IV. Colonisation par les étrangers, duc à l'iniliathe
du gouvernement.
L'immense étendue de terres fertiles et non cultivées de la Russie, jointe au défaut de population de l'empire, a du de bonne heure entraver le gou\crnemcnt à faire venir des colons de l'étranger. Ivan Wiisiljewilz établit des Polonais prisonniers, puis des Allemands, c^s derniers à Moscou, où la Slobode allemande rappelle leur colonie. Michel FoedorouiUch. en l'jl7, transporta plusieurs milliers d'habitants de la Finlande et de la Carélie Mir les terres qui s'étendent entre Twer et Moscou. Pierre I ti\a un grand nombre de Suédois et de Finnois faits captifs a la guerre. En 1705. après la conquête de Narvsi et d..» Dorpat, il emmena de ce* \ îlles prê« de fi0«'»0 habitants
qu'il dispersa, comme colons, dans tout l'empire. Catherine 11 enfin, par oukase de 17(>3, manifesta la résolution de faire défricher le territoire des provinces du Midi par des colonies étrangères dont l'arrivée aurait aussi poor elTet de répandre parmi les Russes des connaissances agronomiques et industrielles. Le premier grand établissement de cette catégorie c'était celui de Ssaratow sur le Wolga. (les colonies qu* j'ai décrites plus haut, étaient entièrement composées d'Allemands. Kl les languissaient pendant do longues années, lorsqu'on 1K)1 le gouvernement \int enfin à leur secours. Depuis quarante ans à peu près, elles ont repris et en ce moment leur situation est bonne. Toutefois elles n'ont réalisé qu'en partie les espérances qu'avait exprimées à leur égard l'oukase de 17(>3; car tout prospère que puisse être l'état de cvs colonies, l'agriculture n'y est pas de beaucoup supérieure à celle du reste de l'Empire.
Les privilèges accordés par Catherine à ces colons, forment pour ainsi dire le code commun à toute la colonisation par les étrangers. Ce sont: 1. Liberté religieuse et dotation du clergé par l'état ; 2 Exemption à jamais de tout service public, civil ou militaire; 3} Exemption d'impôts pour un temps déterminé, puis égalité de charges atec les paysans de la couronne; 4) Indépendance administrative sous une autorité spéciale, indépendance qui va jusqu'à leur permettre de contracter des emprunts avec autorisation préalable du gouvernement; 5) Justice particulière et qu'ils exercent entre eux par des juges librement élus.
Les premiers colons reçurent les frais de route à partir de leur demeure jusqu'au lieu de leur destination, l'entrée en franchise de droits de leurs effets jusqu'à la concurrence de 300 roubles argents, des maisons bâties aux frais de la couronne , des vivres et de l'argent pour un an et une somme considérable comme prêt sans intérêt pour une série d'années. Ces derniers avantages n'ont pas été accordés dans la même mesure à tous les colons venus dans la suite.
Les établissements allemands furent suivis bientôt, dans la Russie du Midi el dans la Crimée, d'abord de colonies de (jrecs modernes, compromis dans la guerre de la Russie avec les Turcs, puis d'autres composées d'Allemands, de Suédois, d'Arméniens, de Bulgares, de Serves, de Va laques et d'habitants de la Moldavie. Il faut y ajouter quelques colonies de juifs polonais.
La population de toutes ces colonies, en ce moment, peut être de 330,000 têtes.
Ce sont les Bulgares qui ont fondé les colonies dans la Bessarabie où ils se trouvent encore au nombre do 60,701. 11 y en a également dans le gouvernement de Cberson. En tout, on peut admettre qu'il y a 70 à 75,000 Bulgares, 6,000 Moldaves, 5,000 Serves. La Taurie renferme quelques milliers de Grecs. Les Arméniens agriculteurs ne dépassent guère un millier. Dans le gouvernement de Cberson, on trouve neuf colonies de juifs avec à peu près 7,500 habitants, quatre colonies de Suédois en comprennent vers 800. Le reste, au nombre de 230,000, se compose d'Allemands de pays différents.
Quant à la religion que professent ces 330,000 colons, à peu près 80,000 d'entre eux appartiennent à l'église grecque, 1,000 au schisme arménien, 181,000 au protestantisme, 21,000 à la secte méunonite, 40,000 à l'église catholique, 7,500 au judaïsme.
Un territoire considérable a été assigné à ces colonies étrangères que le gouvernement, en général, favorise bien autrement (pic celles des indigènes. Je n'ai de données officielles, louchant cette matière que pour plusieurs gouvernements du Midi, et en parlant de cette base, on peut admettre que le territoire possédé par les 330,000 colons, comprend 2,640,000 dessal. ou 475J milles carrés. Leur territoire est donc plus grand que celui du Wurtemberg, de beaucoup inférieur à celui de la Belgique cl un peu moins considérable que celui des provinces rhénanes. Il faut toutefois ne pas perdre de vue que les pays que je viens de nommer, sont plus peuplés que les colonies dont je parle, el plus richement dotées quant à la possession
territoriale des individus». Ajoutez que le sol assigné aux
colons ne laisse rien à désirer. Néanmoins , comme je viens de le faire remarquer, les provinces rhénanes l'emportent de beaucoup en ce qui concerne la population. En revanche, il \ a un excédant de bétail en faveur des colonies. Ces dernières ne sont pas encore bien riches en forêts; mais il n'y a pas lieu de s'en étonner, lorsqu'on songe qu'il a fallu planter en pleine steppe. Et à envisager les résultats obtenus sur une terre si ingrate et dans un espace de temps assez restreint, il est permis de bien augurer de l'avenir.
La culture des arbres fruitiers est satisfaisante; l'élève du bétail laisse peu à désirer. Des foires favorisent le commerce inlt-ricur et l'on confectionne de la toile, de l'huile, des Iniques et de la poterie.
Soixante-dix-huit églises répondent au\ besoins religieux de la population, deux cent soixante-dix-neuf écoles élémentaire* a ceux de l'éducation. Il \ a en outre dans les colonies îles écoles supérieures , et à celle de Bolgrad en Bessarabie se lrou\e jointe une section destinée à former dos arpenteurs et des architectes.
D'après ce qui précède, on peut apprécier l'importance de ces colonies pour la Hussie. Néanmoins elles n'ont guère reali.se les magnifiques espérances que faisait concevoir, à l'égard de ces mêmes colonies, le manifeste de Catherine II, de Tannée 17 M. Elles n'ont pas exercé une influence considérable sur l'agriculture et l'industrie russes. En ce qui concerne les grandes colonies sur le Wolga, celte influence, a été nulle. Les colons, en général, ont plutôt imité les Russes dans la pratique de l'économie rurale qu'ils n'ont été leurs maîtres. Les Ménnouilcs seuls ont fourni de bons modèles aux Russes environnants. Ceux-ci ne pou\ aient que» gagner à voir et à observer de près l'excellente conduite tU*s hommes appartenants à celle secte, leur esprit d'ordre et leur expérience consommée dans toutes les branches de l'agronomie.
Kn outre, et c'est là. à mou a\is, un grand avantage, les .Mémiunilcs ont prou\é par l'exemple qu'il nY>l point
impossible de défricher la steppe en la piaulant d'arbres dans des endroits convenables. La colonie des Frères Moraves à Ssarcpta, fondée en 1765, se distingue également par une civilisation tout européenne qu'elle communique, avec ce que cette civilisation a de bon et de pernicieux, non seulement aux pays environnants mais encore aux Kalmouks de l'Asie. Au reste, toutes ces colonies ont formé, dans un pays jadis inculte, des oasis et des points de départ d'où, le temps et la fortune aidant , la civilisation doit rayonner de tous côtés et répandre au loin ses bienfaits impérissables.
La fondation de ces colonies a coûté plusieurs millions au gouvernement. Mais celui-ci n'y a perdu qu'une partie des intérêts, les colons ayant payé et payant encore le reste des avances par des remboursements successifs.
La plupart de ces colonies se trouvent dans une situation prospère. Les habitants en ont acquis une certaine aisance. Je ne sache pas que qui ce soit d'entre eux ail exprimé le désir de retourner en Allemagne. Néanmoins, le gouvernement n'accueille de nouveaux colons qu'avec beaucoup de précaution. 11 ne favorise naturellement que ceux qui apportent quelque fortune et dont les connaissances agronomiques et la moralité offrent des garanties.
Cependant ce qui manquera long-temps encore à la Russie et ce qui devra créer, d'ici à un siècle, un besoin impérieux et en même temps des embarras inextricables, c'est la colonisation des grands territoires incultes lesquels, au Nord et au Midi, séparent tous les fleuves dont les bords regorgent d'une population serrée et concentrée à l'excès. Vingt mille milles carrés dans le Nord et à peu près autant dans le Midi sont couverts, les premiers, d'une foret impénétrable , les seconds , de steppes entièrement dénuées d'arbres. Que les uns comme les autres présenteraient sans aucun doute de grandes ressources à ceux qui voudraient les peupler et les cultiver, il sera facile de le prouver.
Tout au Nord du la Russie et au-delà du soixanleciuquiéme degré , dans le pays des T undres , le sol pierreux et presqu'entièrement couvert de murais gelés, te dérobe, il faut l'avouer, à une culture régulière et restera toujours le domaine exclusif des chasseurs lapons et sainoicdcs. Mais au midi des gouvernements d'Archangel, de Wologda et d'Olonelz, là où commence la région de* forêts , des espaces immenses demandent à être défrichés cl cultivés. D'après des données de statistique qui semblent exactes, c'est à peine si l'on a soumis à la culture la quatre- vingtième partit! d'un territoire offrant une étendue incommensurable et des richesses en proportion.
llieil qu'il y ait probablement, au fond de ces forêts vierges, des lacs, des marais et d'autres obstacles supposant à la culture: des essais isolés de colonisation n'y uni pas moins réussi, et lu croissance luvuriaiile de ces arbres séculaires ne prouve-t-cllc pas à elle seule les ressources infinies de la terre qui les porte? ■
Auciennemeot, ces forêts étaient traversées par des chasseurs finnois. Au moyen-age , les Itusscs serrés de près, vers l'Est et le Midi, par les Mongols et les Ta r lares et ne pouvant s'étendre dans les contrées méridionales, allèrent coloniser le Nord et fondèrent des établissements le long des fleuves. Mais le Midi venant à s'ouvrir aux colons, ceux-ci durent préférer un sol plus fertile et un climat moins âpre, (.'/est pourquoi la colonisation, depuis quelques siècles, n'a plus guèru lieu que dans ces mêmes pays méridionaux. Elle ne reprendra probablement le chemin du Nord que lorsque le trop plein d'établissements dans le Midi sera venu l'y forcer.
Jusqu'ici, toute la colonisation russe, se propageant du centre vers les extrémités, a été abandonnée à elle-même. Le peuple eu s'y livrant, n'a fait qu'obéir à un instinct qui lui est naturel. Le gouvernement y a fait peu du chose. Kl pourtant, quels immenses avantages le gouvernement no devrait-il pas recueillir d'un système de colonisation, largement appliqué aux pays du Nord! 12,000 milles carrés sans culture, couverts de forêts dont 10,000 milles
carrés appartiennent en propre au gouvernement, et tout cela sans que celui-ci en retire le moindre revenu! Des terrains à perte de vue et d'imagination où tout un peuple de 6 à 8 millions pourrait vivre et prospérer, laissés en friche et dans un abandon absolu ; des générations entières d'arbres poussant et dépérissant sans que la cognée les touche — quel spectacle étrange, quel sujet de méditation et de regrets!
