La Femme dans l'hide antique a été publiée dès I
cela seul qu'on a pu les attribuer à des femmes : elle s'attaque bravement au texte dont il n'existe que des traductions latines, et enrichit son livre des lettres de Théano sur l'éducation des enfants, sur la direction des servantes, sur la mansuétude qu'il con^'ient d'observer à Tégard des maris inlidèles, mansuétude toute gratuite, car Théano ne réclame pas le bénéfice de la réciprocité. Un jour que, en s'habillant, elle montrait, par mégarde, son bras nu : « Le beau bras ! » dit un homme de goût. « Mais pas public », répondit-elle en se couvrant et en coupant les vivres à l'indiscret. La légende, l'aimable légende veut que ces trésors si bien gardés aient appartenu à Pythagore, afin sans doute que le maître pût écouter en toute quiétude les astres chanter dans l'espace.
On pouvait craindre que mademoiselle Bader, par une complaisance naturelle pour son sexe, ne fût tentée d'en atténuer les défauts et de n'en mon trer que les côtés charmants ou sublimes.
Si mes confrères savaient peindre !
disait le roi des animaux en face d'une peinture qui représentait les exploits de quelque Gérard ou Bombonnel, contemporain d'Ésope. Mademoiselle Bader sait écrire, mais son récit impartial et iidéle échappe k la fadeur du panégyrique, et, blâmant ce qui est digne de blâme, donne ainsi tout son prix h la louange. Elle a plaisir à surprendre et
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à décrire les vertus qui fleurissent dans l'ombre tutélaire du gynécée, mais elle ose aborder la brillante corruption du demi-monde grec et elle nous fait voir les grâces ingénues de l'épouse aisément vaincues par le charme supérieur de la courtisane, charme fait d'esprit, de savoir, d'éloquence, autant que de voluptueuse beauté.
Les vaincues ne se résignent pas toujours, et essayent de sauver au moins leur dignité. Hipparète, mariée au plus beau, au plus spirituel et au plus débauché des Athéniens, se réfugie chez son père, et, selon l'usage de la cité, va déposer elle-même sa demande en divorce; la loi avait voulu ménager aux époux brouillés, avec une occasion de se revoir en public, une dernière chance de rapprochement. Alcibiade arrive et poussé par son humeur superbe, touché peut-être aussi, en amateur délicat, de la beauté indignée d'Hipparète, il la saisit à bras-le-corps, il l'emporte à travers la place publique, et Plutarque ne nous dit pas qu'elle ait essayé de se débattre contre ce ravisseur inattendu. Le duel antique entre l'épouse et la maîtresse se continue toujours, mais avec des armes heureusement moins inégales ; Aspasie acessé d'être éloquente, l'esprit d'Hipparète s'est orné et affiné, et n'était la mobiUté dépravée de l'humaine nature, il est plus d'un ménage où les maris devraient être fidèles par bon goût, vertueux par atticisme.
En passant d'Athènes à Rome, mademoiselle Bader ne croit pas plus qu'il ne sied à l'âge d'or des mœurs austères, et, tout en constatant que les Romains en possession d'une loi sur le divorce ont attendu plus de cinq cents ans avant de la mettre à profit, elle ne se figure pas qu'il ont joui pendant tout ce temps-là d'une parfaite félicité conjugale. Elle croit beaucoup à la vertu des matrones, un peu à la patience de leurs maris, et n'oublie pas que, lorsqu'ils étaient à bout de patience, ils avaient des façons sommaires et sans réplique de marquer leur mécontentement : ils ne répudiaient pas encore leurs femmes, mais il leur arrivait déjà de les tuer de temps à autre.
