Un vol. in-8, Pernn
ces de Condé, ou de M. de Broglie sur Frédéric II, Marie-Thérèse et Louis XV, il ne se contente pas de les analyser et de les louer en fin connaisseur; il y ajoute de son fonds, il les enrichit de ses vues et de ses informations personnelles. Pris d'une sorte d'émulation devant la peinture de temps et de personnages avec lesquels il est en commerce quotidien, il n'est satisfait que s'il y apporte quelque trait nouveau. Parfois il se plaît h devancer le récit encore inachevé, à signaler à distance le& points restés mal élucidés, à y projeter une utile lumière. C'est ainsi qu'il attend, pièces en main^ le héros de Rocroy à une date pénible pour sa glorieuse mémoire, aux troubles et aux massacres de l'Hôtel de Ville, à la fin de la Fronde. Plus d'un contemporain inclinait à croire qu'il les provoqua ou les souffrit, pour terroriser les Parisiens. Mademoiselle, qui se comporta si bravement et si humainement dans cette triste journée, ne questionna jamais là-dessus ni son père, ni son cousin, ayant peur d'en trop apprendre. M. Chantelauze en sait aujourd'hui plus long que Mademoiselle, car il a interrogé Gaston d'Orléans, ou, du moins, il a retrouvé dans une lettre inédite de Michel Le Tellier h Mazarin la réponse qu'il fit à M. d'Aligre, envoyé vers lui par le roi.
M. d'Aligre déclare h Le Tellier « que Monsieur lui avait fait connaître qu'il s'étonnait de ce qu'à la cour on craignait M. le prince, vu que ce n'était
pas un homme capable de conduire une grande affaire, mais bien pour faire une action brusque; qu'il est toujours dans l'emportement et ne propose que des violences; quil l'avait obligé de donner les mains à l'action de la maison de ville, après s'en être longtemps défendu; que par là M. le prince avait été six semaines le maître de Paris, et que, après que l'autorité lui eut échappé, il voulait, pour essayer de la reprendre, faire faire une semblable action contre ceux qui s'assemblaient au Palais-Royal... » Voilà qui est net et qui répond même à ce qu'on ne demandait pas ; les quatre mille bourgeois rassemblés au Palais- Royal l'ont échappé belle, et il est vraiment heureux pour eux et pour leur lig-née, qui comprend aujourd'hui plus d'un Parisien bien vivant, que le duc d'Orléans ait eu plus de goût pour les tergiversations que pour les actions brusques. Mais ce n'est point ce Condé-là qu'il faut regarder, tout enflammé et tout haletant de la fureur des guerres civiles ; ce n'est pas ce genre de journées dans lequel il est passé maître. On a fait depuis plus et mieux sur ces funestes champs de bataille, mais qui nous rendra jamais Rocroy, Nordlingen etLens, ces noms agréables à la Franco? Qui réalisera ce vœu échappé à M. Chantelauze sous la \ive impression des pages où le duc d'Aumale a mis le plus de son talent d'écrivain et de son âme de soldat : « Comme on voudrait le voir renaître ce temps oùCondé ap-
prenait à la France abaissée comment on se relève (les désastres de Saint-Quentin et de Honnecourt ! » Ce sentiment patriotique, toujours vibrant chez M. Chantelauze, fait Tintérêt et l'unité de son livre sous la diversité apparente des sujets traités. M. de Broglie blâme avec beaucoup de force et de raison notre alliance avec la Prusse en 17-40, et regrette que le cardinal Fleury n'ait pas plutôt profité de la mort de Charles VI pour arracher à Marie-Thérèse, en retour de l'appui de nos armes, une partie des Pays-Bas qui aurait rapproché du Rhin notre frontière septentrionale. Une partie des Pays-Bas! M. Chantelauze ne me parait pas se contenter à si bon marché. — « Mettez, ditil, Richeheu h la place de Fleury (tout est là, en effet, mais qu'il est difficile de se procurer des Richelieu !) et les huit provinces des Pays-Bas démembrées delà succession d'Espagne et adjugées à l'Autriche par le traité de Rastadt allaient à la France et faisaient Paris invulnérable en le mettant au cœur du royaume. » — Et M. Chantelauze traite pour sa part cette question des Pays-Bas en la reprenant un siècle plus haut : il la montre préoccupant Richeheu qui disait : « Jusqu'où allait la Gaule, jusque-là doit aller la France »; obsédant Mazarin, qui n'en laisse pas moins échapper l'occasion de la résoudre à la veille du traité des Pyrénées, lorsqu'il pouvait parler en maître. Ah ! la belle dot qu'il néghgea de stipuler pour Marie-Thé-
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rèse, huit provinces payées comptant au lieu du oOOOOO écus d'or qui ne devaient jamais passer les Pyrénées ! Il se contenta de la cession de l'Artois et d'une partie du Hainaut et du Luxembourg, craignant sans doute d'offenser la sœur de Philippe IV, Anne d'Autriche, car le temps n'était plus où ses grâces auraient triomphé sans peine des plus cuisants dépits. Les armes de Turenne en 1667, de Luxembourg en 1693, auraient pu réparer la faute de Mazarin. Qui les empêcha d'oser!^ Le roi lui-même, et voici Louis XIV convaincu par le patriotisme de M. Chantelauze de n'avoir pas assez aimé la guerre ou du moins de ne l'avoir pas aimée avec assez d'à-propos.