La Russie fait de grands efforts en vue des lavages d'or do la Sibérie: eh bien! les vastes forêts de cette contrée, si elles étaient exploitées comme elles pourraient et devraient l'être, surpasseraient tout ce que donnent ces lavages d'or tant vantés! En effet, en supposant que chaque dessat. ne contienne que 300 arbres et que, sur place, la valeur de ces arbres soit seulement de 100 roubles argent, toutes les forêts prises ensemble constitueraient une fortune nette de 5555 millons de roubles argent!!
Ainsi que je l'ai fait remarquer, les habitants actuels de ces pays du Nord demeurent le long des rivières. Dès les temps de la république de Novgorod, la population russe se trouvait aux endroits où nous la vovons en ce moment. C'est tout au plus si quelques petites rivières accessoires ont reçu sur leurs bords des établissements nouveaux et isolés. Au reste, je l'ai dit plus haut, la population est assez serrée aux endroits qu'elle occupe. Quant aux forêts , elle les utilise à 10 ou 15 verstes de profondeur, soit par la coupe des bois que Ton conduit au printemps à Archangel où ils servent à la construction des bâtiments, soit à la confection du goudron et de la poix. Comme on le voit, c'est la lisière des forêts seule qui est exploitée de la sorte. La hache du bûcheron ne pénètre pas au-delà, et rien ne trouble le silence des mélèzes séculaires si ce n'est le cri d'une bête fauve ou le pied furtif d'un chasseur égaré.
Que si vous demandez pourquoi la population ne quitte pas les bords des rivières pour défricher les bois et s'étendre dans le pays, la réponse est facile. C'est
qu'ici les intérêts privés ne sont pas un jeu. Or, on Russie comme ailleurs, les intérêts privés ne font do sacrifice» qu'en proportion tics avantages qu'ils espèrent en recueillir.
En général, le Russe n'agit qu'en vue d'un bénéfice immédiat. Co qui doit être conquis sur l'avenir à force de peine et de travail, ne le tento jamais. Les obstacle* le rebutent, et un prix lointain n'en est pas un pour lui C'est ainsi que dans des contrées dénuées de bois, personne ne songe à des plantations nouvelles el dont la postérité seule devrait profiler. I.a colonisation des terres à l'intérieur ne serait pas sans procurer des avantages aux particuliers qui voudraient utiliser un sol certainement assez fertile, mais ce qui effraie les habitants des rives et 1rs empêche de quitter l'espace étroit où ils se trouvent parqués, e'est que le capital qu'ils y emploieraient en argent, eu temps el en main- d'oeuvre, ne. donnerait pas tin intérêt suflisanl. Ilrnler les bois sur une élenduc de cinq à dis ventes, et cultiver le sol ainsi défriché serait uuc opéralion qui attirerait lion nombre de colons. Mais alors la lisière de la forêt, si indispensable aux habitants des bords des rivières, serait détruite. Aussi le gouvernement y met bon ordre el ne permet ces défrichements partiels que dans une mesure assez restreinte. Co que le gouvernement doit désirer, t'est de voir s'étendre la colonisation dont je parle, jusqu'à 40 a .">() vers tes de distance et c'est là ce que les particuliers ne feront jamais. Jamais ils ne consentiront à établir les roules nécessaires pour sortir tics bois les fruits, les grains et le chanvre et les transporter vers la litière. Et quand même il y aurait un tel surcroît de population dans les gouvernements du centre, que l'émigration serait nécessaire, les habitants aimeront miens se diriger vers le Midi beaucoup plus facile à cultiver et qui, à tous égards, s'oppose moins à la colonisation.
Ne devant point compter sur les entreprises particulières, le gouvernement ne pourrait-il pas y songer pour sa part? C'est ce que je voudrais prniner en quelques
Il s'agirait naturellement avant tout d'avoir une connaissance exacte de l'intérieur des forêts, afin de pouvoir tracer un plan de colonisation pratique et réalisable. A cet effet il faudrait des caries détaillées. Là git la difficulté. Les chasseurs , pour la plupart des Syrjans , ont seuls pénétré dans la profondeur des forêts. Mais ce serait se résigner à n'acquérir que des notions inexactes et superficielles, si l'on voulait se borner aux indications que pourraient et voudraient fournir ces mêmes chasseurs. Quoi que l'on fasse, force sera toujours d'en venir à des chemins largement pratiqués , à des éclaircies introduites de manière à permettre une exploration consciencieuse du territoire. Les chemins une fois établis, les colonies se fonderaient pour ainsi dire d'elles-mêmes , à mesure que les obstacles, résultant surtout de l'Apre té du sol, viendraient à s'aplanir.
Ce qui en prouve suffisamment la possibilité, c'est qu'en dépit des entraves qui s'opposent à la colonisation de ces forêts, entraves que j'ai signalées et expliquées plus haut, quelques colonies isolées ont trouvé mo\en de s'établir dans l'intérieur des bois.
Effectivement, bon nombre de Koskolniki, se dmsanl en beaucoup de sectes et ayant naturellement le plus grand iutérét à se dérober à l'attention des autorités, n'ont épargné ni peine ni labeur pour former, tout au fond des forêts et à l'abri des recherches, de véritables colonies. A cet effet, ils ont brûlé les arbres dans des endroits choisis avec intelligence, et sur les emplacements ainsi préparés, ils ont bâti des villages parfaitement ignorés de la police, asiles mystérieux dont les autres Koskolniki, leurs coreligionnaires, ont seuls connaissance. C'est ainsi qu'on m'a parlé d'un village situé dans la contrée d'Ustjug, à 120 verstes de profondeur. Les habitants de ces villages, comme je viens de le dire, n'ont plus de rapport avec l'autorité constituée, à moins qu'ils ne se trouvent et demeurent inscrits dans un des villages de la couronne où ils paient leurs impôts , reçoivent leurs passeports etc. Les autres paysans n'ont garde de les trahir, mus qu'ils
sont par une pitié sympathique , uu parce qu'ils craignent de voir incendier leur village.
Outre ces colonies provoquées par la nécessité, on trouve dans les gouverne m culs de Wiatlta et de Pcrm, nolainment vers le Midi, quelques établissements spontanément fondés pnr des colons courageux qui y ont cherché et trouvé des avantages sérieux. Voici l'histoire assez curieuse de la plupart de ces établissement*. Un jeune ménage se hasarde dans la forêt, y brûle un certain nombre d'arbres, défriche le sol, balit une maison, sème du chanvre, en fait une récolte toujours abondante rt parvient ainsi ù vivre et à subsister, liieulùt d'autres familles profitent de l'exemple et viennent se fixer à leur tour à coté des premiers venus. De nouveaux villages s'élèvent de la sorte. Souvent un village, fidèle à la coutume russe cl se conformant à sa situation dans lu forêt, s'adonne exclusivement à une seule branche d'industrie. C'est ainsi, pour citer un exemple, que les hahîlauls de toi village sont tous occupés à confectionner ces ciselures ou ornements de fenêtres que Ion remarque dans presque toutes les maisons de paysans russes. Ces ouvrages sont ensuite exposés eu de grandes quantités à la foire (le Nijui- Novgorod. De pareils établissements s'appellent Palschiniki (commencements^ Ils réussissent généralement à merveille, et les colons parviennent sans peine à une certaine aisance. Il faut toutefois ajouter que ces colons se tiennent presque toujours sur la lisière des bois, qu'ils ne s'éloignent guère au-delà de 10 vers tes du pays cultivé et qu'ils n'ont à faire qu'à des chênes et à du bois feuillu, bien plus propre au défrichement que les arbres conifères.
Mais si de pauvres colons , réduits à leurs propres forces, ont obtenu des résultats semblables, pourquoi le gouvernement ne parviendrait-il pas à les égaler et à les surpasser même dans la proportion des ressources bien autrement considérables dont il dispose?
La grande difficulté, il faut l'avouer, ce serait de trouver des colons capables et qui voudraient quitter un climat assez doux et un sol fertile pour les échanger contre
les obstacles innombrables d'un établissement dans le Nord. Ils ne voudront pas y consentir, tant que leur situation actuelle leur paraîtra supportable et que, cette situation venant à s'empirer, la chance leur reste d'émigrer vers le Midi.
Quant aux habitants du Nord eux-mêmes, serrés qu'ils sont le long des rivières, ils se rendraient peut-être à la sollicitation du gouvernement en vue des avances et secours qui leur seraient offerts et viendraient imiter les Roskolniki dont j'ai parlé tout à l'heure. Mais cela encore ne suffirait nullement à une colonisation appliquée sur une échelle quelque peu étendue. Reste donc Tannée. Les dix premières années de leur service, les plus rigoureuses de toutes, étant écoulées, les soldats pourraient être chargés de travaux préparatoires, et trouveraient la récompense de leurs peines dans la possession d'un établissement convenable et bien doté.
Lorsqu'autrefois le service militaire durait 25 ans, le soldat était à jamais séparé du peuple, et ce ternie écoulé, il retournait rarement dans son pays. Il s'appliquait, dans les villes, à de petits négoces, à de petites commissions ; il devenait domestique, dwornik etc. Aujourd'hui, le soldat, après les premières dix années du service rigoureux, entre dans la réserve pour les dix années suivantes. On le fait retourner dans son pays et ne le rappelle pour les exercices qu'après deux ans et pour un temps assez restreint. Quant aux cinq dernières années , c'est à peine si L'on peut les compter parmi les années de service.
Eh bien ! si après les premières dix années, au lieu de les renvoyer chez eux, on employait les soldats à défricher les bois en leur promettant de les établir et de les doter comme de vrais colons , après six ans, je suppose, l'état retirerait immédiatement de ce système des avantages incalculables.
En Russie, on se plaint souvent que l'armée retire trop de bras et de forces à l'agriculture et à l'industrie. Cette plainte n'est pas sans fondement. Dans l'Europe occidentale, l'agriculture et l'industrie occupent trop de monde et le recrutement militaire ne fait qu'absorber utilement un nombre déterminé de prolétaires. Nous venons
ili- voir qu'il n'eu est pas de même on Ilussie. Or, le système de colonisation que je viens d'indiquer, utiliserait les forces du soldat ù l'âge de .'J5 ù 37 ans où il est trèspropre à fonder uni' maison <i à devenir père de famille. Ajoutez que personne comme le soldat russe sortant de service, n'est apte ;'t tous les genres dp vie et a tons le» métiers. Si les dix premières années de service l'ont éloigné des travaux d'ng rien 1 turc', les six ans consacrai aux travaux préparatoires de colonisation l'auraient rompu de nouveau à un labeur plus dur. Cm n'est pns tout. Le service militaire olfrancbit de l'état de sert". La colonisation par Tannée aurait doue encore ce résultai d'augmenter le nombre des familles libres.
Il Tant rappeler en dernier lieu que les fils des soldats colons étant tous légalement obligés an service militaire, leurs descendants formeraient une excellente milice pour le maintien de l'ordre et pour des cas de nécessité urgente. Les recru leinon lu par l'Klal en perdraient non seulement ce qu'ils oui de nuisible eu bonne économie politique, mais encore ils en deviendraient moins durs à supporter. Le sertice militaire serait ainsi une sorte d'école, une époque de transition pour les années qui suivraient, une première phase de la vie vouée à un travail réglé et à une discipline salutaire.*,. Les recrutements ne
') l'ai Prusse, Vitra an talion militaire ne peso nullement k cent ,■ ni grand, elle ne Tait qne Milibli , el en Prusse , on la qiprvnncnl à obéir cl s'tiahirliliule. I.i'iir intelligence le mu-ur leur itcvinil .lier. Le i nw ilo certain» inconvénients, il i-st vrai, pimr les agriculteur* cl les industriels, mail ces inciinvi-nicnU trouvent leur compensation ilans dci aianlagea JDciinlcttalilci. (irace ù re svMï-me, la Prusse a une forte militaire relativement douLIc de celle de In liussic. Pour le rourage et la promptitude à l'attaque, l'année prussienne peut se mesurer avec celles de l'Europe entière, ci elle roule moins
En Prusse, 1
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raviraient plus les soldats à l'agriculture et à l'industrie; ils seraient des pépinières de familles nouvelles et loin de porter préjudice à l'Etat, ils permettraient à ce dernier de les étendre et de les augmenter.
