enseigne quand il travaille à l'atelier avec vigueur et gaieté, lorsqu'il remplit ses obligations envers l'entrepreneur, non comme un esclave en*

chaîné et forcé dont la volonté résiste, mais comme un homme libre lié par un contrat et qui tient à bien remplir ses engagements : il enseigne, lorsqu'il évite le cabaret, lorsqu'il épargne et remplit son ménage d'un bien-être légitime et honorable. Il enseigne encore quand il conçoit et réalise le dessein de s'élever plus haut dans la hiérarchie, d'administrer un capital et de diriger une entreprise. 11 enseigne enfin par ses conversations et propos de chaque jour, dans l'atelier, en famille, entre amis, lorsqu'il travaille et lorsqu'il se repose, et cet enseignement peut propager l'activité utile ou l'indolence et la recherche des plaisirs, la concorde ou la haine, la bienveillance ou l'envie, le désir calme d'améliorer la société ou l'inertie passive ou la soif des bouleversements, l'espérance ou le déses* poir, la vertu ou l'abandon de soi-même. Quelle influence n'a pas cet enseignement et quelle utilité ne peutil pas avoir si celui qui le donne a une idée nette et distincte de l'oi^anisation démocratique de la société et d^s devoirs qui en résultent pour chacun, devoir d'agir, de se perfectionner, d'augmenter la vie en soimême et en autrui ; s'il est animé d'un amour éclairé de ses semblables et de la patrie.

L'enseignement auquel peut se livrer le chef d'atelier, l'entreprMeur, est le même et porte plus loin ; mais il n'est ni plus profond, ni plus efficace : si son influence s'étend sur un plus grand nombre de personnes, il touche peut-être moins fortement chacune d'elles. Mais il enseigne l'exercice d'une fonction plus élevée, plus complexe, plus difficile à remplir ; celle

d'administrer des capitaux et de gouvemer des hom^ mes, sans violenter la volonté de ceux-d, et de les faire tendre de leur propre mouvement à «ne fia commune sans autre obligation tout au plus que cdle d'un contrat librement consenti par eux. Quel sQndce ne Tend pas à la société l'entrepreneur qui, éclairé sur ses devoirs et les remplissant exactement, enseigne par le précepte et l'exemple, doucement, patiemment^ qumd l'occasion se présente, et inspire pu entretient ches les honupâs qui se trouvent en rapport avec lui des sentiments de justice, de bienveillance réciproque, Tamour de leur devoir et de leur fonction I

En définitive, lorsqu'on embrasse d'un regard la société tout entière, on n'y voit personne si bas placé qu'il ne puisse, s'il le veut, exercer une influence ntOe aux progrès de la démocratie : car tout ce qui tend à i^méliorer les mœurs, à développer, même chèE un . seul individu, le sentiment de la responsabilité personnelle et de la liberté, le désir de rechercher et de connaître la portion de vérité qui lui est accessible .dins la. sphère où il se trouve placé, à allumer dans son cœur l'dmour des hommes et de Dieu, tend d'une manière directe et sûre à l'avènement de la démocratie. Les institutions libérales naissent naturellement des mœurs d'une population dans laquelle chaque individu est habitué à se diriger et à se discipliner par lui-même, tandis que les mœurs des hommes libres, nous ne le savons que trop, ne naissent pas du simple établissement d'institutions libérales.