Hélas I tant de grandeurs ne nous touchent plus guère.
Mais est-il défendu de se livrer à l'innocent esprit de conquêtes rétrospectives ?
Les pages consacrées à Commynes et à Mazarin forment la partie originale du li^Te de M. Chantelauze. Une excellente biographie de Commynes comprend tous les renseignements contenus dans les documents inédits et publiés il y a quelques années, à l'étranger, notamment en Belgique, par M. Kervyn de Lettenhove. M. Chantelauze avait dispersé cette biographie dans plusieurs articles de reA'ue, et manquait de loisir pour la résumer et la fondre en un chapitre unique : un écrivain qui passe sans effort du plaisant au sévère, M. Vallery-Radot, a accepté la tâche de le suppléer, et je joins Aolontiers mes éloges à ceux que l'auteur des Portraits historiques donne à son jeune collaborateur pour le tour alerte de son récit. M. Chantfdauze s'est réservé de peindre dans sa finesse consommée la figure de ce politique qui n'avait appris ni le grec ni le latin, mais qui savait les hommes et la vie. Ses Mémoires nous permettent
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d'apprécier à quel degré de pénétration et de maturité a pu s'élever l'esprit français réduit à ses seules forces, et ils ne laissent pas de nous faire quelque honneur. N'est-il pas surprenant de rencontrer au xv*^ siècle un penseur assez vigoureux, assez franc de préjugés pour souhaiter à la royauté en France le frein qu'elle trouvait en Angleterre, l'impôt consenti par la nation? Il faut attendre deux cent cinquante ans et Voltaire pour qu'un autre Français, revenant de Londres à Paris, rapporte les mêmes vœux dans ses bagages.
Commynes a sur les choses du dedans et sur celles du dehors des réflexions qu'on peut méditer avec fruit, même dans notre siècle de croissantes lumières et de raison perfectionnée. Il relève chez les Français un goût trop vif pour les emplois publics, et il y voit la cause de mutations politiques fâcheuses. Beaucoup convoitent ces emplois, quelques-uns les méritent, et il estime qu'il faut donner la préférence à ces derniers, dût-on, pour se les attacher, s'imposer les plus grands sacrifices. Que Commynes est loin de médire des gens d'esprit et de prôner l'égalité des salaires ! Ce sont les « bêtes » surtout qui lui déplaisent, qu'elles soient nées sur le trône ou ailleurs. Il discerne à merveille les petites passions enveloppées do grands mots, donne à cette mixture le nom charmant de coulew du bien public, une couleur bien ancienne d'ailleurs, connue des Grecs et des Latins, retrou-
vée par les gentils seigneurs du royaume de France, et dont la recette n'a pas été perdue par la démocratie contemporaine. Quant à la guerre étrangère, s'il la goûte médiocrement, il veut du moins qu'on la prépare sans forfanterie, sans tapage, sourdement, sournoisement, sûrement, et il recommande certains moyens de vaincre toujours efficaces, quoiqu'il nous soit arrivé depuis Commynes d'en négliger l'emploi, — un trésor silencieusement alimenté, une arméerompue à la discipline, des alliés puissants et qu'on choisira de préférence loin de ses frontières pour les trouver plus fidèles, enfin un service d'espionnage ininterrompu par gens de toute lignée, pèlerins et mendiants dans les temps de troubles, et, en temps de paix, jeunes nobles voyageant à l'étranger sous l'innocent prétexte de parfaire leur éducation. Ne vous semble-t-il pas que ces vieux auteurs sont parfois bien modernes et que les gouvernants ont tort de les abandonner en pâture aux gens d'académie ou de collège?