Des données exactes et détaillées me faisant défaut, je ne puis donner ici un pian circonstancié de colonisation. Toutefois voici quelques remarques pouvant servir de jalons à ceux qui voudraient approfondir celte matière importante.
H s'agirait avant tout d'établir des roules à partir des rivières dont les bords se trouvent habités, de les établir à 50 ou à 00 verstes de distance Tune de l'autre, en leur donnant une longueur de 50 à 00 verstes et une largeur d'à peu près 100 pieds. Après chaque fois quinze verstes, on brûlerait les arbres sur une étendue de 3 à 0 verstes carrés ; le long de la route et sur le terrain défriché, on établirait un village de 00 à 80 maisons, et à chaque route s'adosseraient de la sorte quatre villages. Les arbres enlevés à remplacement de la roule, serviraient à construire, sur la route même et pour un de sca cotés, une voie particulière se composant de rondins semblables à celles de ce genre que Ton \oit en grand nombre dans l'Amérique du Nord et en Autriche, dette voie faciliterait naturellement les rapports que les quatre villages auraient intérêt à conserver avec la rivière et le pays habité.
Ces premières routes achevées et les villages y adossés ayant reçu une consolidation , ce qui , à mon avis, aurait lieu après cinq ans, on se mettrait à pousser des routes transversales à partir de tel village d'une route établie à un autre village de la roule la plus proche, on recommencerait à brûler les arbres après chaque fuis quinze verstes, sur une étendue de deux verstes carrés
que toutes les autres. Pourquoi donc ce qui est possible en Prusse, ne le serait-il pas on Russie ? J'en ai indiqué les moyens dans la suite de ces considérations.
et d'y bâtir un village. La lisière de la furet serait donr livrée à l'exploitation dans une profondeur de 60 versles, grâce à la formation de carres longs de quinze versles, larges de soixante et comprenant eu tout 80 milles carrés.
Quant à la question de savoir, dans quelle mesure et comment lu foret ainsi ouverte serait utilisée, c'est le temps qui se chargerait il résoudre ce problème. Le bois est un des matériaux que trop de besoins et d'industrie* réclament, pour que la présence surabondante n'en garantisse pas nu* colons une rapide prospérité. Kt ce qui ne manquerait pas d'arriver d'autre part, c'est la continuation de l'oeuvre, continuation qui suivrait l'accroissement de la population, l'augmentation des besoins de la couronne, ainsi que le progrès du commerce el la découverte des moyens propres à convenablement écouler les produits.
Ce qui ne fait pas doute non plus c'est que le capital appliqué à la colonisation reviendrait bientôt au trésor, l'exploitation des forêts devant procurer avec le temps des avantages immenses à la couronne el aux finances de l'état.
J'arrive à l'exécution du plan proposé. Elle demanderait a] un personnel de fonctionnaires chargé de diriger les travaux, lorsque le terrain aurait été suffisamment exploré et que l'on se serait accordé sur le plan à suivre; b) de l'argent; c) des ouvriers; d; des colons.
L'exploration du terrain el tout ce qui concerne les plans, pourraient être confiés à de bons employés des eaux et forets placés sous une direction supérieure.
La question d'argent, en second lieu, ne peut jamais cmbnrnsser la Russie, lorsqu'il s'agit d'entreprendre des améliorations esse ni tel les.
Pour les colons et les ouvriers, ils seront fournis d'abord par le trop plein de population sur les bords des rivières, puis el surtout, ainsi que je l'ai démontré, par
Je n'entends préciser ni la somme des frais ni le temps que devrai! absorber une pareille entreprise. Toutefois
les réflexions qui vont suivre, pourront aider les hommes spéciaux que le gouvernement chargerait d'étudier à fond la matière.
En supposant, d'abord, que l'on dispose à cet effet de 10,000 soldais, on pourrait entreprendre dix routes à la fois. Après avoir indiqué aux ouvriers la ligne de la route qu'il s'agît de défricher , on y distribue mille hommes. 11 faut à peu près 100,000 jours d'ouvrage pour nettoyer des arbres qui le couvrent, un espace long de 60 verstes et large de cent pieds, et pour ranger ces arbres sur les côtés de cette route. Nos mille ouvriers ont par conséquent achevé ce travail dans les quatre premiers mois d'été de la première année, en même temps qu'ils auront brûlé sans grand' peine les arbres aux endroits destinés à remplacement des villages. L'année suivante, on bâtit quatre-vingts maisons dans chaque nouveau village.
Ceux qui savent avec quelle facilité se construit une maison de paysan russe, comprendront que 1000 hommes peuvent aisément se charger de 320 bâtiments. Pendant ce temps, on sème sur les 48 verstes carrés que Ton vient de défricher, soit du seigle soit du chanvre. La récolte se fait ensuite, on bat le blé et prépare le chanvre. L'biver suivant, ces produits sont transportés sur traîneaux soit vers la rivière soit à la ville voisine. La couronne en assigne la somme à la caisse des mille soldats qui ont exécuté les travaux. Ce qui reste de temps dans la journée est consacré à établir la route de bois. L'automne venu, 80 à 100 hommes de mille sont établis en guise de colons dans chacun des quatre villages. Ils organisent leur ménage et emploient l'hiver pour se procurer les ustensiles nécessaires etc. On pourrait même leur adjoindre quelques camarades, afin de les aider pendant l'hiver. Il va sans dire que, lorsqu'ils ont les fourrages nécessai res, on leur fournit le bétail soit dès l'automne, soit au printemps prochain. En s'y prenant de la sorte, j'imagine que la route de bois pourrait s'achever dans les trois étés suivants.
Voici maintenant un relevé des frais probables: Volume II. 17
Total de* frai* poor une rode 250,000
les «t
La dépense es arçeet Mfll pear I reales, outre b solde et le* ratîosts.
arillioas et demi de rouble* arfeaL *e coarrirait ea partie car le champ, si b c réservait la moitié de la récolte poar le* desrx [ année* ; car le toi nouvellement brûlé et aetïritW deema presque toujours une récolle eiUaonbntiure de efcasrvre aa de blé , de ce dernier notamment sooveat câanjaaale Ça* la semence et, pendant les deax années niiiaalu encore, b récolle ne laisse pas d'être excellente
Dan* l'espace de cinq à sis ans, b coaroane avait ainsi établi 40 nouveaux villages avec 3200 familles de colons et ce serait là sans doute une bonne portion de territoire conquise sur l'intérieur des forets. Il faudrait alors abandonner aux colons le sol défriché et l'exploitation de la forêt environnante, cette dernière toutefois motennanl un fermage annuel. On pourrait encore charger les colons de fournir du bois de construction pour les navires, en leur payant les frais de transport.
Quelque peu de précision que puissent offrir les chiffre* indiqués, je crois avoir prouvé que b colonisation, dans le Nord des forêts de b Russie , est possible et réalisable, qu'elle présenterait des avantages immenses et que, son* le point de vue financier, les dépenses, aptes qneiques
années, auraient été compensées et au-delà par les revenus*).
Au reste, si la première colonisation avait réussi, il faudrait naturellement s'avancer avec précaution et, par exemple, ne pas inonder le marché de ce que le bois peut produire**). L'idée de cette colonisation a quelque chose
*) En général, la colonisation a coûté peu de chose à la Russie. Dans l'origine, les colons étaient affranchis du patinent des intérêts; après quelques années, ils ont pu acquitter les intérêt» auxquels s'est joint plus tard ramollissement successif du capital.
**) Un homme d'état russe a qui j'avais parlé de tout ceci, n'entra pas dans mes rues. Il contesta surtout le coté pratique de l'affaire et après quelque temps, il m'écrivit a ce sujet: „nous avons déjà développé les raisons financières qui ne permettent point encore au Gouvernement de songer a la colonisation des forêts impénétrables de ces contrées: dans l'état actuel des choses, il doit plutôt les considérer comme une réserve naturelle de bois de construction et de chauffage, réserves qu'on ne saurait entamer sans y être porté par des considérations majeures et décisives. Le temps, qui a changé la face de tant de choses, peut seul, nous le répétons, amener rétablissement de colonies dans ces déserts boisés, tandis que l'exécution d'un plan aussi vaste que celui de Mr. de H. échouerait infailliblement contre l'extrême rigueur du climat, la difficulté de se pourvoir de provisions de bouche suffisantes, les émanations morbifiques des fondrières et des marais qui abondent dans ces forets etc., causes destructrices qui ne manqueraient pas d'enlever les J- des ouvriers a employer aux travaux dont îl s'agît II y a plus. La colonisation même devrait se faire par contrainte. Or, Mr. de H. a trop eu J'occaaioa de se pénétrer de l'esprit paternel du Gouvernement russe, quoi qu'en disent ses détracteurs, pour ne pas comprendre combien de telles mesures doivent lui répugner; car jamais, nous en appelons au témoignage des faits , ce Gouvernement tant décrié n'a songé à établir de nouvelles colonies de vive force. Le sol sous ce degré de latitude est loin, bien loin d'être aussi fertile que lé penne Mr. de H. L'agriculture y est plutôt dans un eut précaire, et il en résulte que le rapport des produits
d'aventureux comme Ionien celles dont la justification définitive appartient h l'avenir.
Ce que je viens d'exposer avec une certaine étendue sur la colonisation des forêts du Nord, s'applique, sons no autre point de vue, au* steppes du Midi. Seulement ce ■ont des considérations politiques plutôt que des avantages matériels qui devraient amener le gouvernement à faire cultiver ces dernières.
agricoles serait luio aniii de compenser, avec la promptitude qu'il admet, lei frais immente» de la colonisa lion."
Ce que j'ai exposé plu» haut louchant cette question, réfute presque Mutes ces objections. On • va qu'il y aurait avantage et non psi perle i coloniser, et que jamais la colonisstion ne se fera par suite d'entreprises particulière*. La rigueur du climat, il faut l'avouer, le* marais etc. doivent opposer de grands obstacles à la colonisation. Mail il s'agirait précisément de choisir les bons terrains, et snr 10,000 milles carré* il doit certainement j en avoir. Parmi les contrée* fertilei, on pourrait compter probablement les deux rives de la Souchons. Le travail ne nuira pas a la ssnté du soldat dans les contrées ssiues et, en général, un climat rigoureux n'a de quoi effrayer personne. Le gouvernement mue, d'autre part, n'impose pas, il est vrai, la coloniaation aux paysans de la couronne, mais il n'en permet pas moins aux seigneurs d'y contraindre leurs serfs. Ici, il s'agit de soldats et Ira colonie* militsires peuvent servir de précédent*. C'est d'ailleurs faire du bien an soldat que de faire de lui un colon. La colonisation par les soldais est très -ancien ne, elle remonte an régne d'Anne. Depuis, le gouvernement, par des onkases successifs, a persisté dan* cette voie et l'on entend dire une tonte* ces colonies mi lia ire» ont parfaitement réussi. Finalement, on n'aurai! besoin de forcer personne. On pourrait se contenter d'engager les soldat* i devenir colon* après dii années de •ervice. Il y aurait a gager que bon nombre ae mettraient aussitôt sur les rang*.
Les Européens comprennent sous le nom de sleppes les plaines immenses qui, dans un espace de 1000 milles, s'étendent de la Chine ans Carpathes +). Bien qu'une partie des sleppes de l'Asie, située dans la Sibérie, se trouve être placée sous la domination russe, nous ne parlerons que de celles de l'Europe et qui forment à peine la cinquième partie des premières.
