M. Cuvillie.r-Fleury
ERNEST LEiiOUVÉ
SKCO.NDK l»AUrii';
Le second volume des Soi(ienir>i de M. Legouvé n'a pas excité moins de curiosité et obtenu moins de faveur que le premier, et cela n'a rien qui nous surprenne. Les personnages qui ont vécu, les événements qui se sont accomplis ont un attrait auquel la plus brillante liction ne saurait atteindre. S'il y a beaucoup de charme dans les choses dont M. Legouvé nous parle, il n'y en ,i pa^ moins dans
sa façon de nous en parler, et sa \dvacité d'accent et de tour leur prête une grâce de plus et achève de captiver le lecteur.
M. Legouvé est un maître conteur ; il excelle h composer un récit, à le resserrer et à l'étendre .\ propos, à faire saillir la circonstance, la parole, l'attitude expressive, à ménager et à lancer lé trait final, qui emporte l'émotion ou le rire: même au moment où sa verve s'échappe et s'ahandonne, un art consommé et demi latent la gouverne encore, mais la quahté qui me frappe le plus en lui, c'est le don, rare à ce degré, de Taction et de la mis»^ en scène. Son œuvre est un récit, mais le récit d'un écrivain né pour le théâtre : tout s'y meut, parle, agit et nous donne, à proprement parler, le spectacle dans un fauteuil. Le spectacle continue, même lorsque le sujet semble inviter Tauteur à prendre un ton plus ou moins didactique; au rebours des écrivains qui se piquent de répandre un docte ennui sur les choses les plus aimables, il aborde les plus sérieuses avec un sourire, entre en se jouant dans les questions d'esthétique, de morale, de psychologie compliquée de physiologie, les élucide par une anecdote, les tranche par une saillie. Il feuilletait les Mémoires de Barbier vers l'année 1775; il y trouve un mot un peu vif de son grand'père, avocat au Parlement. Tout Paris ne parlait alors que de l'instruction du procès de Daniiens, qui avait tenté d'assassiner Louis XV.
« C'est faire bien du bruit pour une petite saignée », s'écrie le jeune et pétulant avocat. M. Le^(juvé se rappelle soudain ses vingt-quatre ans, et les vives échappées de son humeur frondeuse. Plus de doute ! C'était son grand'père (pii se (continuait en lui et l'avocat de 17o7 qui s'amusait à refaire des siennes en 1832. Mieux encore : il faisait, un jour, des armes devant un vieil ami de sa famille. « Tiens, dit celui-ci, le coup de A^otre père! » Et voilà l'atavisme pris sur le fait (M. Legouvé avait cinq ans lorsqu'il perdit son père) et les plus sceptiques qui s'étonnent de « ce contre de quarte par filiation ».
Les mystères de la conception littéraire, les germes légers, invisibles aux yeux profanes, qui portent avec eux une idée, une œuvre, un chefd'œuvre peut-être, surtout les jeux et les caprices de l'inspiration dramatique, ses joies, ses élans, puis ses langueurs, ses arrêts invincibles, et enfin, sous un choc fortuit (un mot entendu, une scène entrevue), la course sacrée qui recommence et le dénouement qui apparaît, tout cela est expliqué, montré, rendu sensible par de beaux et lumineux exemples. Emile Augier s'en allait songeur le long du quai des Saints-Pères, se demandant comment il pourrait échauffer et enlever le dernier acte de Gabrielle; arrivé près de l'Institut, il aperçoit, sur le pont des Arts, Régnier, l'artiste de la Comédie- Française, qui se jouait de façon charmante avec
rjH ÉTUDES SUR LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.
s;i petite fille : « L'heure matinale rendait le pont [)iesque désert; l'enfant, se sentant comme seule, allait en avant de quelques pas, puis elle revenait en courant vers son père, se jetait dans ses l)ras, et le père l'enlevait jusqu'à ses lèATes pour l'embrasser, tandis que l'enfant se mettait à rire aux éclats en l'embrassant aussi. » Le poète tenait l'nfin l'inspiration qui le fuyait! Il avait surpris, dans cette vision soudaine, la douceur infinie des amours paternelles, et de ces baisers et de ces rires entremêlés allaient naître ces vers qui traduisent avec un accent tendrement viril l'une des trois ou quatre joies de ce monde qui valent la peine de vivre :
Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres, Qui dans tout notre cœur s'établissent en maîtres. Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas. Et n'ont qu'à vivre heureux pour n'être point ingrats.