Purgez Commynes de cette part de machiavélisme que M. Cliantelauzo indique et mesure fort exactement en lui et ([ui s'arrête d'ailleurs en deçà de la cruauté, faites de ce sage et avisé Flamand un élève ijIus discret de Louis XI, et vous avez un maître éminemment propre à donner le lest qu'il faut aux cervelles françaises. Commynes félicite quelque part le royaume de France de se trouver partagé en r<'gions frriidos cf [en régions chaudes
qui lui donnent gens de deux complexions se tempérant et s'excitant les uns les autres. A nous voir' toujours si prompts à sentir, si lents à juger, je doute (|uo le mélange se soit fait à doses suffisamment égales et je sens croître le regret que Mazarin et Fleury aient laissé perdre l'occasion d'ajouter du môme coup à notre sagesse et à notre territoire : Tarascon a manqué de contrepoids.
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L'étude sur Mazarin est celle que M. GhantelauzG a développée avec le plus de complaisance et d'Intérêt. Il y re^^ent, avec M. Loiseleur, sur les points controversés de la biographie de ce personnage, les soumet à une discussion nouvelle, les éclaire, à son habitude, de documents qui n'avaient pas encore été produits. C'est ainsi qu'il a découvert quatre oraisons funèbres de Mazarin prononcées à Rome, en diverses langues, en présence de son exécuteur testamentaire, et, dans toutes les quatre, il est dit en termes formels que Mazarin est mort cardinal laïque. Les points litigieux une fois éclaircis, il s'attaque à la réputation de Mazarin avec une vivacité qui n'eût pas déplu aux contemporains du puissant ministre. Le négociateur des traités de Westphalie et des Pyrénées est naturellement hors de cause; nul ne songe à en appeler des jugements que Mignet et notre cher maître. M, Chéruel, ont portés sur ces actes glorieux. C'est l'adminis-
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trateur que M. Chantelauze prend à partie sur son incurie, sur son ignorance dont la France aurait cruellement pâti sans, le génie réparateur de Colbert; c'est l'adversaire de la Fronde qu'il chicane sur l'art politique consommé qu'il est réputé avoir déployé dans la lutte : le beau cardinal ayant dans son jeu l'atout par excellence, le cœur de la reine, a pu se permettre impunément plus d'une maladresse et d'une défaillance. Mais c'est surtout le ministre rapace et dilapidateur qu'il saisit et secoue d'une main rude, et les faits qu'il lui impute, après M. Loiseleur, sont si nombreux et si révoltants que le mot de filoutage, lâché par Retz, nous paraît encore plus juste que tri\-ial. Le traitement des diplomates, la solde des officiers, le pain des soldats, tout est en proie; mais le trait le plus cynique de l'illustre Scapin est d'être à la fois l'allié des Hollandais et le secret associé des écumeurs de mer qui capturent leurs vaisseaux de commerce : il leur tend une main amie, et, de l'autre, il les détrousse.
M. Chantelauze a tracé des derniers jours de Mazarin un tableau expressif, dont les traits sont empruntés aux Mémoires des contemporains., à ce genre d'écrits si naturellement originaux, éloquents et pittoresques sans le savoir, ce qui est la meilleure manière de l'être. Quelle force et quel sens ont ces petits riens recueillis par un témoin fidèle, un détail de la ^ie intime, un mot échappé
à la passion toute vive, un regard, un geste, une attitude! Quelles vues et quelles prises ils nous donnent sur la nature complexe et fuyante des gens qui ont fait un personnage dans l'État ou dans le monde, et en même temps quelle succession de scènes mobiles, colorées, parlantes, qui suscitent en foule nos réflexions avec nos émotions ! Brienne, Motteville, Montglas, en s'abandonnant à leurs souvenirs, ont peint Mazarin en traits qui ne s'effaceront pas.
