‹ Études sur la société françaiseChapitre 16 sur 31 · L. PEREY ET G. MAUGRAS · texte numérisé non relu

L. PEREY ET G. MAUGRAS

MM. Perey etMaugras, mis en goût par le succès, continuent leurs publications sur le xviii° siècle. Après la Correspondance de Galiani^ après la Jeunesse de madame d'Epinay, et ses Dernières années, ils nous donnent la Vie intime de Voltaire établi sur les confins de la Suisse et de la France *. Ils rajeunissent des sujets \àngt fois traités et jamais épuisés, par un heureux choix de do-

1. M. Maugras a récemment publié un nouveau et très intéressant volume intitulé : Voltaire et Jean -Jacques Rousseau. Tous ces ouvrages ont été édités chez Caïman n

Lévy.

cuments inédits puisés aux sources les plus sûres et mis en œuvre avec beaucoup de ^ût et d'agrément. La Vie intime de Voltaire comprend cinquante lettres de cet écrivain que vous chercheriez vainement dans la dernière édition de ses œuvres publiée chez les frères Garnier : cette trouvaille, qui a son prix, se grossit encore de lettres tirées de collections publiques et privées, et signées des noms des hôtes, des amis, des parents de Voltaire. Les Tronchin, les Constant, les Cramer, les Pictet de Saint- Je an, toute cette société de Ferney se ranime et s'agite sous nos yeux dans la riche diversité de ses physionomies et de ses humeurs. Mêlées à ces figures qui nous charment par une sorte de grâce exotique, d'autres, déjà connues de nous, s'accusent avec plus de relief : la bibliothèque de Genève nous révèle le fol amour de madame Denis pour un jeune et beau major suisse, nous livre ses soupirs tout brûlants encore sous la poudre du temps, et l'inextinguible sensibilité de la nièce de Voltaire brille d'une nouvelle fleur de ridicule. Il était difficile de nous montrer un Voltaire qui ne nous fût pas déjà familier, mais il ne pouvait nous apparaître dans un cadre plus neuf, plus riant et qui l'éclairât d'un meilleur jour.

Voltaire, séduit parle libre esprit de Frédéric, et surtout par ses flatteries et ses caresses, que l'indifl'érence hautaine de Louis XV et les virulentes attaques de ses adversaires de tout genre lui rendaient plus délicieuses, quitta Paris en 1750 ; il ne devait y rentrer que pour y mourir. Les Délices et Ferney recueillirent l'hôte ou plutôt le fugitif de Potsdam, et le gardèrent jusqu'en 1778. Le plus Français, le plus Parisien de nos écrivains passa vingt -huit ans hors de son lieu naturel, et, ce qui est merveilleux, son esprit ne fut pas atteint par ce long exil : il sauva tout son feu et toute sa grâce.

Voltaire ressentit de F accueil quïl reçut à Berlin un très réel mais très court enivrement : trois mois après son arrivée, « la reine de Saba » avait jugé « le Salomon du Nord ». Dans une lettre à madame Denis, datée du 6 novembre 1750, U entrecoupait ses hyperboles admiratives de mais...

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mais... significatifs et finissait ce panégyrique tempéré par cette simple remarque : « Ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid » ; le temps et son hôte. Et pourtant il demeure jusqu'en 1753, et continue, trois ans durant, d'avaler les « couleuvres » de Frédéric. Pourquoi cette longue patience ? Pour que Paris et Versailles continuent de croire qu'il se repaît d'ambroisie.

Sa guerre avec Maupertuis, le président de l'Académie de BerUn, guerre dans laquelle se jette, sous un masque transparent, le roi lui-même, dont Maupertuis est le favori; les coups fourrés qu'il échange avec son auguste ami ; sa diatribe du docteur Akakia^ brûlée de la main du bourreau par ordre de Frédéric, renaissant de ses cendres et voltigeant, légère et insaisissable, par toute la Prusse, précipitent et consomment sa rupture avec Potsdam. 11 échappe enfin aux lourds bienfaits de son hôte, il franchit la frontière, il se croit libre : il comptait sans le désir du roi de rattraper certain recueil de poésies insolentes et Ucencieuses dont il lui avait fait don, et qui, montré à propos et en bon lieu, pouvait le brouiller avec l'Europe entière. Frédéric lâche sur le fugitif sa meute d'estafiers et de poUciers. On sait le reste et toutes les scènes odieuses de Francfort : Voltaire guetté, saisi, fouillé, retenu prisonnier, prenant la fuite, poursuivi, ressaisi, ramené en triomphe par le conseiller Freylag, dans le magasin du résident de

Prusse, Schmidt : Voltaire épouvanté, effaré, simulant la douleur et les contorsions d'un mal subit, au milieu d'une troupe gouailleuse de servantes et de courtauds de boutique qui ne le quittent pas d'une semelle et ricanent de ses feintes nausées ; Voltaire, enfin, pitoyablement et publiquement ridicule! QueUe blessure faite à Tamour-propre du plus grand moqueur du siècle ! Ses Mémoires, qu'il écrivit en 1759, en laissent moins paraître que deviner la profondeur. Il se garde de montrer à son adversaire la trace encore enflammée de son ressentiment; mais de quelle ironie légère il le flagelle, exempte d'amertume apparente, plaisamment et cruellement exquise! Quelle grêle de joUs traits lancés d'une main rapide et quasi dédaigneuse ! Je ne m'explique pas qu'un juge impartial de cette querelle, Saint-René Taillandier, ait trouvé dans ces pages un charivari fait de cris de colère et de honte. Je n'y vois, pour ma part, que la grâce superbe du victorieux et un art supérieur conspirant avec le plus raffiné des amours-propres pour aiguiser le plaisir de la vengeance et en faire un mets digne des dieux et de Voltaire.

C'est dans les lettres écrites peu après l'événement qu'il faut chercher le dépit amer qu'il en ressentit. On y trouve même comme une impression de dégoût et de lassitude. Si Voltaire a jamais connu la mélancolie, cela ne peut être qu'à cette date. Un léger voile s'étend sur l'éclat de sa verve

et de son âme blessée s'échappe une sorte de murmure plaintif.

Tout est un point et tout est un songe... Cette vie-ci n'est qu'un jour; le soir du moins devrait être sans orages, et il faudrait pouvoir s'endormir paisiblement. .► Il n'y a plus pour moi de verdure, je ne vois que la chute des feuilles...

Voltaire songeant et soupirant, Voltaire élégiaque et devançant Mille voye, voilà un effet bien inattendu de ses relations avec le roi de Prusse! Ailleurs, il s'élève au ton de l'oraison funèbre et parle avec la triste gravité d'un Bossuet : « de son goût qui se rouille et de son peu de génie qui s'éteint ».