M. Legouvé nous devait un chapitre s m- la collaboration, dont il a très brillamment usé', et il s'est Ubéralement ac(iuitté de sa dette. Des formes si diverses qu'elle peut affecter, la moius originale n'est pas celle qui nous a donné Louise de Lignemiles. M. Legouvé a, cette fois, Goubaux pour rollaborateur; Goubaux, le chef d'une institution qui devint plus tard le collège Chaptal, le meilleur et le plus aimable des hommes, si gai, si facile à vivre, si secourable à la peine d'autrui, si vaillant
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tlans lii sienne, déjà uublié, descendu dans la nuit, et ({ue le bienfait d'une amitié fidèle ramène aujiHirdhui à la lumière, souriant, allègre et comme tMichanté de revenir au monde. Goubaux quitte sa |KMision, soi-disant pour un long' voyage, s'arrête chez son ami, rue Saint-Marc, s'enferme résolument avec lui, et la collaboration commence. Dès sept heures du matin, on est à la besogne. Assis à la même table, en face l'un de l'autre, les deux auteurs entament le même acte, ébauchent la même scène; les plumes trottent sur le papier dans un piofond silence : bn dirait le lycée un jour de composition. Vraiment, le collaboration est chose très sérieuse! Oui, mais il y a des intermèdes, des récréations; il y a le premier déjeuner et les tartines beurrées de la main de madame Legouvé; il y a le second déjeuner, égayé de la présence d'une fillette aux joues roses, aux yeux étonnés, aux naïves saillies, et suivi d'une heure de musique allégeante et inspiratrice. Après dix jours de littérature cellulaire, le comité de lecture, composé de madame Legouvé, s'assied dans un fauteuil en. tapisserie.
« Élève Goubaux, commencez, je vous écoute. » .\ l'élève Goubaux succède l'élève Legouvé. Le comité hésite, se partage. « J'aime mieux le rôle de la femme dans l'un, et le rôle du père dans l'autre. Il me semble qu'en fondant ces deux versions dans une seule on ferait un mariage parfait...
comme le nôtre. » Et le mariage s'accomplit, et M. Legouvé se trouve nous aAoir donné, avec un piquant exemple de collaboration dramatique, l'aimable peinture dun intérieur bourgeois et lettré de notre Paris du xix^ siècle avec ses grâces honnêtes, son affmement d'esprit, ses douces et saines joies de famille associées au charme du travail et de l'amitié. La postérité devra regarder à ces pages quand elle voudra se faire une idée juste de la molle et frivole cité que nous montrent de préférence les romans à la mode et la presse légère, au risque d'achever de la perdre de réputation.
M. Lçgouvé ne s'est pas d'ailleurs contenté de la peindre dans ces scènes intimes, et les tableaux qu'il a tracés de ses mœurs, de ses goûts, des personnages remarquables à divers titres qu'il y a connus ou rencontrés, me frappent par la variété, le naturel, la vérité, autant que par le mouvement, le couleur et la vie. Le voilà bien notre léger, mobile et généreux Paris, avec ses multiples aspects, sa gaieté, son feu, sa grâce, ses voluptueux entraînements, et aussi avec son goût du beau, sa passion de l'idéal, ses nobles et obstinés labeurs, ses grandes austérités d'esprit et de corps, ses vertus raffinées à l'égal de ses vices ! Artistes, écrivains, rêveurs, hommes d'action se ramassent, se pressent dans cet étroit espace où l'élite est aussi dense qu'une foule, et l'on ressent une âpre volupté à suivre, au milieu de la mêlée ardente, les hasards et les jeux de la destinée, l'éveil des vocations, les prodiges de l'énergie et de la cons-
tance humaines, les caprices delà faveur publique^ ]es fiers triomphes parfois suIa^s de lourdes chute& ou de traînants et mélancoliques déclins.
Voyez ces deux fillettes, alertes et court vêtues, descendre d'une modeste maison de la cour des- Fontaines (leurs parents y logent sur le même palier) et s'en aller, en babillant, acheter le lait et le charbon des deux ménages : tout Paris va bientôt raffoler de ces démons d'esprit et de gentillesse. En ce moment, Jenny Vertpré et Dt'jazet ne songent encore qu'à mettre en commun leur petit savoir ; elles échangent des leçons de lecture contre des leçons de catéchisme. C'est Jenny Vertpré la théologienne. « Je lui dois mes principes religieux », dira plus tard Déjazet avec une plaisante gravité. Jenny donne ses principes sans en rien retenir, à preuve sa façon de partir pour la campagne de Russie, « blottie et cachée dans les plis du manteau d'un jeune général de l'empire comme un oiseau dans son nid ». De la façon dont elle était faite, elle ne dut guère peser à la marche de la Grande Armée : « Seize ans à peine! Des yeux d'écureuil ! Des quenottes de souris ! Des cheveux, aile de corbeau! Kt une taille! Et un sourire! Et un esprit! » D'ailleurs elle ne s'aventura pas au delà de Dantzig, et elle ne s'est glissée qu'en fraude dans nos fastes niiUtairos. M. Legouvé, qui ne note que ses plus mémorables aventures, nous la montre ensuite rentrée dans la vie civile,
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aimée de Scribe, trompée par lui, le lui rendant bien, « quoiqu'elle y eût quelque scrupule, disaitelle avec un sourire infernal, tant il était godiche! » Godiche! un esprit si déUé et si preste! M. Legouvé protestait contre l'épithète infligée à son ami ; mais Jenny savait ce qu'elle disait, et, de fait, le plus ingénieux, le plus roué de nos écrivains de théâtre trouvait souvent son maître dans l'art de jouer la comédie vraie.
Les portraits d'artistes occupent une large place dans le livre de M. Legouvé. Il touche d'une plume clémente à ces êtres légers, capricieux, passionnés, menant deux existences également intenses qu'ils ont quelque peine à démêler l'une de l'autre et qui les emportent dans un tourbillon délicieux et funeste. Combien de leur vie mettent-ils dans leurs rôles ? Combien de leurs rôles dans leur vie ? Les femmes surtout sont le jouet et la proie des flatteuses illusions de la scène; elles ignorent leurs années, leurs rides, et ne s'adressent jamais l'indiscrète question :
Ai -je passé lo temps (J'ai moi- ?
