‹ Études sur la situation intérieureChapitre 14 sur 25 · II. Colonisation militaire · texte numérisé non relu

II. Colonisation militaire

Des 1810, le gouvernement fonda des colonies militaires dont voici un aperçu historique *}•

*) Voyez ausFi l'excellent livre sur les colonies militaires russes,

Affaiblie au moyen âge sous le joug des Mongols, la Russie même, après avoir recouvré son indépendance, élail réduite à des guerres défensives. De là l'organisation cosacjue, produit spontané de la nation et semblable de tout point aûlT colonies militaires de la frontière autrichienne du côté des Turcs. Seulement les Cosaques, fiers et audacieux, commençaient bientôt à inquiéter l'ennemi dans son propre territoire.

Plus tard, quand la Russie prit sa place dans la famille européenne, une armée permanente apparut comme une nécessité. Il fallait songer aux guerres d'aggression. Mais une armée permanente est difficile à organiser dans un pays peu peuplé, n'ayant pas de prolétaires et manquant de bras pour l'agriculture. Malgré l'abondance de ses produits, la Russie, il y a trente ans encore, était trèsinférieure à d'autres pays pour l'agriculture, le commerce et l'industrie. Pauvre de capitaux et n'ayant que des revenus médiocres, elle avait beau réduire la solde et profiler des bas prix des vivres, l'armée coûtait des sommes énormes et amenait la ruine des finances. L'immense étendue du pays et l'absence de voies de communication ne permettaient de réunir qu'avec une difficulté extrême les différents corps d'armée. Pendant la guerre de 181?, qui avait été prévue depuis trois ans, on n'avait h opposer que 200,000 hommes h un ennemi deux fois plus nombreux. Et pourtant, vers la fin de la guerre en 1815, le gouvernement avait 300,000 hommes à sa disposition.

Cette expérience réunie à l'exemple de la Suède, au précédent de la Prusse si forte par sa Lamhcvhr> enfin à ce que la frontière militaire de l'Autriche fournissait d'enseignements, inspira au gouvernement russe le projet

comparées a la frontière militaire autrichienne , par M. «le Pidoll de Quinlenbach (Vienne 1847). Cet ouvrage, base >ur îles documents authentiques, est écrit avec esprit et avec impartialité. Les notices que je place ici, en sont pouruiiibi dire un extrait ; tant l'auteur a épuisé la quebtiou.

d'essayer dune colonisation mililaire qui serait pour la guerre active ce ([lie les Cosaques avaient été pour la guerre défensive.

Comme toujours lorsqu'il s'agit pour la Russie d'une idée féconde , l'initiative de ce vaste plan appartient & Pierre F. L'exécution toutefois en restait réservée à ses successeurs. Kn 1727, l'impératrice Anne établit dans l'Ukraine un régiment de hussards formé de Serviens émigrés. Kn 1737, toute une ligne militaire fut organisée dans l'Ukraine. Catherine Jl avait neuf régiments de hussards fixés comme autant de colonies dans la Russie du Midi. Cependant ces colonies dépérissaient déjà sous le règne de Catherine et bien (Al après, elles disparurent tout à fait. Jl ne s'est consent* , ainsi «pie je l'ai dit plus haut, que les colonies cosaques fondées par Catherine dans le voisinage de la mer Noire.

La solde de l'armée est aujourd'hui encore peu considérable en Russie. Les frais de nourriture, de fourrage et d'habillement absorbent des sommes énormes, dans des voies officielles et dans d'autres qui le sont moins. Le problème à résoudre, ici comme pour les Cosaques, consistait donc à épargner ces frais au trésor et à en charger la colonisation, ce qui devait d'autre part ramener à l'agriculture un grand nombre de bras enlevés par le service mililaire.

Enfin, la population devait augmenter par la diminution même ih%ii recrutements et par les mariages des soldats, à qui Ton pouvait garantir un asile pour leur \ieillesse.

L'empereur Alexandre, après a\oir fait vainement en 1SI0 un nou\cl essai a\ec un seul bataillon, apprit à connaître la frontière militaire autrichienne en 1 >!.">, et dès lors, on résolut de mêler les agriculteurs aux soldats, de ne plus transporter les colons vers des endroits éloignés, mais de charger chaque pavsan des villages destinés à la colonisation, de l'entretien dans sa maison d'un ou de deux soldats , ce qui le dispensait de toute autre redevance et lui permettait d'utiliser ces soldats pour son ménage et dans son économie.

C'est d'après ce système que Ton établit, en 1&16, dans le gouvernement de Novgorod un bataillon, suivi bientôt de deux divisions d'infanterie et d'autant de cavalerie colonisées dans le Midi. Les soldats furent distribués dans des villages qui recevaient chacun la moitié ou le quart d'une compagnie, ou bien une compagnie entière. On aligna les habitations d'après un plan régulier et aux frais de la couronne. Chaque habitation reçut 60 dessat. dans les districts de l'infanterie, et 90 dans ceux de la cavalerie, puis, trois paires de boeufs, une paire de boeufs de réserve, deux chevaux, deux vaches et douze brebis. On établit aussi des paysans qui n'eurent de tout ceci que le quart ou la moitié, et ne contribuèrent aux charges qu'en proportion*).

Un édil du 6 Dec. 1826 règle tout ce qui concerne les colonies militaires , mais cet édit fut essentiellement modifié par l'oukase du 21 Nov. 1831, par rapport aux colonies d'infanterie du Nord.

La colonisation de la cavalerie commença dès 1818. Entre le Dnister et le Dnieper, la steppe était habitée et parcourue par des brigands qui profitaient des privilèges accordés aux Cosaques du Bug. Heureusement, le terme de ces privilèges expira au commencement de ce siècle. Alors, au lieu de les renouveler, on déclara ces Cosaques paysans de la couronne, en les distribuant par districts, et en plaçant en permanence parmi eux de la cavalerie régulière. C'est surtout le général comte Wilt qui a le mérite d'avoir puissamment aidé au succès de cette entreprise.

Actuellement, à l'Ouest de l'empire russe et vis-à-vis de l'Europe, c'est-à-dire dans les gouvernements de Novgorod, Charkow, Cherson, Kiew et dans la Podolic, il y a, divisés en quatre grands groupes, neuf régiments et trois bataillons d'infanterie, comprenant en temps de paix 29,950 hommes, quatre régiments de cuirassiers forts de 4600 hommes, trois régiments de la seconde division légère de la cavalerie de la garde comprenant 3450 hommes, dix

') Voyez Pidoll, à partir de page 69.

•*12*- tfc

•__ïltT

nu?

*f.frti#« |. •' '«i •!•• fui r *.«u» «««!•• « «.!oriik4fir.n . j»* la «J~ ri* «•«l»»'*- »!« « hhi* .• M«'j«ii|i#». #«n i '/iii'Duni'j'u.M:-, en le* actoai—

Nord, a un avenir immense quant à son développement intérieur, et une grande portée politique, à envisager ses relations futures avec l'Europe.

De deux côtés, l'Europe commence à pénétrer dans le coeur de l'Asie. C'est l'Angleterre d'une part qui, dans les Indes, s'efforce d'arriver par la voie de terre à Thibet et dans la Boukarie, en même temps qu'elle embrasse la Chine et la Perse par ses flottes. La Russie, de son coté, lorsqu'elle sera moins occupée de sa consolidation intérieure et de l'Occident, ouvrira une concurrence formidable à l'Angleterre par la Sibérie.

Et des aujourd'hui, il ne faut point l'oublier, la Sibérie a une importance incalculable par ses mines d'or récemment découvertes. La Russie qui porte un griffon dans son blason séculaire, semble avoir hâte de réaliser l'antique prophétie qui remonte à Hérodote, et d'après laquelle des griffons gardaient, dans les contrées hyperboréennes, des trésors inépuisables*).

Les Tschoudes aborigènes étaient mineurs. On découvre à chaque pas des traces de leurs fouilles et leurs travaux souterrains. Plus tard, les Russes reprirent ces recherches. Pierre I surtout les favorisa, en y employant les prisonniers de guerre suédois. Depuis, les travaux des mines ont été poussées avec vigueur dans l'Ural et ailleurs, notamment à Nertschinsk.

C'était d'abord par de vagues rumeurs que la richesse minérale de la Sibérie fut révélée à l'Europe. En 1745, ou en découvrit pour la première fois des traces véritables près de Boresowsk. Tout l'or que fournissaient les mines

') Chose singulière, ce griffon se retrouve dans la Poméranic où le culte slave avait son centre dans l'île de Rugen. De là aussi les noms des villes de Grcifswald, Greifenbcrg, Grcifcnhagen. Les anciennes armoiries de la Russie représentent le dragon tué par St. Georges. Ilerberstein parle d'une légende russe qui place sur un trône dans le Nord de la Sibérie, une femme d'or, Halaja Baba.

de ITral et la Sibérie ne se montait par an qu'à 10 pond* (à peu près 400 livres *).

Le gouverneur général de la Sibérie, Golowin, apporta du sable d'or à Pierre I. Mais personne ne sut où il l'avait trouvé. En 1774, des détritus renfermant de l'or furent découverts dans l'Ural. Dès 1820**), des particuliers mêmes commencèrent à rechercher ces parcelles d'or enfoncées dans ces niasses de roches détruites. Eu 1841, on avait obtenu dans l'Ural 16 pouds; en lb20, on en obtint neuf; en 1830, 352, dont 204] par des particuliers; ce maximum fut dépassé dans les deux premières années, et après ce temps, il baissa de nouveau jusqu'à 300 livres ou à peu près.

A côté de ces revenus de l'Ural, des particuliers commencèrent des lavages d'or à travers toute la Sibérie, sur les versants orientaux de la plupart des montagnes et jusque dans Kamtschalka. Le gouvernement les suivit à pas lents. Eu 1820, on obtint 27 ponds, et dix ans plus tard, 352. Celte production augmentait successivement ; en 1843, on gagna 1342 pouds, en 184(5, 1722 pouds.

Il faut ajouter que For que trouvent les particuliers, n'est pas toujours suffisamment contrôlé. Car on assigne aux particuliers qui en finit la demande, t\vs districts de lavage d'or à cette condition que sur le revenu brut, ils paient une redevance à la couronne qui varie de 15 à 20 et 24 J. En IM3, la couronne recul de la sorte à peu près 17(> pouds équivalents à 2 millions de roubles argent. H est maintenant à supposer qu'il se commet beaucoup de

"; Korsqu' Iwan Wasiljewitseh accorda, en 1374, un privilège de

mine à la famille Nro^nnofT, descendant de la horde d'or, il

se réserta expressément l'or.

Sur l'or de la Sibérie vojcz surtout l'Archive d'Erman, liv.