C'est une impression tout à fleur d'ame et qu'il faut se hâter de saisir, tant elle est fugitive et prompte à s'évanouir dans le retour du naturel. La douleur de Voltaire, même au moment où elle semble le plus aiguë, s'égaye subitement d'un sourire : « Lorsqu'on a passé le temps des illusions, on ne jouit plus de cette ne, on la traîne. » o Traînons donc », ajoute-il, et, sur cet impératif allègre, le voilà qui reprend] sa course. Quant à râcre pessimisme qu'il a répandu dans Candide, je n'en vois guère de trace que dans un seul passage de cette partie de sa correspondance. Il écrit à madame Denis et l'entretient de ses rapports avec les gens de lettres : il vient de remuer le fatras de ses vieux papiers, et il a pu y contempler

les monuments de la bonté des hommes. Tout est là, suppliques et pamphlets, caresses et morsures, miel et fiel, et la profondeur de l'ingratitude égale à la bassesse de la mendicité. Le temps seulement a manqué à quelques-uns pour être ingrats ; ils sont morts avant d'avoir eu tout leur talent ou toute leur vanité. La lettre s'achève sur ces mots :

Malgré les funestes conditions auxquelles j'ai reçu la vie, je croirai pourtant, si je finis avec vous ma carrière, qu'il y a plus de bien que de mal sur la terre ; sinon, je serais de l'avis de ceux qui pensent qu'un génie malfaisant a fagoté ce bas-monde.

C'est là le ton de Candide^ ce n'est pas celui qui est habituel à Voltaire. Le pessimisme de A^oltaire n'est qu'un jeu cruel de son esprit, il ne vient pas du fond de sa nature. De sa nature, il est Aivant, il est confiant, il est gai jusqu'à la pétulance. Battu de l'orage, il rit sous l'ondée, se sèche au premier rayon de soleil, et recommence à s'ébattre.

Le monde oisif et railleur de Paris, qui s'avise de jaser sur son compte, le trouve aussi prompt que jamais à la riposte : « Il est mort, dit l'un^ puisqu'il ne fait plus parler de lui. » — « Non, dit l'autre, c'est qu'il se marie. » — Hé! hé! pense Voltaire, il y a tel parti... « Si quelque pauvre apothicaire avait une fille bien faite, qui sût donner promptement et agréablement des lavements, engraisser des poulets et faire la lecture, j'avoue que je serais tenté. » — « La vie n'est pas bonne à grand'chose, » lui écrit la grande désenchantée du siècle, madame du DefTand. — « Vous oubliez, lui réplique-t-il , le fond de la boîte de Pandore, l'espérance, sans compter le plaisir délicieux de faire enrager les gens qui vous payent des rentes viagères. » Voltaire, on le sait, abusait de sa face maigre et blême pour s'assurer un genre de revenus sur lesquels le roi de France ne pAt mettre la main. Volontiers, il choisissait sus

débiteurs parmi les personnes les mieux nées et trouvait profit et joie à leur jouer le bon tour de vivre. Entendez-le raconter et vanter son jeu avec sa fine et folle gaieté des bons jours :

Je me figure, dès que je sens les approches d'une indigestion, que deux ou trois princes hériteront de moi; alors je prends courage par malice pure, et je conspire contre eux avec de la rhubarbe et de la sobriété.

Les grâces renaissent avec les saillies, grâces parfois si délicates, si caressantes qu'elles semblent s'échapper de son cœur autant que de son esprit. Ces charmantes douceurs épistolaires, dont Frédéric s'était si longtemps enivré, prennent maintenant le chemin des petites cours allemandes qui l'avaient accueilli après l'avanie de Francfort, et avaient consolé son âme endolorie. Avec son ami d'Argental, qu'il avait trouvé fidèle dans toutes les fortunes, l'accent devient véritablement tendre, et la grâce du tour n'eèt plus que l'enveloppe exquise du sentiment :

J'applique sur mes blessures cruelles la goutte de baume qui me reste : c'est la consolation de m'entretenir avec vous... Vous vous mêlez donc aussi d'être malade?... Je n'ai ni de santé, ni de chez moi, mais je suis accoutumé à ces maux-là et je ne le suis point aux vôtres.

Pas de chez soi! c'est la dernière et cuisante épine. lierre sur la frontière de France, cherchant

un accès, épiant un signe favorable de la cour, un signe qu'on ne fait point, qu'on ne fera jamais. Jamais Louis XV ne lui pardonnera d'avoir préféré à ses mépris les bienfaits d'un prince étranger. Les bons courtisans devinent, même à distance, la pensée intime du maître, et, lorsque Voltaire s'arrête à Lyon, l'archevêque de cette ville, un oncle de d'Argental, ne se sent pas le courage de l'inviter à diner. Il a désormais la mesure de son crédit, et, quoi qu'il lui en coûte, il se résigne à se fixer à l'étranger.

Genève le tente de toutes manières : un site merveilleux, la France à deux pas, et sous la main les deux grands éditeurs suisses, les frères Cramer, et le premier médecin d'Europe, Tronchin. La seule difficulté qui s'oppose à son établissement irrite encore son désir, pique au jeu sa malice. On lui oppose... quoi? Sa qualité de catholique qui l'empêche, aux termes de la loi, de rien posséder sur le territoire de Genève. Le plaisant obstacle et la belle occasion de donner à la loi une sournoise entorse! Il fait acheter avec ses fonds la terre de Saint-Jean (qu'il débaptisera pour l'appeler les Délices) par un parent du célèbre docteur genevois, la lui loue par un contrat fictif et s'intitule gaiement le bon et lidèle concierge du conseiller Tronchin ; vers le même temps, il acquiert hors du territoire de Genève la terre de Monrion, près Lausanne, tient le lac par les deux bouts et se

réjouit à l'idée d'aller d'une terre à l'autre, de partir de chez lui pour arriver... chez lui, une façon de voyager qui ne risque pas de le mettre sur les dents.

Ici commence un Voltaire peu connu des lecteurs qui se sont contentés d'effleurer ses lettres, un Voltaire grand propriétaire rural, tour à tour ou tout à la fois châtelain, laboureur, jardinier, charpentier, maçon; homme d'esprit toujours et plus que jamais, d'un esprit qui trouve au contact d'objets nouveaux comme un redoublement de vivacité et de flamme. Cette partie de sa correspondance est animée d'une verve capable de séduire les esprits les plus prévenus. 11 met à tout ce qu'il fait un goût, une ardeur, une fièvre qui, à elle seule, est proprement un charme, et, pour achever de nous séduire, cette fièvre s'exprime par des sailhes plus gaies, plus légères les unes que les autres : c'est le pétulant entrain de l'action orné des plus vives grâces de la parole.