L'étendue et les limites du territoire qui porte le nom de steppes, sont peu définies. Outre ces steppes proprement dites, le langage ordinaire applique ce nom aux parties méridionales des gouvernements de Rjasan, de Tula, d'Orell, à la province de Kursk, au Nord des gouvernements de Tambow, de Woronesch, de Charkow et de Pultava, bien que toutes ces contrées soient dès longtemps peuplées et qu'elles aient perdu tout-à-fait le caractère de steppe que, vu les bois assez considérables qui les couvrent, on n'était peut-être jamais en droit de leur accorder.
Suivant M. de Brinken qui, dans l'ouvrage cité, a fixé les limites de ces steppes par une carte ajoutée à son livre, ces steppes commencent à l'angle que forment le Pruth et le Danube en tombant dans la mer. Elles traversent la Bessarabie près de Kischenew, un petit coin de la Podolie et de Kiew vers Krementschug , une partie peu considérable du gouvernement de Pultava, au-dessus de la ville de Charkow, bonne partie des gouvernements do Charkow et de Woronesch, la province de Tambow tout à côté de la ville de ce nom , coupent celle
*) Voyez : Vues sur Us moyens de reboiser les steppes etc., par B. de Brinken (en allemand), Brunswick, 1833. C'est un livre très-solide et peu connu. II y aurait à consulter encore le Voyage dans le midi de la Russie, par Kohi, Dresde, 1841, dont le second volume caractérise à merveille les steppes du Pont-Euiin, enfin un article excellent sur le même sujet dans le journal du ministère des domaines, 1843 , livraison de Janvier. Aux notices fournies par ces ouvrages, j'ai ajouté mes observations personnelles.
de Ssaratow et vont aboutir à l'Ural ou Jalk, ieuve qui sépare lés steppes européennes de celles de l'Asie. Dépars l'embouchure du Jaïk jusqu'à celle du Terek c'est la mer Caspienne qui forme la limite. Celle-ci s'étend ensuite m pied du Caucase jusqu'à la mer Noire dont le rivage la continue jusqu'à l'endroit où le Danube tombe dans la mer, en exceptant toutefois la partie méridionale et montagneuse de la Crimée. Ces lignes prises ensemble renferment un territoire de plus de 21,000 milles carrés.
On remarque, dans ces steppes, cinq zones différentes sous le point de vue géologique. C'est la chaux tertiaire que l'on trouve en Bessarabie et dans laPodolie à l'Ouest ^ la craie dans le Nord, à Charkow, Woronesch, Tambow et dans une partie de Ssaratow et du pays des Cosaques du Don; le granit au Midi à travers les Carpathes et à l'entour de la mer Noire* et d'Asow; lé limon le long do Kuban et du Terek au Sud-Est, et le sel à l'Est du Don jusqu'au Zaïk.
Les trois premières formations se trouvent, par rapport à la mer, à un niveau bien supérieur à celui de la steppe limoneuse et saline. Ces dernières, suivant Pallas, représentent un ancien lit de la mer qui, jadis, couvrait le bassin de la Caspienne comme celni de la mer Noire.
Les trois premières formations sont partout recouvertes d'une couche de terre grasse plus ou moins épaisse et fertile. La steppe limoneuse, sauf les endroits marécageux, est d'une fertilité extraordinaire. Dans la steppe saline enfin, le sable alterne avec un terrain argileux Irès-imprégné de sel. Ici la terre grasse est peu épaisse et le sol guère fertile. Toutefois une culture régulière pourrait lui communiquer la fécondité qu'il n'a pas.
Mais c'est surtout la végétation différente qui caractérise toutes les steppes. Au Nord de la Russie, on ne voit qu'arbres et broussailles, tandis que dans les steppes, c'est l'herbe qui domine. Les arbres n'y croissent jamais spontanément.
La steppe saline, eu égard à sa situation lointaine et à son peu de fertilité, est d'une médiocre importance pour
la Russie el la civilisation européenne en général. Nous n'aurons par conséquent à nous occuper ici que des steppes du Pont, au-delà de la mer Noire et d'Asow, entre les monts Garpatbes et le Don.
Aussi loin que Ton remonte le cours des âges,' on voit les steppes traversées par les peuples nomades. Celles de l'Asie le sont encore à l'heure qu'il est. Pour les peuples de l'Asie qui se dirigeaient vers l'Europe, les steppes formaient le chemin ordinaire. Ces peuples avaient commencé par s'établir et se fixer, comme Font fait les Germains et les Slaves. Plus tard, à l'instar des Huns et des Mongols, ils ont été dévaster et conquérir les pays de l'Occident.
Les steppes du Pont étaient la dernière station dans celte route si longue. Elles étaient à bien des égards les plus importantes de toutes.
Les Grecs déjà ont connu et, à une époque non déterminée, colonisé les steppes du Pont dont les habitants (Scythes hyperboréens) avaient eu de temps immémorial des rapports religieux avec la Grèce. Les Romains ne se sont pas fait illusion sur l'importance de ces steppes du rivage; ils ont pressenti la puissance byzantine et la portée que présentait la république du Chersonèse. Aux empereurs du Bas-Empire ont succédé les marchands de Gènes, dont le règne en ces lieux est attesté par des ruines impérissables. Les Mongols n'ont fait que traverser les steppes du Pont, les Tartares y ont fondé une sorte d'empire et les Turcs, ainsi que les Polonais, ont fait la guerre pour l'occupation des steppes de l'Ouest.
Cependant, tous ces peuples n'ont pas pénétré au-delà des steppes, baignées par la mer et importantes pour le commerce. II était réservé aux Russes de pénétrer dans l'intérieur des terres et de les soumettre à la culture.
Autrefois, on avait vainement entrepris d'occuper les steppes pacifiquement et en venant de la mer du Midi. Les Russes au contraire, inquiétés el attaqués par les no-
cnadus*), se sont vus forcés de pénétrer dans les steppes du coté nord et d'en Taire la conquête.
Et si les Russes, au lieu d'une conquête passagère, semblable à celle de Darius dans d'antiquité on des Mongols dans le moyeu-Age, uni réussi à se fixer dans la steppe et à j créer des établissements stables, c'est aux Cosaques qu'ils en sont redevables.
Des aventuriers et des exilés, sortis des deux races graodet pelil-russieone, sont venus presque!) même temps chercher nn asile dans la steppe. Les Petits-Bussiens, venus du Nord-Ouest, se fixèrent snr les bords du Dnieper où ils font la célébra Setschna des Cosaques Zaporaviens. Les Grands-Rnssiens , ayant quitté les contrées du Nord-Est, formèrent les établissements des Cosaques du Don sur les bords de ce fleuve. Ces agriculteurs et pasteurs militairement organisés, ces paysans aux moeurs nomades, comme les appelle Kohi, réunissaient les conditions nécessaires à an premier germe de colonisation.
Sur ces entrefaites et dès le 16' siècle, le gouvernement s'était consolidé au Nord de la steppe, et les deux races cosaques que je viens de nommer, se trouvaient insensiblement placés sous la domination de l'état russe, tandis que la steppe qni les séparait, était demeurée un champ libre qu'occupaient, comme par le passé, les nomades, sur lequel venaient en outre livrer bataille les Turcs et les Russes, les Cosaques et lesTartares qni avaient fondé un empire dans la Crimée et qni, de là, faisaient irruption dans la steppe pour attaquer la Pologne et la Russie.
C'est sous Pierre I que la Russie, pour la première fois, poussa ses conquêtes jusqu'à la mer du Midi. Elle avait conquis Kasan et Astrachan. Pierre I ayant pris pied snr le rivage de la mer d'Asow, les habitants des steppes du Pont ainsi quo les Tartares de la Crimée se trouvaient violemment séparés des steppes de l'Est d'ob ils avaient
') Soui Elisabeth encore, on craignait i Moscou une atlsqae de* Tarlarea.
auparavant fait Tenir des contingents nouveaux. Depuis lors et avant la fin du siècle suivant, la Russie devait acquérir peu à peu toute la steppe en même temps que le rivage nord de la mer Noire.
La steppe du Pont est appelée, selon nous, à de grandes destinées dans l'avenir des peuples européens. Un temps viendra où une bonne partie du monde civilisé ne saura plus nourrir sa population à moins de lui venir en aide par de fortes importations de blé. Alors il faudra recourir à l'Amérique du Nord et à la terre noire du centre et du Midi de la Russie. La Russie méridionale surtout, dans la contrée dont je parle et en j comprenant l'excellent terrain de la steppe non encore cultivé, offre 20 à 25000 milles carrés d'un sol extrêmement fertile, guère habité à présent et qui ne le sera probablement pas, vu les obstacles qui s'y opposent, d'ici à un siècle. C'est dans ce pays si riche d'avenir que se formeront d'immenses magasins de blé pour l'Europe, dès que des voies de communication à travers la steppe seront organisées de manière à permettre aux exploitants d'expédier leurs provisions, en toute saison, sans de grands frais et avec la vitesse désirable, vers les ports de la mer Noire et d'Asow. Un commerce important s'étant ainsi organisé, d'autres routes et exploitations viendront se joindre à celles que je viens d'indiquer. On finirait peut-être même par atteindre l'intérieur de l'Asie. Bien plus, en supposant que le plan de communications dans la Sibérie, que j'ai tracé plus haut, vienne à se réaliser et que l'on entreprenne en outre de rattacher le Don au Wolga soit par un canal, soit par un chemin de fer, en supposant tout cela, on peut admettre qu'une partie du commerce chinois lui-même ira chercher la voie de la mer Noire et des pays adjacents.
Tel sera, on peut l'affirmer, l'avenir de celte contrée extraordinaire. N'oublions pas que dès à présent elle ne laisse pas d'avoir pour la Russie même une importance réelle et qu'elle en aura une bien plus grande encore dans la suite. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer.
En effet, la Rouie du Nord on la région dm totélg transporte ses produit! en partie vers la mer du Nord, surtout vers l'Archangel, en partie vers les affluents, an Nord et au Nord-Est, du Wolga, ce fleuve puissant qui les conduit soit vers les riverains dn Nord, soit à travers les canaux, vers St. Pétersbourg et la Baltique, en partie enfin au même fleuve maïs en le descendant et vers la contrée qu'il baigne au Midi. Les pays industrieui de la Russie intérieure apportent tons " leurs produits an Wolgà , cette veine principale de la Russie, et de là les expédient, en descendant le cours de l'eau, au-delà de la mer Caspienne, ou bien, en remontant, vers la Baltique. Les pays fertiles qui bordent le Wolga et ses affluents an Midi, confient également les produits de leur sol à ce fleuve, en nourrissent les districts moins favorisés de la nature et envoient le superflu 8 Astracan et à SU Pétersbonrg. Maintenant, il j a un territoire immense et fertile au-dessous de Pensa jusqu'à Kiew, territoire dont les cours d'eau ne se dirigent plus vers le Nord, l'Est, le Wolga on la Baltique, mais vers le Midi on la mer Noire.
Ainsi pour ce territoire, renfermant 8 à 10,000 milles carrés, la mer Notre est le seul débouché. De là une menace incessante de pléthore suspendue au-dessus de cette contrée, aussi long-temps que la Russie ne possédait pas le rivage de la mer Noire et les steppes. Elles n'ont été peuplées et bien cnltivées qne depuis. -
Au reste, ces ports du rivage méridional sont devenus importants non seulement pour la Russie elle-même, mais encore pour la Pologne et même pour la Gallicie orientale. Autrefois, tous ces pays n'avaient d'autres débouchés pour les produits de leur sol que les ports lointains de la Baltique. Autrefois, et cela ne remonte pas au-delà de soixante ans, tous les grains allaient à Dantzick, Koenigsberg et Blemel, tandis qu'aujourd'hui, ils vont à Odessa.
