Un voL in-go, Hachette
jame. Ce livre est digne de fixer l'attention même des lecteurs les moins familiers avec la littérature anglaise. Les épreuves traversées et A^aincues par le génie, ou par le talent à défaut du génie, dans la plus séduisante et la plus ingrate de toutes les carrières, ne peuvent être regardées sans une sympathique émotion, quel que soit le pays où la lutte s'engage et se décide. Il y a là un intérêt qui n'est pas uniquement anglais. Partout en effet, excepté peut-être chez cette race privilégiée de la Grèce antique naturellement éprise du heau, ces forces ^ives de l'esprit, qui se manifestent par les lettres, ont rencontré de multiples et redoutables obstacles à leur libre expansion : l'indifférence d'une foule ignorante, la frivolité superbe des grands, le grossier mépris des riches ou leur aide humiliante. Chez nous. Corneille tend à Montauron la main qui vient d'écrire Cinna; Racine est délaissé pour le plat favori d'une élégante cabale ; Voltaire est bàtonné par des coquins aux gages du chevalier de Rohan. Qui ne serait curieux d'apprendre comment on a traité leurs semblables dans un pays si voisin et si différent du nôtre, quelles causes ont contrarié ou secondé leur émancipation défmitivc ?
La discipline farouche, inhumaine que les puritains avaient imposée à la nation avait étouffé toute joie, même innocente, et les lettres elles-mêmes, naturellement aimables et riantes, saisies à leur tour
d'un âpre fanatisme, n'avaient plus été que l'instrument d'une politique ardente et haineuse. La réaction, dont Charles II s'était fait le promoteur, fut poussée si loin qu'on ne distingua plus entre la vertu et le rigorisme, et que, pour être sûr de n'être pas rigide, on se précipita dans tous les vices. Ce fut Londres dans l'Angleterre, et dans Londres la cour qui mena l'orgie. Ce mot n'a rien d'excessif. L'énergie singulière delà race, le déchaînement des appétits longtemps refoulés impriment à cette corruption un caractère de grossièreté et de violence qui soulève le dégoût et l'indignation. Bien qu'on se pique en ce moment d'imiter la cour de Louis XIV, l'imitation n'est qu'à la surface et la débauche effrénée que nous peignent les contemporains n'est certainement pas d'importation française. Qu'y a-t-il de commun entre le majestueux amant de mademoiselle de La Valhère et de madame de Montespan et ce roi qui partage sa maîtresse avec une demi-douzaine de gentilshommes et un danseur de corde, prend toutes ses grossesses à son compte, et ne se venge qu'en lui donnant pour rivale une ancienne fille de taverne. Comparez les galantes escapades des courtisans français les plus Imaginatifs, des Guiche,des Gramont, des Lauzun avec les métamorphoses ignobles de lord Wilmot, comte de Rochester, qui se fait aubergiste de grande route pour griser les maris et débaucher leurs femmes, ou astrologue
de carrefour pour faire sa proie de toutes les imprudentes qui se laissent prendre à son effronté boniment. Je laisse de côté les amants gagés, appointés de la Castlemaine, les danses lascives de nymplies et de satyres menées par la comtesse d'Arlington, les accouchements en pleine cour des filles d'honneur de la reine; je ne retiens qu'un trait d'une dépravation inouïe. La comtesse de Shrewsbury, déguisée en page, tient le cheval de son amant, le duc de Buckingham, pendant qu'il se bat en duel avec son mari. Son mari succombe et elle se livre au vainqueur encore ensanglanté. Hamilton, trop français d'éducation pour enregistrer les circonstances abominables de ce duel, remarque que le public fut d'abord choqué (l'aimable euphémisme!) par la passion de madame de Shrewsbury, mais, ajoute-il, « le pubUc s'accoutume à tout, et le temps *sait apprivoiser la bienséance et même la morale. »
Les le lires firent comme la morale et la bienséance : elles s'apprivoisèrent, et, pour être assurées de plaire à cette société pervertie, ce fut l'image même de sa perversion qu'elles lui présentèrent. Il fallait vivre, et les inspirations élevées ou décentes rapportaient si peu! Milton vendait son Pr//'af//.s pei'dn deux cent cinquanh^ francs, et l'Angleterre metlait deux ans ;i épuiser la première édition follement tirée à treize cents exemplaires. Était-ce le puritain que voulait châtier en lui l'indifférence
publique ? Voyez Butler, le champion des royalistes, le chantre burlesque des folies presbytériennes. La cour acclame le début de son Budibras, en porte jusqu'aux nues la lourde verve; il espère, il attend les libéralités royales; le roi ne fut, h son habitude, Ubéral que de louanges; il cite ses vers, les courtisans les savent par cœur, et le poète demeure célèbre et misérable. Il meurt sans avoir achevé son poème et un ami doit payer de ses deniers sa pierre funéraire.
