MA JEUNESSE
M. Legouvé vient d'enrichir d'une œuvre charmante un genre de Uttérature toujours vivace, toujours goûté en France et qui semble un fruit naturel de notre sol. Il a écrit le premier volume de ses Mémoires ou, comme il le dit plus simplement, de ses Souvenirs. Soixante ans de souvenirs! Quel fardeau pour un esprit moins vif et moins alerte I M. Legouvé les porte en se jouant et ils ne pi'sent
!, Hetzel, 188f).
pas plus au lecteur qu'à l'auteur, tant ils sont variés, animés, captivants !
On a quelque peine à se figurer que M. Legouvé, resté si jeune d'humeur et d'esprit, soit né en 1807. Il faut l'en croire pourtant, puisqu'il l'affirme, et qu'aussi bien l'âge de ses souvenirs fait en partie l'intérêt et le charme de son récit. Le conteur est comme un lien vivant entre deux sociétés séparées par un large intervalle de temps ; il efface cet intervalle, il étend pour nous le bienfait de la vie, et nous fait les contemporains de personnages que nous étions accoutumés à ne rencontrer que dans les livres. Sa jeunesse a touclié à des vies qui s'achevaient; elle a recueilh les souvenirs d'un autre âge et elle enchaîne cet âge au nôtre par une sorte de dialogue ininterrompu. Népomucène Lemercier, qui fut le patron et l'ami de M. Legouvé, lui raconte la lecture qu'il fit de sa première tragédie devant le comité du Théâtre-Français. Qui figure dans le comité? Préville et Mole, deux comédiens que je rencontrais hier dans les lettres de Voltaire, dans celles do madame du Deffand et à dix endroits de la correspondance de Grimm; Préville qui débutait, en 1753 et ressuscitait les Crispin qu'on croyait morts avec Amould Poisson ; Mole, qui excellait dans les rôles h manteau, comme on disait alors, l'Avare, Dandin» Chrysale, et dont la maladie et les dettes furent l'événement de Paris en 1767, ce qui atteste l'antique iin[tr)rtaiu'e des artistes do la Comédie-Française.
Les figures entrevues à travers les souvenirs d'autrui ne sauraient naturellement avoir la viva- <ité et l'attrait de celles que Técrivain a vues avec la curiosité éveillée et sympathique de la jeunesse. (^es dernières se détachent a\ec un singulier relief dans l'ouvrage de M. Legouvé, et l'époque littéraire un peu vide et un peu terne à laquelle elles appartiennent en reçoit une couleur et une vie inattendues. Le caractère et les mœurs des écrivains de l'empire ont une originalité qu'on trouve rarement dans leurs écrits; leur personne est en cela supérieure à leur œuvre et mérite de lui survivre.
Voyez Lemorcier : il est frappé, au sortir de l'enfance d'une paralysie qui tue la moitié de son corps ; il vit, avec le reste, d'une vie intense qui semble une protestation perpétuelle contre le cruel caprice de la destinée. Il cherche, il rencontre, il savoure les émotions et les périls des passions romanesques. Il ne se complaît pas moins dans les folles vaillances chères aux hommes de son temps : un jour, après souper, les jeunes généraux du Directoiie s'amusent à se poursuivre dans la salle il coups de pistolet; le paralytique était de la fête, et n'eut garde d'en céder sa part. Les études généreuses, les ardents et précoces labeurs l'attirent et le passionnent. A quatorze ans, il avait fait une tragédie, celle qu'il lut devant Mole et Pré ville. Il manie à la fois la plume, le pinceau, le scalpel,
écrit, peint, dissèque avec la même ardeur fiévreuse. Il embrasse enfin exclusivement la carrière des lettres, et il y porte un génie inquiet, multiple, demi-soumis, demi-rebelle à la tradition : il va d'Eschyle à Shakespeare, de Clytemnestre à Frédégonde, s'efforce de renouveler le fond de l'ancienne tragédie française sans oser en briser les formes, jette des inspirations neuves dans des moules usés, captive moins le public qu'il ne l'étonné et l'irrite, se rit des sifflets et des huées, et en appelle fièrement à la postérité, qui ne viendra jamais pour lui. Les romantiques arrivent, dépassent et dédaignent leur précurseur, l'audacieux d'hier, le timoré d'aujourd'hui. Ce fut aussi l'honneur de son brillant émule, Gabriel Legouvé, d'avoir pressenti les hbertés de la poéti(j[ue prochaine sans avoir pu, dans une époque de transition, en égaler les audaces, comme le montre son fils dans quelques pages d'une rare déUcatesse, où il définit el fixe avec un mélange de libn? critique et de tendre admiration la juste nuance d'originalité de l'auteur de la Mort d'Heuil I\\
