Un vol. in-8, Firmin-Didot
police, comte Angles, dans Tenquête ordonnée par Louis XYIII, après la seconde Restauration. Cette enquête, dont le résultat devait rester secret et qui ne subit l'influence d'aucun mouvement d'opinion, avait pour but de rechercher, d'interroger et de récompenser toutes les personnes qui avaient montré quelque humanité dans leurs rapports avec les prisonniers du Temple. Ce sont les procès-verbaux de ces interrogatoires, perdus dans les cartons des Archives nationales, que l'auteur a fetrouvés, dépouillés, et où il a puisé des faits et des arguments qui ne laissent planer aucun doute sur le dénouement funeste de l'un des drames les plus douloureux de notre histoire.
L'œuvre de M. Chantelauze se distingue de celle de M. de Beauchesne, non seulement par une plus grande richesse de documents, mais encore par le ton même de la narration. Le coloris y est plus sobre, le sentiment plus discret; les faits sont plus savamment contrôlés, les conséquences plus rigoureusement déduites. L'écrivain cherche plus à prouver qu'à émouvoir, et cependant le sujet qu'il traite est de telle nature que le pathétique dont il se défend jailUt du fond même des choses, et qu'il se trouve avoir fait un récit poignant en ne voulant faire qu'un récit (idèle.
Quelle enfance que celle de ce fils de roi ! A peine a-t-elle pu s'ébattre un Instant dans les riants jardins de Versailles qu'elle est saisie et emportée par la tourmente révolutionnaire. Ce dauphin de quatre ans a dans toutes ces journées tristement fameuses sa part de périls et d'angoisses. Le 6 Octobre, lors de l'invasion du palais de Versailles, Marie-Antoinette, qui se sent particulièrement menacée par la haine populaire, le chasse de sa chambre dans celle de madame de Tourzel, sa gouvernante, et il ne peut trouver quelque sûreté qu'en se sauvant de sa mère. Paris reconquiert la famille royale, le petit mitron avec le boulanger et la boulangère, et la première nuit que le dauphin passe dans les Tuileries depuis longtemps abandonnées, madame de Tourzel barricade la porte de sa chambre pour le défendre contre les surprises de la rue.
Mais tout cela n'était rien encore, tout au plus le prélude des catastrophes prochaines; un instant
même le ciel, gros de tempêtes, parut s'éclaircir. Le royauté, déjà suspecte aux violents, restait l'espérance du grand nombre, surtout dans la personne innocente et charmante du dauphin; les libéraux saluaient en lui le prince destiné à appliquer les idées nouvelles ; la foule était séduite par l'éclat de sa beauté, par la gentillesse de ses façons et de ses propos. Coquettement vêtu, par une fine intention de la reine, de l'uniforme de la garde nationale, il faisait au bataillon de service les honneurs de son jardin de la terrasse du bord de l'eau avec une grâce qui prenait tous les cœurs. A la fête de la Fédération, soulevé sur les bras de son père, il avait été salué par les vivats d'un peuple immense : cette courte A'ie qu'allaient dévorer les brutahtés et les outrages de la Révolution connut aussi la popularité et son réveil amer.
Les événements se précipitent. La fuite de Varennes change la surveillance discrètement exercée sur la famille royale en une captivité à peine voilée. Le dauphin goûte ses derniers et furtifs bonheurs, quelques promenades dans la ville, une joyeuse partie dans un hôtel du faubourg Saint- Germain, avec un enfant de son âge, et c'est tout; il est resserré, confiné dans un espace de plus eu plus étroit et bientôt ne quitte plus la terrasse des Tuileries. Il désapprend l'aimable étourderie de sou âge et de son caractère, contient sa vivante nature, écoute sans répéter, se garde surtout de
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compromettre personne, un mot dont il use fréquemment et dont il connaît tout le sens ; il a des réllexions précoces et montre déjà cette qualité qui vient si tard aux rois, quand elle leur vient, la clairvoyance.