11 a secoué toute espèce de joug; il est hbre, il respire. Phis de roi! 11 en a tâtél Plus de roi, fût-ce celui de Cocagne! « J'adore de loin », répondrat-il tout à l'heure aux avances de Marie-Thérèse. Plus de trône ! Non, pas même celui que le dernier occupant des Déhces, le prince de Saxe-Gotha, avait fait construire en bois de sapin peint en vert et sur lequel il s'asseyait fastueusement, germaniquement, pour contempler Genève et son lac. Vol-

taire le jette à bas, non sans sourire de cette espèce de représaille à l'adresse de Frédéric et il admire le paysage de son fauteuil, tout simplement ; il est vrai qu'il avait fait tomber auparavant les murs qui lui dérobaient une partie du lac et des montagnes.

Une armée d'ouvriers de toute sorte envahit et bouleverse les Délices, Voltaire, alerte, multiple, infatigable, ordonne, gourmande, amende, a l'œil et la main à l'œuvre, manie le marteau, la truelle et la serpe, jouit de cette saine et virile fatigue, et du plaisir de se sentir bon à autre chose qu'à noircir du papier :

J'étais si occupé des préparatifs de mon bonheur, que je n'ai pas eu un moment dont je pusse disposer... Toute ma maison est renversée; ces Délices sont à présent mon tourment. Nous sommes occupés, madame Denis et moi, à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poulets. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes ; nous plantons des orangers et des oignons, des tulipes et des carottes ; nous manquons de tout : il faut fonder Carthage.

L'aimable tumulte, le spirituel pêle-mêle où l'agréable et l'utile roulent ensemble, et la jolie réminiscence finale de Didon émigrée et impro\isant un nouvel empire I

On a fait ving't parallèles entre les deux écrivains qui se partagent l'attention passionnée du siècle : en voulez-vous un de plus? Suivez-les sur cette terre de Suisse où la destinée les fixe ou les jette en passant. Voyez le châtelain des Délices, impatient, haletant, poudreux, tout mouvement, tout feu, malgré ses soixante ans sonnés, et comparez-le à rhùte de l'île de Saint-Pierre, jouissant avec amour d'un loisir qu'il voudrait éternel, laissant errer sa barque sur le lac de Bienne au gré de l'air et des flots et n'imaginant pas de volupté plus pénétrante que de contempler le vert des eaux, l'azur du ciel et les formes changeantes de ses mobiles rêveries.

Non que Voltaire soit incapable de sentir le repos des champs, d'en exprimer la douceur avec une émotion discrète, mais il ne peut, môme alors, se défendre d'y mêler quelque idée de société, d'activité passée ou présente. C'est au plus insouciant

des compagnons de sa turbulente carrière, à Thiériot, qu'il adresse cet appel doucement attendri : « Il est bon de se retrouver le soir après avoir couru dans cette journée de la ^ie. » Les fantaisies qu'il caresse ne se perdent pas dans l'horizon fuyant de son lac; elles restent sur terre, sur sa terre, elles la décorent, la fertilisent, y portent des fleurs qui s'épanouissent le long de belles allées de son invention, des fruits qui ne le cèdent point en saveur à ceux de la Touraine, Dès le mois de février, il met l'eau à la bouche de sa nièce, madame Fontaine : « Venez, a'ous mangerez des pèches grosses comme votre tête »; et comme madame Fontaine n'est pas femme à s'en tenir aux seules promesses du verger, il lui montre, par surcroit, des truites nageant dans ses eaux Umpides, des truites de dix Uvres, presque le poids de son oncle.

Telle est l'idylle chez Voltaire, parlante, agissante, appétissante, avec une teinte de rusticité légère qui ne manque ni de sincérité, ni de grâce. Ses lettres exhalent une discrète odeur de garenne et de pâturage; on y rencontre dos lapins qui s'y jouent en se passant la patte sur le nez, des bœufs qui se détournent vers leur maitre « en lui faisant leurs gros doux yeux » : par un effet de sa nature sympathique h tout ce qui l'environne, certains traits lui échappent qui font penser h La Fontaine. Même lorsqu'il revient à ses préoccupa-

VOLTAIRE AUX DÉLICES ET A FERiNEY. 140

tions littéraires, lorsqu'il cherche en lui le poùte dramatique et décrit les retours et les fuites de la Muse, c'est dans un style qui porte l'aimable marque de ses soins nouveaux :

Vous connaissez trop bien les faibles humains pour ne pas savoir que nous ne sommes les maîtres de rien. Dites à vos fleurs de s'épanouir, à vos blés de germer, ils vous répondront : « Attendez, cela dépend de la terre et du ciel. »

Voltaire n'attendit pas longtemps. Les Délices, sans une tragédie sur le métier, n'auraient plus mérité leur nom. Plutôt que de manquer de sujets, il en fût allé chercher jusque dans la lune : « J'ai bien l'air d'y avoir fait un tour », ajoutait-il en songeant à certain séjour en lointain paj^s. Il n'alla que jusqu'en Chine, et en rapporta son Orphelin^ un « magot » qu'il ne façonna pas sans peine, et passa des mois à cuire et à recuire. Il pensait avec d'Argental « que la comédie est un des premiers devoirs d'un honnête homme » ; la grande affaire, le plus grand plaisir de son existence est d'avoir toujours quelques rogatons tragiques ou comiques en portefeuille, de les faire jouer chez lui, de les jouer lui-même. « C'est mon vin du cru ; je le bois avec mes amis. J'histrionne pour mon plaisir, sans avoir ni cabale à craindre, ni caprice à essuyer. » Auteur, acteur, directeur de troupe, tous les démons du théâtre le possèdent et l'agitent : « Lisez,

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jugez, pleurez..., écrit-il à d'Argental, en lui envoyant Olympie^ plus facilement venue que le magot chinois. J'ai imaginé comme un éclair, et j'ai écrit avec la rapidité de la foudre; je tomberai peut-être comme la grêle. » S'il doit jouer le soir, dès le matin il est en costume; il se promène en Lusignan à travers ses plates-bandes, répète son rôle en inspectant ses jacinthes, apostrophe Dieu, Zaïre... et ses jardiniers légèrement ébahis. Assis dans la couUsse en simple spectateur, il suit la représentation avec une sympathie si animée, que son fauteuil s'agite, marche, se jette à travers les acteurs et qu'Orosmane n'a plus le bras assez long pour poignarder Zaïre. Louc-t-il dans quelqu'une de ses lettres le talent de ses premiers sujets, il leur sacrifie sans pitié les artistes les plus applaudis à Paris ; il interpelle, il nargue à distance les reines de la Comédie-Française d'un ton et d'un geste si A'ifs et si naturels, qu'on s'imaginerait qu'il les aborde au sortir de la scène :

Mademoiselle Clairon, je vous demande pardon, mais vous n'avez pas bien joué la tirade du troisième acte... Ah! Gaussin, Gaussin? si vous aviez la centième partie de l'àme de madame Uilliel... une Palmyre jeune, naïve, charmante, voix de sirène, cœur sensible avec deux yeux qui fondent en larmes : on n'y tient pas. I^ota hcne que j'arrache l'àme au ({ualiième acte.