": Parmi lesquels lo premier fut le conseiller de commerce, M.

Kedor TopolT. ('/est lui encore qui , le premier , découvrit, en

1N27, les riches couches du cercle de Tomsk.

malversations *). Grand nombre d'aventuriers parcourent les contrées désertes de la Sibérie, cherchant et trouvant de l'or à l'insu du gouvernement. D'après une notice que Ton m'a communiquée, 2000 pouds d'or, ayant une valeur de trente million de thalers, auraient été produits dans Tannée 1842 seulement**).

Actuellement on obtient en Russie à peu près deux fois autant d'or qu'en fournit le reste du globe. Et les autres métaux n'offrent pas une moindre abondance. Le platine qui, en 1824, ne donnait pas dans l'Ural deux pouds, en présentait 122 en 1838, c'est-à-dire soixante et une fois autant. A l'heure qu'il est, la Sibérie l'emporte sur les autres parties du globe prises ensemble de quatre et de cinq fois. Même résultat quant à l'argent. On dit que Mr. Démidow possède une mine de la malachite pure dont la valeur de cuivre monterait à des sommes fabuleuses.

*) C'est probablement vert la Chine que t'écoulc clandestinement cet or échangé contre du thé, l'or ayant une bien plus grande râleur en Chine qu'en Europe. Les Chinois ont sévèrement défendu d'exporter de l'or en Russie. Voyez le journal : CAusiandj 1845, n. 7.

**) En 1843, on trouva dans nn ravin septentrional les cadavres de deux ouvriers. Leurs outils, rougis de sang, gisant à côté d'eux et d'autres indices firent croire a un assassinat double et réciproque. Or, sur un amas de terre tourmenté par une lutte furieuse, on voyait un monceau d'or de huit livres.

Au musée de l'Académie des mines de St.Pélersbourg, je vis le plus grand monceau qui existe. D'un poids de 77.02 livres de Prusse, il vaut 33,200 thalers.

Sur les malversations et fraudes des particuliers, voyez l'excellent ouvrage de Cotlrell, la Sibérie , Dresde 1846, page 221. Le* détails qui s'y trouvent, pag. 1 du second vol., sur les salaires et l'or obtenu, tout intéressants qu'ils sont, ne s'appliquent qu'A l'époque qui précède l'année 1839. Tout a augmenté depuis dans une proportion immense. Au reste, Cotlrell ne parle que des malversations qui ont lieu lors de la livraison de l'or. On peut supposer qu'il s'en commet bien d'autres encore pendant l'exploitation.

Ces immenses richesses métalliques qni, (ont le Cul croire, vont sans cesse en augmentant, assurent à la Russie, dans l'avenir, une influence prépondérante sur les affaires du monde. La Sibérie sera pour la Russie ce qu'était l'Amérique pour l'Espagne.

Pour le moment, le gouvernement laisse faire ces aventuriers qui sont à la piste de l'or*). N'ayant pas les emplow'-s, lr«» mineurs et les ouvriers nécessaires pour eiplorer la Sibérie lui-même, il e>l bien aise de se décharger de ce soin sur les particuliers. Ceux-ei tout en faisant découvrir les traces de l'or, lui apportent un revenu certain, un impôt fixe et le trésor ne peut qu'y gagner.

Néanmoins le gouvernement, d'ici a un temps donné, devra survriller et diriger d'en haut celte exploitation importante. La trop grande abondance de l'or finirait par déprécier ce mêlai et porterait par conséquent une perturbation funeste dans les transactions. La moralité du peuple de la Sibérie s'affaiblit dans une mesure effrayante par la \ir \agahuiide qu'amène la recherche de l'or et par des désirs immodérément excités. De là pour le gouvernement le de\oir et la nécessité d'aviser au plus tôt.

La Sibérie**, dans une étendue de 21 l,S0O milles carrés et par conséquent vingt fois plus grande que celle de

*) Kn 1*43, M. ArlaschofT obtint 111 ponds d'or brut ratant !,70l,<i30 tlialers, M. KjaranotT JOG ponds ou 1,(>24,!hS0 thalers, enfin M. (jalnbLofT Ui> ponds ou 1,379,700 tbalcrs. En tnilà certainement de quoi tenter des esprits aventureux. •') N'<ivant pas ele moi-même en Sibérie, j'étais réduit aux livres quant à celle partie de mon récit. Kn voici les plus importants: La race ugroisc, par F. IL Millier, Berlin, ls37. La Sibérie par Collrcll, traduite par Lindati, Dresde, 184(1; Mémoires de statistique pour le ministère de l'Intérieur, Péterebour£, 183!). Kesumo de statistique concernant la Sibérie de l'Ouest par Kusminski, 1S.J7. Description du cercle d'Ischim dans le gouvernement de Tobolsk , par TschernjaKowsky. A ce» sources il faut ajouter beaucoup de notices dues à des communication* verbales.

la France, est située entre le 45 el le 77 degré de latitude Nord et le 60 et 190 de longitude Est. Ses contrées du Nord dépassent les parties les plus septentrionales de l'Europe; celles du Midi se trouvent dans la latitude de Bordeaux et de Venise. La quatrième partie des pays est par conséquent située dans la zone tempérée. Mais plus on avance vers l'Est, plus le froid devient intense el plus la transition est brusque du froid à la chaleur. C'est pourquoi un froid de 36° n'est point rare, même au Midi de la Sibérie, el en été, la chaleur monte souvent dans toute la Sibérie jusqu'à 40° et 45°.

La partie de la Sibérie que baigne la mer glaciale, en y comprenant l'intérieur des terres dans une longueur de 1000 milles et dans une largeur de trente à cent, en tant l qu'on la connaît, présente un marais couvert de mousse praticable en été seulement, pareeque la terre reste gelée à 100 pieds de profondeur et ne dégèle que d'un pied. Ce pays qui présente cet aspect, s'appelle Tundra, mol finnois, à ce qu'on dit, mais que les Russes ont adopté. On voit aussi des Tundras isolés, à sec et couverts de plantes rampantes qui, à en croire Wahlenberg, s'échauffent en été au point de brûler les pieds des voyageurs.

Puis vient une large ceinture de terres offrant des broussailles et des arbres nains. Ensuite ce sont des forêts immenses, interrompues, le long des fleuves, par des établissements d'agriculteurs ; car le blé vient jusqu'au soixantième degré de latitude. Tout se termine enfin, à perte de vue, par un territoire dont la moitié se compose de steppes et l'autre moitié, au pied de l'immense chaîne de l'Altaï, de terre grasse. Ce pays s'étendant de l'Ural jusqu'à Kamlschatka, situé en grande partie dans la zone tempérée, fertile presque partout et comprenant 40 à 50000 milles, est très-propre à être peuplé et cultivé sur une large échelle. Il commence du reste à être habité, bien que les établissements y soient clair-semés quant à présent.

La Sibérie de l'Est a plus de montagnes dans le Nord, presque toutes dans la direction du Nord au Midi, mais elles ne sont pas beaucoup plus connues.

m. af

4fc M

-» -'ÎI.iLT

• .:• ••nui

l : r «fi

Ij .

\. .'. f .- »*,:* ïe

.«,î **.* tu* •*»,« ».-#j,' h j'.f" : î.î! «jr ;• ffji Tm !-. r«.i -.-t— it • #•' *#ii *]'iiii<iii *«-» o)>j»i ir<f'rii*. IJ» «ii-'Tit entcre q-j<? «-ou* t«ni' iiMfii rfij^.-i Ii > lnliMi'ir- ra*<* riche a'or et J'arjenL *«■' <lif4ii ##« jia»s flfk Ariiua*fi< * «j'if*'ro«JotCf et de? min* de la

arrosant FUral a l'Est et raccompagnant du Sud au Nord, ces deux fleuves servent de liens entre l'Est et le Nord de l'Asie qu'ils rattachent d'autre part à l'Europe occidentale au-delà de l'UraL Muller appelle le bassin de ces fleuves une tentative imparfaite de la nature à former des fleuves jumeaux, tels que Ton en trouve en Chine, dans l'Inde et dans l'Arménie où ils exercent tant d'influence sur la civilisation des habitants!

Le bassin de ces fleuves a été de tout temps la première halte pour les peuples qui, de l'Asie, se précipitaient vers l'Europe. Les plaines qui séparent l'Altaï de TUral, étaient la grande porte des nations. On connaît les conjectures des savants et des poètes russes d'après lesquelles sont venus par cette porte d'abord les Germains du Nord de la Perse, puis les Slaves et les Lettes de l'Inde septentrionale, les uns et les autres pour occuper le Nord de l'Europe, en poussant vers les régions du pôle arctique les Tschoudes aborigènes. Hérodote le premier raconte qu'après de longues guerres, les Scythes ont pris cette voie en venant occuper le Midi de la Russie jusqu'au Danube. Après eux firent irruption les Huns, entraînant la race ugroise des Madjars qui fut déposée en Hongrie. Les Huns furent suivis des Turcs tartares et en dernier lieu des Mongols et des Tartares qui inondèrent l'Europe.

Dans tout le Midi de la Sibérie mais surtout dans le pays dont je viens de parler, on trouve des traces d'une population jadis nombreuse et qui a disparu à l'heure qu'il est. D'innombrables tombeaux, ruines et débris d'antiques villes et forteresses couvrent le sol en tout sens*). Indéchiffrables pour les habitants d'aujourd'hui, ils appartiennent pour la plupart à des peuples ignorés de l'histoire. Que ces peuples aient atteint un certain degré de civilisation, il ne faut pas en douter; car les nombreuses traces de travaux souterrains, de mines profondes et habilement

*) Voyez les Voyages de Falk en 1768. Page 292 il décrit les ruines de toute une grande ville dans la steppe des Barabin». Volume II. 14

disposées, cl des monceaux de scories témoignent leur activité industrieuse. Les Sibériens donnent maintenant a ces peuples la dénomination commune de Tschudi, Tscliodaki, mais il sérail difficile de préciser la race véritable qui n'a laissé d'elle en ces lieux que des ruines et an nom tout au moins douteux.

Dans les montagnes de l'Altaï, on trouve aussi des tribus finnoises et samoïèdes. C'étaient peut-être les Finnois qui formaient la nation primitive et civilisée. Aussi les liasses ont- ils toujours appelé Tsrboudes les races finnoises. Ces Finnois ci \i Usés furent sans doute absorbés par les Huns, les Turcs larlarcs, les Mongols ou telle autre brandie de la grande migration. Leurs débris disparurent dans les montagnes de l'Altaï et dans les contrées du Nord. Le long des rivières de l'Ouest de la Sibérie demeure aujourd'hui le peuple pécheur des Osljaki, race finnoise, c'est-à-dire Tschoude. Les noms d'une partie des ri\icrcs, comme ceux d'Irlisch , de Tohol, sont tartares; d'autres passent pour être d'origine syrjunique, c'est-à-dire finnoise *).