Il semble même que l'épreuve cesse de l'étonner, que son cœur s'aguerrisse aussi vite que son esprit s'aiguise. Le 20 Juin, après avoir été pourchassé de chambre en chambre par les bandes que Santerre a lancées sur les Tuileries, il se réfugie avec sa mère dans la salle du conseil, et là, défendu contre les insultes des sans-culottes par un bataillon de garde nationale resté fidèle, il s'entretient dans les moments de répit avec les députés de la Gironde accourus pour protéger le roi, écoute avec sang-froid les questions qu'ils lui adressent sur l'objet de ses études, les surprend par la précision, par l'à-propos, j'allais dire par la verve de ses réponses. L'un d'eux, ayant eu le mauvais goût de lui parler de la Saint-Barthélémy : « Laissons cela, dit un autre; il n'y a pas ici de Charles IX. — Ni de Catherine de Médicis », ajoute vivement le dauphin. — Le 10 Août, fuyant avec le roi et la reine dans le sein de l'Assemblée, il traverse à pied la populace hurlante et menaçante, et, selon le témoignage d'un contemporain, « U n'a pas l'air très effrayé ».
Le nouveau pouvoir issu de cette journée sanglante, la Commune, dispose désormais du sort de Louis et des siens. L'Assemblée, réduite à voter la
déchéance du roi, lui assigne pour demeure le Luxembourg ou, au pis-aller, la chancellerie; la Commune préfère et impose le Temple; et, menée par Pétion, à travers les huées dont elle estcoutumière, la famille royale va prendre possession de sa nouvelle résidence. Le jour tombait quand elle arriva; des lampions éclairaient les créneaux, des lumières brillaient à l'intérieur ; le Temple avait pris pour recevoir ses hôtes un air de joie et de splendeurnarquoises. Les membres de la Commune leui' souhaitent la bienvenue, le chapeau sur la tête, et un philosophe de la nouvelle école, se prélassant sur un sofa, leur vante les douceurs de l'égaUté : « Quelle est votre profession? lui demanda le roi. — SaA'etier », répond-il. Était-ce déjà Simon qui entrait en scène et préludait à son rôle d'éducateur de roi?
La persécution est commencée, persécution marquée au coin de la populace, bassement et brutalement inventive dans sa cruauté. On mesure aux prisonniers l'air, la lumière, le coin de ciel qu'on leur octroie : leurs fenêtres sont garnies d'abat-jour, et, pendant leur courte promenade dans le jardin du Temple, ils voient s'élever sous leurs yeux les murs qui les enserrent; des potences, des guillotines dessinées dans l'escaUer obsèdent leurs regards, et le portier de la tour « flanque à la face des princesses une bouffée de sa pipe » pour faire rire les gardes municipaux de
service. Les nouvelles du jour ne leur arrivent que recueillies ou plutôt devinées au passage par Hue, leur fidèle valet de chambre. Un ser^-iteur aussi empressé ne pouvait être toléré : Hue est chassé du Temple. Quelques jours auparavant, on avait arraché à la reine les femmes qui avaient spontanément sui-si sa fortune, madame de Tourzel^ sa fille Pauline, si tendrement aimée du dauphin, et la généreuse princesse de Lamballe. Celle-ci allait bientôt lui être rendue par les héros de Septembre. Égorgée au sortir de la Force, un groupe de cannibales se partage ses débris palpitants, qui sa tête, qui son cœur, qui son tronc déchiré et ruisselant et vient battre de ses flots furieux les portes du Temple. Un commissaire municipal, Danjou, harangue cette tourbe ivre de sang et la détourne de sa proie. M. Chantelauze, ne voyant que le but atteint, loue l'énergique habileté de sa parole. Veuton connaître le genre d'habileté et d'énergie qui avait alors le don de persuader? Qu'on Use cet extrait de la harangue de Danjou et qu'on juge si la rhétorique des honnêtes gens tomba jamais à ce degré de détresse et de honte.
