‹ Études sur la situation intérieureChapitre 17 sur 25 · Chapitre XXI · texte numérisé non relu

Chapitre XXI

Les collines des sleppes (Kurgins ou IfogHIes). — Les statuas (Baba), leur portée religieuse. — Les Baba de la Sibérie. — Les Kurgans de KerUch.

Au milieu de l'immense plaine de la steppe, s'élèvent oa et là de petites collines de forme régulièrement ronde. Puis, à droite et à gauche du voyageur, de légères éminences continues portent, à des distances déterminées, des collines plus grandes et présentant un aspect conique. Enfin des statues de pierre, grossièrement taillées et hautes de huit à dix pieds, regardent, comme autant de spectres, du haut de ces éminences, l'espace désert qui s'étend à perîe de vue sous leurs pieds. Tantôt les collines sont rapprochées Tune de l'autre comme un cimetière, tantôt elles couvrent les hauteurs dans des lignes plus ou moins étendues. Il arrive aussi qu'elles disparaissent à l'horizon et qu'une d'elles s'élève seule et silencieuse au milieu de la sleppe.

Dans les pays celtes, germains et slaves de l'Europe ainsi que dans tout le Nord de l'Asie, on découvre des éminences tumulaires. Mais les collines des steppes dont je parle, se distinguent de ces dernières non seulement en ce qu'elles sont plus hautes et plus régulières, mais encore par la destination religieuse et peut-être même politique et militaire que leur avaient probablement donnée

ceux qui les ont construites *). D'ailleurs, les statues qui les couvrent n appartiennent exclusivement qu'à la steppe. Au reste, ces statues occupent un territoire assex étendu. On les retrouve d'abord au Nord de la steppe, jusque dans le gouvernement de Kursk*"). Je n'ai pu savoir jusqu'à quel point elves vont vers l'Ouest. Au Midi, on les rencontre dans la Crimée aussi loin que s'étend la steppe; puis, au Nord du Caucase et, en faisant le tour des versants d'est de ceile montagne, jusque dans le Daghestan, enfin au Nord et à l'Est de la mer Caspienne dans une étendue indéfinie. Tout le terrain qu'elles occupent est de 30,000 milles carrés. C'est ainsi que des collines réellement innombrables servent d'autant de piédestaux à des milliers de statues. Je dis des milliers, c'est des centaines de milliers qu'il faudrait dire, car on imagine combien, dans la suite des âges, ont dû en être détruites, depuis que le mystère religieux qui les avait jadis protégées, est venu à s'oublier et à s'évanouir.

Quelle était la signification véritable de ces statues? Faisaient-elles partie de ce culte antique des payens qui régnait dans tout le Nord de l'Asie et que la Bible signale dans le second livre des Rois, XVIII, 4, où il est écrit que le roiEzéchias***) osait le premier détruire les hauteurs et

•) Jusqu'au siècle dernier, les Turcs avaient conservé la coutume d'ériger de petites collines faisant face Tune à l'autre et destinées à indiquer le chemin par lequel l'armée devait passer ou avait passé. Voy. Les Turcs et les Tarières par le Baron de

Toit, 1788.

•') Voir les Tumuti de la Russie par Pierre de Koeppcn , Pétera^ bourg, 1836. Puis Loisirs du Nord par Scherer, Leipsick, 1776. I. p. 189. Scherer avait trouvé ces statues près de Bachmut, dans l'Ukraine, dans le gouvernement d'Astracan entre le Wolga et Kama, enfin dans le Daghestan. J'ajouterai que j'ai trouvé moi-même, près de Moscou, une de ces statues placée dans un arbre au milieu de la forêt. Personne ne savait me dire comment elle avait pu se trouver en cet endroit.

**•) Eiéchias régnait au huitième siècle avant I. C.

les statuts*)? Faut-41 aa contraire les rattacher aux images scythes qui, sous le nom de Scheta, se trouvaient placées dans le Ramasséum de Thèbes aux cent portes, comme monuments d'un grand peuple étranger allié de moeurs et de moeurs religieuses avec les Egyptiens? Et à admettre cette dernière supposition, d'où vient qu'en présence éa grand nombre de ces statues dans le pays du Pont, il n'y a pas eu en ces lieux, car il n'y en a pas eu, et les écrivains n'en font point mention, de siège principal pour ce même culte? Devrions-nous reconnaître que ce culte constituait un de ces mystères dont le nom même ne se prononçait chez les Anciens qu'avec une sorte de terreur superstitieuse?