Les lettres, pour subsister, se plièrent à tous les caprices de la cour. Elle était avide de représentations théâtrales dont elle avait été si longtemps sevrée : le genre dramatique prima tous les autres, et n'eut d'autre règle que de plaire à la hbre humeur de l'auditoire. Déjà la mise en scène s'était appliquée à flatter les sens par les décors mobiles, par l'éclat de l'éclairage, par l'agrandissement de la perspective; les rôles de femmes avaient presque cessé d'être tenus par des hommes et il n'arrivait plus que rarement que la représentation fût retardée par la nécessité de raser de près la reine ou l'ingénue. Le drame lui aussi, s'ingénie à tenir l'imagination en joie, et si d'aventure on reprend à la scène quelque œuvre charmante et terrible de Shakespeare, Bornéo et Juliette^ par exemple, un poète de la nouvelle école a soin d'embelUr le dénouement. Mais la tragédie et le drame, même adoucis et égayés, gardaient encore une gravité
fastidieuse pour un public si fort en train ; la comédie, et la comédie la plus propre à dépraver l'esprit et à enflammer les sens fut le divertissement qui lui plut entre tous et que lui servirent sans vergogne même les écrivains les plus noblement doués. Dryden, qu'appelait la poésie épique et lyrique, abaissa son vol, s'abattit dans cette fange. Quel dialogue entendit alors la pudique Angleterre ! Ce théâtre de la « restauration » fait rougir notre front gaulois et défie l'analyse littéraire. La passion sensuelle y fait fi des périphrases et va droit au but ; les femmes devançant l'attaque courent les hommes et luttent avec eux de propos et de gestes cyniques ; les jeunes filles ou soi-disant telles parlent un langage que M. Beljaine ne peut citer qu'en note et en anglais. Corps Iiumciin, cœur humain ! s'écrie certain personnage d'une comédie moderne frappé du caractère complexe de la passion. Le théâtre anglais simplifie le problème : il supprime le cœur, et continue de se figurer qu'il imite MoUère.
Faut-il cependant avec M. Beljame refuser tout mérite littéraire à ces saturnales de la scène, et ne con^ient-il pas d'y relever, comme le fait M. Taine dans sa brillante Histoire de la LiUéra titre anglaise, certains traits d'une observation implacable et d'un pittoresque saisissant dans sa crudité même? Il est vrai qu'on y sent l'âpre ironie de la satire beaucoup plus que de la finesse enjouée de
la comédie, et nous devons reconnaître que la satire allait mieux à l'intempérance naturelle de l'esprit anglais, encore excitée par le goût de sensations ardentes qui tourmentait cette société. Ce qui ne laisse pas d'être piquant, c'est de rencontrer dans le récit d'Hamilton, cet Anglais qui a respiré l'air de Versailles, la comédie qui fait Justement défaut sur la scène, et cependant Hamilton ne décrit pas une autre société que Dryden, Shadwell ou Wycherley; mais tandis que ceux-ci forcent les traits déjà saillants de leurs personnages et rivalisent à qui leur prêtera le langage le plus élionté, Hamilton enlève d'une main preste le croquis de leurs ^ices et de leurs ridicules, en y ménageant des contrastes et des nuances qui le rendent à la fois plus comique et plus vraisemblable.