M.M. Percy et Maugras se sont plu à rapprocher de ces jugemonts onthonsiastes dos témoignages

plus désintéressés, et le contraste ne laisse pas d'être piquant, « Voltaire a tout barbouillé », écrit madame de Constant, qui avait assisté à la représentation de Mahomet, et l'impitoyable juge, qui ne se laissait pas facilement arracher l'âme, n'excepte même pas le quatrième acte. « La petite dame, continue-t-elle (c'est de madame Rilliet qu'il s'agit) a été au-dessous du médiocre. >> — Marmontel, quoique l'objet des plus tendres attentions de madame Denis, tombait des nues en l'entendant comparer à la Clairon. — Madame d'Épinay, non moins clairvoyante, relevait de préférence les fureurs tragi-comiques de madame Denis en dehors de la scène, et la fixait dans une de ses attitudes favorites, «jetant ses grosses mains et ses petits bras par-dessus sa tête, enpoussantdes cris inhumains ». Je doute fort d'ailleurs que Voltaire lui-même prit au sérieux ses propres admirations. Il lui plaît de forcer les louanges par vanité d'imprésario, par bonne grâce de maître de maison, et, enfin, par naturelle malice, pour être plus sûr de n'être pas pris au mot, sans compter qu'il les entremêle négligemment de remarques qui donnent à penser. 11 lui arrive de trouver « un peu grosse et un peu courte » la Zaïre de Ferney, de s'apercevoir qu'elle n'a pas les beaux yeux de la Gaussin (madame Denis était louche). Il se livre et il se possède, il donne et retient à la fois : un fin sourire brille à travers ses plus flatteuses louanges et les garde

de la banalité et de la fadeur de l'hyperbole. Il écrivait à d'Alembert en lui adressant un article pour V Encyclopédie : « Je vous envoie, mon cher maître, l'article Imagination, comme un malade qui a perdu la jambe la sent encore un peu. » Si l'imagination dramatique de Voltaire semble, en effets clocher un peu après sa campagne de Prusse, son esprit ne cesse pas un instant d'être merveilleusement alerte; il court à travers ces milliers de lettres qui seraient d'une lecture accablante, s'il ne les animait d'une verve si jeune, si gaie, si légère que les feuillets semblent se tourner d'eux-mêmes. .Te A'oudrais, en rentrant de nouveau avec MM. Peroy et Maugras dans les parties de sa correspondance que tout le monde, amis et adversaires, peut également admirer, saisir en quelque sorte cet esprit à sa source, goûter ses grâces toutes vives ot expliquer ainsi cette espèce de captation universelle qu'il exerça sur la France et l'Europe.

lY

« Je n'ai connu qu'un homme, écrivait Diderot en 1765, dont le goût soit resté ijur et intact au milieu des barbares, c'est "Voltaire; mais quelle conséquence à tirer d'un être bizarre qui devient généreux et gai à l'âge où les autres de\i.ennent avares et tristes? » Diderot est un peu sévère pour l'aimable société de Genève et de Lausanne en la qualiliant de barbare; mais il admire à juste titre la grâce légère avec laquelle Voltaire se rit de l'exil et des années. Quelque soin qui l'occupe, quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse, son esprit se donne et se joue avec une vivacité et un naturel incomparables. S'il compose une tragédie, le meilleur de sa verve n'est pas dans la tragédie achevée, mais dans la tragédie racontée, remaniée, jugée, dans son impertinente façon de railler son sujet, ses personnages, de leur jeter les plus dures vérités à

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la tête, de les livrer à notre moquerie avant de les offrir à notre admiration. Son œuvre terminée, il s'ingénie de cent façons pour la faire jouer sur le territoire de Genève, en dépit des lois qui s'y opposent et des mœurs qui font semblant de protester. Que d'amusantes manœuvres pour tourner les obstacles! Quels essais de représentations toutes discrètes, tout innocentes, sous le prétexte du passage de Lekain, sous la forme d'une simple et fortuite lecture! Le consistoire de Genève se fâche, éclate, fulmine contre cette sournoise résurrection du théâtre. Fi de Genève! et vive Lausanne! toute peuplée de vieilles famUles d'émigrés français, qui se ressentent de leur aimable origine. « On ne se scandahsepas à Lausanne; on y respire les plaisirs honnêtes et les douceurs de la société. » Bientôt l'acquisition de Tournay et de Ferney, sur le territoire de France, permettra à Voltaire de se hvrer impunément à sa passion favorite; mais, même alors, il n'aura pas de plus vif plaisir que d'attirer les personnes les plus considérables de Genève à ses représentations, de leur souffler ses goûts maudits, mieux encore, de les enrôler dans sa troupe, de les faire monter sur ses planches et d'importuner du bruit de leurs succès les oreilles du farouche consistoire.

La gaieté de Voltaire excède parfois la mesure ; son sourire se marque, se gâte, se perd dans le ricanement. Il donne un souper en l'iioiinonr d'une

femme auteur, madame Boccage; au dessert, il passe derrière sa chaise, d'une main, la décore d'une couronne de lauriers, de l'autre, lui fait les cornes en même temps qu'il montre à l'assistance une langue longue d'une aune. Mais cette joie bouffonne n'est pas le tour habituel et naturel de son esprit ; rien de plus séduisant que ses façons et son langage dans le commerce du monde et de la vie : l'enjouement et la grâce s'y fondent en une nuance exquise. Il joue à ses voisins des DéUces, les Pictet de Saint- Jean, le malin tour de planter un bois qui le protège contre leurs regards curieux, et de l'appeler le « Cache-Pictet » ; mais il écrit au père de Charlotte Pictet un billet qui rachète le bois tutélaire et son nom irrévérencieux :

Quand je suis à Nyon, je voudrais marier à Nyon certains grands yeux noirs, certaine belle àme logée dans un corps droit comme un jonc. Quand je suis à Lausanne, je voudrais le marier à Lausanne, et lorsque je suis aux Délices, je lui souhaite un conjoint de Genève.