Quant à Lemercier, il sembh? qu'il ait été destiné par son tempérament propre autant que par la date de sa naissance à être en contradiction perpétuelle avec les hommes et les choses, aussi bien en p(>litique qu'en littérature; il est modéré sous la Terreur, libéral sous reinpii»', boude et gronde en lace (le h(»na]tart(3 tonl-iiuissanl, et, le jour <^>\i
il apprend sa mort, il éclate en sanglots. Il è'était fait une assez grande situation sociale, ayant d'ailleurs, outre son talent, tout ce qui contribue à la rendre telle, une large aisance, le goût et l'esprit du monde (il avait le sel et il avait la grâce, le trait acéré et le bienveillant sourire), enfin une dignité de caractère qui commandait le respect : Tautorité semble avoir été son trait dominant. Quelles traces légères nous laissons de notre passage en ce monde! Un jour vint où un homme d'esprit laissa tomber de sa plume cette qualification dédaigneuse : Ce bon monsieur Lemercier I M. Legouvé protesta avec vivacité : un billet de la fille du poète le remercia en termes émus. Il y avait bien longtemps qu'il avait perdu de WlQ madame et mademoiselle Lemercier; il avait gardé un vif souvenir de la grâce de leur accueil, de la distinction de leur esprit et de leur personne; il voulut revoir les charmantes amies de ses vingtdeux ans :
J'arrive rue de Grenelle, n" 12; on me fait monter par un petit escalier assez sombre; j'entre dans un petit salon fort modeste, et je vois, au coin de la cheminée, le bras soutenu par un mouchoir, la figure pâle et émaciée, une vieille dame en cheveux blancs qui m'accueille avec un aimable sourire, en me faisant signe qu'elle ne pouvait pas se lever. C'était madame Lemercier; elle avait le bras et les deux jambes paralysés. Troublé par cette vue inattendue et douloureuse, je balbutiais à peine quelques vagues paroles, quand
la porte latérale du salon s'ouvrit, et que je vis entrer une autre femme beaucoup plus jeune et pourtant presque aussi vieille, marchant appuyée sur deux béquilles et vêtue, elle aussi, plus que simplement... C'était mademoiselle Lemercier. Elle était paralysée comme sa mère ! Rien ne peut exprimer mon émotion.
Quelques années encore et ce modeste foyer va s'éteindre; la mort achève de prendre les deux êtres qu'elle a déjà touchés et de l'ardent esprit qui parut un instant recueillir l'héritage de Corneille et de Racine, qui répandit son inspiration sous cent formes diverses, qui osa braver en face le despotisme de Napoléon, combien ont seulement feuilleté les œuvres et savent autre choso que le nom!
A regarder le chaud portrait que M. Legouvé a tracé de M. de Jouy, ne se croirait-on pas en face de l'un des maîtres de l'école romantique bien plutôt que de leur impitoyable adversaire?
C'était un beau jeune homme d'aventures, un d'Artagnan du xvni^ siècle, grand, vigoureux, avec une figure charmante, une forêt de cheveux blonds, à peu près aussi emmêlés qu'une forêt vierge, et ondulant en folles boucles ébouriffées autour de sa tête, de grands yeux bleus admirables, une bouche toujours en mouvement...
Cet homme de lettres avait commencé par être aspirant de marine, avait couru les mers de l'Inde, s'était battu i)our Tippoo-Sard), avait reçu de ce
prince un collier d'honneur tressé de sa main ; plus tard, il perd deux doigts sous les murs de Tournai en protégeant la retraite de la sœur du duc de Chartres contre les cavahers de Brunswick. Tant de grâce, dé fougue, de romanesques aventures aboutissent à la Vestale et à V Ermite de la ChausséefV Antin, un poème d'opéra et une chronique mondaine, la clef de voûte de son œuvre. Sa tragédie de Sylla meurt avec Talma, qui lui soufflait une sorte de beauté, et les pâles éclairs de poésie qui traversent la langue terne et convenue de Tippoo- Saëb ne laissent pas deviner une œuvre inspirée par la vivacité d'impressions personnelles.