La propagande par l'enseignement des mœurs, de

l'exemple et de la parole est mille fois préférable à celle que Ton peut faire pour les institutions par ce mélange de prédication et de violence qui est propre à l'esprit de parti. En premier lieu, la propagande par les mœurs est toujours possible et, dans une certaine mesure, facile : il est presque inouï qu'un gouvernement, quelles que fussent son origine, sa forme et même son immoralité, ait travaillé directement à l'empêcher, tandis que presque tous les gouvernements connus s'opposent à la propagande des institutions. En second lieu, on peut travailler à la propagande des mœurs, non-seulement sans interruption et avec toute sécurité extérieure, mais avec contentement de conscience, sans aucun doute sur la question de savoir si l'on fait le bien ou le mal, tandis que les effets de la propagande des institutions et formes de gouvernement ' sont beaucoup moins certains et laissent toujours la conscience dans le doute. Si par exemple, on a provoqué une population de mœurs arriérées et militaires à se donner avant le temps des institutions libérales, a-t*on fait une bonne ou une mauvaise action ? A-t-on travaillé pour le bien ou pour le mal de ses semblables, pour l'accroissement ou pour la diminution de la fie? Qui pourrait le dire avec certitude jpt mesurer exactement le bien et le mal mêlés d'une façon si étrange dans les bouleversements sociaux qui accompagnent les tentatives de ce genre? Qui oserait se porter comme juge infaillible, même devant sa propre conscience, de ces débats redoutables qui ébranlent lès sociétés, renversent et établissent les gouvernements, troublent les

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mœurs, et déplacent, ruinent ou détruisent une multitude d'existences individuelles 7

Ce n'est pas à dire, comme certains théoriciens et une paresse trop commune le conseillent incessamment, que l'honnête homme ne doive pas avoir ou ne doive pas exprimer d'opinion sur les arrangements généraux de la société : il doit, au contraire, y penser beaucoup et souvent, faire des efforts pour s'éclairer sur ce point et pour éclairer ses semblables autant qu'il le peut sans négliger sa profession. S'il n'avait ni croyance ni opinion sur les arrangements généraux de la société, comment pourrait-il se conduire personnellement et savoir au juste s'il fait bien ou mal, s'il remplit son devoir ou s'il y manque? S'il craignait de manifester son opinion, ou de remplir les obligations civiques que lui imposent les lois, comment se mettraitil en communication avec ses semblables et prendmtil la part qui lui appartient dans la formation du pouvoir spirituel ?

Toutefois, il n'est ni nécessaire, ni utile que la méditation sur les arrangements généraux de la société dégénère chez lui en préoccupation exclusive et en manie. Il y a un ordre évident pour l'emploi de notre activité : en premier lieu, il faut remplir les devoirs de famille et ceux de la fonction dont on se trouve chargé par les arrangements existants. Ces devoirs sont les premiers, parce que chacun de nous est chargé de s'en acquitter à l'exclusion de tout autre et parce que ce sont toujours des devoirs d'action. Les devoirs de travail et de propagande civiques ne viennent qu'en se-

conde ligne et accessoirement, non qu'ils soient moins impérieux et moins importants ; mais parce que, étant collectifs, ils sont de délibération et de discussion plutôt que d action. Il est clair d'ailleurs que les devoirs de famille et de profession siDnt la première et la plus importante partie des devoirs politiques de chaque citoyen : la vie civique ne prend le dessus sur ce que Ion appelle un peu improprement la vie privée que dans les grandes crises, dans les dangers de la patrie. Mais pour prévenir ces dangers et ces crises, il importe qu'elle reste étroitement liée ou plutôt qu'elle se confonde avec la vie ordinaire dont elle ennoblit et éclaire les devoirs. 11 importe surtout de voir disparaître cette race « d'hommes politiques » , ainsi qu'on les appelle, pour lesquels la propagande des institutions et des per* sonnes et l'action politique sont une profession et un métier; qui passent. leur vie à conseiller l'action et à contenir la pensée, .sous prétexte de discipline ; à fomenter entre les diverses classes de la société la discorde et la haine> sans exercer d'ailleurs aucune fonction, candidats viagers aux emplois publics en dehors desquels ils n'ont bien souvent nul moyen d'existence. Cette classe d'oisifs et de parasites est la pire de toutes : une opinion éclairée la placerait entre les mendiants et les escrocs : notre siècle Itfî a réservé les fonctions de gouvernement.