Il nous peint les barbons en mal d'amour offrant à de fraîches jeunes filles leur nom, leur fortune et leur asthme avec le riant espoir d'un prochain veuvage ; les maris de toute humeur et de toute pâte, les débonnaires, les plaintifs et aussi les clairvoyants et les avisés, qui flairent les pièges et échappent au ridicule ; les femmes et les jeunes filles diverses d'attraits, d'humeur, de tempérament, et capables même de modestie et de vertu : la perfide et provocante comtesse de Chesterfield, madame Wetenhall, qui voudrait et qui n'ose, mademoiselle Bagot qui rougit de tout sans rien faire dont elle ait à rougir, mademoiselle Stewart qui
promet plus qu'elle ne tient et mademoiselle Waimestre qui tient ce qu'elle a promis de plus téméraire ; enfin la gouvernante des filles de la reine qui tolère les soupers fins donnés à ses pupilles, mais seulement aux conditions suiA^antes, qu'ils abondent en huitres vertes et en vins d'Espagne, qu'ils soient ofTerts à bonne intention, et qu'elle ait large part au régal. Ce n'est plus le dégoût, c'est le sourire qui vient aux lèvres; la leçon morale n'a certes rien à y gagner, mais du moins le plaisant chasse l'immonde, et l'on se prend à regretter que le charmant génie d'Hamilton ne se soit pas avisé de nous donner une comédie véritable et toul à fait originale, anglaise de mœurs et française de verve et de langue.
L'homme de lettres n'a pas plus de dignité dans sa vie que dans ses œuvres, et son seul intérêt façonne ses opinions politiques. Dryden fait succéder aux stances héroïques qu'il avait composées en l'honneur du prince-géant, c'est-à-dire de Cromwell, des panégyriques enthousiastes où il exalte les souffrances et l'exil de Da^id, qui n'est autre que Charles 11. C'est peu d'aduler le prince, on prodigue l'encens à ses maîtresses, et, par un miracle de perspicacité, on découvre des vertus chez Nell Gwyn, et des traits de ressemblance entre la Castlemaine et Caton d'Utique.
Au-dessous du roi, ou plutôt à ses côtés, tant la majesté royale est alors humaine et famihère, trônent ses favoris, d'arrogants seigneurs qui mènent la mode et dont il faut à tout prix capter les suffrages. Tâche difficile et même périlleuse, car ici le grand «eigneur est le plus souvent doublé d'un poète, et joint à l'orgueil de race l'irritable vanité de la
gent littéraire. De là pour l'écrivain en quête de fortune et de renommée un mode nouveau de courtisannerie. Il soumet humblement son œuvre à ses illustres confrères, sollicite leur censure, et pour un vers qu'ils polissent ou remanient, leur fait honneur de tout le poème. Par contre, s'il a pris une large part à la composition de quelque ouvrage signé d'un nohle nom, il s'empresse de l'ouhher et s'extasie avec tout le monde sur l'inventive fécondité de l'auteur. Est-ce pour récompenser la discrétion de Dryden, auquel il avait dû le succès de la Reine indienne, et s'assurer sa collaboration intime, que sir Robert Jïoward lui donne sa sœur en mariage ? Une telle alhance a de quoi nous surprendre, quoique Dryden fût des mieux nés parmi les écrivains vivant de leur plume et que lady Howard brillât infiniment moins par sa vertu que par ses ancêtres. Le poète d'ailleurs n'eut guère lieu de se féliciter de l'événement; des questions de rime et de vers blancs mirent les deux beaux-frères aux prises, et le gentilhomme maintint soigneusement les distances par le ton hautain de ses répUques aux remarques courtoises de son adversaire.