Dupaty égale Jouy en intrépidité et le surpasse en stérile abondance. Il fait partie de l'escadre où périt le Vengeur; il se bat, à la barrière de Clichy, aux côtés du maréchal Moncey ; il a, sans savoir l'escrime, une douzaine de duels, dont l'un, devenu légendaire, au Champ de Mars, avec chute dans un fossé latéral, corps à corps furieux, coups d^épée à bras raccourcis lardant la glaise du sol, faute de mieux. Plein de grâce et de feu dans ses faciles amours, si quelque indiscret s'avise de tourner autour de sa dame, il menace de le jeter par la fenêtre, cet indiscret s'appelât-il Lucien Bonaparte et l'exil fût-il au bout de la menace. De cette source bouillonnante sort une foule de menues productions, des opéras-comiques, des vaudevilles, des discours au conservatoire dans la Société des
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enfants d'Apollon î Une fois cependant, il lui arriva de penser et d'écrire. Dans les premières années de la Restauration, nne honteuse fièvre de délation séAit en France. Dupaty la peignit, la marqua d'un vers éloquemment indigné : cette fois, 1" homme éclata dans l'écrivain et le fit poète.
Ces hommes-là, en dépit de leur servile respect pour la tradition littéraire et de la continence de leurs écrits, n'avaient pas impunément traversé les époques tumultueuses ou héroïques de la république et de l'empire. Bouilly lui-même, Bouilly le larmoyant, était à certaines heures le foudroyant Bouilly. Il aimait à rappeler, à reproduire les mouvements oratoires des tribuns de la Révolution française, et il jouait de préférence... les Mirabeau. L'auteur des Contes à ma file, appelé aux Tuileries comme précepteur amateur, se montrait sans doute plus sobre de ses souvenirs historiques avec les enfants de France, le duc de Bordeaux et la future duchesse de Parme.
Là même où s'accordent le talent et l'humeur, uù l'écrivain ressemble à son œuvre, M. Legouvé ajoute quelques faits nouveaux, quelques nuances originales aux figures qui nous croyions le mieux connaître. Voici celle de Casimir Delà vigne décorée de grâce et de pudeur : un corps frêle, un sourire d'adolescent, un regard plein de lumière, une âme douce, modeste, candide, candida anima Virgilii, un cœur simplement et ingénument dévoué. « Sa Nie était patriarcale. Son père, sa mère, sa sa^ur, les enfants de sa sœur, un de ses frères, tout cela demeurait sous le même toit que lui; je pourrais dire sous son toit, car son travail comptait pour beaucoup dans la fortune de la communauté. ^' Une pure et discrète flamme, plus intérieure qu'éclatante, semble avoir alimenté son talent et sa vie.
Il y a bien de l'esprit dans les livres de Villemain mais cet esprit ingénieusement aiguisé a-t-il la
saveur des libres saillies où il aventurait volontiers sa graA'ité? Que vous semble de la grâce plaisante et osée de cette prière galante qu'il adressait à une jeune et jolie femme (car il était galant en dépit de sa laideur et de la négligence de sa mise). « Aimez-moi, disait-il à la dame un peu railleuse; aimez-moi, personne ne le croira. » 11 disait ces choses-là avec un son de voix charmant, aA'ec des respects et des grâces d'attitude et de geste qui sentaient les compagnies exquises où il avait toujours vécu, et l'on ne A'oyait plus « son corps taillé à coups de serpe, son dos rond et bossue comme un sac de noix », et les manches de laine et les bouts de bretelles qui passaient ou pendaient hors de son frac et de son gilet.
La figure d'Andrieux s'achève sous le pinceau spirituellement attentif de M. Legouvé. Il y a du Xénophon, du Xénophon mélangé de Montaigne, dans ce professeur au Collège de France arrivant un peu après l'heure, tirant de ce retard même la fine substance de son cours, causant des choses de son ménagé, de son lait qui se sauve, de sa gouvernante qui s'attarde, de sa chatte qui se joue, « de mille détails d'intérieur, de cuisine, d'armoii'e à linge », entremêlant le tout de citations grecques et ravissant ainsi un auditoire moins avide de science précise ou de considérations graves que de spirituelle sagesse et d'aimable langage.
