HISTOIRE D'UNE GRANDE DAME
AU XVIIIe SIÈCLE LA PRINCESSE HÉLÈNE DE LIGNE
PAR
LUCIEN PEREY*
Je ne sais si le nouvel ouvrage de M. Lucien Perey justifie de tous points son titre, mais il offre, à coup sûr, une lecture constamment agréable et, dans certaines parties, d'une piquante nouveauté. J'y cherchais le portrait de quelque émule de la du-
1. Histoire d'une Grande Dame au xyiii^ siècle : la Princesse Hélène de Ligne; 1 vol. in-8, Calmann Lévy, édit.
chesse de Luxembourg ou de la comtesse de Boutfiers, rassemblant en elle les libres grâces du siècle dernier: j'y trouve le fm médaillon d'une figure toute différente, mais non moins originale. La grande dame de M. Perey est une Polonaise amenée enfant à Paris, en 1771, par son oncle l'évêque de Wilna, élevée à l'Abbaye-au-Bois, mariée sans amour à un grand seigneur belge, le prince Charles de Ligne, se prenant un jour d'une folle passion pour l'un de ses compatriotes, le comte Potocki, qu'elle rencontre dans un voyage en Pologne ; oubliant alors son mari, sa fille, sa fastueuse et délicieuse existence, n'ayant plus qu'une pensée, qu'un but, devenir la femme de l'homme dont elle ne s'abaisserait pas à être la maîtresse, et saluant comme une déhvrance la mort de son mari, emporté par un boulet dans les défilés de l'Argonne. M. Lucien Perey, qui a le goût des choses inédites, l'art do les découvrir et le talent do les mettre en œuvre, a écrit l'histoiro d'Hélène Massalska à l'aide de documents originaux dont le plus curieux est le récit fait par Hélène de son séjour h TAbbaye-au-Bois, récit tracé d'une main enfantine, sur des cahiers bleus, jaunes, rouges, avec marges couvertes de dessins et de griffonnages, bref portant la marque authentique do l'écoUèro. Notre vaste collection de Mémoires n'en possède pas, que je sache, d'aussi jeunes, d'aussifrais, d'aussi riants à ro3il ol à fespiil, et Ton éprouve un plaisir des
plus vifs ;i voir une célèbre maison d'éducation racontée, décrite, ju^n.'c non par de graves directrices ou maîtresses d'études, mais par une simple pensionnaire qui se livre à la franchise de ses impressions : le point de vue est nouveau, et il ajoute h la fois à l'agrément et à la vérité.
L'Abbayo-au-Bois, dont l'abbesse est une Chabrillant, pleine de douceur et d'équité, dont la maîtresse générale est une spirituelle et charmante Rochechouart, condamnée au cloître par d'égoïstes convenances de famille, semble avoir été pour les. enfants de grande maison qu'on lui confiait le moins morose et le moins pédantesque des séjours. Un essaim de vives et espiègles jeunes filles s'y ébat au milieu d'aimables études et de divertissements variés, qui leur laissent les grâces de leur sexe et la gaieté de leur âge. Hélène récapitulant tout ce qu'elle savait sur le bout des doigts, en sortant de la classe où on l'avait mise à son arrivée, écrit avec une pointe de fatuité :
Je savais mon histoire ancienne, l'histoire de France et la mythologie très bien ; je savais par cœur tout le poème de la Religion, les Fables de La Fontaine, deux chants de la Henriade et toute la tragédie à! AthaV.e dans laquelle j'avais joué Joas; je dansais très bien, je savais sollier, je jouais un peu de clavecin et un peu de harpe ; quant au dessin, c'est ce qui allait le moins bien.