La Russie a déjà fait de grandes efforts pour consolider et faire fleurir le commerce sur lu rivage du Midi et pour peupler et défricher en même temps la steppe adjacente. Pour le commerce, il a prospéré d'une manière
extraordinaire en moins de soixante ans, mais la population et la eoltare n'ont pas augmenté en proportion.
La (ïrèce, puis Rome, enfin Gènes sons les Byzantins, s'emparèrent de ce rivage et y fondèrent des colonies. Cette civilisation antiqae disparut avec l'arrivée des Tares et des Tartares. Il y eut des villes célèbres, comme Chersonese et Olbia, dont il serait impossible de retrouver les traces.
Mais sous le gouvernement des Russes, une Foule de villes nouvelles surgirent comme par magie. Ailleurs, des endroits peu importants acquirent soudain une grande importance. De ce nombre sont Ismail, Akerman, Odessa, Nikolajew, Chcrson etc., toutes sur la mer, ou du moins à l'embouchure d'un fleuve; ensuite Kischenew, Jekaterinoslaw etc. , sur les bords des fleuves , à l'intérieur. On vit se manifester en même temps une certaine vénération pour l'antiquité dont les souvenirs se trouvent conservés par les noms de Cherson, d'Odessa etc.
Naturellement ce furent les ports de mer qui acquirent la plus grande importance, Odessa dans un golfe de la mer Noire, et Taganrog sur la mer d'Asow. Odessa, fondée en 1792 par l'amiral Ribas, a maintenant, après 55 ans, 80,000 habitants. Elle est la seconde ville maritime de l'empire. Les principales villes maritimes, et il y en a douze, peuvent renfermer ensemble une population do 250,000 à 300,000 habitants.
La Russie, en ces lieux, il faut bien le reconnaître, a obtenu des résultats immenses, puisqu'il y a 70 ans, elle ne possédait rien sur la mer Noire. A l'heure qu'il est, elle tient la moitié de tout le rivage, à partir de l'embouchure du Danube jusqu'au de-là de celle du Rion ou jusqu'à la frontière de l'Asie mineure, et qui constitue un territoire de 250 milles.
< Tout cela, villes et commerce, le gouvernement ne l'aurait sans doute pas fondé dans une telle mesure et avec une telle rapidité, si un besoin commercial n'en eût provoqué et favorisé l'exécution et la réussite.
Quant aux villas de l'intérieur dans cette partis de la Russie, elles sont ou situées sur les bords des rivières et servent alors de foires et d'entrepôts ponr les ports, on de simples villes municipales, sièges des autorités du pays. Dana ce dernier cas, elles n'ont guère d'importance.
Les villes de commerce, et sans en excepter Odessa, n'exportent que la matière première de la Russie, et notamment les grains, le suif, et lo enir. L'importation des marchandises et des produits de l'Europe est faible et mal organisée. A Odessa, il y en a un choix assez restreint et en outre, elles sont chères. Ceci s'applique surtout aux articles de luxe, l'ont port franc qu'elle est, Odessa ne peut suffire au commerce du pays et tout au fond de la steppe, chacun est forcé de faire venir de St. Pélerebourg ce dont il a besoin.
On ne peut de bonne foi donner a ces localités le nom de villes russes proprement dîtes. Dans la plupart d'entre elles, l'élément russe est en minorité quant an chiffre de ia population, et l'est partout en ce qui concerne l'influence sociale. Le gouvernement ne songea d'abord qu'à attirer dans ces villes autant d'habitants que faire se pouvait. On les accueillit donc de toute nation et condition et sans exiger de la part des nouveaux venus la moindre garantie de moralité et de bonne conduite. Aventuriers, exilas, déserteurs et aalres gens de celte espèce accoururent de partout et furent reçus sans examen. On trouve surtout à Odessa le mélange le pins bizarre du toutes les nationalités des 4 parties du monde. 11 y a des émigrés venus des Alpes, des Pyrénées et de l'Ararat, de la Suède, de Malte et de l'Egypte; des Iles de l'Archipel et des lies Baléares, enfin de Ncwyork, de l'Irlande, de la France et de toutes les contrées de l'Allemagne. Puis, tontes les religions et toutes les sectes s'y trouvent confondues. L'élément slave d'autre part est représenté par des (îrandset des Petîts-Russiens, des Polonais, des Bulgares etc. On rencontre des Juifs en grand nombre et parmi eux, des KaraTm. Ces Juifs ont beaucoup d'influence. Des Arméniens et des Caacasiens de tribus diverses ne manquent
pas non pins. Dans les villes plus anciennes et surtout dans la Crimée, les Tartares forment la population dominante. Là où les nationalités se rencontrent en plus grandes masses, elles se sont partagé, d'après leurs dispositions et leurs talents, les différentes branches de la vie et du commerce. D'après Kohi, les Dalmatiens et les Slaves sont des ouvriers employés au port, les Bohémiens des forge» rons, les Karaïm des marchands de tabac, les Juifs, au nombre de 12,000, comme partout, des banquiers, des courtiers et des entremetteurs, les Français des marchands de vin, les Russes des horlogers etc. Le grand négoce est entre les mains des Grecs, des Italiens et des Allemands. La langue italienne, qui est celle du commerce et de la bourse, se parle à peu près partout. Toutes les rues et places d'Odessa, à côté du nom russe, en ont ua second en italien. La bonne société parle français. Dans les rues et sur les marchés, c'est le russe qui domine, l'allemand est l'idiome des Juifs.
De tous ces éléments disparates, une nationalité fortement caractérisée finira-t-elle, comme dans l'Amérique septentrionale, par se dégager avec le temps? Les Russes l'espèrent et l'avenir se chargera peut-être de justifier cette espérance. Ailleurs, une véritable nationalité ne se forme guère qu'à l'aide d'une langue identique ou de la conformité des confessions religieuses. A Odessa, les différentes nationalités sont mélangées, Tune d'elles peut néanmoins l'emporter sur les autres et les absorber. Mais ce résultat sera plus difficile à obtenir dans les localités de Grigoriopol et d'Armjanski-Baiar , habitées seulement par des Arméniens. Actuellement, il y a contraste entre la culture de l'intérieur et celle des villes du littoral, dont la population semble une plante exotique, ayant pris racine sur un sol bien différent de celui qui l'a vue naître.
En ce qui concerne le développement du commerce et de la vie sociale, les villes oh la population russe a le dessous, l'emportent de beaucoup, de l'aveu des Russes eux-mêmes qui, dans des documents authentiques, reconnaissent que le commerce russe y est presqu'enlièrement
entra loi mains des étrangers. De deux villes situées a coté l'ane de l'autre et dont l'une eat habitée par des Houes, l'autre par des Arméniens, telles que Dubssary al Armjanski-Baxar, c'est la seconde seule qui prospère, fia général, les Arméniens se distinguent par leur activité, et sans eox, les villes de la Crimée ne seraient encore que de misérables hameaux tarières.
Cependant, dans tontes ces villes c'est le commerce seul, et le commerce étranger, qni assure aux habitants nne certaine aisance. L'industrie n'y existe pas. Dana le reste de l'Europe , les villes se sont lentement mais puis-; semaient développées, grâce aux corporations et ans maîtrises qni constituaient la base la plus large de leur population. Le nom d'artisan j est synonime de bourgeois, tandis que le négoce, qui est empreint d'un certain caractère aristocratique, demeure réservé a une classe supérieure et peu nombreuse. Dans la Russie méridionale an contraire, une classe d'artisans proprement dite n'existe pas. D'après les données officielle*, les artisans formaient la huitième de la population d'Odessa, encore c'est le gouvernement qui y a établi des corps de métier; jamais ils ne s'y seraient formés eux-mêmes, fin général, l'institution des maîtrises particulière aux peuples germaniques et romans ne parait pas convenir au caractère des peuples slaves. L'atmosphère du pays semble si peu favorable au développement de ces maîtrises, que les villes maritimes, bien que renfermant une population étrangère, n'en possèdent que peu d'éléments.
Il en est de même quant aux fabriques. H n'y en a que dans les ports de mer et encore ne s'y trouvent-elles qu'en petit nombre. La petite ville tartare de Karassu- Basar seule, par une exception singulière, renferme 07 petites fabriques avec 377 ouvriers. Sauf pour Odessa et Taganrog, on peut compter sept ouvriers sur chacune des fabriques de ces contrées.
11 faut ajouter que ces fabriques languissantes ne sauraient satisfaire que les premières nécessités de la vie. Et de ce qui se fabrique à Odessa, le cuir et les cordages
s'expédient à l'étranger, surtout à Constantinople. Tout le reste ne quitte pat la banlieue de la ville. En bit de fabriques de drap, il y en a deux, une à Jekaterinotlaw, que j'ai décrite plus haut, l'autre à SimpheropoL
Il résulte de tout ce qui précède , que les Tilles de la nouvelle Russie ne remplissent qu'imparfaitement jusqu'ici le but que semblaient leur assigner les fondateurs et qui consistait à devenir les centres du commerce intérieur et extérieur y les entrepôts naturels du pays et le point de ralliement où viendraient affluer les ouvriers et les capitalistes. Un exemple frappant, cité par Kohi, prouve à quel point le commerce extérieur même laisse à désirer. Kohi raconte, en effet, que partie des propriétaires de la Podolie possèdent à Odessa des magasins de froment et vendent les grains directement aux capitaines de navires, sans l'intermédiaire des négociants d'Odessa.
Le petit commerce n'est pas plus important. Beaucoup de villes n'ont pas un seul magasin. Ici encore Karassu-Ba/ar fait seul exception.
Toutes les villes ont des foires, mais les transactions en sont peu nombreuses. En 1841, la valeur de toutes les marchandises exposées dans ces foires, était de 1,191,500 roubles assign., et de ces marchandises il ne se vendit que pour 175,400 roubles.
Tandis que les villes maritimes n'existent que par le commerce, les villes des steppes qui n'ont ni fabriques ni industrie, sont réduites à l'agriculture. A cet effet, les terrains ne leur font pas défaut et ils les cultivent, ainsi que je l'ai souvent fait remarquer, d'une manière assez vagabonde. Beaucoup de ces localités n'ont de villes que les noms. Dans plusieurs d'entre elles, plus de la moitié des habitants se composent de paysans de la couronne qui ne veulent pas devenir bourgeois. Au reste, l'agriculture, dans ces lieux, n'est pas sortie de l'état d'enfance; on cultive peu les légumes et presque pas du tout les fruits. Dans la Grimée seulement, les Tartares s'adonnent beaucoup au jardinage. Odessa fait venir presque tous les
légume! de Conitanlinople. La gouvernement pourtant fait ce qu'il peut pour porter remède a celte situation.
Par oukase du 12 Janvier 1842, 1b gouvernement a donné des jardina a chaque maison, établi des jardinsmodèles, accordé des franchises d'impôts etc. Hais rien n'y a fait, grâce 4 l'incurie et h l'indolence des habitants*
L'auteur du mémoire que j'ai occasion de citer à plusieurs reprises, a donc saisi le noeud de )a question, lorsqu'il a fait remarquer, qu'une ville dans les steppes ne se distingue de la campagne que par le régime municipal différent auquel elle se trouve être soumise.
Le commerce extérieur des villes maritimes, dans sa prospérité et son extension rapides et protégé qu'il a été par une flotte créée ù son intention, a donné à ces mêmes villes des bords de la mer une importance qne les deux capitales de la Russie seules égalent, mais ne surpassent pas. Ces villes ne sont toutefois que des produits exotiques et qui ne sauraient exercer d'influence sur le pays barbare qui les entoure.