Heureux Dryden, s'il n'eût reçu dans sa longue carrière que d'aussi légères piqûres! Le duc de Buckingham y mit moins de façons. Il composa, seul ou à plusieurs, une gaie parodie des pièces héroïques, et il incarna Dryden dans le ridicule personnage de Bayes; do \)\uh, afin que nul ne s'y
méprît, il daigna dresser lui-même Tacteur à reproduire l'accent, le geste et jusqu'aux tics du poète : l'imitation fut si saisissante que celui-ci en garda toute sa vie le surnom de Bayes. Â ce moment, Buckingham pouvait tout sur l'esprit du roi : l'insulté se tut, mais il n'oublia pas.
Un autre favori de Charles II, Ilochester, exerce sur les lettres une dictature encore plus redoutable. Superbe, fantasque, vindicatif, d'une violence qu'entretiennent et exaltent ses continuelles et furieuses débauches, Rochester cultive le plus acerbe et le plus passionné des genres httéraires, la satire, et crible la cour et la ville de ses épigrammes. De par son rang et par son esprit, il donne ou retire le talent à qui lui plaît, se fait un jouet du patronage des hommes de lettres, les élève jusqu'au faîte et les précipite, les lâche et les excite les uns contre les autres, et parfois se jette lui-même et mord dans la mêlée. Préfaces et dédicaces, flatteries énormes ou louanges déUcates, rien ne peut enchaîner son malfaisant génie. Aux remerciements émus d'Otway, qui lui doit le brillant accueil fait par la cour à son Don Carlos^ il répond en le féhcitant d'un succès qui lui a rempli ses poches, et l'a délivré de sa gale et de sa vermine chroniques, mais non pas, hélas! de son visage, effroi d'Apollon. Dryden épuise à ses pieds toutes les manières de ramper, mais il a l'imprudence de vouloir aussi complaire au comte de Mulgrave, lequel avait nié,
preuves en main, que Rochester fût brave tous les jours et aimât mieux recevoir un coup d'épée que de faire des excuses. Il est bientôt répudié, puis ridiculisé, puis conspué par son ancien patron. Il rougit enfin de son attitude serAile, et fait une mordante allusion à ces gentilshommes de plume qui veulent être applaudis du lecteur à jeun comme de leurs parasites après boire, contre ces Nérons dont il faut confesser le génie sous peine de mort. Peu après Mulgrave fit circuler en manuscrit un Essai sur la satire où il raillait la poltronnerie de Rochester. Celui-ci lut V Essai, jugea bon de Tattribuer à Dryden plutôt qu'à Mulgrave, et lui répliqua en le faisant rouer de coups de bâton dans un guetapens nocturne. « Il ne manque aux hommes, avait-il dit dans l'une de ses satires, qu'un peu de courage pour être lâches. » Le scepticisme de l'esprit avait fini par gagner le cœur, et Rochester, s'enhardissant jusqu'à la couardise, avait bravement battu Mulgrave sur le dos de Dryden.
Dryden offrit, mais en vain, cinquante livres à qui l'aiderait à découvrir les coupables. Los rieurs furent pour Tassommeur contre l'assommé, et les hommes de lettres, sauf un seul, Ohvay, rirent un peu plus fort que les autres de ce qu'ils appelèrent spirituellement le salut à Dryden. Cependant que faisait le noble auteur de Y Essai sur la satire? Il trouvait Itiquanl de narguer un poète fustigé pour des vers quil n'avait pas commis, et do lui retirer tout le
mérite de l'œuvre en ne lui laissant en propre que les coups de bâton. Les vices de Rochester vengèrent Dryden mieux que Topinion publique : il périt l'année suivante h Tâge de trente-trois ans, tué par le A'in et la débauche.