Les récréations ordinaires sont fréquentes et les extraordinaires ne sont pas rares. La seule entrée
d'Hélène met toute la ruche en mouvement et on joie. La première surprise une fois calmée, et quand on a bien fini de dire et de répéter autour d'elle : « Ah! que c'est drôle d'être Polonaise! » on obtient sans peine un jour de congé et de plus un goûter avec des glaces. L'oncle de Pologne en sera quitte pour ^ingt-cinq louis ; mais il ne semble pas qu'il soit nécessaire d'arriver de Wilna pour avoir le droit d'offrir des glaces à ses nouvelles amies. Ce qui frappe tout d'abord dans ce groupe composé d'enfants de la première noblesse, c'est la vivacité pétulante du sang, c'est l'énergie naïve avec laquelle la race éclate. Elle se trahit jusque dans le choix de leurs amusements. Une de leurs récréations favorites est de courir et de forcer le cerf, et elles ont vite fait de se procurer tout ce qui leur manque pour ce noble passe-temps. Les grandes {les rouges) élisent entre elles les piqueurs, les valets, et, au besoin, fournissent le cerf. La meute est empruntée à la classe des petites {les bleues) et on vient les prier très poliment « de vouloir bien être chiens ». L'humeur est loyale, volontiers frondeuse et batailleuse, comme il sied à des filles de hauts barons. Hélène apprend à ses dépens que, lorsqu'on a le malheur de recevoir une gifle, il vaut mieux la rendre toute chaude que l'aller conter aux maîtresses. La leçon lui profite : surprise et fouettée traîtreusement par une rouge, elle intéresse les bleues à sa cause ; l'esprit de corps s'ex-
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cite, la guerre s'allume, une guerre de surprises et de coups fourrés pour ne pas attirer l'attention et la répression. Les rouges attrapent les bleues dans les coins et les battent comme plâtre ; en revanche, leurs livres, leurs cahiers, leurs bijoux, sont lacérés, cassés ou ne font qu'un saut dans le puits. Les mères, les jours do parloir, s'étonnent que leurs filles ne soient plus que plaies et bosses, ou qu'elles déchirent et perdent tout. Gela finit par une convocation solennelle et une explication loyale devant madame de Rochechouart : la fouetteuse embrasse la fouettée, toutes les rouges embrassent toutes les bleues et Ton recommence ensemble les parties de chasse à courre.
Après la guerre intestine, la révolte ouverte contre les violences de l'autorité. Madame de Saint- Jérôme, un vrai tyran sous la guimpe et le voile, jette un jour rudement à terre mademoiselle de Lastic, qui tombe sur le nez; le sang coule : l'orage qui grondait depuis longtemps éclate. « Il semblait que la classe n'eût qu'une âme. » Toutes ces jolies têtes arborent la cocarde verte, herbe, feuille ou ruban. Le plan de bataille est discuté, arrêté sur l'heure ; on marche sur les cuisines, on s'en empare, on y fait une prisonnière, sœur Clotilde, et un otage» madame de Saint-Sulpice, une jeune dame de seize ans, qui se prête gaiement à ce rôle. Hélène et mademoiselle de Choiseul sont députées vers madame de Rochechouart avec un ultimatum fixant
les conditions de paix, prévoyant l'arrestation des deux parlementaires, et stipulant comme représailles « qu'on irait à force ouverte chercher madame de Saint-Jérôme et la fouetter aux quatre coins du couvent ^). Le langage, on le voit, n'est pas moins résolu que 1* action. Madame de Roche- ■choLiart s'étonne de cet oubli de la décence, et dé- ■clare toutes ces mutines bonnes à être enrégimentées dans les armées du roi. Mademoiselle de Choiseul très émue, mais fidèle à son drapeau, répond avec une fierté baignée de larmes « que dans une affaire d'honneur on aimerait mieux mourir que d'avoir l'air de trahir et d'abandonner ses compagnes ».