Entrez avec Anne d'Autriche dans la chambre de son ancien favori, et voyez ce qui reste des amours d'antan, des grâces et des tendresses qui s'étaient ri des colères du Parlement et de la noblesse conjurés? « De toutes les décrépitudes, a écrit La Rochefoucauld, celle de l'amour est la plus insupportable. » La reine lui demande comment il va, et pour réponse « il découvre ses jambes livides, décharnées, couvertes de taches blanches et violettes ». Ses visites lui sont une fatigue et uji ennui, et à la seule nouvelle de sa venue : « Cette femme, dit-il, me fera mourir, tant elle est importune. Ne me laissera-t-elle jamais en repos? » — « Il la traitait comme une chambrière », le mot est de Montglas, écrit en toutes lettres dans ses Mémoires. La chambrière n'est pas en reste de rudes paroles. A propos d'un pot-de-vin de cent mille écus qu'il voulait encore extorquer, avant d'achever de mourir : « Sera-t-il toujours insatiable, s'écrie-
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t-elle en face de gens qui l'iront répéter en bon lieu. Ne sera-t-il jamais soûl d'or et d'argent? » Les subalternes eux-mêmes ne se gênent plus avec ce maître qui s'en va. « Combien de temps ai-je encore à vivre? » demande-t-il à Guénaud. — « Trois mois au moins », réplique le chirurgien, sans autre périphrase. Mazarin l'entend sans pâhr, le congédie aA-ec aménité, mais il est atteint. La mort signifiée à bref délai travaille et exalte son cerveau. Peu de temps après, Brienne, entrant dans sa chambre sur la pointe des pieds, le trouve endormi auprès de son feu, mais en proie dans son sommeil à une agitation extraordinaire :
Son corps, entraîné par son poids, roulait tantôt en avant, tantôt en arrière; sa tête allait presque frapper ses genoux, ou venait retomber en sens contraire sur le dossier de sa chaise; il se jetait à droite et à gauche sans interruption, et dans ce court intervalle de temps, qui ne fut que de quelques minutes, le balancier de sa pendule n'allait pas plus vite que son corps; on aurait dit qu'un démon l'agitait et, ce qui est plus remarquable, il parlait, mais on ne pouvait comprendre ce qu'il disait, parce qu'il n'articulait pas ses paroles.
Brienne, craignant qu'il ne tombe dans le feu, appelle le premier valet de chambre, Bernouin; Bernouin le prend par-dessous les bras, le secoue avec force. « Qu'y a-t-il? dit-il en s'éveillant. Qu'ya-t-il? Guénaud l'a dit. » Tous deux s'effor-
cent de le rassurer, mais liii, possédé d'une idée lixe : « Guénaud l'a dit, et Guénaud sait son métier. »
Il essaye pourtant d'échapper à l'obsession de sa fin; il se pare, il se farde, il se frise, et la face vermeille, la moustache relevée en croc, il va faire en chaise à porteur un tour de jardin. Ses forcer trahissent sa mine fringante, il se sent défailhr, et il ne gagne rien à cette fanfaronnade qu'un quolibet de Xogent, le plaisant de cour, et une bourrade de son valet de chambre : « Oh! que l'air vous est bon », dit l'un, narguant la pourpre de son teint. — « Pourquoi cette momerie? » grommelle l'autre en le remettant au lit.
La comédie est finie; la fourbe italienne n'a pu tromper la mort. Il faut se rendre ; il faut s'arracher à ce palais magnifique, aux trésors qu'y avait entassés sa longue et intelligente avidité. Ce ne sera pas sans avoir fait un effort suprême pour les visiter, les contempler encore une fois. Encore une station devant ce chef-d'œuvre du Corrège ; encore un regard à cette ^^c)U(s du Titien, et pâlo, faible, s'appuyant tantôt à droite, tantôt à gauche, il se traînait à travers ces toiles, ces marbres, ces ivoires, ces émaux. « Il me faut quitter cela et cela encore. Je ne les verrai plus où je vais... Adieu î chers tableaux que j'ai tant aimés et qui m'ont tant coûté ! »
Horace, chantant avec une grâce mélancolique
les jours qui fuient et l'heure prochaine des séparations inévitables :
Linquenda tellus et domus et placens Uxor...
