CHAPITRE VIIL
LOIS DE LTCURGUB.
Il ne peut entrer dans ma pensée de décrire tous les essais qui furent tentés pour fondre dans une constitution politique des principes ennemis et rebelles à l'amalgame. Je me contenterai de dire que deux éléments défectueux et périssables ne pouvaient évidemment produire la perfection et la durée
Quelques législateurs, pour assurer à leurs œuvres plus de stabilité et d'autorité, leur prêtèrent une céleste origine.
De ce nombre est Lycurgue, dont les lois excentriques méritent une mention spéciale.
Les sages qui ont posé la société sur la base que je viens de découvrir n'avaient pas interrogé l'oracle de Delphes; mais ils avaient mûrement consulté un oracle plus infaillible : le cœur humain.
L'intelligence, qui, sous le nom de droit des gens, fait encore la loi au monde, a suivi la nature aussi loin qu'elle Ta pu.
Longtemps elle a marché de concert avec elle, mais enfin elle a été obhgée de s'en séparer en un point.
Elle n'a pu donner satisfaction à l'esprit de violence.
Le droit, je le répète, n'a jeté directement son in-
DKOIT POSITIF. 65
terdit, ni sur Tamour du bien-être, ni même sur celui de la domination.
Il les a tolérés, soit dans Tinstinct de la famille, soit sous les mille autres formes que ces deux passions génériques se plaisent à revêtir; mais il s'est préoccupé de leurs voies et moyens.
Deux instruments : l'un moral» Tintelligence; lautre physique, la force, sont à la disposition de riiomme, pour satisfaire ses désirs et ses penchants.
Le droit lui a laissé d'abord le libre usage de Tintelligence *. Il lui a permis également l'usage de la force, pourvu qu'il ne s'en servît pas contre la liberté, contre la volonté des autres hommes, et, de cet emploi spécial de la force, le droit s'est réservé le monopole.
Eh bien , il n'est pas besoin d'un examen approfondi pour reconnaître que de cette indispensable restriction, de cette dissidence unique avec la nature, proviennent toutes les imperfections, toutes les. impuissances, toutes les variabilités du droit.
Lycurgue a été plus hardi; il n'a pas craint de contrarier, presque sur chaque point, la loi divine, et, pour assurer l'immortalité à la sienne, il compta sur Tautorité d'Apollon et d'un serment! Son œuvre est celle d'une âme honnête, et qui avait foi dans ses bonnes intentions. Ce n'est point une œuvre primi-
i. J'ai dit qu'il existait maintenant quelques restrictions à
cette liberté.
tive, elle sent la coiTection et la réforme. Elle accusé un observateur, mais peu profond; un homme d'expérience, mais d'une expérience bien novice.
Ainsi j Lycurgue reconnaît que la tendresse pater*nelle est aveugle et abusive ; pour y remédier, il enlève les enfants à leur famille \ il confie à TÉtat le soin de leur éducation et de leur sort.
La passion d'acquérir est aux yeux de Lycurgue la cause de tous les crimes. Il supprime les métaux précieux, le luxe, les richesses; il égalise les héritages et les fortunes.
Il pouvait aussi bien décréter :
Les hommes ne font le mal que lorsqu'ils sont vivants. La vie est interdite.
Je dis qu'il aurait fait quelque chose d'analogue.
C'eût été toujours supprimer l'usage, pour empêcher l'abus; étouffer le bien, pour éviter le mal. Lycurgue n'avait aperçu qu'un côté de la difficulté.
La tendresse paternelle est aveugle : je le recon^ nais. Dieu, dans sa prévoyance, a placé un plaisir à côté de chacune des obligations qui assurent la perpétuité de la race animale. C'est le miel, sur les bords de la coupe amère. L'homme seul , mésusant de son privilège, cueille parfois le plaisir et néglige le devoir.
De la nécessité de se nourrir, il a fait l'intempérance ; de l'instinct de la reproduction, il a fait la débauche.... IVIais commet-il un abus de même nature dans l'accomplissement de la troisième loi indispensable à la conservation de l'espèce humaine?
Fâut-il flétrir du nom de vice les exagérations de Tamour paternel ?
Un instant je l'ai pensé; Texpérience m'a détrompé.
Si une tendresse excessive est parfois nuisible aux jeunes êtres qu'elle doit protéger, combien d'entre eut ont dû la vie à un excès de dévouement, dont une mère reçoit seule l'inspiration du ciel ! .
Le législateur de Sparte l'avait reconnu sans doute, bien qu'il ne fût pas père de famille , car ce n'est qu'au sortir du premier âge qu'il livrait les enfants à l'impartiale sollicitude de l'État.