Le commerce extérieur, on le sait, est partout sujet aux chances les plus diverses. II l'est doublement dans □ne contrée peu civilisée. Les siècles de prospérité qu'il avait traversés dans le voisinage des steppes, n'avaient pas vu sortir ces dernières de l'abandon où les tenaient les habitants des villes. Ces villes elles-mêmes dépérissaient rapidement, dès que le commerce vint à être troublé ou à disparaître.
Reste donc, comme toujours lorsqu'il s'agit d'une civilisation sérieuse, l'agriculture. Le gouvernement russe l'a compris. Outre les colonies dont j'ai parla plus haut, et qu'il a fondées en plusieurs endroits de la steppe, il a donné une bonne portion du territoire a des particuliers, à condition de le cultiver et d'y attirer des colons. Tout cela s'est fait dans le cours de soixante ans, et il sera possible maintenant d'envisager les résultats obtenus ot d'en induire ce qui reste à faire.
Les steppes du Pont diffèrent entièrement des pays du Midi de l'Allemagne et de la France situés sons le
mémo degré de latitude, tant pour le caractère du sol que pour le climat plus rade et plus âpre en ces lieux, parce que rien ne vient arrêter ni tempérer les vents qui y régnent Peu de pluies, si ce n'est dans les premiers jours du printemps, guère d'orages durant Tété, enfin plus d'ouragans que de neige pendant l'hiver, voilà ce qui distingue ici les saisons. En été, on compte jusqu'à 30 degrés à l'ombre et en hiver, jusqu'à 30° de froid. La température moyenne est de quelques degrés au-dessous de celle que l'on trouve dans les pays de l'Europe situés sous la même latitude.
La steppe du Pont forme à 100 et 150 pieds au-dessus du niveau de la mer une plaine immense et ondulée, que les lits peu profonds des rivières et des ruisseaux coupent en tout sens.
Les cinq zones ou formations de terrain dont j'ai parlé plus haut, constituant autant de couches au-dessous de l'humus, le plus ou moins d'épaisseur de la terre végétale, enfin l'influence du climat, voilà ce qui fait naître et explique la conformité de la végétation d'une part et sa diversité de l'autre. Il y a conformité en ce que toutes les steppes spontanément et sans le secours de l'homme produisent des herbes et des fleurs et non des arbres. La diversité provient de la nature variée des couches géologiques. Les steppes de granit offrent la plupart du temps une herbe épaisse mais peu élevée, tandis que sur le sol calcaire, elle atteint une hauteur de 6 à 7 pieds. Les herbes et les fleurs ont un aspect touffu. Les bords des rivières, dans une largeur de 100 pieds, sont couverts de roseaux. Dans les steppes limoneuses surtout, ces roseaux sont gigantesques et ont quelquefois 30 pieds d'élévation. On y trouve aussi des espèces de chardons hauts de 30 à 40 pieds, entrelacés comme des arbres et formant des forêts d'ivraie41). Il y a plus d'herbe dans les steppes du Pont,
*) Dans le Caucase, près de Petrowsk et de Kopyl, on trouro des forêts de chardons d'une étendue de 100 pieds et que 1er Cosaques exploites! pendant l'hirer pour le chauffage.
Volume 11. »18
plu* de fleura daai les steppes salines. Dans ces dernières, l'herbe est remplacée par des plantes alcalines..
Avant que les Russes n'aient pris possession des steppes, les Nomades, seuls les parcouraient avec leurs troupeaux. Hérodote, il est vrai, raconte que partie de ces steppes , ce qu'il faut probablement entendre des vallées traversées par dos rivières, auraient été habitées par de* agriculteurs scjlhes. Le Ait est qu'avec les Scythes disparut également l'agriculture. Les Mongols et les Tartans avaient des établissements' et même des villes puissantes le long du Wolga. Mais les steppes du Pont paraissent avoir été entièrement dénuées de colonies et de culture.
11 était donc réservé a la Russie de Taire cesser la vie nomade dans les steppes et de les peupler et cultiver insensiblement
A partir du seizième siècle, ainsi que je l'ai dit plus hast, les Cosaques avaient pénétré dans les steppes du Pont et Tonde des établissements sur le Don et le Dnieper. Mais depuis soixante ans, le gouvernement a commencé de coloniser la steppe soit en dirigeant vers ce but ses propres efforts, soit en favorisant et aidant les entreprises particulières.
A l'henre qu'il est, la colonisation est presqu'achevée le long des rivières dont les bords sont bien cnltivés. Ici la population commence à être assez considérable. Au contraire, les grandes steppes entre les rivières sont prèsqu'entièrement incultes. Ça et là seulement des fermes isolées (Choutors) viennent interrompre la monotonie de l'aspect qu'elles présentent.
Au reste, ces steppes ne sauraient se défricher qu'à l'aide de ces mêmes Choutors isolés, le manque d'eau s' opposant à lui seul à toute autre culture.. Les Choutors se trouvent surtout eu grand nombre dans le cercle d'Aleschki et dans la Tauride. Certains fonctionnaires se sont plaints à St. Pétersbourg de ce que la police était trèsdifficile à exercer dans ces habitations isolées. Ils ont demandé que l'on forçât les paysans à se réunir dans des villages pins grands. Mais le gouverneur général, comte
Woronzow a fait justice de ee projet, en faisant remarquer que les Choutors constituaient la seule colonisation que cette contrée serait susceptible de recevoir et que, d'autre part, la police était instituée pour les habitants et non les habitants pour la police.
La culture de ce pays offre à peu près le même aspect que celle de la région des forêts au Nord de la Russie, que j'ai essayé de décrire plus haut. Seulement au lieu de bois impénétrables, séparant les rivières, ce sont ici des steppes nues et désertes. Nulle part la civisation n'a réussi à pénétrer dans l'intérieur de la steppe d'une manière durable.
D'après les données officielles, c'est à peine si le tiers du territoire dans les gouvernements de Jekaterinoslaw et de Cherson est cultivé. Les deux autres tiers se composent de steppes. On ne sait rien de précis sur la Tauride, mais il est certain qu'elle n'est pas plus cultivée que les deux provinces indiquées. La Bessarabie seule est mieux cultivée.
Dans la nouvelle Russie, s'il faut en croire un tableau que l'on m'a donné pour authentique, la population aurait doublée dans l'espace de dix-huit ans. En 1841, elle était de 2,603,106 habitants, dont 73,888 pour Odessa. C'est là une progression qui ne se trouve plus dans la même mesure ni en Russie ni dans telle autre contrée considérable de l'Europe. L'Amérique du Nord seule en offre peutêtre l'exemple. L'augmentation a été la plus forte dans la Bessarabie, la plus faible dans la Tauride. A Odessa, la population a presque triplé dans le laps de temps que je viens d'indiquer. A considérer l'étendue territoriale des provinces, il y a à Cherson, un mille carré pour 322 habitants, en Tauride, un pour 349, à Jekaterinoslaw, un pour 848, dans la Bessarabie, un pour 1466. Il en résulte que la Bessarabie est dès à présent Un pays bien cultivé et peuplé. Quant à Cherson et à la Tauride, la population cesse de paraître minime, quand on déduit le terrain des steppes et que l'on ne met en ligne de compte que le pays habité. En ce qui concerne Jekaterinoslaw, il n'y a
déjà plus que 3£ dessat pour chaque habitant, « fri •appose une surabondance de population el pasee pe*ar être une siloation peu hearease.
Dans la nouvelle Russie, comme dans la 9ibérie, la sexe mâle l'emporte sur l'autre. Dans la Tauride par exemple et dans l'année 1841, l'excédant était pour las hommes de 12 pCt
Les notices que j'ai recueillies sur le commerce ém ports du midi , c'est-à-dire d'Odessa , de Taganrog eto, prouvent que les steppes contribuent pour une quantité très-minime à la production des céréales. Le blé 4e la Nouvelle Russie suffit à sa population mais ne donne pas d'excédant pour la vente. Bien plus, la population ne pourrait suffire à tous ses besoins, si une agriculture nomade et l'élève du bétail ne venaient lui offrir deux grandes ressources. L'agriculture nomade consiste a pénétrer, au printemps, dans l'intérieur des steppes et à y cultiver les terrains qui semblent le mieux s'y prêter. On retourne ensuite chez soi pour revenir vers le temps de la moisson recueillir les grains et les conduire au village.
La population, tout en prenant une consistance pour ainsi dire intrinsèque, ne s'étend pas beaucoup dans la steppe. L'expérience du passé fait supposer qu'elle s'arrêtera bientôt tout-à-fàit, et l'on pourrait à présent déterminer le point fixe qu'elle est destinée à ne pas dépasser dans la steppe.
D'ofc vient donc qu'en dépit d'un sol excellent, dans l'intérieur des steppes, la population et la culture qu'elle amène à la suite, ne quittent pas les bords des rivières t
Ce sont surtout trois obstacles qui s'opposent à ee que les steppes se cultivent et se peuplent bien avant, c'est d'abord un climat peu favorable, c'est ensuite le maAque de sources et d'eau douce , c'est en dernier Heu l'absence de bois*).
*) Voyet A ce sujet l'excellent opuscule de M. Pierre de Kôppen ; intitulé : Sur la situation du pays entre le Dnieper et
J'ai parlé plus haut du climat. Il so distingue par une inégalité et une absence de stabilité que Ton ne retrouve plus sous le même degré de latitude. Des chaleurs inouies suivies de froids intenses, vingt mois de sécheresse absolue dans la Tauride (en 1832 et 1833) ; puis, en d'autres temps (en 1838), une humidité qui changeait le sol en pâte profonde où s'enfonçait et périssait le bétail, oh les grains d'hiver venaient à pourrir et qui faisait manquer le foin.
Ce qui domine, c'est la sécheresse. Parfois et pendant des mois entiers, la rosée cesse de tomber. Souvent un vent d'Est ou de Nord-Est très-froid souffle pendant plus de la moitié de l'année. On a calculé que, terme moyen, les steppes reçoivent deux tiers d'humidité de moins que les environs de Berlin. Ajoutez-y une espèce de sirocco brûlant et lequel, en quelques heures, fait se-* cher les grains, et vous aurez une idée exacte des obstacles que le climat oppose h la colonisation efficace de la steppe.
Aussi, quelque fertile que soit la couche d'humus, un champ pris dans la steppe» ne donnera peut-être pas la moitié de ce que la même portion de terrain aurait produit en Allemagne, à culture égale41).
Au reste, l'absence d'humidité peut être considérée comme la cause à la fois .et l'effet do la sécheresse du climat Supposez la steppe moins élevée au-dessus du niveau de la mer, protégée par des montagnes contre les vents d'Est et de Nord-Est, baignée par la mer, traversée par des lacs et des étangs, couverte enfin d'un nombre suffisant de forêts lesquelles, on le sait, attirent et propagent l'humidité atmosphérique, supposez tout . cela, et la steppe serait à coup sûr pourvue de l'humidité que présentent les pays situés sous le même degré de latitude.
la mer d'Asow (St. Pétersbourg, 1845). Le même ouvrage contient de bonnes noliees inr les possessions, dans la steppe do Pont, d'Âohalt-Koethen , possessions qu'administre le conseiller Teetsmann.
*) Voyez Teetimannn, chez Kdppen I. c. p. 97.
L'intérieur des steppes contient peu de source*. D n'est même pas sur qu'en creusant des puits, on obtienne de l'eau douce'). On devine k quel point cette circonstance doit entraver la colonisation sérieuse de la steppe.