Mademoiselle Mars aima longtemps, passionnément, sur la scène et à la ville. Elle arrive un jour, pleine d'angoisses, chez une célébrité médirale, amenant un jeune homme à sa consultation. « Rassurez-vous, lui dit ingénument le docteur, il n'y a rien de grave dans l'état de monsieur votre
fils. » 0 la rude parole pour celle qui jouait encore Agnès, à plus de quarante ans! Le malade dont elle paraissait la mère était son amant, un amant dédaigneux, insolent, infidèle, mais qu'elle ne pouvait, malgré tous ces dégoûts, arracher de son cœur. La dévotion tardive, l'approche de l'heure suprême ne la délivrent qu'à demi des obsessions enchanteresses de son art. Sur son Lit de moribonde, elle murmure, -^lans un léger délire, des paroles damour avec des prières (c'étaient des lambeaux d'une déclaration des Fausses Confiilences), puis se tait, prête l'oreille et applaudit. Cette pénitence un peu mêlée toucha le prêtre qui l'assistait bien plus qu'elle ne le scandalisa. Dieu ne fut pas sans doute plus sévère que ce saint homme à cette pauvre âme de comédienne qui flottait ainsi du sacré au profane ; il laissa sa part à Marivaux et ne dédaigna pas la sienne.
La figure de Rachel devait, entre toutes, tenter le pinceau de M. Legouvé par son étrange mobilité. Tour à tour insolente et câline, dure et pitoyable, libre jusqu'à l'effronterie et respectueuse des plus délicates bienséances, elle raffole des contraires, est ravie de les rassembler et de les heurter en elle. Elle n'est pas seulement femme et artiste, c'està-dire doublement femme et capricieuse ; elle est de plus un enfant de la balle et elle en a les brusques et triviales boutades. Être costumée, drapée en Virginie et danser un pas de Mabille dans sa
loge avant de s'avancer noblement sur la scène, quelle tentation! et elle y cède. Hâtons-nous de dire que M. Viennet n'était pas là, mais il ne perdit rien pour attendre. Il apporte un jour à la jeune prêtresse du grand art un rôle admirable à ce qu'il dit, un rôle taillé pour elle et taillé par lui, lui demande un rendez-vous qu'elle lui accorde avec son séduisant sourire, la trouve sortie, puis malade, puis visible enfin! Il donne son nom, ce nom qui faisait s'oumr les portes à deux battants. Une voix s'élève du fond du sanctuaire ;. « Dites à M. Viennet qu'il m'embête. »
Virginie, Viennet, le faubourg Saint-Germain, tous les antiques y passent et pâtissent à leur tour de son indomptable irrévérence. Une des plus grandes dames de France lui fait la grâce de la promener aux Champs-Elysées, à l'heure élégante, dans sa voiture découverte, sa fille sur le devant. Rachel, après la promenade, fléchit les genoux devant cette duchesse, la remercie « avec un mélange de mots inachevés et de larmes ». Elle est relevée, embrassée par la mère et la fille ; elle s'éloigne presque suffoquée par l'émotion. Arrivée à la porte du dernier salon, elle se retourne et lance, du côté du grand salon, un geste qu'elle n'avait pas appris de Chimène, ni de Monime. Ce geste, reflété par une glace perfide, fut aperçu de la jeune fille qui l'avait accompagnée de quelques pas, par déférence, et la frappa d'une stupeur facile
à comprendre : la reconnaissance de Rachel, tout à rheiire si Aire et si respectueuse, venait de se terminer par un pied de nez !
« Je ne suis qu'une petite saltimbanque >> . disaitelle à M. Legouvé, qui s'est gardé de la prendre au mot, et qui se plait à nous montrer le gavroche transfiguré par l'art et réalisant, sous des traits inoubliables, les plus nobles conceptions de notre génie tragique. N'y avait-il même que de l'art dans cette métamorphose? Cette passion, cette dignité, cette grâce qu'elle déployait sur la scènC;, n'était-ce qu'un jeu de son génie, le masque d'emprunt d'une soirée ? M. Legouvé, qui n'est pas né crédule, et qui ne l'est pas deA'enu par la fréquentation des artistes, a épié, surpris la femme dans la tragédienne, et il a senti ce que l'une ajoutait au talent de l'autre. Un soir, dans une répétition devant une salle A'ide, à la lumière d'un quinquet fumeux, elle se surpassa dans le rôle d'Âdrienne Lecouvreur expirante. C'étaient des gestes, des accents, des pleurs qui n'étaient pas simulés ; c'était la nature elle-même , à faire pâlir et frissonner l'auteur. Ce soir-là, en effet, Rachel saisie d'un pressentiment subit, s'était vue mourir jeune, applaudie, adorée, et elle avait pleuré de vraies larmes, non sur la petite saltimbanque qu'elle disait être, mais sur la grande artiste et la charmante femme qu'elle était naturellement.
