DIGRESSION
Presque tous les novateurs tombent dans une erreur commune. Ils croient avoir fait une découverte qui transforme l'égoïsme en fraternité , et ils déve* l(^pent leur principe comme si Tégoïsme n'existait plus ; mais , comme il existe toujours , le système est en défaut et manque son but.
Les passions ne peuvent être supprimées, et, si Ton pouvait y parvenir, on aurait fait toute autre chose que ce qu'on prétendait faire; on aurait supprimé la vie elle-même.
Au lieu de vouloir étouffer les passions , livrez^^leur donc un certain espace , mais enfermez -les dans des limites rigoureuses. Laissez à l'homme la faculté d^ s'enrichir et de dominer, mais soyez sévères sur ses moyens d'exécution. Avec la faculté de s'enrichir, il paye moins difficilement son tribut à l'État; avec la faculté de dominer, il concède plus volontiers l'obéissance politique
Écartez-vous le moins possible de la nature. Puisque vous êtes obligés de lutter avec elle, que vos luttes soient* plutôt fréquentes que sérieuses ; si vous l'attaquez trop vivement, vous y succomberez.
Vous avez interdit à la force un grand nombre de
ses libertés. C'était indispensable , je Tadmets; néanmoins c'est là une violence considérable faite à la nature; voyez s'il n'est aucun moyen de l'adoucir. Vous avez complètement assujetti la force à Tintelligence; eh bien, rendez celle-ci plus dignede cet empire.
Égarée par un long usage du pouvoir, l'intelligence a ses abus et ses vices contre lesquels vous commencez à peine à sévir ; que le droit jette enfin sur sa mère un regard moins filial. Réprimer les fautes de l'intelligence est une œuvre difficile, mais il n'est pas au-dessus de l'intelligence de l'entreprendre et d'y réussir.
Dira-t-on que c'est faire une seconde violence à la nature? C'est surtout amortir les rigueurs de la première. C'est rétablir l'équilibre et peut - être la paix entre deux rivales.
Ne voyez -vous pas que tous ces bouleversements politiques ou sociaux ne sont que des révoltes de la force opprimée contre l'intelligence qui l'opprime? Ne voyez-vous pas que la force , avant de reprendre sa chaîne , ravit chaque fois à l'intelligence une partie des biens dont elle se prétend dépouillée?
Si la force doit haïr la puissance qui la domine, que, du moins , elle ne puisse la mépriser; et, lorsqu'elle verra les écarts de Tintelligence traités et punis comme les siens, peut-être sera-t-elle plus patiente au joug.
Ces paroles sont à l'adresse de ceux qui font et défont les lois ; mais à ceux dont le partage est de s'y soumettre, je dirai :
DROJT POSHIF. 77
Si nous voulons l'état social , fortifions le principe de l'autorité ; fortifions-le, si nous voulons la liberté.
En parlant ainsi , je ne méconnais pas à mon tour les passions humaines ; c'est d'elles, au contraire, que je désire être entendu.
Que comprenons-nous donc par la liberté?
Nous ne prétendrons pas que c'est , pour nous , le droit de tout faire sans que rien puisse être fait contre nous ; car nous aurions trahi le vœu secret de notre cœur, et défini la domination.
Nous dirons peut-être que c'est le droit de ne point supporter de la part des autres ce que nous ne leur faisons pas supporter nous-mêmes.
Voilà des prétentions plus modestes assurément et plus conformes à l'équité. Et cependant cette libertélà , croyez-moi , est encore une création fantastique, une divinité sortie de notre cerveau et qui n'a existé ni dans l'état naturel, ni dans l'état social.
Dans l'état naturel, je l'ai dit, nous pourrions tout entreprendre , mais tout aussi pourrait être entrepris contre nous. Forts ou faibles, intelligents ou ineptes, nous aurions été oppresseurs ou opprimés , dominateurs ou dominés ; mais , aux termes de notre définition , nous n'aurions pas été libres.
La société seule réalise en partie notre rêve, et plus souvent nous offre , à la place , une transaction. Dans l'ordre privé , elle nous assure la domination d'une part, si de l'autre nous consentons à l'obéissance. Et nous acceptons la domination et l'obéissance ainsi
liées ensemble, bien que nous eussions préféré prendre Tune et laisser Taulre.
Mais, dans Tordre politique, la société nous demande encore l'obéissance pour ses représentants, et cette fois nous ne dissimulons pas notre répugnance, parce que le sacrifice nous paraît sans compensation.
Nous nous trompons,* cette obéissance est le prix des services que la société nous rend et des libertés qu'elle nous garantit.