Ce joU billet vaut à Voltaire un bonnet brodé de la main de Charlotte; vite, il riposte par une déclaration d'amour en vers, en s'excusant en prose de la liberté grande, et l'excuse est d'un tour encore plus flatteur que la déclaration :

Voilà ce que c'est, ma belle voisine, de faire des galanteries à des jeunes gens comme moi! Ils vont s'en

vanter partout. Vous me tournez la tète encore plus que vous ne mêla coiffez. Vous en tournerez bien d'autres ^

Piquée de jalousie etd'e'mulation, madame Denis broda pour son oncle un bonnet digne d'un sultan; il feignit longtemps de ne le point apercevoir; mais, un jour, on lui creva les yeux de ce turban, et il eut le triste courage de le préférer à l'autre, tant il redoutait l'humeur de la vindicative ouvrière. L'un des hôtes famihers des Délices, le commandant Samuel de Constant, dans un nouveau conflit qui s'éleva entre Charlotte et madame Denis, montra plus de franchise et de décision que Voltaire: il est vrai qu'il y allait d'un autre enjeu, puisqu'il s'agissait d'épouser l'une ou l'autre. L'une avait dix-sept ans, l'autre, quarante-sept; lui vingt-huit. Madame Denis n'entendait rien à la différence des ans et des charmes; plus clairvoyant, le commandant Samuel préféra la taille de jonc à la maturité grassouillette de madame Denis.

Quelques années à peine écoulées, les grands yeux noirs s'éteignirent, et les Délices, qu'ils éclairaient, en furent un instant voilées, Charlotte Pictet joignait au vif esprit qui captivait VoUaii'e les douces et profondes tendresses de la mère et de l'épouse. Une lettre écrite à son mari, lorsque

(1) Je signale à MM, Perey et Maugras quelques iuexaciitutles dans leurs citations des lettres de Voltaire que j'ai rectifiées d'après le texte de l'éditiou Garnier,

déjà la vieilli échappait, achève l'impression sympathique qu'avait éveillée en nous le léger crayon de ses grâces naissantes, et grave en traits touchants sa fugitive image :

Je sens que je suis vieille, car je rentre chez moi avec délices; mes petites sont autour de moi : — Bonjour, maman! bonjour maman! Et papa? — Hélas! hélas! il est parti! Et je pleure. Ce n'est pas le moyen de mettre quelque chose entre mes o< et ma peau. Ah! mon Dieu, quel triste temps de vent et de pluie l — Non, voilà le soleil qui paraît, dit Rosalie. — Il n'est pas de soleil pour moi, mon ange, quand je n'ai point de vos lettres. Ah! quand n'en attendrai-je [jIus! Si vous tardez encore, vous me trouverez morte.

Yoilà comme on sentait et comme on s'exprimait en pays suisse au beau milieu du xvin*' siècle. Nous remercions MM. Perey et Maugras d'avoir évoqué cette honnête et aimable figure, en contraste avec celle des belles dames de la société française du même temps. Allez donc demander des lettres de ce ton-là à cet essaim de Parisiennes attirées en Suisse par le récit de cures merveilleuses, à ces dévotes de Tronchin, qui le de- Adennent bien vite de Voltaire, et qu'il dessine au passage d'un trait rapide et fin. Elles sont charmantes encore, mais à leur façon, et leur façon ne vaut pas l'autre. Voici venir la nièce du très circonspect archevêque de Lyon, madame de Montf errât, « un joh salmigondis de dévotion et de

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coquetterie » ; — madame de Miiy, qui arrive mourante, et qui s'en retourne jeune, fraîche, superbe, et coiffée en pyramide. « Elle a des joues », s'écrie Voltaire avec un soupir d'envie ; — madame d'Épinay, qui vient aussi demander à Tronchin des joues et des nerfs, et qui s'oublie volontiers aux Délices, malgré les préventions dont Grimm l'avait munie au départ. Le seigneur des Délices a un goût tout particulier pour madame d'Épinay. Ils ont tous les deux une santé si chétive, un corps si fluet, si léger, si invraisemblable ! « Si vous existiez, si j'existais! » ce sont de perpétuelles variantes sur ce joli thème. Madame d'Épinay, qui se confesse volontiers quand elle croit toucher à l'agonie, cache ses défaillances à Voltaire et fait la raisonneuse : <( Un aigle dans une cage de gaze », la définit son hute émerveillé de cette frêle enveloppe et de cet esprit téméraire. Combien plus sensuel et moins courtois Rousseau se plaignant, dans ses Confessions^ que madame d'Épinay « manquât de gorge »! En termes plus famihers et d'une heureuse irrévérence Voltaire appelle ailleurs la cUente de Tronchin : (( Un philosophe de 80 livres, poids de Paris. »

« Il m'écrit presque tous les jours les plus jolis billets du monde », mande-t-elle à Grimm, et l'éloge n'a certes rien d'excessif. On ne peut enfermer plus de grâce et plus d'esprit en un moindre nombre do mots. Ce n'est rien, c'est l'envoi du

fiacre le plus doux h elle et à Tronchin, au ressusciteur et à la ressuscitée ; c'est une prière au vent du Nord de respecter les grands yeux noirs et les pauvres nerfs de son amie ; ce n'est rien, et c'est exquis ; on y respire le pur arôme de l'esprit français. Donnons au moins l'une de ces fines perles épistolaires. Il est souffrant, et madame d'Épinay doit venir ce jour même dîner aux Délices :

Je demande aujourd'hui la permission de la robe de chambre à madame d'Épinay. Chacun doit être selon son état : madame d'Épinay doit être coiffée par les Grâces, et il me faut à moi un bonnet de nuit.

Je ne suis pas bien sur que ce bonnet de nuit ne ressemblât fort au turban brodé par madame Denis, et que la robe de chambre ne fût celle qu'il portait le jour où il recevait familièrement à dîner l'ambassadeur de France, u une robe doublée de satin azur et semée d'étoiles d'or ». Voltaire aime l'élégance, le luxe même, quoiqu'il s'en défende à moitié et rejette malicieusement l'excès de sa dépense sur l'humeur magnifique de sa nièce. Il vivrait, lui avec cent écus par mois, si on le laissait faire ; il a le sens et le goût de la médiocrité. Mais madame Denis a fait violence à ses incUnations naturelles. 11 rêvait de la gagner à la vie pastorale, de la convertir en Gérés et en Pomone, et c'est elle qui l'a corrompu, qui l'a rendu vain, fastueux, raffiné : pour un peu, il eût dû commander h Paris son jardin des Délices. « Il lui faut tout souffrir » et il sr»uiïre, en effet, avec une patience admirable « des

palais, des cuisiniers, des e'quipages, grande chère et beau feu ».