« Ah ! la gloire ! la gloire ! écrivait-elle au milieu d'un voyage triomphant à Londres, c'est la plus
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belle chose après Dieu! » L'âme de Rachel valait mieux que sa naissance, que les vulgarités de son éducation, que les hasards et les abandons de sou état et de sa vie. On sait la touchante lettre que lui adressa madame Crémieux pour tâcher de Tarrêter sur la triste pente où glissait sa réputation, son pressant appel à « l'enfant charmante et pure » qu'elle avait toujours vue, qu'elle voulait toujours voir en elle et le silence hautain qu'elle opposa à cette marque de déhcate affection : « Mademoiselle Rachel fait dire à madame Crémieux qu'il n'y a pas de réponse. » Comme je l'aime mieux dans une confidence que M. Legouvé a recueillie de sa bouche et qui témoigne de la noblesse première de sa nature en même temps que de la sincère émotion qu'elle portait dans ses rôles! Un jour, elle renonça brusquement à celui de PauUne. — Elle est si bizarre! disaient les uns. — A moins qu'elle ne soit jalouse de Beauvallet dans Polyeucte, insinuaient les autres. — Le vrai motif de cette prétendue boutade, c'est que la divine pureté du personnage de Pauhne pesait à son âme troublée par le sentiment d'une profonde défaillance morale, d'un amour égaré sur un être méprisable : cette feinte, ce mensonge d'une heure était au-dessus de ses forces. « Ces vers admirables, ajoutait-elle, me brûlaient la bouche ; je ne pouvais plus les dire, non, je ne pouvais plus ! » Et comme elle voyait son interlocuteur hésiter à la croire, se défier de
son émotion même comme d'un bel effet scénique, elle continuait avec un accent qui chassait tous les doutes :
Tout cela est bien invraisemblable, je le sais. Que diriez-YOUs donc, si je vous montraisle fond de monàme? Vous vous extasiez tous en m'entendant. Eh bien, sachez qu'il y avait en moi une Rachel dix fois supérieure À celle que vous connaissez. Je n'ai pas été le quart de ce que j'aurais pu être. J'ai eu du talent, j'aurais pu avoir du génie ! Ah! si j'avais été élevée autrement ! Si j'avais été entourée autrement! Si j'avais vécu autrement! Quelle artiste j'aurais faite! Quand je pense u cela je me sens prise d'un tel regret!...
Je ne sais rien qui honore plus hautement Corneille que cette attitude de Rachel frémissant et rougissant au contact de l'être idéal qu'il a créé de son âme et de son génie, et définissant, d'après son œuvre, le pur milieu dans lequel doit grandir la tragédienne digne de ce nom.
M. Legouvé, en véritable écrivain dramatique ^ est curieux de ces crises morales qui éclairent d'une lumière imprévue le fond le plus intime de la nature humaine. Il a reçu ou provoqué des aveux ([ui enrichissent la peinture déjà si variée des passions de ce siècle, et comme il tient de source les choses surprenantes qu'il raconte, elles ont, avec un air de roman, l'authenticité de l'histoire. Je Us, en frémissant, un chapitre intitulé : Une histoire vraie^ où-*<leux personnes faites pour se haïr en viennent à s'adorer pour leur supplice commun, et ne trouvent pas d'autre moyen de finir ce supplice que de se lier par une chaîne de fer et de se brûler tout vifs dans un pavillon de leur villa; un bout d'épaule de la jeune femme et un poignet entouré de la chaîne fut tout ce qui resta de ces forçats de l'amour. Tout arrive en France, écrivait-on il y a déjà deux siècles, et cette race légère est capable des plus fortes passions. Saviez-
VOUS que Scribe et Déranger, deux épicuriens, deux sceptiques, deux écrivains de l'école du bon sens. avaient été mordus au cœur, vers leur soixantiènn* année, par un amour subit, l'un pour une jeune femme, l'autre pour une jeune fille? Béranger, le chantre de Frétillon et de Lisette ! Scribe, qui semblait défendu contre ce tardif coup de foudre par un long célibat, point du tout morose, et par une longue féUcité conjugale au milieu de laquelle il nageait encore! Saviez-vous que les deux vieillards furent non seulement amoureux, mais aimés, — sorte de bonne fortune qui n'arrive point aux femmes de génie sexagénaires, — mais obligés par un sentiment d'honnête délicatesse et par un reste de raison de se dérober, de s'enfuir pour sauver ces imprudentes d'eUesmêmes? « La passion était entrée dans leur cœur comme une flèche, dans leur sang comme une flamme. » Scribe n'aurait pu la rencontrer au détour d'une rue sans tomber évanoui sur le pavé; Béranger s'alla cacher dans un petit village près de Paris, à Fontenay-sous-Bois, — « comme un pauvre animal blessé va se réfugier au plus épais d'un tailUs pour laisser couler le sang de sa blessure et la laver dans l'eau des étangs ». Jamais la Vénus antique n'eut de plus cruelles surprises et l'on n'est plus tenté ici de sourire des barbons en mal d'amour.