De quel droit, s'écrie-t-il, prétendez-vous jouir seuls de votre conquête ? N'appartient-elle pas à tout Paris et devez-vous la priver du plaisir de partager votre triomphe? La nuit bientôt s'avance; hàtez-vous de quitter cette enceinte trop resserrée pour votre gloire. C'est au Palais-Royal, c'est au jardin des Tuileries, oii
tant de fois a été foulée aux pieds la souveraineté du peuple, que vous devez planter ce trophée comme un monument éternel de la victoire que vous venez do remporter.
La bande touchée, flattée, se retire : mais, auparavant le porte-tête (le mot est de Danjou, un mot nouveau pour un nouvel office) élève sa pique jusqu'à la hauteur des fenêtres : un cri d'horreur retentit; on crut avoir reconnu la voix de la reine (c'était celle de la femme d'un gardien, la leine était dans une autre chambre), et l'on s'en alla ravi de l'effet obtenu. Ils ne partirent pas tous : celui qui portait le cœur, le po7'te-cœur, entra dans un cabaret voisin, l'y fit cuire et le dévora avec le regret de ne l'avoir pu faire apprêter par le cuisinier du Temple, qui s'y était refusé en alléguant ses fourneaux éteints.
La Convention, élue sous la pression des massacres de Septembre, abolit la royauté; les rigueurs vont redoublant à l'égard des prisonniers du Temple ; le dauphin est enlevé à la direction des femmes, installé dans la chambre de son père. Un arrêt du conseil du Temple fait la part de la tendresse maternelle, lui assigne ses heures. L'enfant est au Ut, a la fièvre. Qu'importe! dès que la nuit arrive, sa mère est exclue de son chevet. Les municipahtés se succèdent et les nouvelles surpassent les anciennes en AÏolence, en brutahté, en inquisition puérilement et sottement tracassière. Passe encore pour les pains éventrés, les fruits ouverts, les noyaux fendus en deux : ils pouvaient contenir un billet, un avis du dehors ; mais enlever au roi couteaux et ciseaux, de peur qu'il n'attente à sa vie, quel bel emploi de la vigilance! quelle connaissance des principes et des sentiments d'un chrétien!
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Il ne faut pourtant pas calomnier la nature humaine, la nature française, croire que le dévouement, la pitié se taisent autour des victimes : à côté des bourreaux et des brutes, il y a des hommes. Aux fenêtres qui s'ouvrent en face du Temple, des visages anxieux se montrent, des signaux appellent l'attention, des vies voudraient s'offrir. Parmi ceux qui se succèdent au Temple comme commissaires municipaux ou hommes de garde, tel rudoie tout haut, console tout bas ; tel n'ose parler, mais ne peut retenir une larme. Les prisonniers sentent, devinent au regard, à l'attitude, la bienveillance même la plus contenue, tant ils sont sevrés et avides de sympathie . Il y a les figures connues, aimées, qui reviennent à certains jours. « Maman, c'est Monsieur un Tel », murmure le dauphin, et l'on respire. Lorsque commence le procès de Louis XYI, pour un avocat qui se dérobe, vingt autres s'offrent à Paris et dans la province. Les lettres aussi, litlerœ humanlores^ sont du côté des Adctimes ; la chanson, le vaudeville sont héroïques à leur manière; la comédie combat à son poste d'honneur, au Théâtre-Français, et y soulève une émeute de sentiments nobles.
Intevdum vocem comœdia tollit.
C'est Alexandre Laya, dans son Ami des lois, qui proteste, en vers émus, en faveur du royal accusé, et les applaudissements des honnêtes gens cou-
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vrent les clameurs des régicides. La Convention vote la mort du roi, mais elle écarte l'appel au -peuple, qui l'eût acquitté; et les mesures formidables prises pour assurer l'exécution témoignent de la peur que lui inspirent les sentiments du vrai Paris : la pitié publique semble capable de faire une révolution. La voiture qui emmène Louis XYI est précédée et suivie de nombreux canons, entourée de l'élite des assassins de Septembre. A la hauteur de la porte Saint-Denis, un cri de délivrance retentit, mais va se perdre dans la foule terrifiée : il a été poussé par le baron de Batz et trois jeunes hommes. Le baron de Batz n'échappe à la mort que par miracle; deux de ses compagnons sont hachés sur le seuil d'une maison voisine, leur nom a péri, non le souvenir de leur acte, et l'héroïsme de ces téméraires fait un consolant contraste avec les scènes hideuses qui suivirent l'exécution du roi.