Il est difficile de préciser la date où commencent, chez la matrone, toutes ces choses si féminines : le désir de plaire, le goût de la parure, lo besoin de primer ses compagnes. Des contemporaines du dictateur Camille prennent feu pour des
distinctions honorifiques comme des Françaises du xvii^ siècle, et ces grands Romains à barbe blanche, qui se laissent d'un air si magnanime égorger par les Gaulois sur leurs chaises curules, ont des femmes et des filles dont les dépits jaloux et les puérils conflits appelleraient la plume follement badine de Sé\dgné, plutôt que la gravité demi-souriante de Tite-Live. La jeune patricienne Fabia, unie à un homme dont le mérite rachetait la naissance, se croyait heureuse; mais un jour, chez sa sœur, mariée à l'un de ces tribuns mihtaires qui avaient le rang et les honneurs de consul, elle entend le bruit de la baguette du Ucteur frappant à la porte; elle s'étonne, elle s'effraye, sa sœur de rire de sa simplicité, et cependant le tribun, sui\d d'un cortège empressé, apparaissait dans la sxjlendeur de sa beauté officielle. 0 la sœur fortunée dont l'époux rentrait à la maison de façon si solennelle l La cadette en serait restée inconsolable, si son mari n'avait, à force d'énergie et d'opiniâtreté, fait déclarer le consulat accessible aux plébéiens et bénéficié tout le premier de la loi nouvelle. La résistance du patriarcat fut \âgoureuse et prolongée, mais Licinius Stolon avait pour l'aiguillonner et le soutenir le bon droit et sa femme : il ne pouvait manquer de vaincre.
S'il n'y a pas dans l'histoire d'époque bienheureuse qui n'ait compté que des femmes accomplies, il n'y en a pas non plus de si désolée qui n'en ait
produit d'admirables. Parmi celles que Pline le Jeune célèbre à juste titre, en est-il beaucoup de meilleures et déplus aimables que la sienne, cette Calpurnie, qui prend de la civilisation grecque le charme sans la corruption, qui pare la sagesse latine de toutes les grâces de l'esprit et de toutes les délicatesses du sentiment? Elle s'éprend de la poésie et de l'éloquence par cela seul que son mari plaide et versifie, apprend par cœur ses vers, sinon ses discours, les lui chante aux sons de la lyre, et, pour être sûre de le trouver toujours à son gré, aime surtout en lui ce qui échappe aux injures des ans, la vive flamme de son intelUgence. Cette pâleur empreinte sur la face et les membres de la veuve de Sénèque raconte ses veines ouvertes d'une main héroïque et appauvries du plus pur de son sang; elle atteste qu'elle est morte avec son époux autant qu'elle l'a pu; mais ce qui vaut mieux encore que ce généreux élan d'une heure Siiprême, c'est qu'elle charma sa vie inquiète par ses vertus de tous les jours, et qu'elle honora sa mémoire par l'irréprochable dignité de ses mœurs. Ainsi se comportait au temps des Agrippine et des MessaUne la jeune femme d'un vieux mari.
La dernière partie de l'œuvre de mademoiselle Bader n'était pas la moins délicate à traiter, la moins difficile à remplir. On risque un peu plus, ce semble, à parler de la Française que de l'Indienne, de la Grecque, ou de la Romaine; les Juges sont ici plus nombreux, mieux informés, par suite, plus exigeants, surtout les juges qui sont en même temps partie dans le débat. Autre et grave obstacle : la richesse luxuriante du sujet. Que de vertus, que d'attraits et de grâces à rassembler, à faire tenir (ô merveille de condensation!) dans un volume unique! Et si l'on est d'humeur sincère, si Ton veut tout dire, les faiblesses avec les vertus, le pire avec l'excellent, n'est-on pas réduit à rogner cruellement la part de la louange? Yit-on jamais ailleurs une aussi éblouissante diversité de physionomies, des nuances plus fines et de plus saisissants contrastes ? Sont-elles vraiment issues d'un même sang ces filles d'honneur qui composent le
fringant escadron de Catherine de Médicis, boivent, en souriant, dans la coupe dont Brantôme a décrit les ciselures effrontées, devancent l'attaque des plus hardis cavaliers, pour les enlacer dans la politique de leur reine, et ces vierges de grande race, étincelantes d'esprit et de grâce, qui s'envelissent toutes vives dans le silence et l'austérité du Carme 1?
Ne sortons pas du grand siècle ; ne prenons que les beautés immortalisées par d'augustes amours : quelle distance entre la noble chasteté de La Fayette et l'impudique hauteur de la Montespan : l'une se sauvant auprès de Dieu de l'amour subitement enhardi de Louis Xlll, et, le jour de la séparation définitive, lorsqu'elle entend s'éloigner le carrosse royal, se précipitant vers la fenêtre d'un élan involontaire, mais ne donnant à sa passion que ce regard suprême, et ce cri d'une douleur déchirante : « Hélas ! je ne le verrai plus ! » l'autre, se livrant, pour capter le cœur de Louis XIV, à des pratiques sacrilèges et sanglantes, et, lorsqu'elle en est venue à ses fins, promenant superbement sa honte dans le carrosse qui emporte avec elle l'épouse délaissée et la maîtresse rebutée, Marie-Thérèse et La Vallière ?