Je ne peux signaler que quelques-unes des fi-
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^niiob ti-acées par M. Legouvé, j'effleure à peine sa riche galerie de portraits. Je relève les faiblesses^ les fragilités humaines, et j'oublie les beaux traits (lo boiiti', de candeur, d'abnégation dont son Uvre est rempli. Je n'ai pas même nommé les doux ou vaillants mystiques (car il y a des mystiques à Paris), Samuel Hahnemann, Chrétien Uhran, Jean Reynaud: Hahnemann, révolutionnaire en médecine par tendresse paternelle, par pitié pour les petits enfants, par abandon à la puissance et à la bonté divines; Uhran, le musicien angélique, le violon le plus épris des œmTes des maîtres, de tous les maîtres, et aussi le plus pieux, le plus ingénu, le plus chaste des violons, qui ne consent h jouer à l'Opéra qu'avec une permission de l'archevé<lié et qui y joue de toute son âme, mais en tournant obstinément le dos aux séductions et aux damnations de la scène ; Jean Reynaud, l'homme d'action qui ne connaît que les virilités et les audaces généreuses avant d'être le penseur qui ne nourrit que de purs enthousiasmes et ne poursuit que de nobles rêves, Jean Reynaud qui eut faim et soif d'idéal et ne put se rassasier en ce monde.
M. Legouvé ne peint que ceux qui ne sont plus : il n'a fait qu'une exception à cette régie, emporté l)ar une amitié fraternelle et tenté aussi par une physionomie des plus originales. Le vivant n'a pas lieu de se plaindre d'une indiscrétion qui se
prolonge pendant quelques pages et dont voici l'invitant début :
Un jour, pendant le siège de Paris, j'allai chez W général Trochu, que j'avais l'honneur de voir quelquefois, et je lui dis :
— Général, si vous avez besoin, en dehors de l'armée, pour une mission périlleuse, pour une tentative désespérée, d'un homme qui ne vous marchande ni sa vie, ni sa fortune, ni son temps, qui soit également prêt pour un dévouement d'une heure ou un dévouement d'un mois, et qui vous remerciera de le faire tuer, si sa mort est utile au pays, j*ai votre affaire.
— Ah ! vous connaissez un homme de cette trempelà? me répondit en souriant le général.
— Oui, général, je le connais, .et j'en réponds.
— Eh bien, je m'en souviendrai.
Cet homme, c'était Victor Schœlcher.
M. Legouvé semble vouloir clore ses Souvenirs à l'année 1876; comme ils partent de 1813, ils comprennent les soixante ans au moins promis par la couverture du livre. Le compte y est, le compte de M. Legouvé, non le nôtre. En vain, il alléguerait la longueur du cliemin parcouru : s'il frustrait d'un troisième tome notre curiosité excitée par la verve croissante du récit, il nous semblerait tourner court et nous fausser brusquement compagnie J'aimerais à le voir toucher, en se souvenant, à nos arts, à nos lettres, à nos mœurs d'aujourd'hui ; multiplier ces traits, trop rares h mon gré, dont il caractérise notre société contemporaine : le go (Il
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remplacé par le ragoût, la passion se croyant fade et jugée telle si elle garde un reste de pudeur, l'argot fleurissant sur les lèvres des femmes et même des jeunes demoiselles, devenues semblables à cette héroïne du conte qui ne pouvait ouvrir la bouche sans jeter des crapauds au lieu de perles. II serait curieux de voir ce temps jugé par Ihistorien d'une époque meilleure où le tact, la grâce, la délicatesse, ces choses si françaises, n'étaient pas encore reléguées parmi les modes d'antan. La censure serait piquante sans âpreté, car l'auteur est de ceux qui sourient plus volontiers qu'ils ne s'indignent, qui gourmandent le présent sans cesser de croire à l'avenir et, de plus, il est Parisien, <( Parisien jusqu'à la moelle des os » et, par suite, encUn à la miséricorde pour la ville coupable. Il y est né en 1807, dans l'appartement qu'il occupe encore ; il y a écrit, dans le cabinet de travail qui fut celui de son père, les œuvres qui ont renouvelé l'illustration de son nom; il s'y est enfermé, à l'heure du péril, lui apportant son humeur et sa parole vaillantes. On se souvient encore, à l'Académie française, de sa réconfortante apparition, de la spirituelle bonne grâce avec laquelle il y annonça l'invraisemblable nouvelle qu'il avait été payé de ses locataires et offrit de faire part de l'heureuse aubaine à ceux de ses collègues qui avaient des locataires moins bien inspirés ou même qui n'avaient pas du tout de locataires. C'est un
souvenir à joindre à ceux que nous raconte M. Legouvé, dont le seul tort est d'être un peu trop discret sur son propre compte : je l'emprunte à des « Mémoires » qui ne sont pas écrits, qui seraient parmi les plus charmants, s'ils pouvaient l'être, si leur auteur n'était réduit à ne plus voir, hélas I que des yeux de l'esprit, — aux Mémoirps parlés de M. Cuvillier-Fleury, qui voudra bien me par donner d'en distraire cette courte anecdote.
JOLBNAÏ.
XAVIER THIRIAT»
Pendant l'hiver de 1845, un petit montagnard des Vosges, âgé de dix ans, se jetait dans l'eau glacée d'un canal pour en tirer sa compagne d^école, dont le pied avait gUssé sur la planche qui servait de pont; la fillette fut sauvée; le sauveur resta perclus pour la vie, les nerfs rétractés, h^s membres contournés, ne pouvant se mouvoir qu'en rampant. « Je fis alors ce que je ferais encore aujourd'hui », écrit avec une admirable simplicité le héros de cette histoire, dans le livre même où il nous raconte la vie de souffrances et de dégoûts que son dévouement lui a faite.