Lorsque les Husses firent la conquête de la Sibérie, ils y trouvèrent fixés les peuples suiwmls: I) les tribus samoïèdes et finnoises ;\VoguIs et ()>(jaks) au Nord de la Sibérie occidentale; T à l'Kst de ceux-ci, il v a\ail des peuples d'origine non encore expliquée, parmi lesquels plusieurs, comme les TschukUchain, appartiennent aux races de l'Amérique du Nord, notamment à celle des Kskimaux.

') Falk lor. cit. page 301 fait la remarque f que len travaux de» mines chez les anciens Tsrhoudcs, devaient avoir eu pour objet l'or, l'argent et le cuivre; car nulle part on découvre des scories tle fer. Voilà ce que soupçonne aussi Pallas qui, dans ses Voyages de 1771 (page (itiS), donne surtout une description animée des mines de la montagne des serpents. Les couteaux, poignards cl pointes de flèches que Ton trouve dans les tombeaux, sont de cuivre. Ce qui prouverait d'un autre côté que les Tschoiidcs ne sont pas de raco mongole ni ta r lare, ces dernières ayant de tout temps connu l'usage du fer.

Presque toutes ces peuplades, peu nombreuses du reste, se composent de pêcheurs et de chasseurs sauvages, se perdant dans ces immenses déserts. Us reconnaissent la domination russe en payant au gouvernement un tribut en pelleteries. 3) Au Midi de la Sibérie orientale, on ne voit guère que des tribus nomades d'origine Mongole, les Tungus, les Burjats, puis, plus loin vers l'Ouest et au Midi de la Sibérie occidentale, mêlés à des Tartares, les Kirguis, les Kalmouks professant pour la plupart la religion du Lama; 4) en grande partie dans la Sibérie occidentale, des Turcs tartares, des Tartares et des Buchares , tous Musulmans. Les Tartares seuls avaient une sorte de constitution formant des chanats et obéissant à des princes héréditaires.

Avant le seizième siècle, les Russes connaissaient peu la Sibérie. Ceux de Novgorod seuls avaient découvert de bonne heure des routes commerciales de ce côté-là et acheté des fourrures aux chasseurs sibériens.

Lorsque, à la fin du seizième siècle, Ivan Wasiljcwitsch punit les Cosaques à cause de leurs brigandages, un de leurs chefs, Jermak Timofé, s'enfuit avec une forte troupe auprès d'un de ses parents, le riche Stroganow, demeurant dans l'Ural. Celui-ci l'engagea à faire avec lui la guerre à Kaschum, chan de la Sibérie, que Ton disait descendu de Dschingischan et qui avait sa résidence dans la ville dlsker ou de Sibir, à vingt verstes de l'endroit appelé aujourd'hui Tobolsk. Jermak le battit complètement, puis, de 1560 à 1584, se soumit avec son chanat au czar Ivan. Jermak périt peu de temps après ainsi que le plus grand nombre de ses Cosaques, mais le czar envoya d'autres troupes qui, peu à peu , consolidèrent et étendirent la conquête. Le blason de la Sibérie se confondit avec les armes russes et dès lors la Sibérie forma un des quatre pays accessoires de la Russie.

Insensiblement la Sibérie fut colonisée par les Russes qui pénétraient jusqu'au Ramtschatka. Singulière migration allant, à l'inverse de toutes les autres, de l'Ouest vers l'Est, procédant non par des ravages et l'aveugle fureur parti-

culière à des peuples nomades et qui ne font que passer comme un torrent, mais par les voies toutes paciGqaes et bienfaisantes de la colonisation et de la législation chrétienne.

Cette conquête régulière et sans secousse tend à se consolider davantage de jour en jour. Partout ou cela est matériellement possible, ou voit des colons russes dont les établissements ressemblent pour le moment, il est vrai, à des oasis, mais à des oasis rayonnant à l'cntonr et renfermant les germes d'une forte population.

Les premiers colons étaient des Cosaques. Dispersés en tout lieu, ils établirent une sorte de cordon militaire contre les attaques des brigands. Ils rendent des services importants et jouissent en compensation de privilèges considérables. Ils forment, pour ainsi dire, une petite noblesse guerrière.

A ces Cosaques sont venus se joindre bon nombre de pavsans de la couronne et surtout beaucoup de Starowerzi et autres Iloskolniki*) qui se trouvaient mal à Taise

') Falk. Tome I. p. 278 rapporte qu'en 1G79, 2700 de ces sectaires so brûlèrent vifs eux-mêmes par un fanatisme dont l'histoire ne fournit plus d'exemple. Jusqu'en 1752, on compte de ces suicides par milliers. Le journal l'Ausland de 1845, N. 268, fait mention d'une ancienne colonie de Roskolnîki, de la secte des brûleurs fixée au midi du gouvernement de Tomsk. Us habitaient autrefois la plaine et ne payaient pas d'impôts. Aussi leur pays s'appelait-il Rjclowodie (pays blanc et bien arrosé] d'après l'habitude des Russes qui appellent terre blanche colle qui est libre de corvées et de servitudes. Sons Pierre I, ils vinrent habiter Tomsk. En I7G4, on fit d'eux le recensement pour les frapper d'impôts, mais ils se retirèrent dans les ravins des montagnes cl s'approchèrent de la frontière de la Chine. Poursuivis jusque dans cette retraite, ils se disposaient à émigrer dans le Céleste Empire qui refusa de les recevoir. En 1790, ils se soumirent à la Russie qui ne leur demande pas de corvées mais un tribut de fourrures. Habitant 23 villages de trente maison chacun, ils ont conservé des moeurs qui rappellent la simplicité antique des patriarches.

dans leur pays. £11 1803 et en 1805, des villages entiers dans le gouvernement du Caucase sollicitèrent et obtinrent l'autorisation de se fixer sur la frontière de la Chine41).

La Russie, dans toutes ses guerres, a fait transporter en Sibérie les prisonniers faits sur Peuneini. Pierre 1 y envoya 9 mille Suédois après la bataille de Pultava. Lorsque les guerres traînaient en longueur, les prisonniers se fixèrent comme colons, et, la paix survenant, refusèrent de quitter leur nouvelle patrie.

Mais la colonisation la plus importante de la Sibérie, c'est celle des criminels et des exilés. Je n'ai pu savoir qui le premier ait conçu l'idée de ces établissements**). Tout fait croire que cela s'est fait de soi , sans plan arrêté et que Ton s'est contenté d'intervenir par des édils, lorsque le besoin s'en faisait jour. Ce qui est certain c'est que dans ce moment celle colonisation est surveillée avec soin et parfaitement réglée***).

Seulement la justice qu'ils exercent, est parfois sévère. C'est ainsi qu'en 1758 ils ont attaché sur une planche un vaurien incorrigible et l'ont ainsi fait descendre la rivière. C'est une secte anabaptiste, iconoclaste et qui se passe de prêtres. Ils se réunissent pour prier, mais chacun d'eux prie à sa guise. De 1719 à 1723 encore, on a constaté parmi eux des suicides par le feu. H est probable qu'il s'en commet même aujourd'hui, bien que rien n'en transpire au dehors.

*) Slorch, la Russie sous Alexandre I, vol. VI, page 12 t.

") L'exil dans des lieux déserts se trouve appliqué de bonne heure en Russie. Ivan Wisiljcwilsch exila des hommes de sa cour et des fonctionnaires vers Wologda. Puis, Perm, Wialka et, nous l'avons tu, l'Ukraine reçurent surtout les exilés. Ces sortes d'exils furent ordonnés par les Czars eux-mêmes et se distinguent, sous ce rapport, des exils infligés par arrêt de justice. Ces derniers prirent probablement naissance sous Elisabeth qui, de 1751 à 1753, abolit presqu'enlièrement la peine de mort et la remplaça par le bannissement.

) Les édils qui s'y rapportent, sont de 1777, du 28 Avril 1783, du 12 Juillet 1785 (sur l'habillement des exilés), du IG Septembre 1785 (sur la manière de les expédier) tous complétés

A Moscou, je suis allé visiter les prisons dites des montagnes de moineaux où l'on enferme les condamné! / «vaut leur départ pour la Sibérie. Je raconterai cette vi- ! site en son lieu. 11 suffira pour le moment de dire que Cottrell est dans le vrai lorsqu'il fait l'éloge des autorités quant au traitement des prisonniers. La nourriture est saine, les prisons aérées et chaudes en hiver et les chaînes qu'ils portent, ne pèsent que quatre livres. A la demande qu'on leur adresse à ce sujet, ils déclarent presque tous qu'ils préfèrent d'avoir le pied attaché à celui d'un autre prisonnier, lis ne font par jour que deux h trois milles et les haltes dont j'ai du reste fait la description dans le premier volume, sont bien organisées.

C'est à Moscou que l'on réunit de 20 gouvernements les condamnés dont un transport part toutes les semaines pour le lieu de sa destination.

Les notices qui vont suivre, sont empruntées à des documents officiels relatifs aux exilés de 1*23 à LS32.

Le nombre moyen des exilés, dans ces dix années, en y comprenant les femmes qui suivaient spontanément leurs maris, était de 10,000 par an. Le voyage et le changement de climat font mourir à peu près •■- pendant les deux premières années. L'augmentation efTecli\e des habitants de la Sibérie est donc de 8000 par an, dont 0000 hommes et 2000 femmes.

Les exilés de ces mêmes dix années se divisent en cinq catégories. Il y a

1) Les condamnés pour crime: 37,730 hommes et 5250 femmes. Toutes les provinces , à l'exception de la Finlande, y ont apporté leurs contingents, mais dans des proportions différentes. Toutefois celles qui ont donné le moins de criminels, ne sont pas toujours pour cela plus pures et plus libres de corruption. C'est ainsi que la Gc-

p.ir les ordonnances du l.'i Août 1<S45, qui recommandent aux fonctionnaires préposés à la garde des exilés, la sollicitude et la clémence.

orgie a fourni l condamné sur 91,320 habitants, uniquement parcequc la justice et la sûreté publique sont mal organisées. Jaroslaw en a le moins, 1 sur 35,520, (jrodno en a eu 1 sur 29,760 habitants , Wologda et Wilepsk sur 28,970, l'Esthonie sur 28,220, Bialistok sur 20,740, Olonetz sur 20,270, Twer, Minsk, Mohilew, la Podolie, la Wolhinie, Pu 1 lava, la Livonie et la Courlande, sur 15,000 à 20,000, Archangel, Pskow, Wiatka, Wilna, Smolensk, Kiew, Charkow, la Bessarabie, Saralow, Nijni-Novgorod, YV'ladimir, Tula, Kaluga, Kostroma, Rjasan, Ssimbirsk, Tambow, AVoronesch, Kursk, Pensa, Novgorod et Jekaterinoslaw 1 sur 10,000 à 15,000, enfln Moscou, Tsehernigow, Orenbourg, la Taurie, la Tschornomorie, Perm, Aslracan et Kasan 1 sur 5G00 à 9970, Pélersbourg 1 sur 4020, et Cherson 1 sur 3840.