Le xvHi'' siècle, le siècle de l'émancipation d;nis tous les sens, goûte les libres caprices féminins qui distinguent tour h tour ou tout à la fois le seigneur et l'homme de lettres, le bien né et le
bien doué, trouve un air presque innocent aux chutes décentes de madame d'Épinay, sourit à la bague en cornaline de madame du Châtelet, où les images se chassent l'une l'autre, où Voltaire supplant«3 Richelieu, et d"où Voltaire, voulant, par prudence, s'ô.ter lui-même après la mort de son amie, retire... Saint-Lambert; il raconte à demi voix les expériences réitérées de madame du Deffand en quête d'une passion qui vivifie son cœur et ses sens et écoute sans sourciller la réponse de la duchesse de La^ValUère ^ à un vieillard qui lui disait l'avoir aimée tout bas, quand elle était jeune et belle : « Eh! mon Dieu! que ne parliez-vous, vous m'auriez eue comme les autres! » Et pourtant c'est ce siècle des éphémères et sceptiques amours qui entend les soupirs enflammés de mademoiselle de Lespinasse, c'est ce môme siècle qu'éclairent et purifient des modèles achevés de foi conjugale : la duchesse de Saint-Simon, la perle unique, au témoignage du plus pénétrant des moralistes ; la marquise de Bonneval, abandonnée après dix jours de mariage et qui écrit à son époux toujours absent, et promenant par le monde sa vaillance et ses débauches : « Je vous prie seulement de dire une fois tous les huit jours à votre valet de chambre que vous avez une femme qui vous aime, et qui demande qu'on lui apprenne que vous êtes en bonne santé » :
1. Cette duchesse était la petite-nièce par alliance de la imaitresse de Louis XIV.
enfin, cet assemblage exquis de sens, de grâce, d'idéale tendresse, la duchesse de Choiseul, la femme toujours éprise de son mari, même oublieux, même infidèle.
Les vertueuses, les irréprochables ont peu ou point d'histoire et cependant, si l'on essayait de rassembler toutes celles dont la httérature intime a gardé le souvenir, on en trouverait dans ce frivole pays de France un nombre qui étonnerait les étrangers et nous-mêmes. Là aussi la richesse ne va pas sans la' diversité. Que de tours et de nuances dans la vertu! Que de façons d'être honnête femme ! Voyez cette habile et fi ère héroïne de la Fronde, la duchesse de Bouillon, qui tranche sur les Chevreuse et les Longueville par sa décente et fine propagande en faveur de sa cause; qui ne fait jamais d'avances que concertées avec son mari; qui donne (le mari toujours en tiers) une si charmante accolade à ce fripon de Retz, lorsqu'il vient de rendre quelque signalé service au parti, et, pour enchaîner sa foi douteuse, lui tire coquettement du doigt quelques gouttes de sang dont elle l'obUge h signer le pacte d'alUance ; cette raisonnable Motteville, si raisonnable qu'elle en épouse un octogénaire, capable néanmoins de quelque folâtre équipée comme, lorsqu'elle s'ennuie trop de la moitié du Ut, de faire prendre sa place à sa femme de chambre sans que le bonhomme, en son premier sommeil, s'avise du changement de com-
pagne ; madame de Sévigné, si leste en ses propos, si sage en sa conduite; madame Dupin, la moins osée, mais non la moins belle de ces trois grâces, filles naturelles de Samuel Bernard, célébrées dans les Confessions, qui garde deux jours entiers une folle déclaration de Jean-Jacques et la lui remet le troisième jour avec une exhortation si bien appropriée qu'elle éteint son amour avec son espérance ; madame Récamier à son aurore, se x>laisant à blesser les cœurs et à les guérir, à les ramener doucement au régime d'une frugale amitié... Je m'arrête, car cette élite est une foule, et déjà les noms nouveaux s'ajoutent aux noms anciens; des arcliives domestiques, libéralement ouvertes aux premiers regards de la postérité, sort un essaim de jeunes femmes innocemment belles et spirituelles: Madame de Rémusat, qui échappe aux soins et aux séductions de son rang à la cour, aux vifs hommages des lettrés et des artistes, à la flamme étrange des regards du vainqueur de Marengo pour ne songer qu'à M. de Rémusat, pour l'envelopper de son amour, de sa grâce, de ses saillies, si tendres encore en leur fin badinage; la princesse d'Eckmiihl, dont la beauté, languissante loin de son époux, s'anime et se nourrit de sa présence, s'illumine de sa gloire, et, à la veille des jours tristement héroïques, passe, comme une radieuse apparition dans les camps de Stettin et de Hambourg; la déUcate, la blonde madame de Château-
briand, si jolie, si perspicace, si rieuse et pourtant si douce envers son errant et superbe mari; qui lui pardonne dix ans d'absence et PauUne de Beaumont *; qui nous peint avec une grâce à la fois maUcieuse et miséricordieuse le seigneur de la vallée aux Loups plantant et déplantant, caressant son chat ou sa perruche, ramageant des vers ou grondant un article du Conservateur, enfin se frisottant, entre deux attaques de rhumatisme, pour s'en aller à Paris courir de madame en madame et revenir aux champs « ne valant plus rien du tout » ; d'autres encore, ressuscitées d'hier, mais dont je ne soufflerai mot, car les vivantes arriveraient bientôt après les renaissantes, et l'auteur de la Femme dam la société française ne les contenterait pas à moins d'un second tome.