C'est alors seulement qu'il la jugeait salutaire. Il est vrai que la patiente éducation du toit domestique peut redresser dans l'enfance bien des mauvais penchants , bien des difformités morales.
Mais l'Etat ne devait-il pas supprimer les difformités physiques avec plus d'impassibilité ? Ne devait-il pas avec plus de courage ordonner la mort d'une innocente créature?
Les Spartiates , qui n'avaient pas reculé devant l'atrocité d'une loi pareille, durent rougir de son ineptie, lorsqu'un homme' qui portait un grand cœur dans un corps contrefait vint d'Athènes leur apporter la victoire.
J'ai envisagé la famille sous le rapport des grands intérêts publics. J*ai dit qu'au moyen de l'héritage , l'homme, au lieu de ne laisser sur la terre qu'une trace imperceptible, marquait le sol d'un sillon con-
5S U\ï\£. PREMIER.
tinu, et fondait une œuvre durable , dont la société était la plus directe héritière.
Mais, sous le rapport du bien-être privé, que ne peut-on dire encore de la famille ?
Elle est pour nous la source intarissable de joies intimes et douces. Elle est devenue notre besoin de chaque jour, ainsi que cet aliment frugal, dont la saveur est presque insensible, mais dont ISisage est universel, et que Ton cite en quelque sorte comme le synonyme de l'existence.
Sans la famille, la seconde moitié de notre vie perd son charme et son ressort.
Avec le désir d'activité et de mouvement dont l'homme est dévoré, que deviendrait-il lorsqu'il sent l'âge dompter ses forces et refroidir son intelligence ? Il n'y a plus de progrès à espérer pour lui. Sa course sociale est achevée , et cependant le terme suprême est peut-être loin encore. Que fera-t-il des jours qui lui restent? C'est alors qu'il tourne ses regards vers ses enfants à peine entrés dans la carrière.
Il les suit avec amour et recommence avec eux une course nouvelle , au lieu de s'endormir dans l'immo* bilité et l'ennui.
Mais , pour que les pères portent un intérêt aussi personnel à la destinée de leurs enfants, il faut qu'ils puissent, jusqu'à un certain point, regarder cette destinée comme leur propre ouvrage. Il faut que, de près ou de loin, ils aient dirigé leur éducation; il faut qu'ils les aient soutenus de leurs conseils et de leurs
moyens. Car Tamour paternel , j'aurai plus lard Toecasion de le dire, n'est qu'un égoïsme dilaté, étendu.
C'est le premier et le plus large degré à l'aide duquel l'intérêt et l'affection descendent de la personne et se répandent dans le corps social, sous le nom de charité.
En supprimant toute action du père sur les enfants, on enferme l'égoïsme dans sa larve individuelle, on brise les liens qui unissent la génération nouvelle à la génération qui s'éteint, et l'on est obligé d'imposer par une loi le respect de la vieillesse, quand il devrait être un élan spontané de la reconnaissance et du cœur. Je doute que la société n'ait pas à souffrir d'un pareil état de choses.
Un de ses vices sera de pousser les citoyens et de les retenir plus longtemps dans l'arène des passions violentes; et, si de nos jours la patrie déplore tant de désastres et de calamités, c'est peut-être que nous avons gardé moins fidèlement que nos pères le culte de la famille.
Il est vrai que Lycurgue pensait avoir fermé définitivement cette arène, en instituant l'égalité des fortunes; et ici je crois qu'il n'a même pas aperçu un côté complet de la difficulté, il n'en a vu que la moitié.
Si l'homme donne parfois sa vie pour la liberté , il sacrifie tous les jours la liberté au bien-être ; et enfin il préfère au bien-être la domination, les grandeurs , les dignités et même les simples marques de distinction.
De quelques périls que soit entouré le pouvoir, il ne manque jamais de compétiteurs.
Voilà Téchelle des ambitions humaines.
Ainsi , d'abord, il n'est pas juste de voir dans Tamour des richesses l'auteur de tous les maux, de tous les crimes. 11 partage ce triste domaine avec Tamour du pouvoir, qui souvent s'est adjugé la royale part.
Or , la constitution de Sparte avait-elle pu fermer la porte à l'ambition comme à l'avarice ? En établissant l'égalité des fortunes , avait*elle pu établir l'éga* lité des conditions ? Non, elle n'avait pu se passer de la hiérarchie politique; elle avait des électeurs et des élus; elle maintenait des classes, le peuple, un sénat et des rois. Dès lors , comment le législateur n'a-t-il pas prévu que les passions auxquelles il barrait la carrière la plus large se rejetteraient avec fureur dans la plus étroite et la plus turbulente ?