2) Vagabonds: 30,703 hommes et 4005 femmes, dont dans presque toutes les provinces 1 sur 30,000 à 100,000 habitants, mais sur 5000 dans celles de Jekaterinoslaw, Kiew, Minsk, la Podolie, la Taurie, Tschernigow, Cherson, Jaroslaw et dans les deux pays des Cosaques sur le Don et la mer Noire.

3) Condamnés pour inconduite: 2798 hommes et 579 femmes dont le plus grand nombre revient aux provinces de Moscou et de St. Pétcrsbourg.

4) Condamnés par les tribunaux des villages pour inconduite: 710 hommes et 20 femmes. Perm, la Taurie et Cherson seuls connaissent cette coutume et ont fourni les J de ce chiffre.

5) Par ordre du gouvernement cl sur les propositions des seigneurs: 931 hommes et 330 femmes.

Le gouvernement a permis au seigneur d'éloigner de sa terre le serf coupable de délits effrontés cl de conduite intolérable et de le mettre à la disposition du gouvernement pour cHrc envoyé eu Sibérie*). Il ne faut pour cela que le témoignage du seigneur cl non pas un arrêt de

*) Suod, (code Russe) chap. IV. $. 975.

2LG

justice. Néanmoins , la condamnation est soumise à tant de formalités, de frais et de conditions préalables, que la cas est rare et n'arrive guère que lorsque le serf excita à l'excès celui dont dépend de la sorte sa liberté et son avenir.

Le serf d'un maître sévère préfère presque toujours la Sibérie à sa misérable condition.

On voit souvent des malheureux se livrer au vagabondage ou commettre un petit vol, pour se faire envoyer en Sibérie. Coltrell raconte que, dans la prison de Moscou, il a vu un vieillard se jeter aux pieds d'un inspecteur, pour solliciter son entremise pour obtenir d'être exilé.

Dans le cas indiqué, le serf a le droit d'emmener sa femme et ses enfants. Dès que la famille touche le sol de la Sibérie, elle est libre, et si elle veut travailler 9 elle acquiert une certaine aisance.

Des 24 millions de serfs que renferme la Russie, 95 hommes et 33 femmes sont exilés par an d'après ce procédé. C'est ce qui prouve bien le peu de danger qu'offre en réalité ce privilège des seigneurs, quelque peu conforme qu'il soit d'ailleurs aux principes de justice.

Les exilés, à leur arrivée en Sibérie, sont envoyés dans les différentes pro\inces, à l'heure qu'il est le plus fréquemment dans la Sibérie orientale, l'Ouest étant déjà assez colonisé.

Les exilés commencent une vie nouvelle. Employés et habitants oublient leurs crimes et les appellent nest schastni Ludi, malheureux, dénomination touchante et que la langue officielle a adoptée*}. Ils se divisent en trois catégories: 1) Katorschniki, condamnés à vie ou à temps pour des crimes graves et employés aux mines. 2) Loslannyjc na rabota, exilés, employés aux travaux publics avant qu'on ne les établisse comme colons; 3) Loslannyje na poselenye , exilés que l'on établit a l'instant même.

#) Voilà du moins ce que racontent Slorçh cl Falk.

Parmi ces derniers, il faut ranger les vagabonds et ceux que les villages ou les seigneurs ont éloignés. Ceux de la première catégorie sont regardés comme civilement morts. On envoie les plus coupables dans les mines de Nertschinsk. On dit qu'autrefois leur sort y était affreux, \ car, une fois descendus dans les mines, ils n'auraient plus \ revu le jour, étant nourris, logés et ensevelis dans les profondeurs de la terre.

Aujourd'hui ils n'ont à travailler dans les mines que ) pendant .huit heures par jour. Le reste de la journée, ' ainsi que les dimanches et les jours de fêle, ils demeurent dans leurs habitations. Quelques-uns ont eu le bonheur d'être suivis de leur famille et le sort de ceux-là est assez doux*). Il ne faut du reste pas confondre ces condamnés avec les véritables mineurs, paysans colons établis dans le voisinage et que l'on emploie aux mêmes travaux moyennant salaire**).

La seconde catégorie est utilisée par le gouvernement pour les travaux publics, tels que les salines, les fours à chaux etc. En 1804, ils recevaient 36 roubles argent de salaire par an. Mes les vivres étant à très-bas prix, ils font des épargnes et, après quelques années, peuvent s'établir comme colons. Le gouvernement les aide et ils n'ont guère qu'à construire eux-mêmes leurs habitations et à fournir le mobilier, les ustensiles etc.

La troisième catégorie est destinée à la colonisation immédiate***). Ils sont fixés soit dans les villages ex-

*) Collrell prétend que les traitements trop doux dont on a usé envers les condamnés, ont fait commettre à ces derniers de nouveaux et de formidables crimes et amené le gouvernement à les punir de nouveau avec une sévérité excessive.

**) A ces ouvriers-colons se rapportent les oukases du 9 Avril 1763, du 12 Septembre 1763 et du 28 Novembre 1763.

*") Dans ces derniers temps, on a permis aux fermiers des lavages d'or de louer des ouvriers dans celte seconde catégorie. Malheureusement, au lieu de faire des épargnes, les ouvriers,

istants, soit dans ceux que Ion construit pour eux d'aprè* un plan régulier. Ils reçoivent des secours de toute nature, même eu argent et, pendant les trois premières années, ils sont libres d'impôts. Tous les colons de la seconde et de la troisième catégorie ne peuvent quitter le village ni passer la nuit dehors; ils sont ylcbae adscripiu H leur est interdit de changer de profession. A lu tète de chaque \illage se trouve placé un soldat, la plupart du temps un Cosaque. Il maintient Tordre parmi les colons, administre la justice à force de coups de bâton. Y a-t-il dvs crimes graves commis par les colons, il traduit ceuxci devant les tribunaux compétents. Toutefois ce gouvernement soldatesque ne dure que jusqu'à la génération suivante laquelle, animée presque toujours du meilleur esprit, se. troiite bien de la direction ordinaire des starosta.

Toutes ces colonies prospèrent à vue d'oeil. Chaque province apportant à ce pays ce qu'elle a de bon eu fait d'industrie et d'agriculture, la routine y a fait place au génie de l'invention et au progrès. Tous les dialectes se sont confondus dans un idiome particulier et épuré. Les différentes nuances du peuple russe ont abouti ici à un seul caractère que Ton peut qualifier de sibérien et qui, de l'aveu de tous les voyageurs, est celui de la probité et de l'intelligence. En dépit de leur origine, les exilés ont des moeurs simples et pures, et à l'exception des districts assignés aux condamnés pour crimes graves, par exemple île JakutsR et où les condamnés vaguent librement, on voyage partout avec une sécurité complète. Un verrou de bois poussé de\ant la porte d'une maison, indique l'absence du propriétaire et rend sa demeure inviolable.

Malheureusement dans ces dernières années, la recherche de l'or a en!e\é bien i\vs bras à l'agriculture et corrompu les moeurs iU^ exilés. Eu 1M4, les fermiers des lavages avaient même recruté 10,000 ouvriers parmi

nllcrhi's par l'appât du gain, m1 bout insensiblement mais profondément pervertis.

les nouveaux-venus: c'étaient autant de victimes dévolues au lucre et à une sordide avarice.

Il serait difficile d'assigner au juste à la seconde ainsi qu'à la troisième catégorie le chiffre d'exilés qui lui revient; mais parmi les 42,995 condamnés, il y avait, dans les dix années indiquées,

375 condamnés pour sacrilège 6585 „ ,, assassinat 317 „ „ sodomie etc.

743 „ „ incendie prémédité

2523 „ „ brigandage

Total 10,543 condamnés pour crimes graves.

Toutefois, d'après la législation de 1845, bon nombre des condamnés à vie changent, après quelques années, de conduite et deviennent des colons ordinaires. La première catégorie ne comprendrait d'après cela que 9000 personnes, la seconde 34,000 et la troisième 40,704.

On dit que l'administration actuelle laisse peu à désirer. Il n'en était pas toujours ainsi, et le gouvernement a dû intervenir. L'oukase du 26 Janvier 1822 cassa le gouverneur général de Pcstel qui, par une absence de douze ans de sa résidence officielle, avait laissé s'introduire de nombreux abus, destitua le gouverneur de Tomsk ainsi que 678 fonctionnaires publics dont un certain nombre fut sévèrement puni. C'est à cette époque aussi que Ton donna à la Sibérie une division nouvelle de territoire.

Voici maintenant quelques données de statistique sur la situation actuelle de la Sibérie.

La Sibérie se compose d'abord de celle de l'Ouest d'une étendue de 57,000 milles carrés, et do celle de l'Est qui en comprend 154,000.

Le Nord est traversé par des peuplades de chasseurs nomades, pour la plupart païennes. Le long des rivières seulement, on voit quelques établissements russes dont celui d'Obdorsk est le plus éloigné vers le Nord-Est. Au dessous de ce désert et dans la zone tempérée s'étendent, de l'Ural jusqu'à la mer du Midi, les colonies russes mé-

lées vers l'Ouest à des débris de races tnrtares et bouchares. Le Midi, là où il ne comprend pas les monlagnes de l'Altaï, continue les immenses steppes de l'Asie centrale, sériant de lieux de passage incessants aux Tartines et aux Mongols nomades, de sorte que les colonies fixes des Russes séparent les pasteurs du Midi des chasseurs du Nord. Les Tarlares sont Musulmans, les Mongols vénèrent pour la plupart le Iiuddha de l'Inde.

Le gouvernement a fait recueillir des notices sur les coutumes et les idées juridiques de ces pasteurs et chasseurs. On voudrait , ce semble , les prendre pour hases dune codification des steppes dont les premiers jalons viennent d'être posés. Ces notices doivent être précieuses pour la science; elles se trouvent au ministère de la justice, mais il ma été impossible d'en prendre connaissance.