La générosité de la race française, qui brille en ces jours sinistres, est encore excitée par l'admirable sérénité de la mort de Louis XVI. Le baron de Batz joue vingt fois sa vie pour sauver le reste de la famille royale. Il y a tel jour, telle heure où il est sur le point d'être maître du Temple. De minuit à deux heures, les vingt-huit hommes de garde seront à lui ; à lui les deux commissaires municipaux ; tout est préparé dans une rue voisine pour une fuite précipitée. Il est onze heures et
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demie; on touche au salut, lorsque Simon (ce Simon de malheur!) apparaît, averti par un billet anonyme, et rompt le plus humain et le mieux ourdi des complots. La Terreur perdit ce jourlà une belle occasion d'éviter quelques-uns des crimes qui l'ont le plus déshonorée.
Le plus lâche de tous est la persécution qu'elle exerça contre un enfant de sept ans. Un décret du comité de Salut public l'enlève, ou plutôt T arrache à sa mère, qui le défend en vain de ses embrassements, de ses cris, de ses larmes, et lui donne pour instituteur l'homme à qui le Temple devait d'avoir gardé sa proie. Simon aA^ait encore d'autres titres à sa dignité nouvelle : sa profession, son crédit auprès de Marat, sa brutahté haineuse, sa mine et son ûme patibulaires. Un savetier précepteur de roi, quel savoureux régal pour les basses jalousies de la foule! Il savait, du reste, signer son nom depuis l'année précédente; il y était parvenu, en s'appliquant, pour devenir membre du conseil de la Commune.
On sait la besogne qu'il fit, l'entrain qu'il déploya pour avilir et pervertir son élève. La chose n'était pas aiséo : la nature, la raison, l'éducation protestaient, se défendaient chez le noble enfant etle savetier redoublait les jurons, les insultes, les coups l)0ur dompter « le sacré louveteau ». Il n'est pas de spectacle plus poignant que celui de cette ingénuité, de cette dignité native, se débattant entre
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des mains ignobles, d'abord frémissant et s'indignant, bientôt réduite à supplier, à demander grâce, et enfin, à bout de forces, n'en pouvant plus, se rendant à merci. A peine livré à Simon, il l'apostrophe avec une fierté qui lui impose un instant : « Montrez-moi, lui crie-t-il, la loi qui prive un enfant de sa mère! » C'est à ce même moment que la reine répliquait au membre de la Commune qui lui demandait s'il ne lui manquait rien : « Il ne me manque que mon enfant. » Ces deux êtres, brusquement séparés, n'en faisaient qu'un encore, sentaient et parlaient de même, mais le savetier-précepteur s'acharne à rompre leur naturelle entente, et Marie-Antoinette put bientôt se figurer ce qu'on faisait, à deux pas d'elle, de son sang et de son âme. Postée près d'un jour de souffrance pratiqué dans le mur, elle guettait son passage lorsqu'il allait faire sa promenade quotidienne au sommet de la tour, et rassasiait ses yeux de la chère et fugitive apparition. Un jour, en l'apercevant, elle se détourna et éclata en sanglots : il était vêtu en jacobin, portait la carmag-nole et le bonnet rouge; il avait quitté le deuil de son père pour prendre i'habit de ses meurtriers !