Toutes les concessions faites au goût dépravé de la cour, toutes les flatteries prodiguées aux grands ne tiraient pas les hommes de lettres de leur situation misérable ou précaire. Nous venons de voir quel fonds ils pouvaient faire sur la protection de la noblesse ; quant aux bénéfices de leurs œuvres, ils étaient des plus minces. Imprimées, elles n'étaient tirées qu'à un petit nombre d'exemplaires, encore supérieur au nombre des acheteurs; représentées, elles ne donnaient à l'auteur que le produit de la troisième représentation, et c'était merveille quand ce produit s'élevait à soixantedix livres. Il n'y avait guère que la cour qui fréquentât le théâtre, et les directeurs, accablés par les frais de la mise en scène, n'étaient pas tentés de se montrer généreux. De là la nécessité de produire beaucoup et vite, et cette émulation de verve fangeuse entre écrivains dramatiques à qui ferait plus pleine chambrée. A pareil jeu, le talent se salit et s'use, le corps s'épuise, l'âme s'aviUt, la vie se dégrade. Les élus de l'intelligence peuplent les maisons de fous et la prison pour dettes, ou hantent les tripots et les basses tavernes pour demander à la débauche l'oubli de la misère qui
les étreint et qui parfois les tue. Qu'importe à cette société saturée de plaisirs la façon dont vivent ou meurent ceux qui ont pour rôle de l'amuser î Quand on a pressé l'orange, on jette l'écorce, disait Frédéric II de Voltaire, son hôte, La comparaison est presque aimable auprès de celle que trouve Rochester pour ses émules en belles-lettres; il les assimile à des filles de joie qu'on jette à la porte après avoir passé sa fantaisie.
Ce fut le réveil des passions politiques et religieuses qui vint en aide aux auteurs en mettant leurs services à plus haut prix. La corruption de la cour, les ménagements gardés envers les catholiques provoquèrent un retour offensif des puritains indignés. L'Angleterre se divise en deux partis, tories et whigs, les uns soutenant la prérogative royale, les autres les droits de la nation. Des personnages considérables par leur naissance, leur talent, leur influence, passent aux opposants. Le roi, pour conjurer le péril, appelle à son aide les hommes de lettres. Le théâtre prend une couleur politique, raille ou tance vigoureusement les whigs, mais ce sont justement les whigs qui s'abstiennent d'y A'enir, et le théâtre ne prêche que des convertis.
Le pamphlet politique est plus propre à piquer la curiosité même de l'adversaire, qu'il va chercher et provoquer à domicile. Le roi sollicite dans ce sens l'inspiration de ses poètes, et le plus
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varié C(Hiime le plus fécond de tous, Dryden, dé butant dans ce genre nouveau par un coup de maitre, lance contre les whigsson poème (ÏAbscdon et Achitophel. Parmi les portraits quïl y trace des principaux chefs whigs, celui de Buckingham étincelle de beautés supérieures. On devine qu'en le peignant un autre sentiment que l'intérêt et le désir de plaire à fouetté son génie et allumé sa verve. Il a eu la bonne fortune de rencontrer dans le parti de l'opposition et de pouvoir enfin atteindre en pleine poitrine l'un des agresseurs qui l'avaient lâchement insulté à l'abri de la faveur royale. Ce n'est pas seulement le roi qu'il venge, c'est luimôme, c'est la poésie bafouée, viUpendée, batonnée dans sa personne. De là les tons superbes et l'exécution magistrale de cette peinture. Il laisse l'injure ignoble aux écrivains de haute Ugnée ; il manie des armes à la fois plus nobles et plus redoutables, une observation perçante, une souple et nerveuse ironie, un mépris cruellement et saA'amment implacable. C'est plaisir d'assister à ces veites représailles de l'homme de talent à pied contre le faquin en Utière, de regarder à l'œuvre ce mâle penseur saisissant et brisant l'orgueilleuse poupée de cour, y cherchant une âme, n'y trouvant que la fumée de vains caprices et d'ambitions folles, avec une incurable impuissance qui en fait la proie des plus sots et la risée des sages. II semble, à Ure cette poésie vengeresse, que les lettres ont enfin
pris conscience de leur force et de leur dignité et qu'elles ne relèvent plus que d'elles-mêmes.