Toujours le sourire elle badinage, soit qu'il nie^ ses faiblesses, soit qu'il s'en confesse ou s'en targue. Il est même fat et impertinent à ses heures, mais d'une fatuité si aimable, d'une impertinence si spirituelle qu'elles choquent moins qu'elles n'amusent. On abandonne à ses dédains les membres du Marjnifique Conseil^ ces souverains de Genève qui sont obligés de lui emprunter son carrosse pour venir aux Délices manger son rot; on lui passe jusqu'à l'épithète de cabaret borgne qu'il jette au toit rustique de Boileau à Auteuil. Ce n'est pas, au surplus, le ton qu'il prend de préférence. Si charmé qu'il soit de sa large et noble vie, il met son esprit moins à se vanter qu'à s'amoindrir; sa verve de modestie est inépuisable en piquants diminutifs qui semblent demander grâce pour son faste et s'ingénient à le rendre léger à la vanité d'autrui. 11 dit « ma cabane de Monrion, ma guinguette des Délices ». 11 trouve insolent d'avoir deux chez soi ; il est vrai qu'il en a bientôt quatre, par Tacquisition des terres seigneuriales de Ferney et de Tournay ; mais admirez sa familière et plaisante façon déparier de ses châteaux; on n'est pas moins marquis de Carabas que Voltaire :

J'ai quatre pattes au lieu de deux : un pied à Lausanne, dans une très belle maison pour l'hiver; un pied aux Délices, près de Genève, où la bonne com-

pagiiie vient me voir : voilà pour les pieds de devant; ceux de derrière sont à Ferney et dans le comté de Tourna}' que j'ai acheté par bail emphythéotique au président de Brosses.

S'il enfle un peu la voix et fait sonner ses tours €t sesmacliicoulis, c'est par façon de menace demirailleuse, demi-sérieuse au gouvernement de Genève : il avait, en effet, fatigué par la licence et l'impiété de ses écrits ce peuple qu'il avait commencé par enchanter de ses grâces, et il sentait le besoin de se couvrir du côté de la Suisse autant que du côté de la France.

L'achat à vie de la terre de ïournay nous a valu un heureux échange de lettres entre Voltaire et le président de Brosses. Le président vendeur est tout à fait digne de Voltaire acheteur, et je trouve une rare saveur au mélange de courtoisie et de finesse dont les deux parties font assaut en tâchant de prendre chacune ses avantages; je laisse naturellement de côté la querelle ultérieure dont certaine coupe de bois fut l'occasion et où l'amourpropre du poète pàtit cruellement.

— Je fais un marché détestable, écrit Voltaire, une vraie folie. — Très sage folie, riposte le président qui n'ignore pas le pressant désir de Voltaire d'avoir quatre pattes, et son intention de jouer, selon l'occurence, tantôt des pattes de devant, tantôt des pattes de derrière. — Je suis vieux etmidade, murmure laclieteur d'une voix dolente ; je m'engage à

ne pas vivre plus de quatre ou cinq ans. — Point de cela, interrompt le vendeur. Vivez, sinon marché nul ; vivez cent ans pour illustrer et chanter ma terre de Tournay, Au reste, on n'y meurt point, témoin trois possesseurs consécutifs plus ou moins nonagénaires, le dernier surtout, mon oncle infini, mon éternel oncle! — Le sol est ingrat, reprend le premier, la culture ruineuse. — A quoi l'autre : Avez-vous A'u la terrasse? L'avez-vous vue par un jour transparent? Avouez qu'elle est impayable. — On s'accorde enfin sur la somme à payer. Restant les épingles de madame de Brosses. — Ma femme est coquette et vous êtes galant. Ne dites pas non : on ne vous croirait pas. — Une charrue à semoir? insinue Voltaire. — Grand merci! J'en ai une, et madame de Brosses aurait de la peine à prendre cela pour un meuble de toilette. Faites une autre proposition : j intercéderai pour vous : nous conspirerons à nous deux contre elle. — Voltaire préféra conspirer tout seul et s'en tira moyennant vingt-cinq modestes louis, « un demi-cent d'épingles », en alléguant sans vergogne qu'il n'avait plus le sou.

Peu après, le pauvre homme faisait sun entrée solennelle sur la terre de Tournay, dans un carrosse de gala, entre ses nièces chargées de diamants. Les voisins et les voisines des Déhces assistaient à la fête : la moqueuse madame Galatin ne manqua pas d'en écrire au syndic Jalabert et de rire des

airs ravis du nouveau seigneur. Il y avait quelqu'un qui en riait plus spirituellement encore, c'était le seigneur lui-même :

J'ai fait mon entrée comme Sancho Pança dans son lie, écrit-il au président de Brosses. Il ne me manquait que son ventre. Votre curé m'a harangué, Ghouet (le fermier) m'a donné un repas splendide, dans le goût de ceux d'Horace et de Boileau. Les sujets ont effrayé mes chevaux avec de la mousqueterie et des grenades ; les filles m'ont apporté des oranges dans des corbeilles garnies de rubans.

Voltaire a l'ivresse légère de la grandeur sans en avoir la fumée ni Taveuglement ; il goûte et raille à la fois le plaisir de jouer au châtelain, jouit et se moque de sa vanité satisfaite et nous charme par ce mélange d'humaine faiblesse et de raison éveillée et narquoise.

Il adore la gloire et il la porte avec la même aisance que la fortune et les titres. Il est, pour les écrivains illustres, telle façon de se draper dans leur illustration qui sent son parvenu, son fermier général, si je puis dire. Voltaire n'est pas plus fermier général en cela que dans le reste. Loin de lui les appels emphatiques à la postérité, les airs et les attitudes d'apothéose anticipée à la façon de .Joan-Jacques Rousseau, de Chateaubriand et d'autres dont je vous laisse le facile plaisir de deviner les noms. La Clairon vient en Suisse, entre à Ferney comme dans un temple, aperçoit le dieu,

tombe à ses genoux, ce que voyant, le dieu se précipite aux siens et finement, en homme de goût qui n'entend pas s'abîmer dans cette attitude d'adoration réciproque : « Et maintenant, mademoiselle, comment vous portez-vous? » On décide chez madame Necker qu'on lui érigera une statue; on lui mande que Pigalle ira modeler son visage. « Il faudrait que j'en eusse un », répondit-il sans perdre l'esprit, bien au contraire. Comparez Diderot en contemplation devant sa propre image, Diderot chez lequel le tact et le goût disparaissent sous l'exaltation continue du génie, et qui est le premier des romantiques, comme Yoltaire est le dernier des classiques :

On refait de moi un portrait admirable. Je suis représenté la tête nue, en robe de chambre, assis dans un fauteuil, le bras droit soutenant le gauche, et celui- «ci servant d'appui à la tête, le cou débraillé et jetant mes regards au loin, comme quelqu'un qui médite. Je médite en effet sur cette toile; j'y vis, j'y respire, j'y suis animé, la pensée parait à travers le front.