Ajoutez que ces statues sont taillées d'une pierre qui ne se trouve pas aux endroits où elles sont placées. La pierre a dû être transportée à plus de 100 milles de distance. D'où, je le répète, sont venues pierre et statues et quel motif a pu guider ceux qui les ont cherchées, taillées et construites?

Ceux des peuples modernes qui habitent les contrées où se trouvent les statues, ne savent rien quant à l'origine de ces dernières. C'est au plus si quelques légendes obscures ou insignifiantes en sont conservées **)• Les statues

*) Voy. Kocppen loc. rit.

') Dans la steppe de Kislar, à l'endroit ou le Tercck tombe dans la mer Caspienne, on voit une statue gigantesque grossièrement taillée de grès ordinaire et ayant une physionomie, mongole lrè*-caractérisée. Les Tsrtares nomades racontent que cette statue représente lo géant Ack Rubuck Alp qui aurait terrassé en cet endroit un autre géant, du nom de Ritem Alp, et aurait reçu dans ce combat une blessure grave ainsi. que l'attesterait une large balafre qui lui coupe la figure. Voir Falk, Notices pour servir à la connaissance topographique de l'empire russe (en allemand, Pétersbourg, 1785. p. 95).

De Mosdock sur le Tercck, su pied du Caucase, jusqu'à Petigorsk, une suite de collines bordent la route dans une étendue de trente lieues. Les statues qui les courraient, sont dé-

onl pour la plupart une. physionomie et une-sorte de coiffure mongole. Pourtant les nomades mongoles de la steppe n'ont pas de traditions touchant les statues et les attribuent sans autres explications m à leurs ancêtres, sans professer pour ces antiques et mystérieux souvenirs ni vénération. ni sympathie.

Les statues représentent des hommes ou des femmes. On n'en a pu déterminer jusqu'ici la proportion respective quant aux localités différentes. Scherer, dans ses Loisirs du Nord, (Leipsick, 1776» L p. 189) dit qu'à en croire les voyageurs, qu'il n'y aurait que des statues de femmes dans le gouvernement d'Astracan, entre Wolga et Kama, d'où l'on aurait voulu conclure que ce pays avait été habité par les Amazones. Pallas, d'autre part, dans ses Voyages de 1793 à 1794 (Leipsick, 1799, 1. p. 435) est d'avis que dans les pays de l'Est, les statues sont plus informes et plus grossières que dans ceux -de l'Ouest et surtout que sur les bords de la mer d'Asow. Je dois dire que ce que j'en ai vu ne me permet pas de confirmer celle remarque.

Toutes les statues que Ton a pu observer jusqu'ici, ont la face . tournée vers l'Ouest Cette particularité m'a frappé également dans toutes celles que j'ai vues moimôme. Tous serrent entre les mains et contre l'abdomen un objet quelconque et dont la nature est diversement appréciée par les voyageurs. Stralenberg y avuunpriapc; Scherer une espèce de feuille de vigne en pierre, rappelant celle d'Adam et d'Eve après la première chute; Junker

truites on partie. Les Tartares prétendent que dans les Ages reculés, les Germains (Germanski), en se dirigeant d'ici vers le Caucase et de là vers la mer d'Asow, auraient érigé ces collines comme autant de signes destinés à leur faire retrouver leur chemin au retour. Voir les voyages de M. de Hallbergfiroich. Stuttgart etc. II. p. 43.

Il est inutile de faire remarquer que ces légendes sont évidemment d'origine postérieure. Elles prouvent que ces peuples ont entièrement perdu la tradition mythologique des statues.

Radshizky et Zwfck an livre oa an écrit; Rubriquis enfin, qui en a fait la description dès le treizième siècle, m vase*). Pallas se range à ce dernier avis; il ajouta qw plusieurs idoles da Thibet tiennent des vases oa coupes semblables. Koeppen rappelle qne cbei Hérodote (IV, 10) les rois scythes portent des coupes dans leurs ceintures»

Les statues se tiennent debout ou sont assises. La partie inférieure en est seulement indiquée, snr le devant, par des jambes et pieds en relief. En arrière, on ne Voit qu'une pierre carrée, grossièrement taillée et souvent fichée dans la terre à plusieurs pieds de profondeur.