Mademoiselle Bader a senti l'embarras qui nail de l'abondance des biens, et, pour l'éviter, elle a d'abord parcouru les âges, les rôles divers et successifs de la femme, fille, épouse et mère; puis elle a distribué sous des types généraux les portraits qu'elle aA^ait savamment rassemblés ; elle a fait ainsi passer sous nos yeux la ménagère, la lettrée, la mondaine, la poUtique, la guerrière, la révolutionnaire, même certains monstres dont elle
1. Et aussi Delphine de Custinc, coiiinic l'atteste une nouvelle et charmante étude de M. Bardoux sur la société de ce temps. Voy. à ce sujet, Pauline de Beaumont ; —Madame de Custine, par A. Bardoux, 2 vol. in-8, Calmauu Lévy, édit.
aurait pu nous faire grâce, comme les tricoteuses et les flagelleuses de la Terreur.
Si ces classifications comprennent toutes les personnes célèbres, combien en laissent-elles échapper qui n'ont aucune marque particulière, qui se sont contentées d'être femmes et charmantes ! Peut-être •eut il été préférable d'accorder un peu moins à celles qui ont un rang ou un nom dans l'histoire et de mettre particulièrement en lumière celles qui représentent le plus nettement dans la société ou dans les lettres les qualités nationales : la grâce avec ses nuances diverses, ici plus vive, plus pétulante, là plus exquise, ailleurs plus soUde et presque sévère; le sentiment presque toujours assaisonné d'esprit et de mahce ou, lorsqu'il se rencontre sans ce piquant alUage, atteignant aune suave déhcatesse; une imagination moins forte qu'ingénieuse; un jugement plus fin et plus sûr qu'original, celui qui fait le goût, le tact, l'art de vivre en société; un esprit souple, léger, ailé, toujours naturel, qui orne les mœurs les plus décentes et qui voile encore, s'il ne les excuse, les moins retenues; j'ajouterai bien volontiers la qualité qui frappe le plus l'âme généreuse de mademoiselle Bader, et qui s'allie de façon un peu inattendue aux précédentes, une quaUté qu'on ne saurait dire nouvelle dans le pays où on acclamait Corneille, il y a tout à l'heure deux siècles et demi, mais qui n'a cessé de grandir dans la France moderne,
j'entends un don de sensibilité passionnée, enthousiaste pour toutes les manifestations du bien, toutes les formes du beau, en quelque lieu qu'elles tiennent à se produire.
L'auteur ferme son livre sur une pensée empruntée à cette éloquence académique qui constitue aujourd'hui, en dépit des épigrammes consacrées, un véritable trésor httéraire. « Dans toute action noble et désintéressée, cherchez la femme », disait dans son discours de réception M. Cuvillier- Fleary, retournant un mot bien connu, et n'ayant eu besoin, pour trouver cette saillie éloquente, qu'à regarder auprès de lui. Nulle parole ne pouvait plus heureusement, couronner l'œuvre de mademoiselle Bader : vraie dans tous les pays, elle n'est peut être nulle part d'une vérité plus frappante que dans le nôtre.