L Pari?, Alphonse Picard.
358 ETUDES SUR LA SOCIETE FRAiNÇAlSE.
Ce n'est par là propos d'auteur et le Journal d'un solitaire ne ressemble pas eiî effet aux productions courantes. La fiction n'y a point de place; Técrivain n'a pas, hélas! inventé son personnage, rèv»' son malheur et son tourment, et nous serions^ mal venu à disputer avec lui de la vraisemblance de ses peintures. Il a souffert, non dans son imagination, mais dans sa chair et dans son esprit, et ce quïl nous offre est de la douleur vraie, chose si commune dans la ^'ie, si rare dans les livres. L'expression égale le sentiment en naturel et en vérité, et si j'en fais la marqu e, c'est qu'il ne suffit pas toujours d'avoir réellement subi les épreuves que l'on raconte pour les raconter d'une façon qui touche. La plume de l'écrivain veut orner la douleur de l'homme, et les confidences qui se disent intimes montrent ou étalent des façons de souffrir trop éloquentes, trop httéraires, que les gens d^' cœur goûtent moins que les beaux esprits.
La tristesse de Xavier Thiriat n'est pas une tristesse cultivée, raffinée, ayant fait sa rhétorique. Il a écrit, non pour être lu, mais pour soulager sou coiuren l'épanchant ; p(Hii' h(>u\ «t dans son journal un fidèle et sympathique ami à qui redire ee que n'auraient pu comprendre les simples habitants de sa ferme ou de sa vallée ; p( )U r y fixer ses impressions de cliîtque jour qui étaient son unique façon d'agir, et s'y sentir vivre en s'y regardant penser. N'admirez-vous i>as ici la vertu bienfaisante des lettres
qui appellent et consolent tous ceux que la vie blesse ou repousse, et cjui sourient, à l'occasion, à un paysan infirme? Mais comment ce paysan s'est-il élevé jusqu'aux lettres? Quels ont été ses maîtres, ses inspirateurs? Nous l'avons déjà dit: l'isolement et la souffrance, aidés de quelques livres, d'abord offerts par le hasard, bientôt choisis par l'effet do ces affinités particulières qui rapprochent le lecteur et l'écrivain. La nature, il faut le reconnaître, y fut bien aussi pour quelque chose, et l'enfant, que ravissait dès l'école la lecture de Télémaque, qui, par les chemins, en parlait à ses camarades avec un naïf enthousiasme, déjà portait en lui le secret de ce style aisé, pur, harmonieux qui nous surprend et nous charme dans son journal.
Tout dans ces pages est empreint d'une grâce mélancolique, jusqu'au lieu même où elle ont été -(écrites et pensées. L'hiver, l'hurnble abri d'une ferme assise sur le sommet neigeux d'une colline; l'été, sur un tertre rocheux, un banc de bois couvert de l'ombre d'un noisetier, voilà le cabinet de travail de l'auteur, son observatoire et aussi son V^ratoire ; car, soit qu'il décrive les tableaux qui se déroulent à ses pieds, soit qu'il peigne les sentiments qui l'agitent, sa pensée s'élève avec des alternatives d'amour et de résignation vers Celui qui fait la vallée si fertile et si riante et l'homme parfois si chétif et si misérable. Il se borne à re-
garder autour de lui et en lui-même, à dire ce qu'il voit et ce qu'il éprouve, mais il le dit avec un tel accent que l'émotion gagne le lecteur le plus sceptique L'horizon embrassé, le paysage décrit sont toujours les mêmes, puisque le peintre est cloué sur place, mais jamais Allions et montagnes ne turent scrutés d'un regard plus aAdde et plus tendre. Ils sont, en effet, l'unique bien du pauvre perclus, le plaisir de ses yeux, la source et l'aliment de ses rêveries et de ses méditations. Ses compagnons, de leurs bras robustes, en défrichent le sein, en moissonnent et en vendent les fruits: le soUtaire en jouit d'une façon plus exquise; il en aspire la fraîcheur, la beauté, la poésie, tout ce qui n'a ni prix ni sens pour le Vulgaire, tout ce qui ne parle point à l'âme de Marthe, mais enchante celle de Marie. Marthe fait flamber l'àtre où s'apprête le repas de l'ouvrier rustique; Marie contemple la fumée bleue qui monte des cheminées et va se perdre dans les nuages du cieL
Ai-je des sens nouveaux inconnus à ma sœur?