Dans la Russie du Nord et surtout dans le gouvernement de Twer, les collines tumulaires portent les noms de Ssopki, Sapadni ou deKopzy**). Au Midi, les collines s'appellent Kurgany et Mogily cbez les Petits-Russiens. On dit que Kurgan est un mot tartare. En effet, lesTartares appellent un tombeau ou une éminence tumulaire Gur, Kyr, Kur, et une maison Chané. Kurgan signifierait d'après cela maison ou demeure funèbre. Quant à Mogily, Mogila ou Mohila, on dit que ces termes sont arabes et équivalent à colline • ou lieu de repos. Les statues que portent les collines, n'ont pas de dénomination particulière. Le peuple les appelle babas, vieilles femmes ou petites mères.

•) „Pour les Comans, ils ont coutume d'élever une moUe 4e terre, sur la sépulture du morl, et lui dressent une statue , la face tournée à l'Orient, et tenant une tasse à la main vers le nombril.**

Rubriquis, c. 10 (trad. de Dergeron p. 19). ") Voir Sur les antiquités de la Carélie de Twer. Lettre russe publiée au mois de Décembre 1835 et adressée par Glinka â P. de Koeppen.

Voici maintenant le résultat des recherches <pf il n'était donné de faire moi-même en ces lieux.

Le 21 Juillet de Tannée 1843, en allant de Charkow. à Tschujujew et à une dislance de quatorze verstes de Charkow, je vis une statue sur une colline (Kurgan) haute de quinze à vingt pieds, de forme ronde et complètement isolée. Je descendis de voiture pour l'examiner de pris. Au reste, c'est celle qui, dans la table ci-près, porte la lettre A. J'appris que dans les environs on appelait cette statue Kaminza baba ou femme de pierre. Elle se trouve vers le bord est de la colline. C'est un homme nu.aypnt • sur la télé un capuchon rond, étroit et qui retombe sur le dos jusque vers le milieu de l'épaule. Pas d'ornements si ce n'est un collier légèrement indiqué autour du cou. Des bras et des mains, la statue tient contre le ventre ce que j'appellerais hardiment un vase et non pas un livre ou une planche. Sous le cou et à moitié de la poitrine ainsi qu'entre les jambes, près du sol, deux trous, d'à peu près un pouce de profondeur, semblent avoir été percés dans la pierre. La statue porte des traces visibles d'une couleur ou d'un vernis rouge dont elle a été enduite. En la frottant au-dessous des yeux, sur les joues, les épaules et la poitrine, On découvre aisément et large comme la main cette même couche de couleur. Le frotlemerit fit ressortir une couleur cramoisie fort belle, épaisse d'un dos de couteau et tenant à la pierre comme du ciment. Au reste, rien de mongol dans la figure de cette statue. La tète pointue et la largeur du bas de visage me semblaient tenir au contraire du finnois. La sculpture est on ne peut plus grossière et lourde. Ce Kurgan est situé sur le territoire du village de Rogan appartenant au prince de Schachowskoi et silué non loin du village de Petschenegi, dont le nom rappelle un peuple très-ancien.

Une autre fois, en dînant chez le gouverneur de Jokaterinoslaw, je lui parlai de celle province. Il médit que son prédécesseur en avait fait transporter deux des Kurgans voisins dans son jardin où elles se trouvent encore

en ce moment-là. Ce sont les statues B. et C de la table. Elles diffèrent entièrement, de celles que je viens de décrire et semblent appartenir à une époque beaucoup plus récente. L'une d'elles ne remonte probablement pas audelà de la dernière période historique des statues*. Tandis que celle de Charkow est d'une pierre calcaire conchylienne, celle-ci lest de grès. La première représente, à n'en pas douter, un homme; je n'oserais me prononcer sur le sexe des deux autres. Je ne pus examiner que le devant, les. statues- étant couchées par terre. C'étaient de véritables statues ayant. les jambes non seulement indiquées mais complètement taillées et reposant sur un piédestal que formait une pierre très-solide et se terminant en bas par une pointe conique, longue de deux à trois pieds et destinée à être fichée dans la terre pour maintenir la statue. La tète manquait à la plus grande. Avec la tète et sans le piédestal, elle aurait présenté une longueur de huit pieds. Nue et dénuée d'ornements, elle avait un harnais avec des cuissarts. Dans son ensemble, elle a quelque -chose de féminin. L'absence des .mamelles, qui ne manquent à aucune statue de femme, ferait supposer que celle-ci représentait un hermaphrodite ou bien une amazone. Elle tient contre l'abdomen ce qui ressemble à un vase ou à une outre en cuir. Ici encore on reconnaît des traces d'une couleur grisâtre * qui semble l'avoir couverte*). La seconde statue avait cinq pieds sans le piédestal. C'est un homme revêtu d'une redingote tartare (plus tard polonaise) ordinaire. Le sculpteur n'avait même pas oublié les lacets descendant de la poitrine et dessinant la diagonale accoutumée. Rien de mongol du reste. La statue appartient tout au plus à l'époque tartare. On m'assura qu'il y en avait beaucoup de pareilles dans cette contrée.