Les hostiUtés se poursuivent. On enfonce les portes de la boucherie et de la boulangerie; on soupe des victuailles prises à rennemi, en disant et faisant des folies de toute sorte, dont l'otage prend sa large part ; on boit à la santé de madame de Rochechouart toujours populaire en dépit de ses remontrances, et enfin l'on se couche et Ton dort comme on peut, mais seulement après avoir posé des sentinelle^ aux portes : c'est l'image de la guerre, à ce détail près tout féminin et quasi maternel, qu'on étend sur un bon lit de paille les plus jeunes et les plus délicates, « les petites Fitz- James, Villequier, Montmorency et plusieurs autres, après leur avoir entortillé la tète de serviettes et (\o torchons blancs pour qu'elles n'aient pas
froid ». Le lendemain, quelques religieuses parlaient de faire venir le guet ; madame de Rochechouart préféra mander les mères des chefs présumés de la rébelUon; elles pénétrèrent dans le camp, ressaisirent et ramenèrent leurs filles; l'armée, décapitée, se soumit, sous la promesse d'une amnistie plénière. Madame de Saint-Jérôme demeura encore un mois, pour le principe, un mois seulement, et madame de Rochechouart ne parut pas avoir gardé une trop pénible impression de la prise d'armes qui avait rendu ce départ inévitable. Un jour, une fillette un peu trop sage lui dit, croyant lui faire sa cour : « Moi, je n'étais pas de la révolte. — Je vous en fais bien mon compliment », répondit-elle d'un air distrait et qui trahissait sa secrète faiblesse pour les fautes généreuses.
Elle est tout à fait charmante, cette fille des Mortemart, non seulement par sa ^'alliance de cœur mais par son tact, sa finesse, et un reste indestructible de grâces mondaines. Fille est belle, elle le sait et pardonne h ses élèves de s'en apercevoir. Hélène s'effraye d'abord de ses grands yeux noirs. t' Veux-tu qu'elle les diminue pour toi? » lui disaient ses camarades en la traitant de folle. Madame de Rochechouart, avertie de son appréhension, la fait venir dans sa cellule, la regarde en souriant et lui demande si ses yeux lui faisaient encore peur. « Je lui répondis qu'ils étaient si beaux qu'ils faisaient plus de plaisir que de peur et elle m'embrassa. »
Elle veut de la mesure et du goût dans le choix des punitions. Un jour, Hélène lui arrive ornée de deux oreilles d'une pour mauvaise écriture, d'une langue rouge pour mensonge, d'une langue noire pour caloninie, et d'un long cordon d'ignominie
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pour refus d'obéi s sou ce; elle a toutes les peines du monde ;i sV'iupik-her de rire à l'aspect de cette mascarade, lave la tête à la mère Quatre-Temps qui en était l'auteur, et lui enjoint de châtier désormais ses élèves sans les défigurer, — Ces dames allant à matines, vers deux heures après minuit, ne s'aperçoivent pas que l'eau bénite s'est changée en encre par la grâce des pensionnaires : c'est le jour naissant qui leur montre leurs fronts tout barbouillés. Quelques-unes crient à la profanation, essayent d'échauffer les oreilles de l'abbesse ; madame de Rochechouart leur accorde seulement que le trait est un peu noir et sévit avec bénignité.
Ces petites friponnes ne s'avisent-elles pas de lier conversation par un trou d'égout avec un marmiton des cuisines de M. de Beaumanoir? Jacquot (ainsi s'appelait leur prince Charmant) leur promet des friandises, leur joue un air de flûte, les interpelle par leurs noms. Survient une maîtresse, toute la bande s'envole, mais Jacquot parlait toujours : « Choiseul ! Damas! écoutez-donc... » L'aimable et familier Jacquot n'était plus entendu que par madame de Saint-Pierre. Le cas était grave et la mère Quatre-Temps aurait eu de la peine à trouver dans son magasin de châtiments en papier de couleur une figure et une teinte égales à l'énormité du scandale. On en appelle à madame de Rochechouart , celle-ci écrit au voisin,
M. de Beaiimanoir, qui ne veut rien moins que chasser tous les gens de sa cuisine : elle le prie de n'en rien faire et de laisser simplement murer l'égout. Ainsi fut fait ; Jacquot garda son office et ne joua plus de la flûte que pour les gens de maison. Quant à ses complices, madame de Rochechouart les réunit, les félicita de leur cliarmante conquête, du prix qu'elles mettaient aux grâces d'un marmiton, et complimenta particulièrement celles qui lui aA'aient donné, en se nommant, le droit de se réclamer un jour de leurs bontés, à la grande satisfaction de leurs familles. Ainsi "se jouait l'ironie légère de madame de Rochechouart, atténuant judicieusement les choses, les ramenant au point et gardant la pudeur de ses élèves par un t^entiment de précoce dignité.