Accordons l'obéissance politique ; accordons-la , je ne dirai pas toujours , car cette soumission absolue pourrait nous mener loin, mais accordons-la toutes les fois qu^elle nous est utile.
Seulement, voici la difficulté insoluble. Â quel moment l'obéissance cessera-t-elle d'être utile , et qui le décidera?
Nous voulons que ce soit nous, et il faut bien que notre volonté s'accomplisse. Cependant prenons garde, ayons la main large et facile , car nous sommes juges dans notre cause» e*t l'intérêt personnel doit passionner notre jugement.
Si nous croyons reconnaître que les chefs de la société dépassent leurs pouvoirs, abusent de leur autorité , ne nous hâtons pas de déclarer que l'obéissance n'est plus utile.
N'oublions pas qu'en dehors de cette obéissance nous ne sommes plus dans l'état social , et que nous rentrons dans l'état naturel où toutes nos libertés sont à la merci du plus fort.
Ne perdons jamais de vue que le droit n'est pas le seul usurpateur qui nous menace ^ et qu'il a pour rivale éternelle la violence.
Si donc Tabus de pouvoir n'est pas flagrant^ si l'usurpation n'est pas intolérable, obéissons encore^ croyez-moi; dans notre intérêt » obéissons*
Ceux qui détiennent l'autorité sont des hommes; soyons indulgents pour eux, puisque nous n'avons point des dieux à mettre à leur place. Ne nous bâtons pas de les renverser , puisque ce n'est pas nous qui devons recueillir leur héritage.
Mais si nous avons commis cette faute , ne soyons pas plus exigeants, plus intraitables avec leurs successeurs, sous prétexte qu'ils nous doivent leur fortune politique. Ne les abandonnons pas quand nous nous en sommes servis, comme d'un degré, pour sortir du fossé de l'anarchie. Après les avoir lancés contre les ennemis de la société comme des projectiles redoutables , ne les laissons pas à terre.
Car nous aurions commis une ingratitude , et , ce qui est plus grave, une ingratitude inutile.
Dans notre intérêt, ne croyons pas que ces hommes soient une garantie insuffisante pour l'ordre que nous voulons raffermir. Ne disons pas qu'ils ont trop rudement attaqué l'autorité pour être capables de la défendre.
Nous serions dans une grave erreur.
Tous les jours , quand on veut s'emparer d'une place forte , on en brise les murailles ; mais , lors-
80 LIVRE PRËMIËH,
qu on en est maître ^ on se hâte de la réparer et l'on y ajoute de nouveaux bastions.
Le pouvoir, tel qu'il est et dès qu'il est, tend toujours à se fortifier. Sur ce point , son intérêt égale et surpasse promptement celui de la société elle-même.
Les hommes d'opposition, quand nous les avons mis à la tête de l'État, n'ont besoin que d'une chose pour devenir des hommes de gouvernement. Ils n'ont besoin que de notre appui. Avec ce secours, ils consolideront l'ordre social autant que nous le voudrons, 6u que nous le permettrons.
Nous n'aurons besoin que de les arrêter.
Eh bien, dans notre intérêt, ne les arrêtons pas trop tôt; ne les décourageons pas trop vite.
Ne leur reprochons pas étourdiment l'oubli de leur passé, l'abandon de leurs principes, la désertion de tous leurs antécédents.
Nous avons raison de le penser, mais nous aurions torl de le leur dire. Leur conversion ou leur apostasie, comme il vous plaira de l'appeler, mais c'est nousmêmes qui l'avons faite ; elle était inévitable , et c'est dans toute la sincérité de leur âme qu'ils vienuerit devant nous se frapper la poitrine et confesser qu'ils s'étaient trompés.
Que voulez-vous ? Quand on est dans l'obéissance, on est parfaitement placé pour apercevoir tous les empiétements de l'autorité; et, quand on est au pouvoir, on est dans le meilleur jour pour saisir les momdres abus de la liberté. Les positions sont diamétrale-
ment contraires , et ceux qui les occupent ne peuvent embrasser du regard les mêmes espaces. Nous ne pouvons pas faire que, dans la plaine, on ait la même vue que sur la montagne; nous ne pouvons empêcher les sommets du pouvoir de dérouler aux yeux des hommes d'État de nouveaux horizons.
Ne voyons donc pas des ennemis obligés dans la personne de nos gouvernants. Abaissons quelquefois nos regards sur les libertés qu'ils nous assurent ; ne les tenons pas toujours attachés sur les libertés qu'ils nous retiennent.