Ce n'est qu'une illusion. Dryden et ses confrères ne peuvent encore penser pour leur compte que si leur pensée s'accorde avec les convenances du maître qui les paye : ils sont avant tout ses serviteurs, travaillant à la tâche, et plût à Dieu que leur salaire leur fût aussi régulièrement payé qu'il est consciencieusement gagné! Dryden réclame au premier lord de la Trésorerie seize trimestres de sa pension de poète lauréat et d'historiographe royal. L'auteur de Venise sauvée, suivant une tradition qu'on voudrait être fausse, pour l'honneur de l'Angleterre, et qui malheureusement n'est que contestée, tend la main dans la rue en s'écriant : « Je suis Otway, le poète », court acheter du pain avec la guinée qu'on lui donne, et le mange avec tant d'activité qu'il s'étouffe et meurt.
Jacques II ilatte moins les lettres que son frère et ne les sustente guère mieux; il rogne la pension de Dryden et lui retranche Tune de ses sources d'inspiration, le tonneau de vin des Canaries, que l'on n'avait jamais cessé d'octroyer au poète-lauréat depuis Ben Johnson. Il faut attendre la révolution de 1688, c'est-à-dire un gouvernement Ubrement choisi par la nation et dépendant de l'opinion publique, pour voir les titres des hommes de lettres plus sérieusement appréciés et i»lus brillamment récompensés.
L'honneur n'en revient pas h Guillaume III, qui savait à peine l'anglais et goûtait plus la guerre et la diplomatie que la littérature, mais aux ministres qui dirigent la politique intérieure. Plusieurs d'entre eux avaient cultivé les lettres ou même bataillé de la plume; tous avaient eu l'occasion de mesurer la force des coups que peut porter un homme d'esprit, et ils croyaient faire œuATe d'habiles poUtiques en recherchant de tels auxiUaires. Les tories, de leur coté, redoublèrent d'avances et de séductions pour les retenir ou les engager dans leur camp. Pendant une période de trente ans, les hommes de lettres doivent les plus précieux avantages à l'intelUgente rivaUté des deux partis. Le mérite naissant est visité, solhcité dans sa mansarde par les premiers personnages de l'État. Le chancelier de l'Écliiquier vient prier Addison de chanter la victoire de Blenheim. Swift, pasteur d'une petite paroisse d'Irlande, donne des gages
aux whigs et s'apprête à devenir évêque; les whigs tombent du pouvoir avant que révèché soit venu et Swift se rend à Londres pour s'orienter. L'un des chefs des tories, Harley, l'invite, le choie, le présente à l'élite de l'Angleterre, l'appelle son ami, mieux encore, Jonathan tout court. C'était trop : Swift passe avec son génie aux opinions d'un homme qui unit tant de grâce à tant de discernement.
Les hommes d'État anglais, avec l'esprit pratique de leur nation, aiment surtout le talent utile; non moins pratique, le talent des écrivains anglais recherche surtout le solide de la faveur. Il ne se contente pas d'attentions flatteuses; il touche sa récompense en emplois bien rentes, et s'il préfère les fonctions à la fois brillantes et fructueuses, il ne dédaigne point celles qui ne sont que lucratives. Tout le monde ne pouvant devenir secrétaire d'État comme Addison, ni même secrétaire d'ambassade comme Prior et Gay, on se rabat sur des fonctions qui n'ont avec les lettres qu'un rapport éloigné. On est homme d'esprit, de goût, d'imagination, et en même temps commissaire du bureau du timbre, arpenteur de la douane ou contrôleur des fonds de la presse des matelots. Congrève, le célèbre auteur comique, offre à ses semblables l'image de leurs vices et de leurs ridicules, et leur déliATe des autorisations de voitures publiques et de débits de vin. La Muse a ses
heures, le bureau a les siennes : honni soit qui mal y pense.