George Sand, dans une ravissante pastorale^ souhaitait à l'homme des champs de pouvoir un jour sentir l'attrait du spectacle qui l'environne, « Iharmonie des sons et des couleurs, la finesse des tons et la grâce des contours » : L'enfant de la ferme du Pré-Tonnerre a réaUsé ce vœu, mais de^ quel prix il a payé ses voluptés d'artiste I
JOUKNAL D'UN SOLITAIRE. iiOl
De son «Hat môme résulte cette forme d'imagination (lui lui est propre, jamais uniquement descriptive, sans cesse pénétrée et attendrie de sentiment. Les harmonies qui relient l'âme humaine à la nature sont en lui plus nombreuses, plus délicates, plus vibrantes. Les jours voilés de l'automne, Fhiver nu et frissonnant répondent h la tristesse souvent amère de ses pensées; mais, quand vient le renouveau, quand le gazon rougi émerge des neiges fondantes, quand le noisetier bourgeonne au-dessus du banc ruiné de son ermitage, il a des sensations à la fois pleines de vivacité et de douceur, celles d'un homme qui recouvre un trésor perdu. Les fraîches images abondent sous sa plume : la vallée, qui croit tous les jours en beauté et en richesses, semble s'offrir à lui comme une corbeille verdoyante et parfumée; le soir, sous l'arc d'argent de la lune naissante, il recueille le tintement de l'angélus comme l'écho mourant des symphonies célestes; le matin lui apporte de gracieuses surprises : une fleur nouvelle éclose avec l'aube, un nid aperçu dans la ramée voisine; sa retraite fleurit et chante, et il s'enivre <le cette joie de la nature, non sans y mêler sa plainte harmonieuse :
Charmant oiseau, (^it-il au roitelet qui porche sur sa tête, tu chantes, et moi je soupire. Le printemps, en te rendant les beaux jours vient égayer ton nid et tes innocentes amours. L'aurore et le crépuscule te trouvent
voletant sur la branche, sous le toit, dans le vieux mur et sur le rocher moussu. Le soir, quand tu glisses rapide et sans bruit dans un rayon de soleil, portant la becquée de mousse qui doit abriter ta famille, on te dirait plus heureux encore. Ta compagne t'attend en chantant sur le mur, et les derniers feux d'une belle journée éclairent votre bonheur commun.
Ces paroles trahissent une secrète souffrance de cœur, non pas seulement un vœu timide et indécis, mais un désir ressenti et frustré. Le solitaire, en effet, n'a pas connu que les amours des fleurs et des oiseaux; il a eu aussi son idylle, une douce et pure idylle dont le récit repose de ces œuvres en A'ogue toutes saturées d'ardeurs sensuelles où périt le charme suprême de l'amour, la délicatesse, et avec elle ce qn'il y avait de plus exquis et peutêtre de plus original dans les lettres françaises, l'ne jeune fille était venue s'établir avec les siens près de la ferme du Pré Tonnerre; elle était d'humeur à la fois vive et contenue, pudique et rieuse; ïhiriat la suit dun regard ému, tantôt fauchant les prés, tantôt paissant ses chèvres ; son attention est remarquée et bien venue; une jeune voisine reçoit et transmet les mutuelles confidences; des
lettres s'échangent, toutes remplies d'une tendresse^ naïve, surtout celles de Lilie (c'était le nom de la bergère) qui commençaient et finissaient par de^ « je vous aime bien », entremêlés de couplets de cantique. « On s'écrivait le jour, on se rêvait la nuit. » Enfin, un jour est pris pour un rendez-vous (un honnête rendez-vous avec la voisine en tiers), dans un heu qui n'était ni fréquenté ni désert, sur une pelouse ombragée d'un buisson d'aubépine et bordée d'un ruisseau hmpide. Les deux enfants (l'un avait dix-huit ans, l'autre quinze) s'asseoient l'un près de l'autre, échangent moins de paroles que de regards, et, après un long silence, leurs voix se rapprochent et murmurent un serment d'amour que la voisine devina plutôt qu'elle n'entendit. Et ee fut tout ! Pas même une joue effleurée, pas même un serrement de main ! Une pureté, une innocence h surprendre et à scandahser le guût du siècle, et cependant de cette simple entrevue le jeune homme emporta de la joie et de la souffrance pour de longues années.
Le doux roman, à peine commencé, s'interrompit. Lilie, trahie par sa compagne, éclairée et sermonnée par sa mère, retint et ressaisit son cœur. Elle eut bien encore, l'année qui suivit, de gentilles paroles pour celui qui avait reçu sa foi, en le rencontrant un soir de mai près du buisson d'aubépine : son amour semblait tomber avec les feuilles pour se ranimer avec la saison nouvelle;
mais il n'alla pas jusqu'au troisième printemps : un bouquet de Ulas, sa fleur préférée, lui fut offert, et elle eut le courage de le refuser. L'abandonné sentit en gémissant la douceur du bien qui lui échappait et l'âpreté du destin qui le vouait à l'isolement, mais pouvait-il en vouloir à l'aimable fille qui se détournait doucement après avoir éveillé dans son âme et un instant partagé un sentiment nouveau et délicieux? Ne lui devait-il pas ses plus frais souvenirs, l'émotion féconde qui vivifiait son talent avec son cœur, et lui dictait ses pages les plus charmantes, celles oùU se plait à nous peindre l'amie « dont le sourire était pour lui le ciel » et à nous ramener vers la scène du rendez-vous, vers (( ces trois enfants timides assis sur le gazon fleuri, près d'une fontaine murmurante ».