Considérons que, dans le nombre de ces biens prohibés, dans le monceau de ces fruits défendus, il en est que nous repousserions avec dégoût, avec horreur; la liberté du meurtre , la liberté de l'incendie, la liberté delà destruction! Et, dans un naufrage politique, ces sinistres épaves flottent à la merci de tous les rôdeurs du rivage ; à la suite d'une révolution, nous voyons ces filles des ténèbres sortir du chaos leur tête hideuse.
Voilà dans quelle impure compagnie il nous faudrait aller chercher les libertés qui nous tentent.
Deux tyrannies nous guettent et nous épient sans
relâche ; l'une qui descend des hauteurs du pouvoir,
l'autre qui surgit des bas-fonds de la démagogie.
Toutes deux se sont couvertes de fange et de crimes.
Mais la tyrannie de la pourpre s'attaque surtout aux
richesses; c'est de l'or qu'il lui faut pour stipendier
sea prétorieosi pour défrayer ses plaisirs et son iastej et, quelle que soit la capacité de ses mains avares, elle ne peut nous ravir qu'une partie de nos fortunes.
Elle e^t moins menaçante pour notre vie.
Que peut'^elle faire du sang humain? Elle le ré-^ pand sans hésitation mai^ pans plaisir. Les supplices sont pour elle un moyen mais non pas un but.
Elle oroit élayer ^nsi son pouvoir détesté.
Elle tue moins pour se venger que pour se défendre.
Quand elle frappe, elle abat les plus hautes tiges. Sa hache tombe de préférence sur la tête des grands, comme pour effrayer par la solennité de l'exemple et ménager l'office du bourreau.
Mais Néron lui-même épargne le peuple, Néron n'a pour le peuple que du pain et des spectacles , et les flambeaux humains dont il éclaire le cirque sont un infltme amusement qu'il destine h, la multitude complice de sa cruauté.
En un mot^ les despotes, dançi leur^ plus grands excès , semblent encore compter pour quelque chose et l'opiAion du monde qui les regarde, et les jugements inévitables de l'histoire.
Je n'en puis dire autant de l'hydre à raille têtes que j'appellerai la tyrannie du haillon.
Elle est plus impitoyable, plus sanguinaire parce qu'elle est sans préoccupation de l'avenir, sans responsabilité et couverte en quelque sorte par l'ano^ nyme.
L émotion populaire est excessive en toute chose ; elle ne s'arrête ni dans le bien ni trop souvent dans le mal.
Ce sont toujours les passions extrêmes qui dominent dans une foule déchaînée , et elle patronne avec une égale ardeur et les plus nobles actions et les forfaits les plus odieux.
Comme elle sent son empire éphémère, elle se hâte, elle veut signaler sa puissance par des coups éclatants.
Est-ce de Tor qu'elle prendra ? Il ne s'en trouve pas assez, même sur un trône, pour apaiser sa soif immense; de Tor, il ny en aurait que pour quelques-uns; il lui faut une satisfaction pour tous.
Cette satisfaction, ce sera la vengeance, c'està-dire Técume de Tâme vomie par l'écume d'ua peuple, c'est-à-dire la dévastation et le meurtre.
Si elle tue , c'est presque toujours avec un luxe de barbaries et de cruautés inutiles. Si elle envahit une demeure, elle ne prend pas, mais elle brûle, elle détruit, elle ne laisse pas pierre sur pierre; actions plus antisociales que la spoliation même qui déplace les produits du travail', mais ne les anéantit pas.
Telle est cette tyrannie, tels sont ses actes.
Voilà les deux goufires qu'il nous faut éviter; lequel est le plus profond ? lequel nous menace de plus près ?
On a dit que les rois s'en vont; les despotes leur ont depuis longtemps frayé le chemin.
8f LIVRE rREMlEft.
Cesi surtout dans les royaumes et les empires voisins que les républiques exercent une action bienfaisante.
Placé trop près d'eux , le soleil de la démocratie brûle ses adorateurs; mais, à distance, il éclaire, il féconde.
11 éclaire les princes sur leur trône, il féconde leur intelligence, et nous n'entendrons jamais dire que Fautocrate de toutes les Russies ait fait cbâtier la mer Noire pour la punir d'avoir brise ses vaisseaux.
La tyrannie de la pourpre a eu ses annales de stupidité et de folie dans des temps éloignés de nous. L'autre tyrannie, au contraire , est jeune, et tous tes jours s'accroît et prend des forces. L'avenir semble être pour elle; le vent est à la démagogie. C'est pourquoi je répète : « Evitons Scylla sans craindre de nous rapprocher de Char}'bde. »
« Fortifions le princii^e de l'autorité. »
CR qu'on entsnd par le droit naturel.