*) En me figurant cette statue noire placée sur le sommet solitaire d'an Kargan ," je me rappelais involontairement le démon des champs dont parle fa Bible. (Chron. 11. Il, 15).

Je vis ensuite et examinai des statues à Terpénie, l'ancienne résidence de Kaponstin, chef des Dooehaboni que j'allai visiter avec H. Kornies le 25 Juillet 1843. D*» la seconde conr se trouvaient trois statues (D„ E. F.) pla? cées sur la même ligne. Il était aisé à voir qu'on les avait récemment apportées en ce lieu des Kurgans voisins. Tourtes trois avaient le même caractère. Celle du milieu était la plus grande; elle avait sept pieds et demi* Celle de droite en avait six et demi, celle de gauche cinq et demi. C'étaient trois femmes , nues jusqu'à mi-eorpe> les mamelles fortes et pendantes, les jambes jusqu'au mollet et le bas de la ceinture revêtus d'une sorîe de robe fermée chez Tune, ouverte chez l'autre, si ce n'est pour le devant qui était légèrement recouvert. Sur la tète, on remarquait une coiffure assez singulière, semblable à un bonnet et ajant en arrière des ornements de toute naU*re, par exemple trois tresses nouées l'une dans l'autre, au cou, outre le collier, une collerette, enfin do grandes bagues rondes aux oreilles. Sous la poitrine, elles portaient quelque chose comme un talisman, carré chez l'une, triangulaire chez l'antre. Les vases serrés contre le ventre différaient de dimensions. Celui de l'une était long d'un pied, large d'un demi; celui de l'autre était plus petit du quart et plus gracieux de forme. Les jambes, à partir du mollet, ainsi que les pieds en relief mais] très-visibles. Chez la troisième figure, pieds et jambes avec tout le piédestal plongeaient jusqu'à la moitié dans la terre. La physionomie était indubitablement mongole. La coiffure rappelait celle des femmes pauvres chez les Kalmouks. La troisième figure (F), la plus petite, détériorée sur le devant, était aplatie et polie au ciseau. Elle portait une inscription en langue russe déclarant qu'en 1770 la division du général Berg avait campé en ces lieux.

11 faut mentionner encore la statue que j'eus occasion d'examiner près d'Arabat, l'ancien petit fort des Turcs situé dans la Crimée, au commencement de cette petite langue de terre qui sépare la mer d'Asow de la mer Paresseuse. La statue (G) se trouve à la droite de la roule

qai conduit à Féodosia, non sur un Kurgan mais au milieu d'une sorte de prairie. Elle s'élève à quatre pieds environ au-dessus du sol dans lequel elle semble plonger profondément Très-grossièrement taillée» elle n'a de reconnais-* sable qu'une tète indiquée sans être taillée et dépourvue de toute physionomie. Un des bras, dans la direction du vase qu'il devait tenir, est également indiqué. Pas de trace de l'autre bras à moins qu'elle n'ait disparu sous les ravages du temps.

A ces statues que j'avais étudiées moi-même, j'ai ajouté, dans le tableau , en guise de comparaison, celles dont Pallas a recueilli le dessin dans ses Vogages de 1793 à 1794 et de 1799, Tom. I. p. 435 et suiv. Ce sont celles qui portent les lettres H. L L L, H. Les figures N. O. sont dues à une relation de voyage plus récente.

