‹ Études sur la sociétéChapitre 27 sur 41 · REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

REPUBLIQUE

Je dois faire ici une réserve qui, sans doute, paraîtra surabondante. On voit que je m'occupe principalement de doctrines ; je fais de la philosophie politique et non pas de la politique. Je remonttj à la source des gouvernements , et je les trouve issus d'une seule et même origine,, de la volonté du peuple^. Mais cette volonté a suivi tour à tour deux voies distinctes et diamétralement opposées.

Tantôt elle a donné l'autorité , tantôt elle l'a seulement prêtée.

Tantôt elle a fait une délégation absolue et définitive; tantôt elle n'a livré qu'un mandat esserttiellement révocable.

i . J'avoue que je comprends peu l'expression de souveraineté du peuple et que je l'évite avec intention. Le mot de souveraineté implique l'idée d'un pouvoir exercé sur les autres. Le peuple romain a été appelé le peuple souverain, parce qu'il disposait non-seulement de sa destinée, mais de celle des peuples qu'il avait soumis. Notre assemblée nationale pouvait se dire souveraine, car elle dictait des lois h la nation ; mais un peuple maître absolu de son sort n'est pas souverain pour cela, il est libre. Cette épithète ne vaut-elle pas l'autre t Parer ainsi le peuple des dépouilles de la tyrannie, c'est reconnaître que la passion culminante de l'homme n'est pas l'amour de la liberté, mais celui de la domination.

Voilà les deux principes de gouvernement qui ont dû préexister , et que j'ai nommés monarchie et république.

Puis , après les éléments, sont venus les composés.

Toute monarchie où vivent des pouvoirs qui n'émanent pas du choix du monarque est grevée de Télé* ment républicain ; et de même toute république où les pouvoirs, établis pour un temps déterminé , ne sont plus immédiatement révocables, fait évidemment un emprunt à l'élément monarchique. Car, entre laliénation temporaire de la volonté du peuple et Taliénation perpétuelle de cette volonté, il n'y a qu'une question de quotité. Gela diffère du plus au moinS; mais le principe ne diffère pas.

En fait, il existe aujourd'hui peu de gouvernements où la rigueur de l'un de ces principes ne soit tempérée par la présence de l'autre ; et, quant à nous , il y a longtemps que nous avons laissé les simples pour les composés.

Or, en ce moment, je ne m'occupe pas de ces alliages. J'analyse les éléments; j'estime leur faiblesse ou leur force, leurs vertus ou leurs vices; ce que je viens de dire ne peut s'adresser au gouvernement que nous avons brisé ; ce que je vais dire n'est point applicable à la constitution qui lui succéda.

Pour amener le premier établissement monarchique, j'ai choisi l'exemple d'une conquête.

Les terres nouvelles, que la victoire laissait alors à la disposition du général, devaient être, en effet, dans

ses mains un puissant moyen de domination. Les peuples conquérants ont presque toujours payé leurs conquêtes au prix de leur liberté.

Mais si les populations qui s'étaient réunies sous le commandement d'un seul homme avaient pour but j non de tenter une attaque, mais de repousser une agression, n'ayant point de dépouilles opimes à se partager après la victoire , elles auront eu une chance de plus pour garder leur indépendance.

Néanmoins , je persiste à penser que les nécessités de la guerre ont, de prime abord , enseigné à tous les hommes la monarchie ; ce sont les abus de la monarchie qui leur ont, plus tard, révélé la république.

Je suppose donc qu'un peuple, après s'être débarrassé de la tyrannie, et dans toute sa ferveur pour la liberté dont il avait été longtemps séparé , ait songé cependant à conserver les avantages de l'état social. Comment aura-t-il résolu le problème ?

11 se sera dit :

a Ne sacrifions de nos libertés que juste ce qu'il en faut pour former un lien politique et, afin d'être sûrs que nos chefs n'abuseront pas de leur pouvoir, réservons-nous le droit de les élire et de les révoquer. »

C'est bien la le pur système républicain.

(( Puisque nous nommons ceux qui nous commandent, c'est comme si nous nous commandions à nousmêmes, et nous restons des hommes libres. »

La théorie est séduisante; résiste-t-elle à l'examen ?

Vous êtes libres, très-libres, je le reconnais, mais

il n'est pas aussi évident qu^ vous formiez une société •

La société appelle la hiérarchie , et la hiérarchie est-elle compatible avec des franchises aussi étendues ?

Vous vous commandez à vous-mêmes , et , si vous vous commandez bien^ tout ira bien; mais, si vous vous commandez mal, tout ira mal.

Si vous vous commandez à vous-mêmes , êtes-vous sûrs que vous ne vous commanderez que des choses justes, c'est-à-dire avantageuses pour vous sans être nuisibles à vos voisins ? Etes-vous sûrs que vous servirez votre intérêt sans blesser celui des autres ?

C'est parce que l'on n'est jamais cerlain de celte impartiahté , qu'on ne peut pas se commander à soimême dans une société; c'est parce que Tégoïsme est aveugle et se trompe sincèrement, que cette administration personnelle* y est impossible.

Or, vous l'avez dit, dans la république vous vous commandez à vous-mêmes, voilà pourquoi l'obéissance y est précaire, et la subordination illusoire.

Dans la république, le chef n'ordonne pas, le citoyen n'obéit pas.