La vivacité hâtive de l'esprit et de l'humeur est le trait caractéristique de cette jeune noblesse; l'influence des conversations et des exemples domestiques, des événements et des bruits du monde pénétrant jusque dans l'intérieur du couvent, la développaient d'une façon extraordinaire.
Fatiguée de l'entêtement de mademoiselle de Montmorency, l'abbesse de Richelieu lui dit un jour, dans un mouvement de colère : « Quand je vous vois comme cela, je vous tuerais. » Mademoiselle de Montmorency lui répondit : « Ce ne serait pas la première fois que les lUchelieu auraient été les bourreaux des Moutnioiency. » Celle qui repli-
quait de ce ton n'avait pas neuf ans. Cette enfant promise à toutes les grandeurs -sit se flétrir sa beauté qui s'annonçait avec éclat, et s'en aller ses forces consumées par un A-ice du sang. Regardant son bras qui se gangrenait : « Yoilà, dit-elle, que je commence à mourir. » Quand elle acheva de mourir, h quinze ans, elle montra un regret déchirant de la ^ie, et en même temps une générosité de cœur et une élévation de pensées vraiment surprenantes. Ce qui ne surprend guère moins, selon la juste remarque de M. Perey, c'est le récit que fait Hélène de cette mort; il y a là une page d une très émouA-ante simplicité qui appartient à une langue à peu près perdue aujourd'hui^ où l'art ne se sent et n'existe même pas, où la force et la beauté des choses laissent, en passant, leur naturelle impression.
Le souple esprit d'Hélène n'avait pas vainement approché cet esprit si ^if et si franc des Mortemart qui ratissait Sévigné et Saint-Simon et que nous retrouvons intact jusque dans cette fm du dixhuitième siècle. Il y a trois Mortemart à l'Abbayeau-Bois : la maîtresse générale; sa sœur, madame de Sainte-Delphine, et leur nièce, simple pensionnaire. Madame de Sainte-Delphine, une blonde aux doux yeux bleus (encore une religieuse qui n'avait pas demandé à l'être!) est bien joliment dessinée par Hélène dans la molle tiédeur de sa vocation: elle entr'ouvre devant nous la porte de sa cellule.
21i ETUDES SUR LA SOCIETE FRANÇAISE.
nous la montre, après avoir chanté ;;r/m^, rentrant dans son lit encore moite, se défendant contre sa sœur qui essaye de l'en tirer, lui disant qu'elle n'avait pas fait vœu de ne pas dormir tout son soûl, et, lorsqu'elle se décide à se lever tout à fait, mettant dans sa toilette des lenteurs et des suspensions qui lui donnent d'inimitables grâces-. Sa verve • aussi languissait parfois dans une voluptueuse paresse; mais elle avait des réA^eils charmants. Quant à mademoiselle de Mortemart, il lui suffisait de paraître pour chasser devant elle la tristesse et l'ennui. Le danger de tant d'esprit était d'en avoir aux dépens du prochain, et l'on ne s'en privait guère. Si madame de Rochechouart s'efforçait de se borner à des jugements généraux, les pensionnaires goûtaient davantage et réussissaient à merveille les portraits particuliers, portraits des camarades et surtout des maîtresses. Toutes ces petites filles font leurs griffes à l'ombre du cloître en attendant le monde. Voici quelques croquis d'Hélène, d'une sobriété fine et caustique :
Mademoiselle de Chàtillou, surnommée Tatillon, quatorze ans, grave, pédante, fort jolie, mais un peu forte.