En terminant cette première étude, j'espérais pouvoir résoudre sans effort les questions qu au début je m'étais posées : Qu'est-ce que le droit ? Qu'est-ce qu'un droit ? Mais je sens fuir le but que je croyais toucher. Je m'aperçois que la route qui m'en sépare n'est qu'à moitié parcourue. Poursuivons-la sans nous arrêter.
Toutes mes appréciations précédentes sur le droit peuvent être résumées par celte observation qui les complète.
L'homme n'a rien créé. Son œuvre consiste à modifier les œuvres de la nature. Il les rapproche ou les sépare; il les combine, les coordonne; il en retranche souvent, mais il n'y ajoute jamais.
S(; LlYPiK DErXIÈMK.
Dans Tordre physique , Touvrier qui construit une machine n'a produit aucun des matériaux qui la composent; celui qui façonne une pièce de bois ne fait qu'en supprimer certaines parties.
.\insi, dans Tordre moral, les fondateurs de la société n'ont pas conféré à Thomme des facultés nouvelles; ils n'ont fait qu'interdire ou restreindre Tusage de celles qui lui vieunent de Dieu. Mais de ces suppressions est résultée une protection puissante pour les facultés dont ils ont permis Temploi. C'est un élagage qui a profité aux branches conservées, et, de cette intervention , est sorti un ordre nouveau qui est bien une œuvre humaine. C est ainsi que Thomme s'approprie les créations de la nature ; telle est sa manière de produire. Il ne crée pas, mais il organise, il institue.
Le droit est une institution.
On pourrait dire : ce Toute faculté dont la loi permet T usage donne naissance à un droit; toute faculté dont la loi interdit ou restreint Texereiee constitue un devoir. Le droit est le s^ stème des droits et des devoirs qui lient les honunes en société. »
Cette définition peut convenir à la puissance positive et pratique, la seule dont je me sois occupé jusqu'ici, et qui, bien ou mal, gouverne réellement les sociétés. Mais^ il faut le reconnaître, on donne aussi le nom de droit à une chose complètement distincte , d*une tout autre nature et qui méritait peut -être un nom ditTêivut.
C'est cette puissance nouvelle et bien moins saisissable qilé je Tais essayer de caractériser à son tour, car je ne me dissimule pas qu'elle a une affinité plus directe avec le problème dont je poursuis la solution.
Je viens de dire que le droit positif était un lien. Or, pour qu'il soit tel et pour qu'il reste tel, il est nécessaire qu*il conserve une force de résistance supérieure à la volonté de ceux qu'il lie.
Ce droit est donc inséparable de la force.... Sans doute , si tous les membres d'une société pouvaient être convaincus à toujours de TéqUité des lois qui les régissent, le droit pourrait ne relever que de luimême et se passer d'une alliande équivoque. Mais comme les esprits sont sujets à l'erreur, comme Tégoïsme est aveugle , comme les intérêts de l'intelligence vivent dans un antagonisme constant avec ceux de là violence , il faut bien reconnaître que cet assentiment unanime, que cette soumission Universelle et permanente est , de fait , impossible et que le droit a le devoir de s*appuyer sur la force.
Plus il y aura d'esprits éclairés dans TÊtat, moins on y comptera d'individus prompts à faire usage de la violence et moins cette force aura besoin d'être considérable; mais, longtemps encore du moins, il en faudra toujours une dont, à Dieu ne plaise, le droit ne se servira pas tous les jours , mais qu*il devra maintenir à ses côtés pour intimider les dissident* et assurer le respect de son autorité.
Le droit a donc besoin d'être fort et, quand la
force se retire de lui, cette vérité est affligeante, mais en pratique elle est incontestable, le droit cesse d'être le droit.
Novus rerum nascilur ordo.
Il est remplacé par un ordre nouveau qui devient le droit à son tour. Il y a toujours quelque chose que Ton appelle de ce nom , mais ce n'est pas toujours la même chose.
Je lai dit, deux puissances se disputent le monde, et quelque inférieure que l'une soit à l'autre, il suffit qu'elle existe pour qu'elle ait à son tour ses heures de suprématie. Le droit règne des siècles, la violence règne un jour ; mais en traversant le pouvoir elle le marque d'une empreinte inefEaçable.
En vain le droit a promptement ressaisi l'empire; une lacune , un interrègne subsiste ; un mur s'élève entre l'avenir et le passé , la chaîne légale a été rompue et ne se rejoindra jamais.