Ge filet de voix qui babillait si joUment au Col-
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loge de France, entendez-le vibrer dans une stridente épigramme à l'adresse de M. de Martignac. Andrieux avait fait une tragédie sur le fondateur de la république romaine ; M. de Martignac le mande, entend son (euvre, la juge admirable, la couvre de louanges... et en interdit la représentar tion, tout ministre libéral qu'il était. M. Legouvé demandant à Andrieux le motif de cette rigueur : « Il trouve que je n'ai pas fait Brutus assez royaliste », lui répondit le poète tragique avec une façon cinglante, sifflante, tout à fait vengeresse, de prononcer la dernière syllabe du mot royaliste, «. une note de Rossini sur un mot de Voltaire ». Je relève dans la biographie de Béranger l'action qu'il exerça sur les personnages les plus considérables de son temps par le charme de sa fine et bienveillante nature autant que par le prestige de sa popularité. Lamennais lui confiait les troubles de sa conscience et hésitait, en l'écoutant, à se séparer de TÉglise. Benjamin Constant, Laffitte et Thiers, sur le point d'agir, le consultaient. Il aimait la modestie pour lui-même et pour les autres, gourmandait avec aménité les superbes de la littérature, invitait Musset à tempérer sa verve cavalière, Lamartine à châtier son style, osait admirer médiocrement le Roi s'amuse et même le laisser voir h l'auteur. Ce jour-là, il prenait le nom de Triboulet, demandait au poète la permission de le tirer respectueusement par la manche pour lui
dii'e quelques vérités ; le poète, moins endurant que François I", se prêtait mal à ce jeu et, s'il mettait des bouffons à la cour, il n'en souffrait pas au Parnasse.
Eugène Sue remplit un chapitre entier, très nourri et très intéressant. Sue et M. LegouA'é,par une curiosité généalogique que je n'ai pas le loisir d'expliquer ici, avaient, sans être parents, une sœur commune, et ce lion charmant, trop tôt brisé, les unit d'une étroite affection. L'étrange vie que l'auteur d'œuvres si diverses, même lorsqu'elle est racontée par un indulgent ami! Écolier indomptable et qui ne s'avisait de bien faire que pour frustrer son père du plaisir de le semoncer, il est embarqué comme chirurgien sur un vaisseau de l'État sans autre titre que celui de fils du médecin du roi; il traverse mille aventures plaisantes ou redoutables, rentre en France, prend la plume et, avecunpeu demémoireet beaucoup d'imagination, il crée, sans y penser, le roman maritime. Le beau monde l'applaudit, l'attire, le caresse, offre à son observation des types nouveaux. Il respire surtout sa fine corruption, la peint avec délices, la fouette, l'aiguillonne en lui offrant sa propre image enrichie et perfectionnée; il y a là comme une émulation, une joute de perversité entre le modèle et la copie et l'idéal des mauvaises mœurs va toujours s'élevant. L'une de ses lectrices lui écrit (M. Legouvé a vu la lettre) : Le même instinct de dépravation nous
rassemble! 0 chastes lecteurs de Port-Reyal, si prompts à vous scandaliser et à traiter Racine d'empoisonneur d'âmes, de quels épouvantements vous eût remplis la littérature romanesque de ce siècle! Et elle n'était encore qu'à ses débuts : nous devions voir mieux, beaucoup mieux.