Les Anglais infestent Ferney de leur curiosité, mais Yoltaire fait bonne garde et leur dérobe leur proie. L'un d'eux, insistant un jour plus que poliment pour le voir : « C'est six livres, répondit-il, ou point de Yoltaire. » Sur quoi le visiteur, très froidement: « En voici douze, mais je reviendrai demain. » Cette fois, Thumour anglaisa ne l'avait cédé à l'esprit français ni en soudaineté, ni en impertinence.

Voltaire met de l'esprit jusque dans la bienfaisance. Il n'ensevelit pas précisément ses bienfaitsdans l'ombre, et sa main droite n'a guère de secrets pour sa main gauche; mais sa générosité prend une forme si gaie, si expansive, qu'on serait au regret qu'elle fût plus discrète et plus méritoire.

Le poète Lebrun lui signale dans une ode en trente-trois strophes la détresse d'une petite-nièce de Corneille, que Fontenelle avait oubUée dans son testament, et qui n'avait plus de quoi payer au couvent ses mois de pension. Voltaire se décide sur-le-champ à lui donner l'hospitaUté et dans une prose autrement vive que les vers de Lebrun : « Un vieux soldat, s'écrie-t-il, doit être utile à la petite-fille de son général », et il fait comme il dit. Ce lien de l'enfant avec CorneUle le ravit, l'excite, lui inspire cent aimables ou folles saillies. Il la traite en fille do grande race, de la race des

Gornélie, des Pauline, dos Chimène. Chimùne, qui l'eût cru? ne savait ni lire, ni écrire, mais l'instituteur est tout trouvé, ce sera Voltaire lui-même. Il est Lien le moins pédant et le plus excitant des maîtres d'école. Le courrier apporte une lettre de madame d'Argental : « Tenez, petite fille, voilà comment écrivent les belles dames de Paris », et la petite fille se déshabitue, par coquetterie, de l'écriture en diagonale. Il surveille la prononciation comme l'écriture, se fait rendre compte des passages qu'on a lus, corrige les billets qu'on écrit, et ne borne pas ses corrections aux fautes d'orthographe. « Le premier devoir doit être de lui faire écrire sa langue avec noblesse et simplicité. » Ici le sang de Corneille est un peu lent à parler : « Je n'ai pas de génie pour la composition », répond la fillette^ lorsqu'on l'invite à écrire un billet à madame d'Argental. Voltaire sourit de l'objection, ne presse pas trop son élève, se console de la paresse de sa plume par l'aglUté de sa langue, par la naïveté de ses saillies et par une maligne et oblique épigramme à l'adresse de l'auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes : « Elle est vraie, naturelle, et voilà pourquoi Fontenelle l'a déshéritée. »

Est-elle malade ou un peu languissante ? Il mande Tronchin en ces termes charmants : « Fils d'Apollon, venez en aide à la petite-nièce d'Apollon. » Parle-t-on de la saigner? Il supplie qu'on mette dans ses veines quelques gouttes de ce beau sang

tragique et promet;, à ce prix, des chefs-d'œmTe. Il appelle Corneille à son secours pour lui composer une dot, entreprend le commentaire de son théâtre entier, veut que la gloire du créateur de la tragédie française serve a protéger les derniers restes de son sang. Tout à l'heure les rôles vont se retourner et c'est la petite Corneille qui protégera Corneille le Grand. Voltaire avait entamé son commentaire avec une sorte d'enthousiasme, saluant son auteur du titre d'Homère, confondant sa cause avec celle du bon goût, du grand goût : « J'ouvre ime porte d'or pour sortir du labyrinthe de cohtichets où la foule se promène. » Mais bientôt il est au bout des chefs-d'œuvre; il aborde le poète vieilhssant, refroidi, épuisé; il s'accroche, il se déchire aux broussailles de son génie, et le voilà qui s'irrite et s'emporte à des boutades irrévérencieuses : « Ah! le pauvre homme! Ah! le rabâcheur de mauvais goût! » Là-dessus, entre la nièce du rabâcheur, et Voltaire, en la regardant, reprend du cœur pour achever de commenter l'oncle. « Elle a, avec sa petite mine, deux yeux noirs qui valent cent fois les douze dernières tragédies de l'oncle Pierre. »

Le Commentaire avance plus vite encore que les épouseurs ne viennent; c'est la faute de ce misé- 1 able Fréron qui a osé viUpender l'asile ouvert à Mario Conicillo, " la maison la plus honnèto et la plus réglée », traiter madame Denis de danseuse

de corde! Fréron exagérait, et Voltaire aussi; mais pourquoi les maisons mieux réglées que la sienne étaient-elles restées fermées à l'indigente et noble orpheline? Un premier prétendant apparaît enfin, puis se dérobe ; un second lui succède et demeure. Même il demeure plus qu'on ne voudrait. Voltaire prend feu tout d'abord pour ce jeune officier <le cavalerie qui était patronné par ses amis d'Argental. Cornélie-ChifTon le trouve tout de suite déplaisant : « Patience, dit Voltaire; les bons caractères sont comme les bons ouvrages; on ne les goûte qu'à la longue. »

Les jours se passent : Cornélie n'arrive pas à goûter le prétendant, et Voltaire le goûte de moins en moins. Les défauts apparaissent ou s'accusent. Il n'a rien, ou plutôt si, il a des dettes. Ses espérances sont très médiocres et surtout très lointaines ; ses parents ne sont pas si vieux qu'on les avait dits; on les flattait. Pour lui, il est pauvre, mais a^ide et dépensier; il s'informe avec un intérêt marqué des progrès de la souscription pour le Commentaire de Corneille et laisse clairement voir qu'il veut faire un tour en Italie avec le produit de cette souscription. C'était donc pour ce beau fils que Voltaire avait sué sang et eau à comprendre Surena et Arjésilas. Ah! le jeune soudard, et qu'il y aurait plaisir à le mettre à la porte ! Malheureusement l'hiver sé\it. Ferney est enseveU sous quatre pieds de neige et le fiancé, abusant

de la température, jouit insolemment des douceurs du blocus. Enfin les neiges disparaissent, et, avec elles, cet hôte tenace, ce parti inacceptable pour des raisons de toute sorte et pour une autre encore que Voltaire décou^Te tout à la fin. « Il ne faisait point de vers, écrit-il à Tabbé d'Ofivet. Si vous connaissez quelque neveu de Racine, envoyezle-moi au plus A'ite. »