Une grâce légère anime jusqu'à l'épilogue de ces enfantines amours. A force de volonté, de raison, d'application à l'étude, en s'aidant de la botanique, de l'entomologie, de la météorologie, le solitaire avait fini par vaincre sa passion. Un jour qu'il était seul à la ferme, Lilie parut sur le seuil : « Bonjour, Xavier, lui dit-elle de sa voix la plus douce, en faisant sa gracieuse inclinaison habituelle. Vous êtes si seul que c'est une honte de vous laisser ainsi. Je \iens vous voir et travailler avec a^ous. » Et les voilà de chaque côté de la table, l'une brodant, l'autre dévidant du coton de trame, causant familièrement de choses et d'autres, des événe-
ments du voisinage, de Tàne offert à Xavier par son oncle, nn âne décharné dont on fait l'éloge avec un malicieux sourire, puis de sujets plus graves, de morale, de théologie, de tout enfin excepté des rendez-vous d"antan. Quand elle dut partir, ajoute le narrateur de cette scène, elle semhla ne me quitter qu'à regret, et, s'inclinant presque jusqu'à terre pour me saluer, elle me promit de revenir bientôt. »
Ne trouvez-vous pas bien saisi et joUment rendu ce type de villageoise affinée, de vraie race française, avec sa compassion caressante, sa coquetterie de cœur pour le plus débile, mais le plus savant des jeunes gens d'alentour, son mélange d'enjouement et de sérieux, son goût pour les sujets relevés et pour le beau langage (elle-même avait des expressions choisies et un peu à coté)? N'accusez pas cette peinture d'être idéale : le trait de nature y est et atteste la clairvoyance et la sincérité du peintre. Lilie, avant de faire sa belle révérence finale, passe un marché de coton avec son hôte, et voudrait bien le tromper de quelques sous, mais le vendeur se pique au jeu et l'empêche de satisfaire son goût immodéré pour l'épargne.
Il convient de noter ce talent d'observation, naturel à Thiiiat, f*t (pii trouve à s'exercer dans le cercle restieint de son expérience. De là de fines peintures des choses et des gens, entremêlées au monologue du sohtaire; un coin des Vosges qui
s'éclaire dans la diversité de ses types, de ses mœurs, de ses coutumes locales; de là aussi un grain d'ironie qui est, même chez les âmes les plus clémentes, le fruit de l'expérience et qui assaisonne agréablement ici la suavité des effusions intimes. Il n'a fait qu'effleurer la société des hommes, et cela a suffi pour qu'il se blessât à la dureté des passions d'autrui. Il a senti tomber sur lui, chétif, les dédains et les insolences des grands personnages de l'endroit, des conseillers municipaux, et il s'est vengé de fine et sûre façon, en les montrant en séance, dans la plénitude de leur égoïsme et de leur sottise. Vivre uniquement par la pensée n'est pas chose déjà si bien portée à la ville, mais, au village, quel pitoyable emploi de soi-même ! Thiriat nous confesse avec une spirituelle ingénuité qu'il a dû devenir quelque chose, pour essayer d'être quelqu'un : le rêveur, le poète s'est fait secrétaire de la mairie et il a subitement grandi dans l'estime de ses concitoyens.
Nous qui ne sommes pas ébloui plus qu'il ne sied par le prestige du fonctionnaire, c'est surtout à l'auteur du Journal d'un solitaire que nous envoyons un salut sympathique, comme à un noble et délicat esprit perdu loin de ses pairs, et qui fait fleurir, même en terre ingrate, les belles et bonnes lettres françaises, associées aux vertus de l'homme de bien. Savez-vous une vocation d'écrivain qui
ait une origine plus touchante, et des maux plus^ cruels plus doucement supportés? Je signale au lecteur une page d'une sérénité presque héroïque, celle où il énumère les biens que Dieu, dans ses rigueurs, n'a pas laissé de lui départir : l'éclosion de son cœur et de son imagination au souffle d'un innocent amour ; les ravissements que lui donnent le chant d'ua oiseau, les frémissements du feuillage, les mélodies de l'orgue à l'église ; le plaisir d'une Yisiie amie, d'un diner au presbytère, et, pour les grands jours, quelque lointaine promenade accomplie à l'aide de l'humble animal qui éveillait la gaieté de LiUe, autant de joies « qui ont poussé et fleuri sous ses pieds comme la pâquerette des gazons, quoiqu'il ne les ait pas toujours aperçues du premier coup d'œil et qu'il les ait même souvent méconnues. »
Quelle leçon pour nos vies inquiètes que cette chanson du bonheur chantée par un paralytique!
Nous souhaiterions pouvoir grossir la liste de ses félicités en contribuant h la popularité et à la fortune de son journal. Deux choses surtout lui pèsent, l'inertie qui l'enchaine à son horizon natal, et les travaux ingrats et misérables qui occupent ses faibles mains : plumetis, festons, guipures! « Ma brodeuse en chef », dit-il de lu personne qui lui fournit du travail, el l'on senfc^ sous l'enjouement de l'expiession, la dignité at-
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teinte. (Juo sa pensée du moins prenne son essor^ se répande avec son œuvre,
Sine me. liber, ihia in urbenï ;
qu'elle aille visiter ces lecteurs d'élite qui goûtent par-dessus tout Télévation de l'âme unie aux grâces du talent, et puisse-t-il tirer un juste fruit de sa plume, un outil viril, celui-là, et que lea plus fiers s'honorent de manier!