En 1S3S, In Sibérie avait 2,<>5(î,300 habitants, parmi lesquels , à l'opposé du reste de la Hussie , les hommes remportent sur les femmes de 20 pCt., à ce qu'on dit. Peut-être y a-t-il quelque exagération dans ce chiffre. Au reste, l'excès des hommes ne s'applique pas seulement aux exilés, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, mais encore aux tribus nomades et qui, pour ce motif, se fondent et dépérissent d'année en année*!. Le même phénomène a été obsené dans l'Amérique du Nord.

Ces habitants se composent d'à peu près 2,198,000 Husses établis, 711,000 colons tartares, 1)5,000 chasseurs et 270,000 pasteurs nomades. Quant aux confessions religieuses, on peut, en présence de notices contradictoires, admettre comme c h i lires ronds:

*) Il y a excès d'hommes dans l'Asie centrale, de femmes dans l'Asie occidentale, par exemple dans l'Arabie. Des philanthropes ont voulu eu tirer des conclusions à l'avantage, dp la polygamie. Mais alors il faudrait, pour être logique, prôner la polyandrie en d'autres endroits , dans le Thihct par exemple.

1) Chrétiens

a) de l'église russe

b) catholiques . .

c) luthériens . .

2) Juifs

3) Musulmans . . .

4) Païens

a) Buddhistes ou Lamai

b) Sehamanites . . .

es

Total

Parmi les Chrétiens gréco-russes se nombre de Roskolniki.

2,636,500 trouve un grand

Dans la Sibérie occidentale, l'église russe possède, pour 1,680,000 habitants, 366 temples métropolitains et 748 succursales avec 1234 ecclésiastiques, puis 7 couvents, avec 37 moines. Les catholiques ont deux églises et 6 curés, les Luthériens 3 églises et 1 pasteur, les Musulmans 170 metschets et 130 mollahs. On ignore le nombre précis des Buddhistes.

Toute la Sibérie a 45 villes, 25 à l'Orient avec 52,266 habitants, 20 à l'Occident avec 91,474. En déduisant les contrées du Nord ainsi que les steppes du Midi, où il n'y a presque pas de villes, un territoire de 800 milles carrés revient à chaque ville. La population des villes est à celle des campagnes comme 100 à 1472. En Prusse au contraire, on peut compter 5 milles carrés pour chaque ville, et la population des villes est à celle des campagnes comme 100 à 263*).

Les 20 villes de la Sibérie occidentale comprennent 5233 dessat., à peu près un mille carré. Des 87,214 habitants il y a

*) Pour les 5976 villages, il revient à peu près 6 à 7 milles carrés à un village. Maïs les villages sont dispersés et répartis d'une manière irrégulière, de sorte que la proportion varie dnns les différentes provinces el contrées du pays.

Nobles el fonctionnaires pensionnés (nulles) 505

Fonctionnaires effectifs 2,692

Ecclésiastiques 482

Employés de la police * 112

Négociants 100

Petits-bourgeois 17,221

Pa\sans de la couronne • . 2,246

Exilés non colonisés 700

Sans profession et étrangers 2,213

Serfs des nobles 929

Indigènes 1,214

Los villes principales de la Sibérie sont: Tobolsk, Toinsk, Omsk et Tjumen.

Toutes les ailles réunies ont 2s établissements de bienfaisance, 1s prisons, 2(1 magasins de sel, 13 distilleries d'eau de vie, l.) moulins à eau et 23 à vent. Les revenus de tontes les villes sont de 2!M>,4(>0 roubles argent et les dépenses de 20s,*H2. Peu de fabriques. Le gouvernement en avait autrefois fondé 34 ; récemment des particuliers sont venus eu établir de leur coté. Presque toutes se trounuit dans les villes.

Dans les campagnes il y a

(>sri,7^s i^nsans 'maies- de la couronne

4,15s „ ,, Odnouorzu

37,MiS ., „ exilés-colons

l,M4 „ ,. serfs

(i(i,()î)() „ „ colons tartares

Total 7 ! >.">,( i.> Ames masculines.

Ils demeurent dans T>î)7t) \illages cl 100,347 habitations , dont 2s babitalions et 133 habitants maies pour chaque \illage. Par conséquent, la grandeur des villages est moins démesurée eu Sibérie que dans le reste de l'Empire, ce dont l'agriculture se trouve parfaitement.

Le Nord de la Sibérie occidentale est a peine occupé par le gouvernement: c'est au plus si les chasseurs nomades y paient à la couronne un tribut de fourrures. Ce territoire dont le gouvernement a réellement pris posscs-

sion, et qu'il a fait relever tant bien que mal, comprend 204,075,212 dessat. ou 36,696 milles carrés. La quinzième partie en a été assignée à la population des campagnes dont je viens d'indiquer le chiffre approximatif et i! Ta été dans les proportions suivantes:

Jardins et pacages 637,863 dessal.

Champs de labour . . » . 2,792,156

Prairies 1.106,621

Forêts 4,941,732 „

Territoire non cultivé . . . 3,539,270 „

total 13,017,642 dessat.

Toutefois les quatre cercles du gouvernement de Tomsk avec 312,406 habitants n'ont pas participé à cette répartition en raison de leur administration particulière, qui est celle des mines. Le territoire dont il s'agit, a donc été assigné à 483,252 habitants maies de sorte qu'à chacun d'eux reviennent 27 dessat.

En envisageant ces chiffres dans leur ensemble, on ne peut réprimer un mouvement de regret de voir une si grande étendue de terres sans culture et sans utilité pour des milliers de pauvres qui croupissent ailleurs dans la misère. C'est ainsi que dans le cercle d'Ichim, la plus fertile pourtant et la mieux cultivée de toute la Sibérie, l seulement de la superficie du sol a été défriché jusqu'ici et livré à l'exploitation agricole.

11 n'y a pas en Sibérie de familles nobles possédant terres et paysans. Cottrell en cite une seule dans la Sibérie orientale, et il y en a une autre dans la Sibérie occidentale. Mais il y a une noblesse indigène se composant des fils des bojars (Deti-Bojarskjia) ayant quelques privilèges, mais non pas celui de posséder des serfs. Quelques sultans des Kirguis ont des droits nobiliaires. Autrefois, on avait établi des serfs dans la Sibérie, ce qui est interdit à l'heure qifïI'csC"TI" n'y af plus maintenant que des serfs ayant accompagné leurs maîtres et qui rendent à ceux-ci des services domestiques; mais le nombre en est peu con- ! sidérabTe.

Quant à la bourgeoisie, clic ne forme que le tiers de la population des villes ou la cinquante-troisième partie de celle du pays.

Les enfants des exilés sont libres et ont le droit des indigènes. Les exilés, au nombre de 100,000 à 150,000, restent leur vie durant sous la surveillance assez douce de la police.

Le cercle d'Ischim, le plus florissant, nous Tarons ru, de la Sibérie, a probablement un passé glorieux. D'innombrables tombeaux ainsi que des ruines de villes et de remparts en font foi. Dire à quel peuple remonte cette civilisation disparue serait chose peu aisée. Les archives de la Chine et du Thibet pourront seules un jour révéler à l'Europe l'histoire jusqu'ici obscure de l'Asie centrale *).

Dès le lendemain de la conquête , les Russes se sont naturellement hâtés de construire dans la Sibérie des places fortes, comme autant de points d'appui. La plupart des villes de la Sibérie occidentale, datent de la fin du seizième siècle; tant a été rapide la colonisation de ce pays ! L'origine de plus de la moitié de toutes les villes remonte aux cinquante années qui ont suivi la conquête. H y a eu ensuite un temps d'arrêt qui a duré un siècle. Depuis, la fondation de villes nouvelles a repris sans doute, mais leur nombre ne répond pas aux besoins de l'administration, ce qui s'explique par la préférence des colons pour l'agriculture comme la plus profitable de toutes les occupations.

A la différence des villages russes, ceux de la Sibérie présentent des rues larges, coupées en sens divers, irrégulièrement bâties, aux habitations grandes , entourées de haies et assez séparées Tune de l'autre pour que les incendies y soient moins à craindre. Sous ce rapport, ces villages rappellent ceux de la province de Kasan. Les maisons au contraire, spacieuses, ornées de boiseries ciselées

*) Les archives de. !a Sibérie ont péri dans l'incendie de Tobolsk.

et offrant un certain luxe, rappellent la Russie du Nord. Dans la plupart des habitations, on remarque une maison d'hiver et une autre d'été, à coté l'une de l'autre, ainsi que nous l'avons vu pour le gouvernement de Wologda. En général, les maisons sont tenues avec propreté. Nulle part on conserve , comme dans le Nord, les animaux domestiques dans tisba (la chambre ordinairement habitée). Le plancher est en bois et l'on le nettoie souvent. Deux fois l'année , à Pâques et à Noël , l'intérieur de la maison est blanchi à la chaux, d'après le mode petit- russien. L'Isba a un poéle russe, la meilleure chambre un poéle hollandais. En un mot, la Sibérie s* est assimilé ce que la Russie a de bon en évitant ses défauts.

Le sol de la Sibérie, là où il a été défriché, est trèsfertile et peut être en grande partie considéré comme la continuation de cette terre noire que nous avons rencontrée dans la Russie centrale. Cette terre s'étend d'après cela comme une large zone des monts Carpathes jusqu'à la mer du Sud. La récolte ordinaire donne le sixième au dixième grain, mais certains endroits, comme le Midi de la province de Tomsk, fournissent le vingtième et même, comme près de Nertschinsk, le soixantième. Le soc n'a qu'à effleurer la terre , pour lui faire produire une excellente récolle. 11 n'est nulle part besoin d'engrais. Le sol le plus médiocre ne demande que des jachères plus ou moins longues. Dans les pays où le bois est rare, l'engrais sert de chauffage. Toutefois on a récemment commencé à fumer les terres avec succès dans les environs de Tobolsk et de Tjumen. Le seigle, l'orge, l'avoine, les pois, le pavot, le chanvre et le lin sont les principaux produits. A côté de Tâpreté du climat, le champ d'été est* en certains endroits six fois plus étendu que le champ d'hiver. Au Nord où le soleil ne quitte pas l'horizon pendant l'été, les fruits viennent avec une rapidité telle que l'on compte le temps de leur croissance non par semaines mais par journées.

Tout près des villages se trouvent les pâturages entourés de haies; les champs de labour en sont éloignés de Volume If. 15

dix et de vingt verstes. A entendre les habitants, la crainte des bêles sauvages les oblige d'avoir les bestiaux sous les yeux; tandis (pie la distance plus grande des champs ne porte aucun préjudice à l'agriculture, pareeque l'engrais nV.st pas nécessaire et que les bûtes de trait ne fout pas défaut.

Dans des potagers entourés de baies et établis non loin des habitations, les palans cultivent des choux, des raves, des fèves etc. Kn fait d'arbres fruitiers, on ne voiles et là que des cerisiers.

