‹ Études sur la société françaiseChapitre 13 sur 31 · La Bruvèrc, Du Cœur · texte numérisé non relu

La Bruvèrc, Du Cœur

S'il n'aventura pas son cœur dans cette société d'élite qu'il eut sous les yeux, eut-il l'heureuse fortune d'y rencontrer les modèles de ses charmantes peintures ? Je crois, pour ma part, qu'il doit à cette société beaucoup moins qu'on ne Fa prétendu, et qu'il lui a plus donné qu'il n'a reçu d'elle. Lorsqu'on pénètre un peu avant dans la littérature intime de cette époque, lorsqu'on étudie sur le vif les sentiments et les mœurs à la mode, on n'y trouve guère de ces façons de sentir et de s'exprimer qui nous ravissent dans les scènes d'amour de Racine. Je ne parle naturellement pas de ces jeunes seigneurs que l'impétuosité de l'âge, les traditions galantes de leur race, les franchises de la Yie des camps n'inclinaient guère à s'attarder aux délicieux détours d'une passion respectueuse; je parle des jeunes femmes, des jeunes filles qui composaient les groupes choisis de la cour. Combien sont-elles qui méritent d'être rapprochées des héroïnes du poète? La ValUère, si pudique encore en ses tendres abandons, Henriette d'Angleterre, atteinte au cœur, en ne voulant que se jouer avec la flamme et retenue sur le bord de la faute par une invincible déhcatesse, voilà d'irrécusable sœurs de Bérénice. Je ne saurais y joindre la vive Italienne, Marie Mancini, quoiqu'elle ait dit la première :

Vous êtes m, seigneur, et vous pleurez ! Car le mot qui échappe à l'amante de Titus, c'est

l'ambition qui le dicte à la iiièce de Mazarin. Étudiez les Lettres de madame de Sévigné qui peignent la cour au temps même de Racine, en son plus bel éclat; scrutez les Mémoires de Saint- Simon qui en réfléchissent les dernières splendeurs, vous trouverez à grand'peine quelques vestiges de pudiques amours, quelques parcelles d'or pur perdues dans la corruption du siècle. Les caprices nés de l'ardeur des sens ou des curiosités de Tesprit, des excitations de la vanité ou de l'ambition, voilà le fond des amours du siècle. Ils se déploient dans la magnificence et le bruit des fêtes de cour; ils étincellent desprit, de grâce, de voluptueuse galanterie, mais quelle faible part y a le sentiment! La beauté féminine cherche moins à toucher qu'à éblouir; elle est "sive, railleuse, provocante; elle s'anime au jeu brillant des conversations mondaines; elle semble croître sous les regards qu'elle allume : c'est Montespan, c'est Thianges ou Célimène; ce n'est pas Bérénice, ni Monime. Où donc Racine a-t-il entendu ces charmantes choses que soupirent ses amantes, ces plaintes mélodieuses de cœurs chastement émus? Où donc, si ce n'est en lui-même, dans ces êtres de choix dont la réalité vivante lui donnait l'idée, le léger contour, et qu'il achevait avec son cœur et son génie?

Guidé par son penchant secret, n allait non vers les superbes, les éblouissantes, ceUes qui étalaient

h. Versailles et h Maily l'insolence de leur verve et de leur beauté, mais vers ces natures plus rares en de telles assemblées, de cœur noble et tendre, d'esprit fin et discret, qui se trahissent plutôt qu'elles ne se livrent. Il se plaisait à les enrichir encore de son propre fonds, à aviver et à affiner leur sensibihté, à colorer leur langage des nuances les plus délicates de Famour, et il s'en composait un idéal qui l'emportait bien loin des libres liaisons de sa jeunesse et de la bourgeoise féhcité de son mariage. Esther fut la dernière forme que revêtit cet idéal, Esther entrevue dans la chapelle et sous les ombrages de Saint-Gyr, sous les traits de quelques-unes des plus charmantes élèves de madame de Maintenon, avec leur grâce en fleur et leur cœur enflammé d'innocence. Esther, c'est mademoiselle de Glapion, mademoiselle de La Maisonfort, c'est surtout madame de Caylus en son premier et touchant éclat, madame de Caylus qui depuis... mais, même au temps de sa gloire et de ses faiblesses mondaines, elle garda la marque et les couleurs de Racine, demi-enivrée et demi-pénitente, allant de la cour à l'Oratoire, du duc de Yilleroy au père de La Tour, et flottant, jusqu'au dernier rayon de sa beauté, entre Esther et Céhmène. Racine a comme attendri la finesse et la grâce des femmes de France, j'entends celles de la société polie; il a fait glisser et descendre plus avant dans le cœur la délicatesse native de leur intelli-

gence ; il leur a donné ce charme unique où l'esprit et le sentiment se rencontrent et se pénètrent l'un l'autre. Racine écarte de l'amour les subtilités et les fadeurs du bel esprit en même temps que la grossièreté et la violence des appétits sensuels, il le vivifie et il l'épure ; double bienfait, dont le second est dans ce temps- ci particulièrement appréciable.

Sainte-Beuve redoutait surtout dans l'expression de l'amour en France la contagion du bel esprit, et il n'était pas fàclié de le voir se ragaillardir au contact des réalités sensibles; j'imagine quïl le trouverait aujourd'hui très suffisamment gaillard, et de fait, ce n'est pas chez nous qu'il court le risque de mourir des pâles couleurs. Ce genre de chlorose qui affecte parfois un groupe social et littéraire n'atteint jamais la race dans sa vivacité et sa pétulance d'action. Vous la croyez occupée h raffiner à l'hùtel de Rambouillet : ouvrez les Historiettes de Tallemant, et écoutez ce feu roulant de sailUes gauloises. Elle applaudit au théâtre le Legs et les Fausses Confidences, elle y marivaude avec délices et elle court de là souper avec un diabolique entrain. Tout à l'heure va naitre avec Rousseau une littérature luxuriante de sensations, éprise des beautés et des délices de la chair, qui en imprégnera toutes ses peintures et déposera dans notre imagination et dans nos sens un ferment de sensuaUté toujours prêt à s'enflammer. L'honneur

do Racine est d'avoir ouvert une source de poésie où les lettres et les mœurs ne se trempent pas en vain, où elles se purifient de la légèreté grivoise et de l'ivresse sensuelle qui les corrompent tour à tour; c'est d'avoir agrandi le domaine des sentiments nobles, fins, déKcats qui sont le meilleur de l'amour et qui font le prix du reste. Le reste ne nous inquiète pas et se retrouvera toujours ; la part de l'esprit et de l'âme dans la plus puissante des passions humaines, c'est là ce qui importe, et nous devons rendre grâce à Racine de l'avoir faite assez large et assez belle pour résister au flot de sensations brutales qui essayent aujourd'hui de la rétrécir et de l'étouffer. Quelque chose de Racine est entré dans nos sentiments, dans notre langage, dans nos manières, et j'aime à croire pour notre bon renom littéraire et moral que ce quelque chose V restera.

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