Au lieu d'un neveu de Racine, il vint un officier de dragons. On retombait dans la cavalerie; mais, cette fois, le cavalier était beau, brave, sage et doux; de plus, il possédait 8000 livres de rentes en terres à la porte de Ferney. M. Dupuits plut à tout le monde : à Voltaire, à ses nièces et h Cornélie-Marmotte. Voltaire ajouta 20000 livres aux bénéfices encore hypothétiques de la souscription <( et l'afiaire s'arrange comme une partie de souper ». Les seules difficultés vinrent du père de l'épousée, François Corneille. Il n'avait fait qu'un seul voyage à Ferney et c'avait été pour dire à sa fille : « Fuyez le mariage comme la peste; point de mariage, je vous prie. » Sur quoi, Voltaire avait fait cette juste réflexion. « Celui-ci ne sera jamais commenté, ou je suis le plus trompé du monde. » On ne laissait pas d'être inquiet de son consentement, et, de ijIus, on ne savait où le lui demander. Il était facteur de petite poste, toujours courant. Point d'adresse possible que celle-ci : A Monsieur^ Monsieur Corneille, dans les mes. C'était un peu

vague. On trouva mieux sans doute, car il fut nmté à consentir dans le plus bref délai possible. On mit le prix à sa signature : vingt-cinq louis qu'on ne lâcha que lorsqu'il eut écrit tout ce qu'il saA'ait, son nom. Autre sujet d'inquiétude. S'il allait, avec ces vingt-cinq louis, s'aviser de venir à la noce : « Dès que ce père a un louis, il ne l'a plus; il jette l'argent, comme Pierre faisait des vers, très à la hâte. » Les d'Argental sont priés de le bien tenir, Voltaire est bon homme, lui, et se réjouirait de sa présence, « patriarcalement parlant »; mais peut-il décemment montrer ce beau-père à un gendre « officier et gentilhomme », régaler les grands personnages confiés au repas, le comte d'Harcourt, le duc de Yillars, des façons et des propos d'un simple trotteur? « Ah! si c'était l'oncle Pierre, ou même l'oncle Thomas, il les prierait en grande cérémonie; mais le père François! »

Voltaire s'agite, se démène de la plus divertissante façon du monde au milieu de cette parenté mêlée, exaltant les morts, tenant les vivants à distance, au fond animé d'un respect sincère pour le grand nom de Corneille et cherchant dans le mariage de sa nièce autre chose encore que le bruit d'une bonne action! Il souhaite que le nom du roi décore le contrat; il a surtout souci d'y voir la signature de rx\cadémie française, et Duclos, le secrétaire perpétuel, l'y appose à sa pressante prière. Le culte du génie, la dignité et l'honneur

des lettres lui semblent Ués à la destinée de Marie Corneille. A ce sentiment généreux s'en mêle un autre plus aimable, plus doux, voisin de la tendresse paternelle, et dont la nouveauté le surprend et le ra^it. Il est pris par Tinnocent enjouement et la grâce ingénue de sa pupille, par le spectacle de ses vives et pures amours; toutes choses auxquelles ses nièces ne l'avaient guère accoutumé. Il sent son cœur et le laisse apercevoir à travers le pétillement de sa verve : il arrive même que son émotion s'échappe avec une simplicité pénétrante et qu'il oublie d'y mettre de l'esprit : <( La consolation de la vieillesse est de rendre la jeunesse heureuse... Je me suis fait deux enfants que la nature ne m'avait pas donnés. »

L'esprit lui revient vite, et l'histoire de l'adoption et de l'étabUssement de la petite Corneille a un plaisant épilogue qui est bien mieux dans sa manière que ces réflexions attendries. Peu après le mariage, un pauvre diable arrive aux Déhces, mourant de faim, de soif et de fatigue. Il mange, il boit, il se nomme : c'était encore un Corneille, un Corneille authentique, meilleur même que madame Dupuits, descendant en Ugne directe de l'auteur du Cid, son arrière-petit-fils. Il était né avec soixante hvres de rentes, il avait été soldat, manœuvre ; fort honnête homme d'ailleurs, mais ne sachant comment vivre. Tout récemment, passant h Grenoble, il s'était adressé ii un président de

cette ville et avait dit son nom, ses besoins. « Allez aux Délices », avait répondu le magistrat secourable, et comme le solliciteur n'avait en poche que quatre Livres dix sous, le donneur d'avis lui avait de plus conseillé la sobriété pendant la route ; de là son appétit en arrivant aux Délices et le mot de son hôte : « Il ressemble à Lazare ou à moi. » Voltaire était à bout de générosité, il eut peur d'être dupe et ridicule; il vit une demi-douzaine de Cornillons accourant lui demander la becquée, et, coupant court à sa réputation de père nourricier des Corneille, il se débarrassa de Claude- Etienne avec quelque argent. « Marie Corneille, écrit-il à d'Argental pour excuser ce procédé un peu expéditif, Marie Corneille est comme Marie sœur de Marthe, elle a pris la meilleure part. »

J'ai surtout insisté sur les parties les plus aimables du livre de MM. Perey et Maugras. J'ai laissé dans l'ombre les petits et les vilains côtés de la ligure de Voltaire, néghgé les pages de sa correspondance où sa verve fouettée par l'esprit de secte, gagnée par la licence du siècle, s'échappe en cyniques sarcasmes, en impudents mensonges, en saillies bouffonnes ou libertines. MM. Perey et Maugras ont effleuré ce Voltaire-là avec une discrétiou de bon goût et une aménité de jugement que j'aurais souhaitée un peu moins marquée. Pour moi, j'ai préféré montrer l'esprit charmant et caressant qu'il est à ses belles heures, le prendre même en

flagrant délit de mansuétude et de bonté. C'est alors que récrivain a tout son charme et tout son prix, qu'il est le plus français, le plus nôtre. Il me semble qu'il y a dans la gaieté française un fonds de joie bienveillante et sympathique, une sorte de vertu affable et sociable qui la distingue de celle des autres nations, et qui fait la grâce de notre sourire : j'ai regardé Yoltairo quand il sourit de cette facon-là.

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