Le chef n'ordonne pas; il désire faire usage de son autorité; mais il hésite, il redoute les accusations. 11 sait que les bienfaits ne produisent qu'une reconnaissance éphémère, tandis que les rigueurs donnent le jour à d'immortelles inimitiés; il sait qu'un ennemi est plus à craindre que dix amis ne sont secourables.

et il ne veut point redescendre dans la vie privée avec le fardeau d'un passé embarrassant.

Le citoyen n'obéit pas. Dans les hommes du pouvoir, il ne respecte ni son ouvrage ni celui de ses égaux; nouvelle preuve que l'homme ne tend pas à la liberté, mais à la domination.

Il n'aura jamais pour les chefs qu'il a nommés cette déférence mêlée de crainte que lui inspirent ceux qui ne dépendent pas de lui *.

Ce raisonnement viendra toujours à sa pensée :

Je t'ai nommé, je puis te révoquer, partant je puis te désobéir , car ma désobéissance n'est qu'une révocation implicite.

Pourquoi t'obéir ? Je puis être à ta place demain , toi à la mienne. Si Tobéissance est mon devoir aujourd'hui, demain, peut-être, la désobéissance sera mon droit. Ce qui demain serait juste, peut-il être injuste aujourd'hui ? L'équité n'esl-elle qu'une question de temps ?

Subtilités, sophismes, je le reconnais, mais que l'orgueil et l'intérêt accueillent avidement.

i . Sous la monarchie, des assemblées législatives issues du privilège ont siégé en France pendant quarante ans; pendant quarante ans, ceux qui ne les avaient pas créées ont pu les blâmer et les maudire, mais ils ont, du moins, toujours respecté le seuil de leurs palais^ Sous la république, une assemlolée nationale, née du suffrage universel, se réunit, et, dix jours après, son enceinte est envahie, ses membres sont insultés par ceux qui les avaient élus et qui les appellent leurs commis !

DROIT POSITIF. hi

Si, dans la monarchie, le lien politique est trop dur et meurtrit les membres de ceux qull lie, dans la république , il est trop faible et se brise à chaque instant.

Dans la monarchie, le souverain dit au fonctionnaire qu'il a choisi : « Je t'ai fait, je puis te défaire, obéis-moi. » La logique n'a rien à y reprendre.

Dans la république, le chef de l'État dit aux citoyens qui l'ont nommé: (f Vous m'avez fait, vous pouvez me défaire; obéissez-moi • »

Il me semble indispensable qu'il ajoute : Si vous le voulez bien.

Et , sous ce gouvernement débonnaire , sous cet impuissant soliveau, on se plaindra sans cesse de la tyrannie, de la violation des lois.

Il ne s'agit que de s'entendre, il est vrai. J'ai dit que les citoyens d'une république étaient libres ; par rapport à leurs chefs, c'est incontestable; mais l'oppression leur vient d'autre part. L'anarchie abolit la liberté aussi bien que le despotisme.

Les hommes de violence relèvent la tête et préludent à leurs combats contre le pouvoir en s'attaquant aux intérêts privés.

Plus de sécurité ni pour les biens ni pour les personnes. Alors le peuple s'alarme et s'épouvante. Poursuivi par l'image de son monarque immolé, il croit l'entendre s'écrier en tombant du trône : « Souvienstoi. »

Il se souvient en effet; il se dit que le despote avait

f?on utilité, que dans sa jalousie du pouvoir il ne laissait pas ainsi le x^hamp libre à des légions de tyrans en guenilles.

Et il le regrette, comme cet hôte importun dont parle la fable , mais qui préserve le logis d'hôtes encore plus incommodes.

Cependant Tanarchie augmente, la révolte envahit la place publique, et le sang coule sous la devise de la la fraternité.

Tandis que la société s'agite ainsi sur sa base, vienne un esprit ambitieux, une intelligence résolue qui fasse entendre le mot magique de sécurité et déclare nettement la guerre à la tyrannie du désordre , on se rallie à son drapeau , on se serre autour de lui , et la République est immolée sur l'autel de la Liberté. Car, c'est pour fuir l'oppression que le peuple abandonne la monarchie , et c'est encore pour fuir l'oppression qu'il y revient. Après chacune de ces épreuves dont il solde chèrement les frais, il devient un instant plus soumis^ plus sociable; mais bientôt il se lasse encore d'obéir, et ce n'est pas toujours sa faute. Quand ses maîtres le voient d'aussi bonne volonté, ils manquent rarement d'en abuser.

Ainsi , toujours oublieux et toujours épris de sa chimère, le peuple tantôt la redemande à la monarchie et tantôt à la république; il est bien tour à tour sujet ou citoyen ; mais libre, il ne l'est pas souvent.

La monarchie tombe, parce qu'on y commande trop; la république se dissout, parce qu'on n'y obéit

pas assez. La cause de mort pour l'une, c*est l'abus de la domination, c'est l'abus de la liberté pour l'autre. Or, l'amour de la domination est une seule et même chose avec l'amour de la liberté ; c'est l'amour de la liberté élevé à sa deuxième puissance. C'est pour cette chose que les hommes s'unissent , c'est par elle qu'ils se divisent, et leurs luttes ne sont pas près de finir.

6i LIVRE PREMIER..

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