D'immenses forêts s'étendent à perte de vue au Nord et dans la Sibérie centrale. Kilos présentent le sapin, le pin , le cèdre de Sibérie , le mélèze , le bouleau etc. Le chêne ne vient presque au-delà de lTral. La Sibérie ne connaît pas le noyer.

11 y a des paysans qui ont cent chevaux, cinquante vaches et cent cinquante autres tètes de bétail. De là on aspect tout nouveau de l'économie rurale. Les chevaux l'emportent en nombre sur le reste des animaux. Les chevaux de la Sibérie occidentale, de race kirguise , sont petits mais infatigables. Ajoutez qu'attelés à une voiture légère, ils parcourent sans peine trois milles à l'heure. On les achète 35 à 150 roubles assign. La Sibérie orientale po.ssède une race de chevaux excellente, celle de Valait, grande, forte et capable (U%s plus grands efforts. Les bêles à corne sont de la petite race des steppes et donnent peu de lait. Les brebis sont kirguiscs, c'est dire que leur laine ne peut être fabriquée.

Peu d'industrie. Toutefois le paysan travaille trois sortes de grosse toile de 35 à 70 cop. ass. l'arschin.

Le Basse de la Sibérie est de taille moyenne , mais solidement bali. Dans le Nord, c'est le type grand-russien qui domine: on y voit surtout des cheveux blonds et des yeux bleus. Au Midi, l'Asie se révèle dans les cheveux noirs, les petits yeux de la même nuance, les pommettes saillantes, la voix profonde et forte. Le tempérament du paysan est sanguin, tous ses gestes sont empreints d'une vivacité extrême. Même en conduisant la charrue, il ne

quitte pas le fusil dont il sait se servir à merveille. Les femmes ne sont pas jolies mais fortes. Très-actives, elles ne se contentent pas de vaquer aux soins du ménage, on les voit souvent labourer le champ, semer et moissonner, tandis que le mari gagne de l'argent de son côté comme voiturier. Le costume est antique mais orné avec luxe. Les Sibériens ne sont pas libres de superstition, mais une véritable poésie relève d'autre part leurs chansons et leurs légendes apportées pour la plupart de la mère-patrie, mais dont quelques-unes appartiennent à la Sibérie. On n'a songé à recueillir ni les unes ni les autres.

Voici une légende sibérienne trouvée par les Russes sur le sol sibérien et que je dois à la communication bienveillante d'un de mes amis.

En Ire Tura et Salda, on voit l'immense Montagne de Rlagodat aux murs élevés jusqu'aux nues, et du fer le plus pur, et dont les fentes récèlent des diamants. Avant le déluge, elle était habitée par les Bogatirs, géants de force surhumaine (bogatir signifie gens riches en russe). Après avoir subjugué l'univers, ils gravirent le sommet de la montagne et provoquèrent les puissances célestes. St. Michel et St. Gabriel ayant accepté le défi, les géants les pourfendirent. Mais aussitôt quatre nouveaux anges se formèrent des troncs coupés en deux, puis huit, lorsque les quatre avaient subi le sort des deux premiers, de sorte que les géants se virent bientôt entourés d'une foule d'archanges. Alors ils se jetèrent à genoux et s'humilièrent devant la force suprême des messagers de Dieu.

Les Tarlares qui, avant les Russes, avaient habité le centre et le Midi de la Sibérie occidentale , descendent de l'antique race des Turani ou habitants de Turan ou pays des ténèbres, que les légendes asiatiques opposent à Iran, le pays de la lumière. C'est à eux que se rattachent les Turcs, entraînés probablement par les Huns et qui, s'empara nt du chalifat arabe et fondant plus tard l'empire des Osmanlis, firent revivre, contre Ja Perse, l'antique dualisme, fondé sur le Koran et la Sonna, et menacèrent l'existence du Christianisme en Europe. Les habitants de Turan, de leur côté,

furent subjuguas cl entraînés en partie par les Mongols. Mais comme ils riaient faciles à s'organiser et à se constituer, ils formèrent à l'Ouest d'innombrables chunals dont uoe partie subsiste encore dans l'intérieur de l'Asie. Kasan, Aslracan, la Sibérie et la Crimée étaient des chanats semblables. Hokbara et Cbiwa en étaient les mieux connus et les plus puissants.

Les Russes n'ont pas chassé les Tartares, ils ne les ont pas déclarés .serfs et ne les ont pas inquiétés dans leurs convictions religieuses. Toutefois le gouvernement a engagé bon nombre de Tartares à se convertir à l'église russe, en conférant, comme récompense de cet acte, la dignité de Knès aux nobles et la liberté aux serfs. Aussi le* familles des Slroganow , des Mansurow, des NarischLin, des Kostopscbin, des Moloslow et d'autres nobles familles de la Russie sont-elles d'origine tartare.

Les Tartares sont doués des meilleures qualités. La doctrine musulmane est pour quelque chose dans la pureté de leurs moeurs. Que serait-ce si le christianisme venait à répandre parmi eux les germes impérissables de la civilisation la plus éle\ée qu'il soit donné à l'homme de recevoir?

La plupart des Tartares de la Sibérie, établis colons, paient le peu d'impôts dont le gouvernement a frappé ses paysans. Les Tartares nomades , et le nombre en est minime, ne paient rien. D'autres enfin, organisés comme les Cosaques, partagent les charges et les privilèges de ces derniers.

Les Tartares établis , tout attachés qu'ils sont à leurs usages et à la religion de leurs pères , ne manquent pas de s'assimiler quelquefois les moeurs russes. Ils savent tous le russe et le parlent même souvent entre eux*).

*; Le nom de Tartare est un sobriquet de Ku>sie et les Tartares eux-mêmes trouvent mauvais qu'on les désigne de la sorte. Pour les satisfaire, il fait les appeler par le nom du pays qu'ils habitent: Tobolski, Tomski ou Tscliimski. Ils donnent •i leur casque le nom de Turkeslan.

Sobres et actifs, ils se trouvent dans une certaine aisance. Les écoles des villages sont dans une situation satisfaisante, et quiconque n'y enverrait pas ses enfants, s'exposerait au mépris de ses proches. Tons savent lire et écrire. Les préceptes du Koran leur sont familiers. H y a parmi eux des livres imprimés en langue tartare. Ils écrivent avec des plumes et avec une encre rappelant celle de la Chine, en tenant presque toujours , d'après la coutume de l'Asie, les feuilles sur les genoux. Les Universités de Samarkand et de Bokhara leur permettent d'acquérir une culture scientifique plus élevée. La théologie y est enseignée surtout avec éclat. On n'y néglige pas les sciences mystiques, la Kabale et l'Astrologie. C'est à Leipzic que des négociants bouchares achètent des livres ayant trait à ces branches do la science. Ces livres sont transportés ensuite par des caravanes à Bokhara, en Chine et à Thihet. Les Tarlares aiment la poésie, ils sont riches en légendes et possèdent de fort jolis contes. En voici un communfqué par un de mes amis :

Avant la création d'Adam vivait sur la terre une race d'êtres doués d'un corps éthéré et qui tenaient le milieu entre les anges et les hommes. Ils s'appelaient Maglukat en tartare, et Dschanbinutschan (de Dschan, l'aine) en arabe. Comme ils étaient tombés en péché mortel, d'orgueil et de luxure, Harrut et Marrut, deux anges du Seigneur, prièrent le Tout-Puissant de les envoyer sur la terre, pour sauver les malheureux. Mais le Seigneur leur dit: „Prenez garde de vous laisser séduire et d'imiter les autres." Ils n'écoutèrent pas cet avis et descendirent sur la terre. Là ils rendaient la justice , apaisaient les querelles et ramenaient vers la vertu les esprits égarés.

Un jour, une jeune fille, belle mais coupable, vient se plaindre à Harrut d'une injustice commise envers elle. Harrut passionnément épris de sa beauté, lui promet la réparation et lui demande si elle veut se donner à lui. La jeune fille mortellement effrayée croit que le juge céleste veut l'éprouver , mais vaincue enfin par ses prières,

clic lui donne rendez-vous, pour le lendemain, sur les bords d'une rivière, au fond de la forint.

£lle se rend ensuite chez Marrut, où le même sort l'attend. Marrut aussi n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un rendez-vous. Elle le lui accorde à la même heure sur les bords de la même rivière, au fond de la forêt Le lendemain, elle se rend à l'endroit désigné et se cache dans les broussailles pour secon\aincre si les deux juges, réputés saints parmi ses semblables, tiendront donner suite à leurs coupables projets. Mais lorsqu'elle les voit arriver, elle est saisie de désespoir et se précipite dans la rivière.

Alors une voix se fit entendre; c'était celle du Dieu qui dit aux deux anges: Malheureux, voici l'aurore et l'étoile du malin. L'étoile du matin, c'est la jeune fille, elle est à présent purifiée et sanctifiée.

Les deux juges furent ensuite suspendus par un croc dans un puits profond. Le jour ils sont calmes. Mais lorsque l'étoile du matin vient se mirer dans l'eau du puits, ils se tordent dans des convulsions affreuses et puis* sautes au point de produire des tremblements de terre. Ils resteront dans le puits, exposés à ces tortures, jusqu'à la fin des temps et jusqu'au jugement suprême.

Les Tartares aiment encore l'histoire. Chaque village a sa chronique. Fiers de leur origine et de la gloire de leurs ancêtres, ils conservent avec soin leurs arbres généalogiques. Rien des nobles (Mursas) se disent les descendants de Raluchan et de Dschingisehan et si Rostopschin, ainsi qu'on l'assure, se trouve parmi ces derniers, il s'est, certes, montré digne de son aïeul par le formidable incendie de Moscou, dans l'année lsl*2.

Une branche des Tartares, celle des Rucharcs , prétend être de la plus pure race turkeslaiie. Ils s'adonnent au commerce et négligent l'agriculture. On les voit dans toutes les foires, à Moscou, à Pélersbourg, à Odessa, à Riga, à Varsovie. Les châles qu'ils apportent de l'Asie centrale, eu partie du Thibel, sont connus en tous lieux. Ils colportent d'autre part les marchandises européennes a traders tout le centre de l'Asie.