Bossuet, peignant avec une effrayante énergie « la recrue continuelle du genre humain »; les nouveaux venus en ce monde, qui nous poussent de 1 épaule, et nous disent : « Retirez-vous, c'est maintenant notre tour », ne me touchent pas plus que le simple récit de cette scène où Brienne, caché derrière une tapisserie, voitMazarin en robe de chambre et en bonnet de nuit tendre ses mains défaillantes vers les biens qui lui échappent et recueille la plainte désolée de ses dernières et impuissantes convoitises.
Mais voici d'autres tableaux et comme un nouveau personnage. Ce pusillanime, ce désespéré, ne s'avise-t-il pas de mettre dans sa mort tous les genres de bienséance ? Il meurt en homme d'État, en galant homme et fait du mieux qu'il peut pour mourir en chrétien. Il ht et signe des dépêches pour le service du roi; il fait de touchants acUeux aux gens de sa maison, assis sur sa chaise, sa barbe faite, sa calotte rouge sur la tête, et paré d'une simarre couleur de feu; U appelle à son chevet un saint homme, Claude Jolly, curé de Notre-Dame-des-Champs, remet son âme entre ses mains, supporte avec douceur les angoisses de
Tagonie, et s'étonne de ne pas craindre davantage la mort. M. Chantelauze a découvert — que ne découvre-t-il pas ? — un document inédit, intitulé les Deryiières Paroles de Mazarin, qui contient tels détails qu'on ne peut le supposer écrit ou inspiré que par Claude Jolly. Ce qui frappe le plus dans cette pièce, c'est l'ingénuité des questions qu'il adresse au curé de Notre-Dame- des-Ghamps : « Quels sont les effets du sacrifice de la messe? Expliquez-moi les effets de l'extréme-onction et les dispositions nécessaires pour la recevoir. » Le pénitent fait son éducation religieuse en grande hâte, mais M. Jolly dut s'étonner qu'un cardinal, même laïque, ne l'eût pas commencée plus tôt.
Le moribond lui avait causé un autre genre de surprise dont il ne dit rien dans le récit retrouvé par M. Chantelauze, mais dont il s'est ouvert au bon M. Hamon de Port-Royal. Comme il avait tout d'abord voulu l'entretenir du maniement des deniers publics, Mazarin lavait arrêté par ces simples mots : « Je ne vous ai envoyé quérir que pour me parler de Dieu. » On sait la raison de sa parfaite sérénité de conscience sur ce point. Ne pouvant distinguer ce que le roi lui avait donné de ce qu'il s'était donné à lui-même, il avait, suivant le très bénin conseil de Colbert, fait donation de tous ses biens au roi « qui avait trop bon cœur pour ne pas les lui rendre sur-le-champ ». Deux jours se passèrent, rude attente ! et enfm ses biens lui revmrent, pu-
liliés, lui sembla-t-il, par ce simple voyage d'aller et retour. Il avait craint un instant « de ne pas laisser de pain à sa pauvre famille » ; il mourait rassuréjpuisqu'illui en laissaitpour une quarantaine de millions. Mazarin peut dépouiller son scepticisme et sa poltronnerie, non s'élever jusqu'à la probité; on le reconnaît à ce trait, et aussi à cet autre, qu'il a grand'peine à pardonner à la Faculté de ne point l'empêcher de mourir et qu'il paye le franc parler de Guénaud en le rayant de son testament. Étrange et subtil personnage, qui n'est pas de notre sang et qui brille d'un éclat louche dans la galerie des grands hommes qui ont fait notre histoire. Mais si sa captieuse nature étonne notre franchise, elle n'a pas échappé à la finesse de notre observation, bien supérieure à celle de nos manèges, et les bons juges ne lui ont manqué ni de son temps, ni du nôtre pour l'éclairer dans tous ses replis d'une implacable lumière. Mazarin a eu toutes les fortunes et toutes les adresses, excepté celle de piper l'estime des honnêtes gens.