Certes il est utile que las études politiques soient l'objet de traVàux spéciaux et soutenus; mais ceux qui s'y appliquent et s'y consacrent sérieusement sont toujours en petit nombre. Ils ne doivent pas attendre des

fonctions de gouvernement leurs moyens d'existeoce, parce que ces fonctions, conférées par un mandat toujours révocable, doivent êtretemporaires. Dans un état normal de société, les devoirs publics doivent êtreteK lement connus que tout bomme de sens et d'éducation moyenne puisse les remplir : c'est à l'élection à choisir les plus dignes. On comprend qu'elle appelle pour un temps aux fonctions de gouvernement des hommes de toute profession; mais .ces hommes ne doivent pas se faire un métier des fonctions publiques : c'est un service exceptionnel qui leur est imposé, une nouvelle application de leur activité que la société exige d'eux, comme en d'autres temps elle exigeait de tous le service militaire.

Nous connaissons les objections qui s'élèvent dans bien des esprits, lorsque l'on propose que chacun, tout en remplissant avec le plus grand soin la fonction spéciale dont il est chargé, se livre à la propagande par l'enseignement et les mœurs. On est habitué à des perspectives plus hautes, plus grandioses, plus flatteuses pour l'amour-propre : on se figure qu'un individu porte en soi le pouvoir d'élever ou d'abaisser, de réformer ou de corromp re une société tout entière en peu de temps, et on dédaigne volontiers cette action limitée, cette étroite et lente propagande. — Elle est lente sans doute, mais à la portée de tous, et ses résultats sont infaillibles, indestructibles, non-seuleoient inoffensifs, mais toujours bienfaisants, ^ans mélange de bien et de mal. — Cette propagande ne peut s'exercer que dans un cercle restreint et celui qui s'y livr^

espère seulement qu'elle porte des fruits, sans les voir jamais ou bien rarement et par exception. ^ — Oui, mais elle agit sûrement, ce qu'on ne peut jamais dire de l'autre. N*y a-t-il pas d'ailleurs une ambition excessive à vouloir agir dans une vaste sphère sur un grand nombre d'hommes et à prétendre obtenir des résultats immédiats comme ceux du théâtre? Un individu, quel qu'il ^it, a-t-il droit < de concevoir de telles aspira-^ tiens? Ne se fait-on pas illusion sur la portée réelle de rinfluence qu'exercent les plus haut placés, ceux dont l'action a semblé la plus générale, la plus irrésistible et la plus soudaine, tels que les législateurs et les conquérants? Lorsqu'on étudie l'histoire sans prévention, avec un esprit dégagé des préjugés qu'ont formulés Plutarque et ses imitateurs, on voit que la plupart de ces hommes, et les plus fameux, ont moins influé sur le sort de l'espèce humaine que tel indjividu, demeuré obscur ou sur le second plan, mais qui a marché plus droit vers le but : on reconnaît que législateurs et conquérants ont agi le plus souvent comme des forces aveugles, obéissant à des besoins et à des idées qu'ils ne comprenaient pas, remplissant une mission qu'ils ne soupçonnaient pas et faisant, en somme, le contraire de ce qu'ils ont voulu. Il n'y a pas dans ces considérations de quoi exciter en nous l'orgueil et le désir de les imiter.

Oui, c'est à peine si celui qui se livre à la propagande modeste de renseignement et de l'exemple, cherchant à s'améliorer lui-même autant ou plus que le prochain, aperçoit dans l'ordre social le fruit de ses

œuvres : il ne peut raisonnablement espérer de ce tra* vail d'amélioration ni profit, ni gloire, bien que l'estime publique lui soit presque toujours assurée et que le profit naisse souvent de l'estime publique. Mais il jouit d'une rémunération plus haute, qui est la satisfaction du devoir accompli, la certitude que sa vie n'a pas été inutile au progrès de l'humanité et que son œuvre anonyme, perpétuée sous mille modifications diverses par la tradition future, doit être éternelle. Si sa part d'action a été médiocre ; si elle a été restreinte dans un cercle étroit, il doit considérer quel point imperceptible il occupe dans le temps et l'espace et reconnaître que cette jpart d'action est proportionnée à son auteur, lequel, après tout et quoi qu'il fasse, ne dispose que d'une force, qui est son activité libre, sa volonté. Plus il aura l'âme élevée et disciplinée, plus il sera disposé à se contenter de la modeste part qui lui revient et à dédaigner les aspirations démesurées de la vaine gloire.

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