Au milieu de ces conflagrations périodiques , certaines institutions , il est vrai , et c'est là leur éternel honneur , renaissent incessamment de leurs cendres. La religion, la propriété , la famille sont toujours debout sur ces ruines , mais les mêmes dieux ne sont plus sur l'autel ; mais les terres ont changé de maîtres , mais l'épouse et les enfants du vaincu sont devenus les épaves du vainqueur. Les principes survivent , mais ceux qui les représentaient ont disparu dans la tourmente.
Que Ton parcoure Thistoire de rAmérique ou du vieux monde, et Ton reconnaît avec douleur que quelque antique et respectable que soit la légalité contemporaine , il y a toujours eu un moment où elle s'est violemment établie sur les débris d'une autre légalité; que si Ton ne tenait compte de la sanction du temps, il n'y aurait plus rien de légitime sur la terre , et que le droit régnant, en un mot, a toujours commencé par n'être que la raison du plus fort.
Tout ce que j'ai dit dans le livre qui précède, aboutissait à celte conclusion géminée : « Le droit est changeant, le droit a changé. »
Ce n'est pas de cette puissance tutélaire mais non infaillible que Ton a pu dire :
« Nec erit alia Româ, alia Âthenis ; alia nunc, alia K posthàc ; sed in omnibus et omni tempore una^ « sempiterna et immortalis. »
c( Elle ne sera pas différente à Rome , différente à Athènes, différente aujourd'hui et demain différente; mais en tous lieux , en tous temps , elle est une , im* périssable, immortelle. >^
Ces paroles ont désigné Téquité. Il ne faut pas confondre le droit et l'équité.
Sians doute , le droit que je regarde comme la plus haute expression, comme le monument le plus solennel de la raison humaine, le droit a Tambition d'être équitable ; et si je ne craignais de m'engager dans une digression nouvelle , j'essayerais de démontrer que , toutes les fois que l'étendue de son pouvoir n'était pas
ou LIVRE I)EUX1ÈM£.
en cause, le législateur, le prince, dans Tinlérêt tnême de la durée de son œuvre, s'est proposé, dans ses décrets, de donner satisfaction à des besoins généraux; qu'aucune institution civile, par exemple, ne s'est fondée d'une manière durable , si elle ne répondait pas aux vœux du plus grand nombre ; mais que les inodifications des mœurs, l'accroissement des populations et surtout la supériorité d'action que la discipline sociale assure à l'intelligence faussent, avec le temps, la pureté de ces institutions et leur ôtetit ce caractère d'utilité générale qu'elles avaient à leur origine; qu'alors si l'on parle de les réformer, les intérêts individuels qui sont nés, qui se sont fortifiés sous leur abri, résistent de toute la puissance de la possession, et que souvent enfin , c'est seulement lorsque l'injustice est flagrante, lorsque les abus sont excessifs , qu'on réussit à les abolir.
Ainsi, sans parler des lois politiques pour lesquelles j'ai fait toutes réserves, il y a des institutions qui ont cessé d'être justes avant de cesser d'être légales. Le droit est donc malheureusement distinct de l'équité , et l'on ne pourra pas toujours le reconnaître à ce sacré caractère.
L'équité est une abstraction sur laquelle la force n'a point d'empire ; le droit est une réalité défectueuse, perfectible, changeante, périssable, ayant besoin d'appui et recherchant celui de la force.
Eh bien, cette fâcheuse instabilité, cette association nécessaire avec la force ont dû mécontenter dès
longtemps les amis exclusifs de 1 équité, et, dans tous les siècles, on a vu des sages qui, détournant leurs yeux de ces luttes perpétuelles de la violence et du droit, ont recherché, dans la méditation et le silence, s'il n'existait pas des lois éternelles dérivant de la nature de l'homme et destinées à assurer sa vie, son bienêtre , son bonheur d'une manière fixe et invariable comme la nature elle-même.
Sans se préoccuper des faits existants qcii pouvaient être le produit de la passion humaine aussi bien que de la divine sagesse, inspirés par la seule équité , ils ont dit de quelles facultés l'homme placé hors de l'influence de la force doit conserver l'usage; ils ont dit de quelles facultés il doit faire le sacrifice à la société au sein de laquelle il a la destinée et la volonté de vivre. En d'autres termes, ils ont, au nom de la nature, tracé la délimitation irrévocable de Tintérêt individuel et de l'intérêt social, de l'autorité et de In liberté. C'est c€ qu'ils ont appelé le droit naturel.