Mademoiselle de Lévis, bonne, blafarde, point d'esprit, (juatorze ans.
Madame de Montbourclier, dite Sainte -Macaire, bonne, bète, fort laide, croyant aux revenants.
Nous nous moquions des grands airs de madame de Torcy; nous prétendions qu'elle ne s'était faite religieuse (|un parce qu'elle n'avait trouve qu'en Jésus-
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Christ un époux digne d'elle, et encore n'était-elle pas bien sûre de ne pas avoir fait une mésalliance I
Quelquefois sa gaieté s'échappe et se donne carrière dans une scène d'un franc comique. 11 faut entendre madame de Saint-Romuald et madame de Saint-Germain, deux siècles au chef branlant, à la voix chevrotante, se disputer pendant la grand'messe à propos d'une râpe à sucre.
Madame de Saint-Romuald se penche vers madame dt Saint-Germain et lui dit à demi-voix. — A propos, vous ne m'avez pas rendu ma râpe?
— Qu'est-ce que c'est que votre râpe?
— Comment je ne vous ai pas prêté ma râpe? Madame DE Sai.nt-Germain, vexée que cette demande lui
soit faite à V église. — Je n'ai pas votre râpe.
L'autre, colère et haussant la voix. — Rendez-moi ma râpe!
Vainement l'abbesse, pour les faire taire, promet une râpe à chacune d'elles ; l'autre râpe, la râpe de discorde, tour à tour affirmée et niée, continue de les mettre aux prises dans la chapelle et hors la chapelle. Naturellement, tout le pensionnat souffle à l'envi sur la flamme en parlant de sucre en poudre ou d'objets prêtés dans le voisinage des dames à la râpe.
M. Perey estime que l'Abbaye-au-Bois formait h la fois d'excellentes maîtresses de maison et des femmes du monde accomplies. J'incline à croire que la seconde moitié de l'éducation était plus soignée et plus achevée que la première. Je goûte fort les piquantes descriptions où M. Perey nous montre les premières filles de France raccommudantdes chasubles, allumant des lampes, empilant des serviettes. J'admire Hélène excellant à la fois il sucrer une tisane et à jouer Esther, mais je remarque que dans ce dernier rôle elle porte sur son manteau de velours bleu pâle cent mille écus de diamants et de perles : c'est beaucoup. Lalingerie^ l'apothicairerie et les autres services que le& jeunes filles traversent successivement à titre d'auxiliaires sont des noviciats bien imaginés. Mais quel joli théâtre à l'extrémité du jardin! Quelle richesse de décors et de costumes I Quels maîtres de danse ou de diction, la fine fleur de l'Opéra et de
la Comédie-Française ! Et puis il me semble que ces charmantes lingères, apothicaires et lampistes s'entretiennent de beaucoup de choses qui n'ajoutent rien à leurs vertus domestiques. Ce couvent, à vrai dire, a trop de fenêtres ouvertes sur le monde ; ses modes, ses conventions et jusqu'à ses vices y ont leur écho ou leur accès.
Madame de Maintenon ne voulait pas qu'une fausse pudeur empêchât de parler de mariage aux filles élevées dans les couvents. On ne se contente pas d'en parlera l'Abbaye-au-Bois, on en tâte, sans cesser d'être pensionnaires, et le couvent compte un certain nombre de petites madames habituées à parler de leurs maris sur un ton dénigrant ou folâtre qui répond mal à la gravité de l'institution. Mademoiselle de Choiseul passe quinze jours avec le sien, toujours en tiers, il est vrai; mais « il est si gai et si drôle qu'il trouve le moyen de lui dire bien des choses qu'elle se fait scrupule de répéter ». Celui de cette pauvre mademoiselle de Bourbonne, M, d'Avaux, n'était pas drôle du tout; vieux, laid, affreux enfin, au jugement de tout le pensionnat et de sa femme. Elle avait eu un jour de sortie pour l'aller épouser, et, rentrée au couvent le soir même, elle raconta à ses compagnes qu'elle n'avait pas voulu qu'il l'embrassât, leur jura qu'elle ne l'aimerait jamais. Elle leur tint parole. Lorsqu'on lui annonça sa visite, elle fit semblant de s'être démis le pied et le laissa se morfondre au parloir.