A mon avis, les statues représentent les monuments historiques les plus intéressantes de la Russie, et le gouvernement, sans contredit, mériterait bien de la science, s'il favorisa*» les études ayant pour but d'éclaircir le mystère qui plane sur ces mêmes statues. Hais l'on devrait se bêler, car elles sont menacées d'une ruine prochaine. A cet effet, on pourrait, en arpentant la steppe, dessiner sur une carte les emplacements de tous les grands Kurgans et les lignes principales ainsi que le nombre des petits. On désignerait spécialement les Kurgans qui portent encore des statues.

Finalement, on devrait engager tous les arpenteurs, officiers en tournée, employés des domaines etc. de dessiner les contours de toutes les statues qu'ils viendraient à rencontrer. On ne supposerait pas à cet effet un grand talent de dessinateur, l'indication de la catégorie à laquelle appartient chaque statue, devant suffire. On obtiendrait ainsi une statistique exacte de toutes les statues existantes, et l'on pourrait alors aborder, en connaissance de cause, la solutiod des problèmes que j'ai indiqués plus haut.

A défaut de données certaines, on peut dès à présent admettre qoe ee$ statues n'appartiennent ni au même peuple ni à une période identique de l'histoire. L'immense terri-

toire occupé par les statues, n'a appartenu probableuNnl à on seul peuple que dans an espace de temps fort comtL Hérodote raconte, il est vrai, qae tons les pays dont mm parlons, étaient habités par les Scythes. Mais la Science moderne a suffisamment prouvé que le terme de Scgiàa chez Hérodote équivaut à celui de Barbares çha* les Romains et qu'Hérodote comprend sous cette dénomiaadsa des peuples de moeurs semblables, mais qui diffèrent d*drigine et de nationalité. D'ailleurs, les Scythes n'ont jamais habité la ligne du Caucase ou se trouvent précisément Est statues. Le grand empire goth d'Hermanrich n*a probablement pas embrassé davantage tout le territoire des statues et puis, ces dernières ne présentent pas d'ombre de caractère germanique. Pour les Huns, s'ils ont dominé tout le pays , ils ne l'ont pas possédé assez long-temps pour qu'il soit possible de leur attribuer ces innombrables statues. 11 en est autrement des Mongols. Toutes les conditions se réunissent pour les considérer comme les auteurs d'une partie de ces statues lesquelles, ainsi que je l'ai dit, ont leur physionomie ainsi qu'un faux air d'idoles buddhistes et du Thibet. Toutes cependant ne sont pas mongoles, vu que les écrivains, et parmi eux Ammien Marcellin, en font mention avant eux. Ce dernier, en parlant des Huns, dit: „Us ont un aspect étrange; l'on pourrait les comparer à des animaux bipèdes ou à ces statues gros- . sières que le voyageur découvre sur le rivage du Pont Euxin."

Le moine Ruisbrock ou Rubruquis, ambassadeur de Louis IX, roi de France, auprès de Manchu-Chan, en l'année 1253, a vu les statues dans le même état qu'elles présentent aujourd'hui. Il en fait honneur aux Comans qui, peut-être, avaient adopté la coutume des Kurgans et des statues. Mais cette donnée, légèrement accueillie par Rubriquis, est inadmissible, lorsqu'on songe qu'Ammien ne connaissait pas les Comans et que ceux-ci n'ont jamais occupé qu'une partie du territoire.

Ce qu'il y a de plus plausiblo, c'est que tous les peuples qui ont traversé et habité la steppe, ont adopté ce

qui, dans l'origine* avait été un culte et s'est transformé en coutume ensuite41).

Des milliers d'années sépareraient donc les plus anciennes statues des plus récentes. Les statues A. et G. du tableau ainsi que celles de Pallas, désignées par les lettres L. et M., seraient-elles les plus anciennes, provenant des Kymmériens (Cimbres) qui, selon Hérodote, furent chassés par les Scythes 7 Je ' suis disposé à le croire. La statue K. de Pallas appartiendrait, en poursuivant la même supposition, à un des peuples que l'on comprenait sous le nom de Scythes. Même probabilité pour l'amazone B. Devraient ensuite revenir aux Huns, Avares et Mongols les statues D. E. F. H. I. ayant toutes une physionomie mongole. La- statne G.* enfin, comme la dernière, serait tartare.