C'est vers ce temps qu'Eug^ène Sue, à force de fréquenter les gens bien nés, se croit né lui-même, se prévaut moins de son talent que de sa qualité, ne court plus qu'en voitures armoriées et regarde du haut de ses ancêtres la cour bourgeoise de Louis-PhiUppe. S'il lui arrive de prendre part aux chasses à courre du duc d'Orléans, c'est par goût de haute vénerie, et il s'empresse de rassurer le faubourg Saint-Germain. « Je ne me rallie pas à sa famille, mais seulement à sa meute. » A ce train, il a vite fait de se ruiner. Plus de faste, plus d'aristocratiques amours, plus même de talent! Son imagination semble tarie. Un éditeur en quête de succès lui apporte une publication anglaise : les Mystères de Londres, lui demande quelque chose dans ce goût. La nouveauté du sujet lui sourit; il essaye, il s'abandonne, il dessine avec verve Fleur de Marie, le Maître d'école, le Chourineur. La première partie de son roman parait en feuilletons avant qu'il ait écrit le reste on y ait seulement pensé. C'était en 1841 : les questions sociales commentaient à hanter les esprits : » Je vois où va l'auteur, écrit Considérant, le directeur de la Démocra-
lie pacifique ; il entreprend la peinture des besoinset des souffrances des classes laborieuses. » — « Merci », répond l'auteur averti de ses propresintentions, qui lui avaient échappé, et il s'enfonce intrépidement dans son sujet. Le familier des duchesses prend la blouse et la casquette, court les barrières, les cabarets, les bouges, farcit son œuvre des mœurs du cru, devient romancier populaire ,^ et démocrate par-dessus le marché. Démocrate pour de bon, ajoute M. Legouvé, converti par son œuvre, prêt à souffrir pour ses convictions nouvelles, et, de fait, il fit tout ce qu'il put en 1851^ d'abord pour être prisonnier, ensuite pour être expulsé, et, n'y pouvant réussir en sa qualité de filleul de la reine Hortense, il s'exila volontairement à Annecy.
L'n doute me reste, je l'avoue, malgré ces résolutions généreuses, et le démocrate, chez Kugene Sue, me paraît avoir été la dernière évolution de l'artiste : la satiété du changement, le goût de la favtjiir populaire, et, au moment du danger, un sentiment d'honneur viiil firent qu'il se tint à cellelà; ajoutez que la mort, qui finit toutes nos inconstances, l'enleva en 1837. Ces pasteurs des peuples, échappés de la Uttérature d'imagination, m'inspirent toujours quelque déliance sur le sérieux de leurs opinions et l'utilité de leur œuvre. La popularité séduit par-dessus tout leur amour-propre comme la forme la plus savoureuse de la gloire,.
€t, pour quelques ferments généreux qu'ils mêlent à la politique, ils y introduisent une telle dose d'utopie que la saine raison finit par en sortir, et qu'elle devient la chose de tout le monde, excepté des hommes d'État. Ce sont tous fils de Jean- Jacques Rousseau, et c'est assurément amoindrir l'originalité de l'écrivain genevois que de le proclamer l'inventeur de la rêverie en littérature seulement.
Itl
Je ne parle que des écrivains, et M. Leguuvé embrasse dans la ricliesse de ses souvenirs les représentants de Fart sous toutes ses formes. Il a connu la Malibran; il l'a entendue, à Rome, chanter l'hymne à Diane de la NormOy sous les grands pins de la villa Panfili, au bruit des eaux tombantes, le front à demi éclairé par les rayons d'or qui perçaient le feuillage, et il a gaidé de cette scène une vision radieuse dont son Uvre resplendit. Il refait, après Musset, le portrait de la noble artiste, et la vérité plus exacte qu'il y ap^xate lui ajoute plus qu'elle ne lui ùte. Sa \'(»ix rebelle, domptée et assouplie par la puissance de sa volonté, façonnée à toutes les audaces, faite de son âme et de son génie, n'est pas chose moins merveilleuse que relie (jui voltig»^ (iaiis uuc strn[)lH' cliarmante,
Comme un part'nin Icyrr siii- ^.•llll»^''|)ill(* «mi tlour. Sa mort mèmr, (pi()i(iirelie soi! la suite d'une
simple chute de cheval, garde quelque chose de poignant et d'héroïque. Elle s'obstine à cacher son mal , elle continue de tirer des accents divins de son corps meurtri; elle se donne, elle se prodigue sur la scène ; à bout de forces, presque évanouie, elle entend vaguement les cris qui la rappellent; elle s'élance, répète son morceau et va tomber, demi-mourante, dans la coulisse ; une saignée inopportune achève de la tuer. Ainsi, son enthousiasme, d'une vulgaire contusion, fait une blessure sacrée et la MaUbran garde ses droits à l'apostrophe du poète :
C'est le dieu tout-puissant, c'est la muse implacable Qui dans sos bras on f^u t'a portée au tombeau.