Elle ne devinait encore qu'une partie de la vérité. Abreuvé d'injures, brisé de coups, battu pour l'assassinat de Marat, battu pour les succès des royalistes en Bretagne, battu chaque fois qu'il hésitait à faire quelque besogne servile, il avait fini par
perdre la pudeur de son nom, de son rang; le dauphin de France lavait la vaisselle du ménage, nettoyait les souliers de Marie-Jeanne, la femme de Simon, qui le trouvait alors tout à fait gentil et serviable. Le respect et Tamour de sa mère furent les derniers sentiments qui moururent en lui, et Simon s'y heurtait avec rage. Pour en venir à bout il changea de système; il ne le battit plus, il le déprava; il le fit manger et boire outre mesure, lire des hvres obscènes. Les souvenirs de l'enfant se troublèrent; son sens moral s'émoussa ; un jour» du haut d'une fenêtre du Temple, le bonnet phrygien planté sur le front, il ravit les hommes de garde en leur chantant à tue-tête des couplets ignobles où il bafouait Dieu, ses parents et les aristocrates : il y avait trois mois à peine que sa mère, en l'embrassant pour la dernière fois, lui avait dit: « Souvenez-vous d'une mère qui vous aime; soyez sage, doux et honnête. »
Il semblait mûr pour ce qu'on attendait de lui. C'est ici qu'il faut admirer l'atroce génie de la Commune incarné dans Hébert. Les charges qu'on faisait peser sur Marie-Antoinette ne semblaient pas assez infamantes; il fallut en trouA'er une particulièrement abominable ; on la trouva. On l'accusa de rapports incestueux avec son fils, et c'est par la bouche de ce fils qu'on fit proférer l'accusation. Un jeûne prolongé, puis une abondance subite de mets, de vin, de liqueurs avaient achevé de bouleverser le sens affaibli de l'enfant. 11 débita d'une lèvre inconsciente la leçon apprise, alla au-devant des questions, flétrit sa tante avec sa mère, et signa le tout d'une écriture tremblée. L'interrogatoire, dans sa teneur immonde, existe aux Archives nationales, et c'est sans contredit le monument le plus honteux de l'époque : on touche ici le fond de l'abjection. Hébert avait même passé la mesure de ce qu'on pouvait alors oser ou endurer :
il n'eut pas le bénéfice de son invention. La reine, d'un mot, d'un geste, la mit à néant et souleva dans l'auditoire un frémissement sympathique; le procureur général, dans son réquisitoire; le président, dans son résumé, n'y tirent pas la moindre allusion, et, le soir, Robespierre s'emporta contre l'imbécile maladresse de son auteur.
Au commencement de l'année 1794, Simon fut mis en demeure d'opter entre sa fonction d'instituteur et celle de membre du conseil général de la Commune. Mal payé, mal nourri (on avait réformé la table qui avait été le seul luxe de la famille royale, et dont il prenait largement sa part), fatigué d'un service qui le confinait dans le Temple, effrayé d'une responsabilité qui engageait sa tête, il donna sa démission d'instituteur. La Convention ne le remplaça pas. Le conseil de la Commune demanda l'assimilation du prisonnier du Temple aux prisonniers de droit commun. La Convention refusa, mais elle abandonna au conseil le soin de sa surveillance; c'était le livrer à Hébert et h Chaumette et accorder plus qu'elle ne refusait. Il est aussitôt confiné dans sa chambre; sa chambre est transformée en cachot; rien n'y manque : porte scellée, grillée, cadenassée; guichet par où passent de misérables aUments, soupe, bouilli, pain, cruche d'eau. Isolement complet : il ne voit pas même le garçon qui le sert. Le jour, un simple rayon de lumière filtre h travers les
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barreaux; le soir, un réverbère s'allume en face de la porte ; la nuit, des ténèbres profondes l'enveloppent, l'oppressent; des visions étranges tiennent dans l'angoisse son cerveau affaibli. Ses yeux se ferment enfin de lassitude, d'épuisement; tout à coup, des pas s'approchent ; les verrous sont tirés bruyamment. « Dors-tu, Capet? crie une voix brutale; lève-toi, viens ici. Demi-nu, frissonnant, l'enfant se précipite vers le guichet : « Me voilà, citoyens, que me voulez-vous? — Te voir, répliquait le visiteur en lui présentant sa lanterne au visage ; va te coucher ; housse ! louveteau ! » C'était la façon dont les commissaires arrivants véritiaient la présence du prisonnier, pour en donner décharge aux commissaires sortants.