Dans les steppes de l'Est et jusque vers la Chine de même que dans toute la Sibérie, il y a, à ce qu'on dit, des collines et des statues innombrables. Mais on n'en sait pas grande chose. S'il faut en croire les relations peu précises de quelques voyageurs, elles diffèrent essentiellement de celles du Pont, surtout par l'absence de l'objet que ces dernières tiennent serré contre l'abdomen. Herberstein le premier mentionpe la légende sibérienne de la Stara haba (vieille mère) que voici.

Tout au Nord du pays d'Obdorsk près de la mer glaciale et non loin de l'embouchure de l'Ob, on voit, sur une montagne, une statne d'or représentant une vieille femme assise. C'est un monument sacré pour tous les peuples de la Sibérie. Sur ses genoux est couché son fils qui, à son tour, porte dans son sein un enfant, le petitfils de la vieille. On entend un bruit de trompettes incessant qui résonne du fond de ses entrailles.

•) On Toit même des tombeaux de Tartares musulmans , placés sur des Kurgans et surmontés d'un turban. Ici la coutume russe a été jusqu'à l'emporter sur l'intolérance religieuse.

A ces considérations j'ajouterai, dans on tableau ad-» dilionnel, et pour être comparées aux statues du Pont, celles que Falk a trouvées dans ses voyages de 176S i 1773 (Pétersbourg 1785). Il les a accompagnées d'une notice dont voici le résumé,

A. et B. deux statues, trouvées, à peu de distance l'une de l'autre, sur la rive gaucbe de l'Abakan, dans la steppe dite chinoise et dans le cercle de Kusnetzk. Les Nomades de la contrée les appellent Kurtajak-Tasch, c'està-dire pierres de vieilles femmes.

C. et D. trouvées non loin des premières dans k steppe sajane, sur le ruisseau d'Akscha et portant le même nom dans la bouche des Nomades.

E. trouvée sur la rive droite du Tscherno-Jjus, visà-vis de Jemardekowa-Jurr, appelée Kasan-Kisch-Tasch, c'est-à-dire roche de fille, par les Sajans.

Toutes ces statues sont 3e grès rouge. Les peuples nomades qui traversent le pays, ne savent rien quant à leur origine et à leur signification.

Georgi, dans son traité iar les Montagnards tarlaresudinskai, dit, de son côlé, qae dans la steppe sibérienne, sur l'irtisch et le Jéuiséa, on découvre une foule de tombeaux et de monuments de pierre. Hais ces tombeaux, au lieu de se présenter sons forme de Kurgans, sont entourés de grandes dalles de pierres formant nn carré, an milieu duquel on voit le tombeau proprement dit tantôt en éminence plane, tantôt au niveau de la terre, couvert et pavé de petites pierres polies. Ici les monuments de pierre reviennent avec des figures humaines grossièrement taillées. Les Tarières baltîriqnes qui habitent le pays, appellent ces monuments Hgesoek. Au-dessous, l'on aperçoit deux pierres minces, hautes de trois aunes, polies des deux cotés, s'amincant davantage et tronquées vers le haut.

Autrefois debout et placées Tune à côté de l'antre, elles gisent maintenant par terre. La première, plus hante d'une demi-aune et appelée Kuss-Tasch (pierre-fille) par les Tartares, montre, tout le long du bord et à droite de la figure taillée, des images grossièrement sculptées de chameaux ornés de deux bosses. Sur l'autre bord, on remarque l'ébauche informe d'un enfant. Quant à la seconde pierre, dite Kusi-Tasch (pierre-homme) par lesTartares, elle porte sur l'un des bords un homme à cheval, la lance avec le drapeau au poing> et un peu pins .haut un arc tendu, muni de sa flèche, le tout assez distinctement sculpté. Les figures de l'autre bord , sauf une lance et quelques traits en diagonales, sont devenues méconnaissables.