Les lettres, ainsi brillamment ou solidement établies, sont-elles enfin hors de page? ou plutôt leur fortune nouvelle n'est-elle pas une façon de dépendre, plus relevée et mieux déguisée? C'est en efTet leur utihté politique et non leur valeur propre, qui est prisée et rémunérée. Elles ont échangé l'insolente tutelle des grands seigneurs contre le patronage courtois des hommes d'État, mais elles sont encore protégées et ont besoin de l'être; elles reconnaissent cette protection, elles lui rendent hommage et grâces, elles la payent en assiduités, en dédicaces, en louanges trop fortes pour être sincères; elles comparent HaUfax à Virgile et à Homère, et HaUfax répond volontiers par l'envoi d'une bourse aux flatteuses hyperboles.
Elles courent les mêmes hasards que le parti auquel elles se donnent, et n'ont pas toujours la chance d'atteindre à la récompense convoitée. Swift guette en vain la vacance d'un siège épiscopal, en vain il surveille la santé chancelante des prélats, la lièvre de celui-ci, les quatre-vingts ans de celui-là: aucun ne meurt en temps utile, et l'ardent polémiste, las d'espérer, se confine en grondant dans le doyenné de Saint-Patrick. Enfin les soins et les soucis de la pohtique, la besogne et les paperasses administratives usent les talents ou les laissent en friche. Swift met un intervalle de quatorze ans
f^ntre le Conte du Tonneau et Gulliver, et sa polémique ii"a pas tous les jours la verve de ses attaques à Marlborough. C'est la chute du parti whig qui rend Addison aux purs travaux intellectuels et nous vaut le Spectateur. Heureuse chute pour les lettres anglaises, qui lui doivent plus encore qu'une œuATe excellente, je veux dire l'éducation du goût, la formation d"un public apte à sentir les plaisirs déhcats de l'esprit.
La licence qui régnait sur le théâtre avait été, dès 1698, attaquée avec une sainte violence par le pasteur Jeremy Colher ; l'opinion publique, qui depuis quelque temps avait montré quelques petits commencements de pudeur inquiétants pour les auteurs de comédie, avait sui^i Collier et contraint le théâtre à s'amender, à fabe pénitence, mais la réaction^ à son tour, passait la mesure, et le zèle de Collier n'allait à rien moins qu'à supprimer l'art, pour le purifier. Addison intervint à temps pour tempérer cet emportement de décence. Véritable fondateur du journal httéraire, essayé par Defoe dans sa Revue, par Steele dans le Babillard^ il se fait dans le Spectateur le précepteur de l'esprit anglais. Instruit sans pédantisme, spirituel avec sens, vertueux avec aménité, gardant en tout cette mesure exquise où la raison se fond avec la grâce, j'entends la grâce anglaise toujours un peu soUde en sa légèreté même, il insinue et propage parmi les lecteurs de toute condition une murale
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vaille et (3njoii(*e qui railloet discrédite le vice, met le plaisir, l'attrait, le bon ton dans la vertu; qui <''pure et ennoblit les arts au lieu de les détruire, et, pour en répandre l'intelligence et le proùt, se conipl(H(3 et se couronne par un cours ngréableniont judicieux de critique littéraire.
Ce maître si riant et si sur voit venir à lui les :disciples de tout sexe et de tout Ap:e. Son journal se tire d'abord h trois mille et bientôt h trente mille exemplaires; il est le mets attendu, goûté, savouré de chaque jour. Une abonnée demande à sa domestique si le déjeuner est prêt, et celle-ci bii répond que l'eau bout pour le thé, mais que le Spectateur n'est pas encore là. A côté et à la suite du Spectateur, les Revues, les Magazines, les romans de mœurs naissent et se multiplient, et les lecteurs gagnent en nombre comme ils avaient gagné en qualité, les lecteurs, c'est-à-dire les véritables soutiens de l'indépendance et de la dignité des gens de lettres.