Une légende buchare trouvera ici sa place naturelle: Mirjam, la mère du grand prophète Isai (Jésus), avait perdu son père et sa mère dans sa première enfance. A cette époque, la famille tint conseil pour décider qui se chargerait de l'éducation de l'orpheline. Un bassin d'eau fut placé à cet effet au milieu du cercle et Ton jeta une plume dans l'eau. Chacun des assistants devait plonger sou doigt dens l'eau, et celui d'entre eux au doigt duquel s'attacherait la plume, remplacerait pour l'enfant le père et la mère qu'elle venait de perdre. Or, il arriva que la plume vint s'attacher au doigt du prophète Zacharie qui emporta Mirjam et Télé va comme sa fille. Mais un jour, étant allé faire ses dévolions au temple, Zacharie fut trans-' porté d'un tel élan de piété , qu'il resta plongé dans la prière pendant deux jours. A son réveil , il songea avec effroi à la pauvre Mirjam qu'il croyait morte d'inanition. Mais en rentrant dans sa demeure, il vit la petite fille entourée de mets succulents qu'un ange était venu lui apporter jour par jour. Voilà ce que Mirjam raconta avec joie. Lorsqu'elle avait quatorze ans , elle alla se baigner dans une des sources de la forêt. Mais elle vil apparaître Tange Gabriel qui lui annonça qu'elle allait donner le jour au prophète Isai. Elle demanda: Comment puis-je mettre au monde un enfant, n'ayant jamais connu un homme? Mais Gabriel lui expliqua le divin mystère et la fit participer au souffle d'en haut. Et cette parole s'accomplit. Et à l'heure de la délivrance, Mirjam se rendit dans la foret et s'assit sous l'arbre où l'ange lui avait apparu. Et elle fut délivrée d'un fils. C'était pendant l'hiver et la neige couvrait la terre. Mais lorsque l'enfant ouvrit les yeux à la lumière, les feuilles des arbres se mirent à pousser de nouveau, les roses s'épanouirent, les oiseaux du ciel gazouillèrent et tout près jaillit une source dans laquelle deux anges, qui avaient soudain apparu, allèrent plonger le nouveau-né. Mirjam, de retour dans sa famille, y fut accueillie par des injures, mais l'enfant ouvrit la bouche et annonça le miracle. El les parents de Mirjam bénirent Dieu. Isai cependant grandit et devint un grand prophète.

Alors riches et pauvres le poursuivirent, et unirent par envoyer deux hommes pour le faire tuer. Et Dieu enleva Isai au ciel. 11 frappa d'aveuglement les yeux des m orteil de sorte qu'ils frappèrent les deux assassins en place d'Isai.

Telles sont les croyances des Buchares qui ont au reste quelque analogie avec celles des Musulmans et même avec tel chant sacré des Chrétiens.

La Russie possède de grandes colonies de Juifs, d'Arméniens et de Buchares, trois peuples qui s'adonnent de préférence au négoce de détail et ambulant. Les voies de communication considérablement améliorées dans l'Europe occidentale, y ont diminué le négoce, chacun pouvant aisément acheter à la source les produits nécessaires. Les Juifs devenus pour ce motif de simples commissionnaires, se sont d'autre part prcsqu'exclusivcmcut emparés de la bourse. Là ils régnent en souverains et leur situation politique a dû s'en ressentir. En Russie, on ne trouve de Juifs que dans les provinces occidentales, dans le Midi, guère en Sibérie. Vers l'Ouest tout le commerce se trouve entre leurs mains. Dans les \illes, ils représentent la bourgeoisie; à la campagne, ils sont les intendants des nobles cl administrent la police. De là, à ce qu'on dit, le caractère dépra\é des paysans. Il y a dans ce phénomène on mal nécessaire et que le gouvernement ne parviendra à réformer qu'avec peine.

La monarchie russe proprement dite ne connaît pas les Juifs, que remplace le bas peuple exercé dans le négoce en détail comme dans toutes les professions. Il est toutefois à regretter que l'on ne puisse également suppléer par ce moyen au commerce de banque, que les Juifs pratiquent si avantageusement pour eux et pour le public dans les pa\s où ils si trouvent.

Les Arméniens, aussi peu sédentaires et plus nombreux que les Juifs, se trouvent non seulement en Russie, mais dans toute l'Asie antérieure et jusqu'en Afrique. Bien plus, ils habitent la Perse orientale, les ludes, le Thibet et même la Chine. Ce peuple dispersé parmi les autres, a une

constitution peu connue et des liens mystérieux en rattachent l'un à l'autre les membres épars. La Russie qui a dans son territoire l'église d'Etschmiatschin , le centre du culte arménien, possède par là la clef de l'Asie antérieure, avantage immense et qu'un jour elle saura mettre à profit avec d'autant plus de sûreté que la tolérance religieuse pratiquée envers les Arméniens, leur a singulièrement fait aimer le gouvernement russe.

Bokhara est une ville do commerce considérable do l'Asie. Kilo envoie ses caravanes en Chine , dans le Thibet et en Perse. Partout les Ruchares, apparaissent comme d'industrieux négociants. Nombre de ces Buchares se sont établis dans les villes de la Sibérie. Et c'est par leur intermédiaire que la Russie est en communication avec Bokhara et les routes commerciales qui partent de cette ville*).

C'est d'Omsk que la Russie commence à pénétrer en Asie. La grande steppe des Kirguis s'y prête parfaitement; les Kirguis eux-mêmes sont pour ainsi dire des sujets auxiliaires de la Russie. De temps en temps, on voit partir d'ici des caravanes russes , accompagnées en partie do marchands buchares et protégées bien avant dans la steppe par des postes cosaques. Ces caravanes se dirigent vers le centre de l'Asie. Encore un peu, et la Russie aura poussé sa voie commerciale jusqu'aux frontières du Thihct.

Tout le long de la ligne d'Orenbourg et jusqu'aux frontières de la Chine, le commerce, pratiqué pour la plupart par les Tartares et les Buchares, est parfaitement sur, sauf quelques attaques de brigands.

Le commerce de Chine a beaucoup moins de portée immédiate. Si la Russie le favorise, c'est qu'apparemment des raisons politiques la portent u relever la Sibérie, fût-ce même au détriment de la mère-patrie.

La conquête de la Sibérie a rendu limitrophes la Chine et la Russie. Les Cosaques et les autorités russes

") Le commerce de la rhubarbe se faisait au siècle dernier encore par des négociants buchares. Voyez les voyages de Palla», l. 111. p. 229.

qui venaient à leur suite, ont reculé de plus en plus les frontières de l'empire. Dès la première moitié du 17* siècle, tout le bassin de la rivière d'Amur, qui se jette dans l'océan Pacifique, était devenu russe. C'est ici qu'à cent milles au-delà de Nertschin*k, les Cosaques avaient conquis la ville d'Albasyna. Ce pays, situé en-déça du mur chinois, n'atait jamais à la vérité fait partie du Céleste-Empire* . Mais les Manlchcoux, conquérants de la Chine, réclamèrent le pays arrosé par l'Amur comme une sorte de domaine privé. Les Cosaques battirent plusieurs fois les Chinois, mais assiégés dans Albasyna, ils durent se rendre et furent conduits à Pékin, où leurs descendants ont obtenu la permission de bâtir un couvent russe. C'est ce qui explique comment la Russie plus que tout autre pajs» a des relations avec l'intérieur de la Chine. La ville de Nertschinsk, fondée par les Russes, fut également prise, puis rendue par les Chinois. En 16>8, une ambassade russe envoyée en Chine et secondée par les jésuites, qui alors y avaient beaucoup d'influence et que les Chinois avaient pris pour truchements, négocia la paix et lit régler les limites respectives des pays. La Russie renonça au bassin de l'Amur et recouvra Nertschinsk. Le fort de Selinginskoi, établi par les Russes sur la Selinga, fut déclaré l'entrepôt du commerce pour les deux pays. Telles furent les conditions de la paix de Nertschinsk, en Tannée 1(>89. Cette paix ne fut point exactement suivie quant à la démarcation stipulée, mais le commerce en devint plus régulier et moins troublé par les nomades. Deux ambassades sous Pierre I et une dernière sous Catherine 1 amenèrent enfin, en 1792, un traité définitif qui fixa les limites d'une manière moins avantageuse que ne l'avait fait celui de 16*9, mais grâce auquel les relations commerciales se trouvèrent mises à l'abri des dangers qui avaient jusqu'à ce moment compromis, en quelque sorte, son existence.

*) Voyez le Magasin pour 1 liisloiro et la géographie île Rusching. Hambourg, 1708. Tom. 11. pag. 483.

Néanmoins, la Sibérie a considérablement perdu par la cessation que la Russie a du faire du bassin de l'Amur. Ce fleuve est pour la Sibérie ce que la Baltique est pour la Russie, le principe vita^ et l'élément le plus essentiel de civilisation. Par l'Amur, la Russie pourrait rattacher sans peine St. Pétersbourg à l'océan Pacifique et réaliser, ainsi dans une autre voie, une idée grandiose de Pierre I, qui, à défaut de l'Amur, avait cherché dans le Kamtschatka le port d'où il aurait pénétré dans le Japon, dans les Indes et dans l'Amérique. Aussi, la Russie, tôt ou tard, sera-t-elle amenée k reprendre de gré ou de force ce bassin important*).

L'histoire du commerce russe vers la Chine comprend quatre périodes.

La première va de 1729 à 1763, ou des temps antérieurs au traité de paix jusqu'à l'époque où des caravanes de la couronne cessaient de faire le commerce dans ces parages, Catherine l'ayant abandonné aux entreprises particulières.

La seconde période de 1763 a lbOO est celle du commerce libre des particuliers. Des désordres avaient résulté de l'absence de toute fixation de tarif régulier , et les Chinois , plus rusés d'ailleurs , plus patients et mieux organisés que les marchands russes, cessèrent souvent tout d'un coup les transactions. Que l'on juge du préjudice que ces procédés devaient causer à des négociants isolés et qui se trouvaient avec leurs marchandises à une énorme distance de leurs demeures. C'est ce qui engagea le gouvernement à reviser le tarif des douanes par un règlement du 15 Mars 1800, et à former une compagnie de commerce **).

*) II ne faut pas oublier d'autre part qu'à en croire de vagues rumeurs répandues en Sibérie, les montagnes de Sablonoi, situés dans le bassin de l'Amur, contiennent de riches mines d'or.

*'} Sur l'ancien commerce avec la Chine voy. Gcorgi et Pallas, Notices sur plusieurs peuples inconnus de la Russie (Leipzig 1777) Ton». III. p. 180.

23rt

Pendant cotte période, les Chinois apportèrent aux marchés des étoffes de soie, du nankin, des pierreries, de la porcelaine, du musc, de l'or et de l'argent en lingots. La rhubarbe, réservée à la couronne, fut également livrée au commerce particulier dès 17H2. Pendant la seconde moitié du règne de Catherine II, le thé commença à être demandé en Russie et peu à peu devint l'article le plus important du commerce russe avec la Chine.