Les collines de la steppe élevées à mains d'homihe, les Kurgans, sont en grande partie des tombeaux renfermant des cendres, des charbons, des ossements d'hommes et d'animaux, enfin des armes et des ustensiles. Quelquesunes, les plus élevées notamment, semblent avoir eu une destination religieuse ou politique. Peut-être s'y est-il tenu ce que nous appellerions aujourd'hui des meetings populaires, à moins qu'ils n'aient servi d'observatoires en temps de guerre. Ces derniers ne renferment ni ossements ni charbons etc. Schlatter, dans ses Voyages chez les Nogaï- Tarlares, raconte que ces Kurgans religieux ou politiques se trouvent aux endroits les plus élevés de la steppe , sur ce plateau ondoyant et dont le voyageur n'aperçoit guère la pente extrêmement douce qu'après en avoir atteint le sommet Là où ces plateaux présentent plusieurs versants, les Kurgans se trouvent en grand nombre. C'est par eux que les indigènes reconnaissent leur chemin, lorsqu'ils traversent la steppe. De grandeur et de forme différentes, elles s'appellent Kara Mohille (la Mohille noire), Kock aiger (étalon blanc) etc. etc. Voilà ce que raconte Schlatter. D'autre part, M. Kopnies assure que jamais on ne voit de tombeaux dans les Kurgans les plus élevés, mais qu'un sentier, visiblement fait exprès et se dessinant dans l'herbe* de la steppe, mène d'un de ces Kurgans à l'autre, de sorte qu'ils forment une ligne continue. Au contraire, dans les Kurgans moins élevés

M. Kornies a fort souvent trouvé des tombeaux. Le cadavre avait toujours la tète tournée vers l'orient. Chaque tombeau ne renfermait qu'un seul cadavre, et k cAté on voyait presque toujours des ossements de chevaux ou d'autres bétes ainsi que de grands monceaux de cendres. Dans l'un des Kurgans se trouva, à peu près vers le milieu de l'éminence, un cadavre gisant dans une sorte de cercueil de bois et à vingt pieds au-dessous un squelette. À en juger d'après la couche de terre qui entourait le squelette, celui-ci avait été enfoui dans une espèce de conduit pratiqué du haut du Kurgan et en diagonale, de manière que le cadavre n'était pas conché dans le Kurgan même, mais à côté.

M. Kornies me fit observer en outre, que sur la Molotschna la composition des couches de terre avait ceci de très-remarquable que ces couches, la plupart du temps épaisses de deux pieds, étaient toujours homogènes et présentaient d'abord dn sable, puis de l'argile, puis de l'humus etc. Et ce qui est plus étrange encore, nulle part les environs ne montrent ni fossés, ni bas-fonds. La nature des couches prouve au contraire que la terre des Kurgans a été transportée de loin, quelquefois de 60 verstes de distance. Tout ceci devrait d'autant plus engager à un examen soigneux des Kurgans entre la Molotschna et Berda, que, suivant Hérodote, c'est en ces lieux qu'il faudrait placer les tombeaux des rois scythes.

Le plus considérable de tous les Kurgans connus est celui que Ton appelle Zarewkurgan. Situé près du village de Zarewtschino, non loin de Ssamara, dans un pays toutà-fait plat, il a, selon Pallas, 20 toises de hauteur et une verste et demie de circonférence. Voici une légende qui s'y rattache.

Un jour, une grande armée traversa le pays. Les chefs ordonnèrent aux soldats de remplir leurs casques de terre et de verser cette terre à l'endroit même où l'on voit aujourd'hui le Kurgan. Le lendemain, l'armée fut battue dans une battaille sanglante. Pendant la retraite précipitée qu'ils devaient entreprendre, les soldats reçurent

Volume II. 20

l'ordre d'enlever de nouveau la terre du Knrgan. Chacu d'eux devait en emporter la mesure d'un casque. Cest ainsi que la montagne, d'abord immense, diminua de nouveau. Il en reste la colline actuelle, attestant par son élévation le nombre incommensurable de ces guerriers.

On retrouve des légendes semblables dans les pays flamands et en Allemagne. Les Flamands conservent b tradition d'une grande colline provenant de la terre que des soldats avaient jetée de leurs mains sur le tombeau de leur cbef.

On prétend qu'un Tereschtschenko, en visitant, d'après les ordres émanés du ministre de l'intérieur, le Jarewkurgan, y découvrit trois chambres souterraines remplies de tombeaux, de dalles de mosaïque etc. Dans une colline voisine, il trouva une urne contenant des ossements ' d'oiseaux, des boulettes et des scarabées d'argile. On sait que fateuchu» sacer ou le scarabée se rencontre dans les tombeaux égyptiens. C'est là un motif de plus qui devrait engager les savants à soumettre ces Kurgans à un examen approfondi.