L'enfant, déjà brisé, s'abandonne. Il laisse sur la planche de son guichet leUnge, les habits qu'on y dépose et durant des mois garde les siens usés, troués, souillés. Son cachot, em'ahi par l'ordure, tourne au cloaque où pullulent insectes et bêtes immondes. Saturé d'air putride, enveloppé de fange, rongé de vermine, il devient la proie d'une consomption rapide; son dos se voûte, ses membres s'allongent démesurément; son cou n'est qu'une plaie; ses genoux et ses poignets sont gonflés de tumeurs livides; ses ongles ont la dureté de la corne ; il ne peut se tenir ni debout, ni assis ; il se réfugie, non pas même dans son lit, mais dans une étroite couchette en forme de ber-
ceau laissée là, on ne sait pourquoi; il s'y ramasse, s'y pelotonne, y reste le jour et la nuit, sans mouvement, sans parole, sans regard : tel il apparut à Barras lorsque, le lendemain de la mort de Robespierre, il voulut constater de ses yeux la présence du prince au Temple ; tel le trouvèrent un mois plus tard (car les ordres humains donnés par Barras n'avaient pas été exécutés) les commissaires municipaux qui pénétrèrent dans sa goule après qu'on en eut brisé le guichet et descellé la porte de fer. Son dîner était resté intact sur sa table. « Monsieur Charles, pourquoi ne mangezvous pas? lui demanda Gagnié, le chef de cuisine, qui avait accompagné les commissaires. — Je veux mourir», dit l'enfant et iln'ajoutaplus vme parole. ]']nfm, on le nettoie, on le panse, on purifie sa cliambre, on y fait pénétrer l'air, la lumière et il parait plus surpris que touché. Laurent, qu'on lui avait donné pour gardien sur la désignation de Barras, était un jeune créole, ardent révolutionnaire, mais de naturel doux et compatissant. Il obtient l'autorisation de le promener sur la plateforme de la tour, il l'appelle non plus Capet, mais monsieur Charles. Peu à peu ces soins, ce respect r(''meuvent. Au souffle de cette pitié sympathique, sa sensibiUté se réveille, se souvient, s'inquiète : en descendant du sommet de la tour, il jette un long regard sur la porte du troisième étage derrière laquelle il croit encore sa mère ; un autre
jour, il laisse tomber sur le seuil de cette porte quelques maigres lleurs poussées à travers les pierres de l'esplanade. Admirable obstination de la piété filiale qui avait survécu à tant de souffrances et de souillures et qui se trahissait par ces démarches muettes, n'osant davantage !
lY
Les jours néfastes étaient passés : les comités de Salut public et de sûreté générale, insensiblement renouvelés, s'inspirent peu à peu de sentiments meilleurs. Le nouveau 'gardien que Laurent se fait adjoindre, Gomin, était un homme d'opinions modérées, de caractère doux, même un peu timide. Laurent, qui se retire deux mois plus tard, est remplacé par Lasne, un ancien soldat qui cachait sous un air martial une âme aussi droite que celle de Gomin et une bonté qui savait vouloir. Louis oppose d'abord à Lasne comme à Gomin une silencieuse défiance, mais il apprend vite à les connaître et h les aimer. Tous deux, par un touchant accord, s'ingénient à mêler quelque allégement à ses maux: Gomin lui procure des jouets, des livres, des friandises; Lasne ménage sa sensibilité tout en stimulant son courage; tantôt il demande qu'on lui épargne le bruit des verrous et des serrures qui blesse ses nerfs ; tantôt il réveille
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en lui le souvenir des jeux militaires de son enfance, et la chaleur d'un sentiment presque viril colore un instant son pâle visage. En certains jours, ils se réunissent pour lui donner im concert de leur façon. Lasne chante avec entrain quelque vieille chanson militaire ; Gomin s'évertue à l'accompagner sur son violon ; l'enfant écoute et oublie ses souffrances : scène charmante et digne de tenter le pinceau de quelque maître^, où l'on voit l'héritier d'une grande race royale consolé, presque égayé par de braves gens, de petite mais honnête souche, l'un, fils d'un tapissier de l'ile Saint-Louis, l'autre, d'un adjudant au régiment de la Marche, ayant tous deux gardé dans le cœur et sauvé des fureurs enragées de ce temps les bons et doux instincts du vieux peuple de France : il semble, à les regarder, que les types odieux des Simon, des Hébert, des Chaumette s'éloignent et disparaissent comme la vision de quelque horrible songe.