Ce fut le premier affront qu'essuya M. d'Avaux; le dernier fut la Uaison de sa femme avec le spirituel vicomte de Ségur, et celui-là n'eut pas de terme. On compte beaucoup d'histoires à TAbbaye-au- Bois et ce ne sont pas toujours des histoires de revenants comme celle qu'aimait à répéter la crédule madame Sainte-Bathilde. Tantôt on rappelle le passage au couvent d'une jeune novice qui édifiait les pensionnaires par sa douceur, sa modestie, tout en les étonnant par la singularité de ses gestes ou de ses attitudes : lanovice était un beau jeune homme qui avait eu le malheur de tuer son adversaire en duel, et qui avait pris momentanément le voile pour échapper à la sévérité des lois. Madame de Saint-Charles, qui était en ce temps-là mademoiselle de Roucy, ajoutait, en frémissant encore du péril couru, qu'une nuit, effrayée par un violent orage, elle avait été frapper à sa porte, pour lui demander de partager sa cellule et qu'il avait refusé, alléguant la sainte règle. Tantôt on redit le court et étrange n'-gne de madame d'Orléans, sa superbe fantasque et éhontée, ses bains de lait distribués par son ordre aux tables du réfectoire, sa beauté s'offrant volontiers sans vuile à l'admiration des religieuses. Ajoutez à ces vifs récits du passé de récents et troublants scandales. Un billet doux tombe du corsage de madame la vicomtesse de Laval et devient la proie de mademoiselle de Ghoiscul et de la classe rouge. Mademoiselle de Lé vis
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dit brutalement à mademoiselle de Choiseiil que sa mère est enfermée pour s'être amourachée d'un comédien. Ce propos court toute la classe et la conduite de mademoiselle de Lévis est qualifiée dinfàme ; mais mademoiselle de Choiseul, bouleversée, veut éclaircir un horrible doute; elle presse madame de Rochechouart, elle écrit à sa tante, la duchesse de Gramont, elle apprend enfin toute la vérité, et elle a quatorze ans à peine. Si l'Abbaye-au-Bois était suspecte de jansénisme, ce n'était certainement pas pour la rigidité de sa direction morale, et ses pensionnaires ne risquaient pas d'en sortir trop neuves pour le monde, genre de reproches souvent adressé aux éléA'es des couvents. Hélène Massalska se maria fort jeune, selon la mode du temps, et ce ne fut pas sa faute si elle ne prit pas pour mari un jeune homme à la mode, l'élégant et débauché prince de Salm, vers lequel allaient ses préférences. Au moins stipula-t-elle, en épousant le prince Charles de Ligne, qu'elle passerait trois hivers à Paris. Son goût pour son mari ne semble pas avoir été très vif. Il ne manquait au prince Charles, pour se faire adorer, que de ressembler davantage h son père, le plus séduisant et le plus volage des seigneurs de la fin du siècle, qui brillait dans les cours les plus différentes, amusait et charmait Marie-Antoinette et Catherine II, et qui, même revenu chez lui, avait des grâces de reste à dépenser en famille. L'esprit
caressant et fin du beau-père fait diversion à la gravité du mari, rend légers à Hélène les premiers mois du mariage. « Hélène chante et enchante », écrit-il de son château de Bel-OEil, où les jeunes époux goûtaient les déUces de la vie seigneuriale. A Paris, Hélène est presque heureuse au milieu du tourbillon d'hommages que soulève sa beauté. Le prince Charles goûte moins Paris et en est moins goûté. A Yienno, il prend sa revanche, et tandis qu'Hélène s'ennuie do la simplicité et de la bonhomie de la cour, héritage de la maison de Lorraine, il s'attache à la belle comtesse Kinsky qu'une infortune éclatante parait d'un attrait romanesque. Son mari l'avait abandonnée aussitôt après la cérémonie nuptiale, alléguant que leur mariage était l'œuvre de leurs parents, non la leur. Hélène, sans essayer de traverser ces amours, voilées d'ailleurs de toutes sortes de bienséances, fait un voyage en Pologne dans l'automne de 1788, s'y attarde et n'en revient plus.