Rien de plus intéressant que les Knrgans du Chersonèsc taurique, près de Kertscb. Nulle part on ne les retrouve aussi nombreux et élevés. Ces Kurgans renferment presque tous un grand nombre de caveaux maçonnés avec beaucoup d'art et souvent magnifiques. Dans les caveaux, on remarque des sarcophages de marbre d'une grande, beauté, de fort belles statues grecques, des ouvrages d'or en bas-relief etc.*)

*) On s'imagine difficilement la quantité d'or enfouie dans les Knrgans. A Sl Pétersbourg, j'ai tu des masques entiers d'or massif, du poids de 10 livres. C'est peu auprès de ce que l'on décou?re dans les Kurgans de la Sibérie. Dans la Sibérie méridionale sur l'Amur, un tombeau contenait un cadavre enveloppé tout entier d'or batlu. Une conjecture hardie prétendit que ce cadavre était celui de Dschingischan. Près de Kertscb, un Kurgan très-élcvé porte le nom de tombeau de Mitkridete. Le fait est que Mithridratc, mort à Paattcapéc, a été enterré

Tout cela, évidemment, remonte à la période du royaume grec sur le Bosphore. A Kertsch, l'ancien Panticapée, j'ai trouvé un musée fort riche, composé des fouilles faites, eu ces lieux. A St Pétersbourg, dans le musée de l'érémitage, une division est également consacrée aux antiquités de Kertsch. On se tromperait toutefois en supposant que les collines auraient été érigées du temps de l'empire grec Pareilles de tout point aux Kurgans de la steppe, avec lesquels elles communiquent par des lignes continues traversant la steppe taurique, les collines qui se trouvent à une certaine distance de Kertsch ft quelquesunes de celles situées tout pris, sont fort souvent dénuées de caveaux grecs* Puis, les Grecs, à cette époque de l'histoire, n'élevaient point de collines tumulaires. Comment donc auraient-ils pu en introduire la coutume à Panticapée? Il est donc à croire que les Grecs ont utilisé les Kurgans anciens pour y pratiquer des caveaux*). C'est pourquoi trois il quatre caveaux se trouvent souvent réunis dans un Knrgan peu élevé. C'est pourquoi l'on découvre des tombeaux semblables dans des montagnes naturelles et souvent à côté de Kurgans vides, Ainsi, les Kurgans de Kertsch sont aussi anciens et appartiennent au même peuple que ceux de la steppe. Leur rapprochement, leur grand nombre et enfin leur hauteur extraordi-

à Sinon*. Ce Knrgan, appelé AJtoa-abo (montagne d'or) psr les Tartsres, haut de 100 pieds et en aysat 150 de diamètre, porte sur uns bsse de grandes susses de pierres rsppelsat les mors des Cydopcs* Suivant une légende, tous let sas, à la St. Jesa, une vierge appelait sur le sommet de la colline, attendant celai avec lequel elle doit partager les trésors do Korgaa. Ea le foeJllaat, dans Tannée 183&, en trouva on caveau haut de dis pieds, large de quatre et long de soixante. II était vide et avait été probablement pillé à une époque antérieure.

*) De même les Cosaques laporaviens ensevelissaient leurs Ateroaas décèdes dsas lea mogillee de la steppe. V. Tableaux de la vie dea Cosaques de Csakowski, I, 136.

naire portent à soppoier que c'étaient de« endroits destinés aax tombeaux des chefs et des rois, sinon à on cotte religieux. Il est à remarquer, qne les peuples de l'antiquité choisissaient de préférence les Iles et presqu'îles comme centres et foyers de leor colle, la pointe de la presqu'île sur la mer do Pool, l'Ile de Rugen dans la Baltique, Helgoland peut-être dans la mer du Nord etc.

En 1822, on a fouillé et enleré un Kurgan dans les environs de la ville do Nikolajew, gouvernement de Cherson. Ci-près le dessin de l'intérieur tel qu'un de mes amis de St. Pétershourg a bien voulu me le communiquer. Ce Kurgan se composait de sable et ne contenait d'ailleurs rien, pas mémo de charbons et de cendres. Cependant, après avoir enlevé tonte la colline, on découvrît quatre cercles de pierres verticales et hautes de deux à trois pieds, au milieu nn espace circulaire vide, dans lequel étaient réunies cinq pierres. Le tout rappelait, à ne pas s'y méprendre, les cercles de pierres ou cercles huniques (Huhnenringe) que renferment l'Allmark et le duché de Lnnebourg.

Page 1