Parmi les figures de compositeurs et d'artistes peintes par M. Legouvé, Berlioz se détache avec sa tête d'oiseau de proie sortant dîme chevelure ébouriffée, les éclats de sa A'erve tour à tour enthousiaste et sardonique, les exaltations, les doutes, les déboires de son génie, les tempêtes de son cœur et de ses sens, ses jinuturs de toutes sortes, légitimes, platoniques et autres, amours innombrables, passionnées, effrénées, naïves, absurdes, renaissant à cinquante ans d'iutervalle pour une enfant devenue septuagénaire et dont il ramasse les lunettes avec un enivrement rétrospectif. Ce pauvre Berlioz ! M. Legouvé lui témoigne, avec une admiration qui n'a pas attendu sa mort pour éclater,
une pitié tendre qui gagne les lecteurs les moins favorablement prévenus. Cette même disposition tempère tous les jugements qu'il porte sur ces êtres d'imagination et de sentiment si prompts à se dégoûter de l'uniformité du devoir. De sa \ie saine et bien réglée, de son foyer paisible et honoré, où il leur a si souvent olTert, avec le bon conseil et le bon exemple, un refuge afTectueusement hospitalier, il a vu leurs faiblesses, il les a notées avec discrétion et mansuétude, mais c'est surtout par les bons et les beaux cùtés qu'il s'est plu à les peindre.
Un courant de sympathie spirituelle ou émue anime toutes les pages de son livre. Nulle trace de cette maUgnité dénigrante que les années apportent quelquefois avec elles. La politique et ses acidités n'y ont pas trouvé place, et l'on ne songe pas à s'en plaindre. Partout un goût vif, généreux, enthousiaste pour les manifestations les plus hautes ou les plus aimables de l'esprit, pour les arts où se déploient la noblesse, la grâce et aussi la ^irihté de la nature humaine. L'escrime est célébrée à une place d'honneur, entre la httérature et la musique, mais l'éloge ne paraît point surfait, tant il y entre de sincérité et de verve, tant le panégyriste voit dans l'art, où il excelle, de bonnes et nobles choses, le nerf et la grâce des jeux antiques, la martiale élégance de la race française, la vigueur étudiée des vieux classiques ou les modernes et
romantiques audaces, parfois même la fusion harmonieuse des deux tempéraments et des deuxécoles encore cherchée par la littérature. Ce bruif d'épées, relevé d'un tel commentaire, ne saurait paraître une dissonance dans un livre entièrement consacré au culte des lettres et des arts, et qui nous fait vivre d'une vie toute spirituelle, car c'en est là le caractère, le charme vraiment original. Il fait bon demeurer et s'attarder dans le monde où M. Legouvé nous emmène avec lui, loin des petitesses, des vulgarités, des laideurs de l'humanité. Ce monde a ses événements qui le mettent en grand émoi, c'est l'apparition d'un nouveau talent, l'éclosion de quelque chef-d'œuvre, livre, tableau, drame, opéra autour duquel on s'assemble, on se dispute, on se passionne, sans que la lutte ait jamais d'autre cause et d'autre objet que la diversité des goûts et les formes multiples de la beauté. On en a pour de longs jours à méditer, à savourer la trouvaille d'un sentiment, d'une expression, d'un rythme, d'une attitude, d'un jeu de lumière. €t dans ce doux emploi du temps tous les sens supérieurs de l'esprit sont excités et charmés. On est comme pris d'une fièvre délicieuse qui vivifie et ne consume pas et dont on souhaite n'être jamais délivré. Ce souhait se réalise; les années passent, emportant les dons heureux de la jeunesse, mais nous laissant le bien qui console presque des autres : l'amour du beau. Que d'autres cherchent
les dignités ou les richesses avec les joies qu'ils croient qu'elles donnent; ils ne se seront pas attribué la meilleure part, ils n'auront pas cueilU et goûté la tleur de la vie. Demandez plutôt à M. Legouvé, ou à ([uelqu'un de ces fidèles amants des lettres, — vous ne me refuserez pas non plus Aotre témoignage, ù mon cher et illustre voisin de l'avenue Raphaël \ honneur de ce journal et de l'Académie, — qui avaient un peu moins ou un peu plus de vingt-cinq ans. à la date fortunée de 1830.