Mais la vision, hélas! avait été mortelle au royal enfant, et les sollicitudes de la dernière heure ne peuvent plus qu'adoucir sa fin. Le mal fait même de tels progrès que les gardiens le signalent sur les registres du Temple par des expressions de plus en plus alarmantes. Le comité de sûreté générale s'émeut lentement; à la fin, il se décide à désigner le chirurgien Desault pour visiter le malade. Desault parle un langage net et
ferme, demande le transport immédiat du malade à la campagne, et se heurte à un refus inflexible. Pelletan, qui succède à Desault brusquement emporté par un accès de fièvre maligne, et Dumangin que Pelletan se fait adjoindre ne montrent ni moins de zèle, ni moins de courage. C'est l'honneur de ces grands corps hbéraux de demeurer attachés, au milieu des plus terribles crises sociales, aux idées d'humanité et de justice, et de concentrer en eux tout ce qui reste de santé et de vitaUté morale dans la nation. Pelletan prend sur lui de faire transporter le dauphin dans la chambre du concierge qui donnait sur le jardin : des rideaux blancs, de l'air, de la lumière, de la verdure, luxe inespéré et délicieux pour le malade, qui remercie d'un doux et triste sourire!
M. Chantelauze rapporte après M. de Beauchesne, mais avec plus de choix et de mesure, les dernières paroles, les dernières pensées de Louis XVII. M. de Beauchesne avait eu l'heureuse fortune, bien due à l'ardeur de ses recherches, de retrouver Gomin et Lasne, et de recueilUr de leur bouche des témoignages d'un [trix inestimable. Pourquoi faut-il qu'il ait cru devoir mêler son émotion à la leur et poétiser leur langage? La simplicité d'un récit fidèle eût été si expressive ! la physionomie du mourant si touchante encore, même sans l'auréole ! La souffrance le trouve doux et résigné : sa pensée est ailleurs, obstinément
tendue vers cette porte qui retient sa mère captive, qui l'empêche de venir s'asseoir à son clievet à l'heure où il va mourir. Parfois il semhle l'attendre, et il pleure de l'attendre en vain. « Toujours seul, répond-il à Gomin qui lui demande la cause de ses larmes ; ma mère est restée dans l'autre tour... » La voix et le chant de sa mère, qu'il croit, dans son déUre, entendre s'élever de la tour, consolent et charment son agonie, et c'est dans les bras de Lasne qu'il exhale doucement son dernier souffle. S'il avait expiré la nuit, il se serait éteint dans les angoisses de l'isolement ; le règlement barbare qui interdisait de le veiller pendant la nuit ne fut supprimé que quelques heures après sa mort.
Un rapport laconique d'un membre de la sûreté générale apprit l'événement à la Convention, qui ne donna pas un signe de pitié et se contenta d'ordonner l'autopsie pour répondre aux bruits d'empoisonnement répandus dans la foule. L'autopsie attesta que Louis XVII était mort de marasme et de consomption, en d'autres termes, de sa captivité, et cette attestation n'absout ni la Commune qui consomma ce lent homicide, ni la Convention qui le laissa s'accomplir. Le corps, placé sur un brancard, fut porté au cimetière Sainte- Marguerite et déposé dans la fosse commune. « Dans ce temps-là, tout le monde était égaux », disait en 1817 la veuve du fossoyeur retrouvée par le préfet de poUce. Quelle égalité que celle qui faisait
à un enfant coupable d'une seule faute, celle de sa naissance, la part que je viens de rapporter!
Il nous reste à établir dans la suite de cette étude l'identité de Louis XVII et de Tenfant mort au Temple le 8 juin (20 prairial) 1795.