Eh ! comment les luttes de l'ambition n'y auraient* elles pas été déplorables ?
Dans l'état social , tel qu'il a été organisé depuis le commencement des siècles, l'autorité publique ne concentre dans ses mains , par le moyen de l'impôt, qu'une faible part des fortunes privées; elle ne tient dans sa dépendance immédiate qu'un petit nombre de citoyens , les fonctionnaires , et cependant une compétition ardente y assiège incessamment toutes les avenues du pouvoir ; on s'y renvoie sans pudeur le devoir d'alimenter le trésor public; on s'y dispute avidement le droit d'en être subventionné.
Mais à Sparte , ou la loi de Tégalité avait abrogé celle de l'héritage , c'était TuniverBalité des citoyens qui dépendait de l'autorité publique; c'était Tintégralité des fortunes qui, à la mort des possesseurs , venait s'accumuler dans ses mains souveraines, c'està-dire qu'au lieu u'une règle immuable et impassible, c'étaient des hommes qui devenaient les répartiteurs de tous les biens, les dispensateurs de toutes les destinées !
Avec quel acharnement ne devait-on pas se disputer le droit d'étendre le niveau sur les têtes d'un peuple entier? avec quelle passion ne devait-on pas exercer ce pouvoir exorbitant ?
Aussi, nous voyons qu'au bout de quelques années, la puissance du sénat, en qui résidait réellement l'autorité publique > avait pris un accroissement démesuré, qu'il fallut contenir en créant, sous le nom d'Éphores , de véritables dictateurs.
C'était détruire toute l'économie de la constitution.
Et qui pensera que ces sénateurs, en accaparant ain«i le pouvoir, avaient mieux respecté la .loi qui réglait les fortunes ?
L'égalité des biens nécessite l'égalité des conditions, et, dans une société où l'on doit commander et obéir, l'égalité des conditions est impossible.
Lycurgue ne put établir ni l'une ni l'autre. Il a échoué contre tous les instincts de l'humanité, de même que notre droit, souvent encore, échoue contre la viol^iee.
1± LIVRE PREUJER.
Mais , s'il avait réussi , qu aurait-il fait ?
S'il avait pu abolir l'inégalité, aurait-il aboli en même temps ce besoin de s'accroître et de s'agrandir qui est enraciné dans tous les cœurs ?
Le démon qui possède Thomme, je le répète, ce n'est point d'être l'égal des autres , mais d'en être le supérieur.
Ce qu'il faut à sa nature, c'est le mouvement. Le mouvement ascensionnel , le progrès, il le préfère sans nul doute, mais, je le dis avec conviction, plutôt que de rester immobile, il aimerait mieux tomber, et conserver dans sa chute l'espérance de se relever.
L'avarice et l'ambition sont la source de tous les crimes , mais l'ambition et l'avarice ne sont que les mauvais termes dont on flétrit les passions humaines, lorsqu'elles sont poussées à un excès qui les déshonore. On inflige ces noms néfastes à l'amour du bienêtre et à celui de la domination , lorsqu'ils cherchent à se satisfaire par tous les moyens illicites ou permis, et ea i^e respectant ni les lois de la terre, ni celles de la conscience.
Mais , retenus dans de sages limites , ces impérissables sentiments deviennent le mobile des actions les plus honorables, des succès les plus légitimes. Ils animent et vivifient le monde , ils ont créé la civilisation.
Donnez-leur enfin un plus noble patron que l'égoïsme; exercez-les dans Tintérêt de la famille, de
Famitié, de la pairie, et la source de tous les crimes devient celle de toutes les vertus.
Examinez, pesez les plus belles actions que Thistoire livre à l'admiration des homn^es, et vous reconnaîtrez que ceux qu'elles ont immortalisés défendaient la vie , la liberté , le bien-être , ou même le pouvoir de leurs pères , de leurs amis , de leurs concitoyens ou de leur prince.
En étouffant ces élans généreux sous le niveau de Tégalité, en les garrottant dans les liens absolus du devoir, Lycurguè étendait l'humanité sur le lit de Procuste ; il supprimait le bien avec le mal , le vice avec la vertu ; ce qu'il avait décrété, c'était la mort morale.
Celui-ci retranche de Tàme, Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame; Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort, Ils font cesser de vivre avant que Ton soit mort*.
Le système de la communauté n'a pu se maintenir chez un peuple primitif, peu nombreux, habitué à une vie dure et grossière , sur lequel l'empire de la force était souverain, et qui estimait sur toutes choses les vertus physiques, la vigueur et le courage.
Mais chez un peuple nombreux , dont les facultés morales sont plus développées, qui connaît les déli-