Hais le plus grand obstacle qui s'oppose à une colonisation générale et stable, c'est, je le répèle, le manque de bois. J'ai dit comment les bois devraient changer le climat et favoriser la culture.
Les steppes de la Russie européenne qne l'on comprend aujourd'hui sous ce nom, forment un territoire continu da 21,443 milles carrés.
Dans cette immense étendue de terrain, les bords de quelques rivières comme du Bog, du Dnieper, du Wolga, de l'Achtuba etc. sont les seuls espaces boisés. C'est aa plus si ces derniers occupent la deux septième partie du territoire.
Il est probable que la plus grande partie de la steppe était dès l'origine dénuée de bois. Toutefois il se peut qne la zone de granit dont j'ai parlé plus haut, ait renfermé des bois dans les Ages reculés. Hérodote parle du pays boisé de Hylea qu'il place entre le Dnieper et Guerrhus (Berda ou Molotschna T). L'empereur Constantin Porphyrogénétn et 200 ans après lui le voyageur Rubriquis trouvèrent nue forêt an même endroit. Aujourd'hui, tonte trace en a disparu.
L'expérience des siècles a démontré qne la nature, abandonnée à elle même, ne produira jamais des forêts dans la steppe. Mais comme la faute n'en est ni au sol ni au climat, l'ouvrage de l'homme pourrait corriger la faiblesse de la nature. On pent admettre qne partout dans la steppe, telle on telle espèce d'arbres réussirait à merveille. LA ou le granit forme la dernière couche du sol,
*) Il n'y s pai jusqu'à la colonie Menuonile de MoloUcbna qui, bien qu'elle toii peu élevée ■u-dcinu du niveau de la mer, n'eût i se plaindre de l'absence de sources. Les puits qu'elle poiacdc, n'onl tous que 10 à 50 pieds de profondeur.
ce sont les arbres aux racines horixonlales , comme les peupliers el les mûriers qui réussissent le mieux*).
Les steppes calcaires favorisent les arbres aux racines pivotantes, par exemple les frênes, les érables, les chênes, les platanes etc. Il n'y a en vérité que les steppes de sol qui présentent des terrains réellement incapables de recevoir des plantations. Mais dans ce cas, ces terrains sont dénués de toute végétation en général, car ailleurs, les steppes de sel peuvent donner des peupliers, des bouleaux, des mûriers et des pins. De tous les arbres en général, ce sont les pins qui semblent le mieux venir dans la steppe.
En venant du Nord, on reconnaît rapproche de la steppe aux groupes d'arbres qui s'isolent pour ainsi dire et font place à des prairies plus grandes et conligues. Tout-à-coup la forêt cessa entièrement. Plus d'arbres ni de broussailles. La steppe s'étend dans son immensité. Ça et là, dans les commencements de la steppe, on voit bien encore des tronçons d'arbres el des débris de racines attestant, dans le passé, la présence de bois qui doivent s'être étendus un peu plus en avant, mais bientôt ces débris même disparaissent. Aux endroits ou la forêt borde la steppe, celle-ci commence d'une manière abrupte et ne produit pas même de broussailles à la lisière des forêts.
11 convient de faire remarquer que ce .phénomène doit être attribué non à l'impuissance du sol à recevoir la semence de bois, mais à des lois physiques que je vais essayer d'expliquer.
*) On a remarqué qu'à Odessa les arbres présentent une croissance luxuriante, mais pendant trente ans seulement. Alors leurs racines venant à toucher des couches de terre impénétrables, ils dépérissent et meurent rapidement. Au reste, celle particularité n'est pas commune à loua les endroits de la steppe. Là où elle a lieu , la vigueur des arbres et l'espace considérable qu'ils occupent, compensent, pour ainsi dire, leur peu de durée.
En effet, de« forêts spontanément produites par la nature, se trouvent an Nord, a l'Ouest, an Midi; dea groupes d'arbres le long des fleuves et même pins avant dans la steppe; partout enûn quelques poiriers vieux, rabougris et isolés. Quelle est la cause de celte absence de forélsT Ce ne pouvaient être ni les animaux sauvages ni les bossmes, les animaux faisant défaut à la steppe et une population fixe n'ayant jamais atteint un chiffre considérable eu ces lieux. D'antiques forêts auraient-elles été détruites par la main de l'homme 1 Pas davantage, parcequ'en supposant même que les Nomades auraient' été jadis assex nombreux pour avoir pu anéantir les bois, ils l'ont été certainement si peu depuis que ces bois déracinés auraient do repousser. Mais le fait est que jamais la population nomade n'a été très-serrée dans les steppes. Comparée au territoire, on peut dire au contraire, qu'elle a été fort mince. Si, pendant la grande migration, les peuples oat traversé ces contrées, c'est précisément parcequ'elles étaient dénuées d'arbres et offraient une voie ouverte entre les forêts impénétrables du Nord cl les mers ainsi que les montagnes du Midi. Ainsi ce n'est pas non plus a ces peuples que l'on pourrait attribuer l'absence de bois dans la steppe*). Force nous est donc do reconnaître que ce qui empêche la steppe de produire des arbres, c'est la surabondance de l'berbe qui la couvre**).
C'est là d'ailleurs une loi qui se retrouve partout dans la végétation de la terre. Les produits se combattent et s'entre- détruis en t. Les cruptogames sont repoussées par les herbes et les herbes, par les bruyères. Les broussailles
*) Lh forets d'HjJea, *u-dessus de Perecop, se sont probablement seule» ressenties de la destruction que devaient amener, dani ee pays, non seulement les peuples do la migration, nuis les horde* de brigands qui les infectaient. ") Ver. de Brins en I. c. p. 39. Au reste, les liane* et les pampas de l'Amérique ainsi que les savanes entièrement désertes de l'Occanie ne sont pu plus boisées que les steppes de U Nouvelle Russie.
remportent sur les fleurs. Telle espèce d'arbres en éloigne une antre, et les arbres en général, tout puissants qu'ils sont, cèdent le pas aux herbes, les géants de la nature à ses nains. Dans les steppes du Caucase, sur le Kuban et le Tereck, les plantes annuelles arrivent à un degré d'abondance et de vigueur dont difficilement on se ferait une idée exacte. Deux fois par an, ces plantes inondent pour ainsi dire le sol. Les saules, les roseaux, les chardons, entremêlés de plantes grimpantes, y atteignent une élévation de 10, de 20 et même de 30 pieds, et dans leur croissance plus que luxuriante, prennent l'aspect d'arbres et sont comme eux employés au chauffage. La même cause produit le même effet à la lisière des bois, au Nord des steppes calcaires. Là encore l'existence de l'herbe est mortelle aux bois. Chaque printemps voit reparaître cette végétation exubérante et vigoureuse au point d'étouffer entre ses tiges les rares semences d'arbres qui viennent à s'y égarer et qui, dans l'espace d'un an, parviennent à peine à égaler en élévation les plus humbles de ses herbes arborescentes.
Mais à défaut des efforts spontanés de la nature, les habitants de la steppe ne finiront-ils point par reconnaître les avantages immenses que devraient procurer les bois soit à eux-mêmes soit à la génération future? A vrai dire, il ne faut pas s'y attendre. Plus d'une fois, j'ai eu occasion de faire remarquer que le Russe n'agit guère qu'en vue d'un intérêt personnel et immédiat. Il no songera donc pas à planter des bois. Cela d'ailleurs supposerait des connaissances agronomiques que les habitants de la steppe, vu le degré de civilisation ou ils sont arrivés en ce moment, ne possèdent pas et ne posséderont pas de sitôt
Dans le Nord, les pays pourvus de bois se trouvent seuls être habités. Pas de forêts pas de population, telle est la règle presqu'invariable pour les pays du Nord. Les habitants du Midi au contraire, toute regrettable que soit d'ailleurs l'absence des bois dans cette contrée, absence qui ne permet pas à la population de jouir de tous les
avantages qu'un ciel méridional renne a d'autre» pays, les habitants du Midi ont an se passer de bois et trouver de quoi le remplacer. Venu* poor la plupart du Nord, «à l'économie en fait de bois est chose iit connue, ils en étaient désonnais réduits a estimer le bois comme an métal précieux. Néanmoins, avec cette facilité merveilleuse qui porta l'homme a s'accommoder de tout, ils ont fini par se tiret d'affaire et par découvrir des ressources auparavant ia-
Tontefois ces ressources, il faut bien le dire, sont s— misérables. La paille, le fumier et des herbes séchees servent au chauffage. Ceux qui habitent les bords des rivières, ramassent avidement, pour la construction de leurs chetives demeures, quelques poutrelles et quelques échalas suppléant an reste des matériaux par des roseaux, de l'herbe, de la paille etc. Quant à l'intérieur de la steppe, on v demeure comme on peut, dans des antres souterrains a l'instar des Troglodytes et souvent dans les Kurgans.
C'est ainsi que la population réussit a oublier le manque de bois. Elle en songe d'autant moins a planter des arbres pour elle ou pour les Ages à venir. 11 n'y a que les Allemands ou pour mieux dire les Ménnonites qui aient commencé à semer et à planter. A ces derniers il faut ajouter quelques propriétaires qui, toutefois, sont guidés plutôt par la vanité ou par une autre pensée frivole. Aussi n'obtiennent-ils que de faibles résultats.
Et pourtant ce pays, si important à la Russie sous le point de vue de l'économie politique, no pourra jamais se développer ni se civiliser à moins qu'il no possède des bois et des forêts. Pour le reste , le progrès est accompli autant qu'il a pu l'être*), du moins dans la plus grande
') Tandis que les villes maritime* se trouvent dans une situation fort prospère, l'intérieur de la Nouvelle Russie avance peu. Pour s'en convaincre, ou n'a qu'a considérer les chiffres de population. Celle des villes maritimes est i celle du raie du pays comme 114, proportion qui ne <e retrouve plus en Russie.
partie de la steppe. Mais ia question de l'avenir est subordonnée à celle-ci: Comment, en définitif, fert-4-on pour obtenir des forêts?
Le gouvernement, je l'ai dit, a cm pouvoir abandonner la solution do problème aux efforts des particuliers. Mais on a vu à quel point ces derniers sont 'peu disposés à répondre à ces espérances. Et comment pourrait-il en être autrement? Des colons récemment arrivés, impatients de posséder et de jouir, ne sacrifieront pas facilement leur temps et leur argent à un but lointain et nullement assuré.
Le gouvernement a voulu y aider par des encouragements, des primes, des médailles honorifiques etc. Par oukase du 14 Septembre 1828, il a garanti, dans la Russie du Midi, à tout paysan de la couronne qui planterait un arbre ou une vigne dans une toise carrée, la propriété de cette toise, plus une franchise d'impôts do dix ans pour cet emplacement Ainsi le gouvernement a fait de son mieux. Mais tous ses efforts ont été vains. Les particuliers n'ont pas répondu a son appel.
D'après cela, nous sommes, amenés à reconnaître que le gouvernement, s'il veut obtenir le résultat désiré, devra se charger de l'exécution du reboisement de la steppe. Il devra le faire au plus têt, car il faudra près d'un demisiècle avant qu'il puisse recueillir les fruits de ses peines. Le gouvernement seul peut diriger seê vues aussi hautes et aussi lointaines.
On ne saurait former un plan détaillé pour ce reboisement que sur des données que le gouvernement luimême ne possède pas41).
*) Avant tout, Il faudrait connaître exactement l'exiateace et la direction des sources, Peau étant le grand moteur de la civilisation en ces lieux. Le gouvernement devrait Ucher de gagner l'Abbé Paramelle de Cornac dans le département du Lot. Ce fameux chercheur de sources en a découvert, dans
Une autre difficulté serait l'insuffisance des bras «I de la main-d'oeuvre. Mats de même que dans le Nord la défrichement des bois, ainsi que je crois l'avoir dénrontrét ne peut se faire qu'à l'aide de l'armée, le reboisement de la steppe du Midi ne pourra s'exécuter qu'au moyen deea même auxiliaire. Les plantations dans les colonies militaires démontrent suffisamment ce que l'on peut attendre à cet égard de l'armée.