Si Addison, en développant le goût des choses de l'esprit, rend en quelque sorte les lettres populaires, Dryden, de son côté, leur aA\ait d'avance préparé les moyens de profiter de cette popularité, an établissant les premiers rapports entre l'auteur et l'éditeur. Dépossédé de toutes ses places par la révolution de 1688, il eut la bonne inspiration, pour réparer les brèches faites à sa fortune, de l'unir à celle du libraire Tonson. L'un donnait son esprit, l'autre son capital et son entente des al-
laires ; il n'y avait plus ni protégé ni protecteur, mais seulement deux associés. L'association n'alla pas sans trouble et sans orage, selon que l'un ou l'autre faisait trop attendre son argent ou sa verve. Mais Dryden ne le céda jamais à sa partie ni en ténacité ni en insolence. Une fois même, faisant mine de diriger contre Tonson sa plume de satirique, il lui adressa ce commencement de portrait :
Avec des regards Je travers, une face de taureau et des taches de rousseur, avec deux jambes gauches et des cheveux de la couleur de ceux de Judas et des pores impurs qui infectent l'air ambiant...
Tonson, pris de peur, s'exécuta, et Dryden lui fit grâce de F a me qu'il menaçait de loger dans ce beau corps : la librairie n'eut pas son Buckingham. C'étaient là les mauvais jours de l'union, les jours où l'auteur était payé de monnaie qui perdait au change ; il y en avait de plus riants, ceux où Tonson apprenait à Dryden que, tout compte fait, il lui revenait 35000 francs pour sa traduction de Virgile. Alors les gracieux billets volaient de l'auteur h l'éditeur, et l'éditeur, à défaut de prose éloquente, ripostait par un savoureux envoi de melons et de sherry.
Les hommes de lettres ont désormais une clientèle et les moyens de l'atteindre ; ils n'ont plus besoin que d'avoir du talent et le respect d'euxmêmes. Pope peut venir : la voie s'ouvre devant
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lui, glorieuse et fructueuse. Les éditeurs se disputent ses œuvres et sa traduction d'Homère lui donne un bénéfice net de 225000 francs. Il dédie V Iliade non pas à un grand seigneur, non pas à un homme d'État, mais cà Congrève, un confrère; ce seul acte de dignité et de bon goût a brisé l'antique vasselage. Il ne demande rien, n'accepte rien, pas plus des tories que des whigs, et lorsque Harley lui offre une pension, il répond qu'il préfère la liberté sans voiture. Il n'est et ne veut être qu'un homme de lettres, et c'est à ce seul titre qu'il reçoit dans sa charmante résidence de Twickenham l'élite des trois royaumes. Qu'on pense ce qu'on voudra de certaines petitesses de son caractère, de sa A'anité souvent puérile, de son humeur parfois cauteleuse : il lui reste l'honneur d'avoir le premier représenté les lettres anglaises dans la noblesse et la dignité de leur attitude.
Il nous a paru que le meilleur éloge qu'on pût faire du livre de M. Beljame était de l'analyser k grands traits, pour donner une idée de la richesse et de la valeur des faits qu'il renferme et met en œuvre. Peut-être aurions-nous souhaité, au risque d'y perdre d'instructives et agréables digressions morales et littéraires, que la composition en fût plus serrée, plus tendue vers le but, que chaque division correspondit plus rigoureusement à une transformation bien marquée du goût public et à un progrés bien défini dans la condition des
hommes de lettres, mais cette part faite à la critique, nous félicitons ^ivement M. Beljame d'une œuvre qui joint à la nouveauté du sujet, à l'étendue des recherches, à la précision du savoir, la justesse et la finesse des vues, et la piquante élégance du style. L'érudition dont il y fait preuve est attentive jusqu'au scrupule, comme Tattestent l'abondance des notes et le luxe des renseignements bibliographiques; mais elle ne pousse pas le scrupule jusqu'à la sécheresse et à Taustérité puritaines ; elle reste constamment claire, ornée, attachante, vraiment digne d'un écriA'ain qui se montre si justement épris du charme d'Addison, et d'un ouvrage que la Faculté des lettres a honoré de ses suffrages unanimes.