Son cœur, qui jusque-là avait sommeillé, s'enilamme d'une ardeur soudaine au pays natal et se donne sans retour au comte Vincent Potocki, un personnage assez énigmatique, dont on ne saurait dire ce qui le séduit davantage des attraits de la princesse ou de l'immense fortune de l'évèque de Wilna. Après avoir divorcé d'avec sa première femme, il vivait en parfait accord avec la seconde, en avait deux fds. Hélène réclame de lui
un second divorce, tandis qu'elle tâche d'obtenir le sien. EUe a toutes les folies et toutes les audaces de la passion, une passion slave, comme on dit aujourd'hui; elle s'élance en chaise de poste derrière la voiture qui l'emporte avec sa femme au fond de l'Ukraine; elle le soigne furtivement dans une maladie qui le met aux portes du tombeau. Son mari, son oncle la laissent privée de toutes ressources; elle ne veut rien accepter de celui qu'elle aime; elle est prête à vivre du travail de ses mains. Ses lettres respirent une âpre résolution, un amour obstiné, invincible. « Vous m'aimerez avec un fourreau de toile comme avec un habit de soie et je me trouverai heureuse. » Des grâces de son esprit, des saillies qui pétillent dans ses Mémoires^ il ne reste plus guère de trace. Il semble, d'ailleurs, que cette flamme légère, qui s'était allumée ou excitée à l'Abbaye-au-Bois, ait pâli même avant le temps. Une arrière-petite-nièce d'Hélène Massalska, le spirituel auteur des Financiers d'autrefois^ madame la vicomtesse de Janzé, a l'obligeance de me communiquer deux lettres de sa parente, antérieures à son second mariage. Dieu! qu'elles sont grises et vides ! Comme les Mortemart sont déjà loin!
Voici pourtant, dans un billet tracé à la hâte, au moment où elle apprend la mort de son époux, un dernier souvenir de son éducation française, une saillie célèbre de madame de Sévigné, qui
méritait mieux que cette place et ce féroce emploi :
Un boulet vient d'emporter le prince Charles ; je suis libre; c'est la volonté divine ; ce canon était chargé depuis l'éternité.
Trois mois plus tard elle épousait celui auquel ce billet était destiné.
Le prince Charles avait écrit dans son testament : « Je lègue à ma fille Sidonie le portrait de sa mère afin qu'elle se ressouvienne de ne pas Vimiter. Je veux que mon cœur soit mis à part dans un mouchoir qu'aura porté celle que j'aime et que je la prie de donner à cet effet. » Cette clause désignait en termes voilés madame de Kinsky. Ainsi finit le mariage commencé au parloir de TAbbaye-au- Bois.
Je ne sais si M. Lucien Perey donnera une suite à cette histoire^ ; mais, qu'il la laisse ou la continue, la petite Polonaise qu'il a tirée de l'oubli est assurée de n'y plus rentrer ; ignorée hier, elle est aujourd'hui sur toutes les lèvres et son nom restera lié à celui de toute cette jeunesse aristocratique qu'elle nous a peinte en sa première et charmante fieur.
1. Cette suite vient de paraître chez Calmann Lévy, dans uu volume d'un intérêt non moins vif, intitulé : la Comtesse Hélène Pofocka.
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