Saurait- on d'autre part imaginer un bienfait pins grand pour le soldat que celte disposition qui lui permettrait, après dix à quinze ans de service actif, d'entrer dans la réserve destinée à la colonisation, de servir ainsi la patrie pendant quelques années avec la certitude d'obtenir, en récompense de ses peines, une maison et un champ pour abriter et nourrir sa famille.
Depuis que la Russie possède ce pays, un grand nombre de villes florissantes, sur le rivage de la mer, sont devenues des foyers de civilisation et de vie industrieuse. Malheureusement elles le sont moins pour le pays environnant que pour les contrées que séparent des villes les steppes nues et désertes. C'est là sans contredit un grand obstacle et qui doit considérablement augmenter les frais du transport Pour que le rivage nord de la mer Noire acquière toute la prospérité qu'il est susceptible de recevoir, il faut que la steppe du Pont possède préalablement les voies de communication nécessaires.
Or, jamais la steppe du Pont ne sera cultivée aussi long-temps qu'elle restera dénuée de bois. Nous voici amenés de nouveau à la grande question des bois dont l'importance pour l'avenir de ce pays ne saurait en vérité être mise en doute*).
son pays, pins de mille depuii 1827. Cet homme vaudrait son pesant d'or, si l'on pouvait rengager à traverser la steppe en tout sens pour y indiquer les eaux souterraines.
*) M. Kerstlîng, dans les Archives pour les connaissances scientifiques touchant la Russie (cahier IV. p. 090), propose, comme
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il ne serait pas possible de tracer un plan général pour le reboisement de la steppe. Toutefois il ne serait peut-être pas impossible d'indiquer, pour an point déterminé, une voie propre à produire de bons résultats»
En effet, tandis que tons les peuples de la Russie et toutes les classes de peuple détruisent à l'envie arbres et forêts, les Ménnonites se distinguent par des moeurs contraires*). Us ont spontanément établi des plantations. Un d'entre eux, M. Kornies, a plus fait à cet égard que qui que ce soit en Russie. Il m'a montré des pépinières excellentes et qui contiennent de quoi planter une forêt entière.
11 s'agirait maintenant d'utiliser ces dispositions. On chargerait les Ménnonites, sous la direction de M. Kornies, à établir une forêt d'à peu près six mille carrés d'étendue, non loin de leurs villages.
Les ouvriers manquant aux Ménnonites, on détacherait 5,000 soldats pour leur venir en aide. Ces soldats,
moyen de colonisation pour la steppe, de former de grands lacs et étangs en arrêtant le cours des rivières par des digues artificielles, pensée féconde que les colons petit-russiens ont pratiquée en partie, mais que le gouvernement seul pourrait réaliser avec tout l'ensemble qu'elle comporte. *) En Russie, il coûte à l'homme du peuple à laisser debout un seul arbre. Aussi, dans lea villages , n'en voit-on jamais protéger de son ombre le repos du vieillard ou les jours de l'enfance. Le manque absolu de bois dans un pajs ne convertit pas ces Hgnoda9to$. Dans la Russie du Midi, des colons récemment arrivés détruisirent le peu d'arbres qui s'j trouvaient Ils ne songeatnt naturellement paa à en planter d'autres. Près de Tmutarakan, ils coupèrent, pour le chauffage, un bois d'arbres fruitiers planté par les Turcs; sur le Wolga, un bois de mûriers dû aux Mongols. Au reste, cette monomanie parait être contagieuse. Les colons allemands ont détruit, à leur tour, le bois qu'on leur avait assigné sur le Wolga, et ils n'ont pas respecté d'avantage le bocage sacré des Kalmouks sur l'Achtouba.
tmwtlftH dirigé» et réparti* par M. Kasanes, ini- •mtnt, peadaat 1* pceaiiere aaaée, teas les tramas préparatoires leb qoe détrirhcnseat 4a soi, dignes de Dans b affala année, ils acnerenseat les planlalinas. On es» fierait entoile la farde de la foret au Uéaaoastes assisté* d'ane compagnie de soldats ea garnison dans le pan et qui serviraient aussi à maintenir ea bon état les fossés, les remparts etc. Celle furet, d'après le droit de PolowniU tuitt: en Russie, serait ensuite abandonnée aux Ménnonnea poor la moitié des produits. L'antre moitié i gouvernement. Sans doole, les Uénnoni cet arrangement des bénéfices énormes. Mais le gonvernemenl, à son tour, aurait cet immense avantage de voir naître une forêt dans la steppe, et U moitié des produits qu'il se réserverait, suffirait d'ailleurs pour compenser, do moins après quelques années, le capital avec les î que l'on aurait placés dans celle affaire.
En terminant ces considérations snr les colonies russes, l'élément a coup sur le plus important de ce vaste empire, j'ajouterai, en résumé, que c'est par une colonisation bien dirigée et exécutée avec persévérance que la Russie peut atteindre le degré de puissance auquel semblent la convier la nature, sa . propre situation et les voies mystérieuses de la providence. L'avenir de son commerce, de ses relations internationales avec d'antres peuples, enlîn de sa suprématie dépend de la colonisation de l'intérieur. Aussi le gouvernement ferait-il, bien peut-être d'organiser, a l'exemple de l'Angleterre, un ministère spécial pour les colonies. Je l'ai dit ailleurs , d'ici à un siècle i la Itussic devrait s'efforcer a conquérir son propre pays. Dix millions de sujets fidèles et sors à l'intérieur valent bien un million d'étrangers soumis par la furco des armes, îndisciplinables, indisciplinés et dont la surveillance exige une armée.
En Europe, on répète volontiers que la Russie rêve la monarchie universelle. Je ne sais trop ce que l'on enteud par ce fantôme de domination renouvelé des Romains, ni à quel point elle sérail possible. Ce -que je sais, ce que je puis affirmer, ayant vu d'assez près ce que Ton dit et ce que l'on pense dans toutes les classes du peuple russe, et connaissant ce peuple aussi bien peut-être que la plupart des Russes eux-mêmes, ce que je puis affirmer, c'est que personne, ni gouvernement ni particuliers, ne songe à ce que Ton est convenu d'appeler la conquête du monde.
Sans doute, la Russie, pendant des siècles, a été conquérir au dehors ce qui lui manquait pour se développer à l'aise. Tel semble être le voeu de la nature. Un étal quelconque absorbe et conquiert jusqu'à ce qu'il ait trouvé son assiette. Y a-t-il un état en Europe qui ait échappé à celte nécessité, qui soit devenu ce qu'il est, sans usurpation ni conquête?
Le Grand Duché de Moscovie était un pays méditerranéy même après avoir absorbé toutes les autres principautés russes. Le besoin de développement inhérent aux jeunes nations, les poussait donc à conquérir les pays baltiques et ceux du Pont. Celte lâche Accomplie, la Russie put se considérer comme état; elle prit rang parmi les pays que la civilisation moderne est venue atteindre. Jusqu'à ce moment, la conquête avait été pour la Russie une question de vie et d'existence. Désormais, elle ne devait lui amener que des complications. La Russie a occupé la Pologne et le Caucase. Mais a-t-elle eu beaucoup à s'applaudir de ces accroissements onéreux? On sait quels embarras lui a causé la Pologne. Quant au Caucase, les Russes y apportent la civilisation, mais à leurs frais sinon à leurs dépens. L'avenir peut seul récompenser ses efforts contre les montagnards auxquels elle laisserait la liberté et la paix, s'ils n'étaient pas toujours inquiets et aggresseurs. Que si les conquêtes actuelles ne constituent pas pour la Russie d'avantages réels et palpables, que sera-ce donc pour l'avenir? Et de quel côté veut-on qu'elle se tourne? La Suède, certes, n'a rien à craindre de sa part. Si la
Finlande vaut quoique chose, c'est comme une socle de forteresse destinée à couvrir St. Pétersbourg.
Resterait Constantinople. Il se peut qu'il y a cinquante à soixante ans, on en ait souhaité la possession. Aujourd'hui, le cabinet de St. Pétersbourg comprend qu'on sultan faible mais indépendant est le meilleur gouverneur qu'il puisse avoir sur les Dardanelles. Dans l'état actuel des choses, la Russie règne à Constantinople sans avoir les charges ni la responsabilité du gouvernement Supposez une domination directe, à part, la difficulté qu'il y aurait de l'exercer d'aussi loin, l'équilibre de l'empire serait immédiatement rompu. Le gouvernement perdrait son centre, son point d'appui, et Charkow ainsi qu'Odessa devraient remplacer, comme capitales, et Moscou et St. Pétersbourg. Or, le gouvernement ne consentira jamais à détruire l'oeuvre laborieuse des derniers siècles et à déplacer les foyers de civilisation que ses efforts ont constamment tendu à créer et à maintenir.
Et le peuple? S'il désire quelque chose, ce n'est pas à coup sur une lointaine conquête. Aucun Napoléon n'est venu lui inspirer une soif immodérée de gloire douteuse. Le peuple russe n'a pas de revanche à prendre, et les bords fantastiques d'un Rhin septentrional ne viennent point troubler son sommeil.
Il y a bien par-delà la Newa une Jeune Russie rêvant une monarchie universelle slave, la restauration de l'empire gréco-slave à Byzance (la ville des Zars en russe), liais Fidéal de cette jeune Russie n'a pas plus pénétré dans le peuple russe que celui de la Jeune Europe et de la Jeune Allemagne n'a saisi la couche inférieure de la nation, qui les avait vues éclore.
Si le peuple russe pense à Constantinople, c'est dans un sens religieux. Mais là encore ce sont des instincts vagues, dénués de toute consistance et qui ne peuvent en aucun cas réagir sur la pensée du gouvernement.
A Moscou, j'eus lieu de communiquer à de jeunes Russes les observations qui précèdent. Je leur dis que
jetais frappé de l'esprit essentiellement pacifique qai semblait animer le peuple.' On doit reconnaître, bien qu'à regret, que j'étais dans le vrai. Une ode du jeune Chamiakoff, poète et des mieux doués, exprime avec résignation, tout en s'efforçant de la tempérer par un mouvement qui ne manque pas d'un certain héroïsme dithyrambique, cette absence de sentiment belliqueux chez le peuple russe. L'ode, ainsi que je l'ai dit, est rus.se. Nous avons essayé d'en conserver quelques traits dans la traduction en prose que voici:
A la Russie.
„Le flatteur, dit: Courage, sois fier, oh pays au front couronné, au glaive invincible, toi qui disposes de la moitié de l'Univers.
„Pas de frontières à ton empire. La fortune obéit à un signe de ta main. Le monde t'appartient et plie en esclave devant ta majesté..
„La steppe s'épanouit en champs féconds, tes montagnes élèvent dans les airs leur tète boisée et tes rivières ressemblent à l'océan." Oh mon paysî dépose ta fierté, n'écoute pas les flatteurs.
Et quand tes rivières rouleraient des ondes comme l'océan, et quand tes montagnes ruisseleraient de rubis et d'émeraudes , et quand sept mers t'apporteraient leur tribut,
. Et quand des peuples entiers baisseraient les yeux devant l'éclat de ta toute puissance: dépose ta fierté, n'écoute pas les flatteurs.
Rome a été plus puissante, les Mongols plus invincibles. Ou est Rome, que sont devenus les Mongols?
Ta mission est plus haute, plus sainte, c'est le sacrifice et l'amour, c'est la foi et la fraternité.
Volume II. 19