Pendant la troisième période , depuis le règlement de Kiachta, de 1*00, jusqu'à rétablissement des droits protecteurs en 1822, les Chinois luttaient contre les négociants russes plus unis entre eux et mieux avisés qu'auparavant, en inondant les marchés par les produits de leur industrie. Mais les Russes y opposèrent les produits manufacturiers d'autres pays, tels que les draps de laine de la Pologne prussienne et de la Sibérie, vendus aux Chinois a Kiachta sous le nom de draps de Mé>éritz.

La quatrième période, qui est celle d'aujourd'hui, depuis 1822 jusqu'au moment actuel , a vu se développer l'industrie russe, gr;\cc à la protection accordée aux fabriques du pays. Dès lors, les marchandises étrangères furent remplacées dans les marchés par celles dont la Russie elle-même peut à bon droit se glorifier.

Dans les commencements, les Chinois ne voulaient pas renoncer aux draps de Mé.sérilz , bien que les fabricants russes fussent parvenus à égaler et même à surpasser a cet égard la Pologne. Aussi, malgré les droits d'importation très-élcvés, fallait-il fournir à Kiachta du drap de laine de Mésérilz. Mais depuis que les Chinois ont reconnu les bonnes qualités du drap russe , ils ont liai par en demander, d'autant plus volontiers que ce drap leur est fourni à un prix beaucoup plus bas , de sorte qu'en iN'iU on n'a plus vendu à Kiachta que 018 arschins do drap de Méséritz véritable.

A l'heure qu'il est, le commerce a Kiachta est en gros ou de détail. Le premier est dévolu à de grands négociants de Moscou; le second se trouve entre les mains d'une foule de petits marchands de tous les coins de

l'empire, et notamment d'un grand nombre de Burjates de la Sibérie, qui forment des compagnies de commerce particulières. Ce qui mérite d'être signalé , c'est que des habitants de la Sibérie, les Burjates seuls prennent part à ce commerce. Le commerce en gros comprenant tous les produits manufacturiers de la Russie européenne, ne se fait que pendant l'hiver et jusqu'au mois d'Avril, tandis que la vente en détail des produits sibériens, surtout de toute espèce de pelleteries, a lieu pendant tout le cours de Tannée.

En 1839, les Russes exposèrent au marché et vendirent aux Chinois en

Pelleteries pour .... 2,433,640 roubles assignats

Draps ....... 3,444,709 „

Produits de coton . . . 805,230 ,, „

„ „ cuir . . . 755,044 ,, „ Produits de lin (surtout

le Tschechujka) et de

chanvre 195,461 „ „

Produits de métal . . . 39,120 „ Glaces et verre fin de

Rjasan et d'Orel . . . 41,793 „ „

Bestiaux 72,278 „

Grains 49,195

Sel, caviar, poissons, miel,

viande etc 54,760

7,891,239 roubles assignats En y ajoutant les produits apportés par les Sibériens indigènes, tels que le musc, les cornes de cerfs, le papier etc., on obtient en tout la somme d'à peu près neuf millions roubles assignats.

Le commerce consiste en échanges. Les Chinois paient les marchandises russes avec du thé, surtout avec du thé noir et un peu de thé en briques, que demandent les Tartares, les Kalmouks, les Kirguis et les Sibériens.

La valeur du thé noir et du thé vert était de 8,004,892 roubles assignats, celle du thé brique 387,852. L'excès de la valeur des marchandises russes était compensé par une

certaine quantité de soie brute, d'étoffes de soie, de nankin et de menus objets délicatement travaillés.

Les chiffres qui précèdent, sont empruntés à on discours prononcé, en 1&4I, à l'académie de commerce de Moscou, qui a été livré ensuite à l'impression et par conséquent approuré par la censure. Ce discours fuit l'éloge quelque peu emphatique du commerce chinois. On y semble toutefois adopter des chiffres au-dessous des véritables; car que la Russie ne consomme par an que pour 8 millions de thé, c'est ce qu'il est difficile à croire*;. Cependant, ce discours parait être plus exact quant à la qualité des articles de commerce, et cette considération m'a inspiré les réflexions qui suivent :

La Russie apporte surtout à ce marché ses pelleteries, draps, étoffes de calicot et cuirs. Les pelleteries, trèsimportantes, viennent surtout de la Sibérie et de l'Amérique du Nord. La Sibérie y gagne beaucoup, la Russie européenne seulement les pour cent que les marchands russes peuvent obtenir en vendant au\ Chinois ce qu'ils ont acheté aux chasseurs sibériens. Pour la vente des draps, l'avantage se trouve, il est vrai, du coté des Russes. Mais qu'il y ait là un grand bien pour l'industrie et le commerce de l'empire en général, je ne voudrais pas l'avancer à la légère. Il est bon sans doute que les draps fabriqués en Russie satisfassent les besoins du peuple. Mais dès que la fabrication excède ces besoins, et que les produits doivent par conséquent s'exporter, il se présente une foule de questions dont je me contente d'indiquer quelques- unes.

Kt d'abord, v a-t-il réellement abondance de laine? L'oviculture est-elle bien proportionnée au reste du bétail

*) D'après Collrell, la valeur des marchandises échangées se monterait, suivant des données officielles, à 100 millions roubles (d'argent probablement).

cl à la population? Les bras employés par la fabrication ne le sont-ils pas au détriment de l'agriculture? Enfin, j n-t-il avantage réel à échanger les draps contre le thé que les Chinois vendent à un prix énorme, de sorte que le drap leur revient à peu de chose et que ceux qui consomment le thé paient, pour ainsi dire, les draps? Le thé est devenu, il faut l'avouer, un article de première nécessité pour le peuple russe; mais il pourrait certes se le procurer à { ou du moins à } du prix actuel, en le faisant venir par mer, c'est-à-dire en utilisant à cet égard les ports de St. Pétersbourg et d'Odessa, ce qui aurait pour conséquence immédiate de détruire le monopole du commerce chinois.

Quant au colon, c'est bien autre chose. La perte pour le commerce russe est évidente en ce qui concerne cette branche de l'industrie. Or, la matière première doit élro achetée en dehors du pays, ce qui fait passer les capitaux à l'étranger. La fabrication et le transport à Kiachta enlèvent des bras à f agriculture; la main-d'oeuvre et le transport mémo absorbent des capitaux, de sorte que le thé qui, à Kiachta, est échangé contre le coton, paie à peine le prix d'achat de la matière brute, si Ton songe que la valeur du thé, par la voie indiquée plus haut, pourrait être considérablement diminuée.

Les cuirs, les bestiaux et les vivres vendus à Kiachta, sont sibériens, et c'est la Sibérie seule qui profite de cette vente. Aussi toute cette voie commerciale est-elle pour la Sibérie la meilleure garantie d'avenir et de civilisation.

A mon avis, la Russie ferait bien d'opposer à la ruse et à l'esprit temporisateur des Chinois des mesures énergiques, celle-là entre autres qui consisterait à déclarer que, dans un temps donné, le droit d'importation qui frappe le thé du côté de la mer, sera diminué.

Et que Ton ne craigne pas de voir détruire le commerce de Kiachta par la résolution qu'adopteraient les

Chinois de maintenir les prix et d'affamer la Russie. Uf n'iraient pas ainsi au-delà de deux ans. Les provinces du Nord de la Chine où la eu 11 ure du thé ne remonte pas à plus de quarante ans, sont de tout point forcées de vendre ce produit à Kiarhta ; car le transport par mer est difficile et d'ailleurs les prix sont fort has de ce cote-là. Ils ont ciiMiile besoin, de leur roté, des pelleteries russes. On pourrait donc leur imposer une réduction des pris. Ouelques fabriques de coton russes y perdraient et celles-là, il y aurait justice à les indemniser; mais l'empire en général y trou\erait un imiuen.se avantage. Les fabriques de drap, de cuir et de toile en recevraient un choc momentané; les villages situés le long des routes, se ressentiraient quelque peu d'une diminution passagère de transport: mais tout cela, par la force des choses, finirait par reprendre son niveau dans un temps rapproché.

L'importation du thé, à Kiachta, ne peut être interrompue que momentanément; il est facile de le prouver. Le thé de première qualité sera toujours recherché par les riches, et il n'y a pas d'inconvénient à ce que ceux-ci le paient un peu plus cher; jamais ils ne l'échangeront contre celui beaucoup plus marnais qu'importent, dans les provinces du Midi, les Hollandais et les Anglais. Mais le thé inférieur en qualité, qui est devenu une nécessité pour le bas peuple russe, entrerait en concurrence avec celui que Ton fait \enir par la voie d'eau, et le prix en serait considérablement baissé.

Je ne parle pas de la satisfaction que ces mesures donneraient à l'Angleterre qui \ \ errait une sorte de concession et en tiendrait compte au cabinet de St. Pétersbourg.

Pour en revenir à la colonisation de la Sibérie, deux points se recommandent à la sollicitude du gouvernement: d'une part, la régularisation des travaux des mines, et d'un autre coté, les voies de communication par eau de l'Est à l'Ouest.

J'ai dit plus liant que les recherches et les lavages de l'or doivent tôt ou tard être pris en main par le gouvernement. A défaut de mineurs et de colons étrangers, ne serait-il pas possible d'en faire venir de l'Allemagne? Mais les colonies, pour ne pas périr, devraient compter des l'abord 20,000 à 30,000 habitants et agriculteurs.

Quant aux communications par voie d'eau, il faut ne pas perdre de vue que les rivières principales de la Sibérie , quelque utiles qu'elles soient pour le commerce intérieur, ne profitent nullement à l'exportation, parccqu'elles se jettent toutes dans la mer Glaciale. La paix de 1729 ayant enlevé l'Aimir à la Russie, aucune grande rivière ne conduit vers l'océan Pacifique. 11 serait donc urgent d'utiliser les lacs et rivières qui se trouvent en grand nombre dans l'intérieur du pays, de les utiliser en vue d'un système de canaux de l'Est vers l'Ouest, de l'océan Pacifique vers la mer Baltique. Et cela n'a rien que de parfaitement réalisable. Cottrell a démontré qu'il ne faudrait de canaux qu'à une étendue de 400 verstes, pour arriver par eau de St. Pélersbourg à l'océan Pacifique, distance qui peut être de 2000 milles. Seulement les bâtiments russes devraient alors avoir la faculté de descendre l'Amur jusqu'à son embouchure.

Je terminerai cette considération en faisant remarquer que les routes de terre de la Sibérie , s'il faut en croire les sources que j'ai consultées , se trouvent, du moins en ce qui concerne les plus importantes entre elles, dans une situation satisfaisante.

Voici maintenant sur la Sibérie quelques données de statistique criminelle, fournies par les documents officiels. Je mettrai en regard le même tableau relatif à quatre gouvernements de la Russie:

Volume II. 10

fis sT

or

ce

fil

or.

ce

en

Ma •

Wï

fil

ai

X ce

Page 1