‹ Études sur la sociétéChapitre 31 sur 41 · LE DROIT NATUREL A ÉTÉ DICTÉ PAR L'ÊQUITÉ · texte numérisé non relu

LE DROIT NATUREL A ÉTÉ DICTÉ PAR L'ÊQUITÉ

On remarquera que j'ai soigneusement indiqué ce que la philosophie a voulu faire et ce qu'elle a fait. Elle a demandé à la nature une loi stable , une loi forte qui n'eût pas les infirmités de la loi humaine , et c'est l'équité qui lui a répondu.

Je maintiens que le droit naturel est une ligne de démarcation réputée immobile , tracée par l'équité entre l'intérêt de l'individu et celui de la société. On le définit, je le sais, en des termes qui répondent mieux à son nom.

C'est, dit-on, l'ensemble des règles de conduite imposées à l'homme par sa propre nature.

Cette interprétation laisse comprendre des droits et des devoirs, des permissions et des défenses, exactement comme dans le droit positif; mais, pour celuici, le législateur c'est l'homme; pour le droit naturel, c^est , dit-on , la nature.

Cependant, par quelle voie la nature a-t-elle signifié ses ordres à l'humanité * ? A-t-elle parlé un lan-

i . Est-il besoin de faire observer que, dans une apprécialion théorique, à l'adresse de toutes les croyances, le chrétien doit faire place au philosophe et le dogme à l'argument? J'é-

gage qui puisse être clairement interprété et qui ne donne lieu à aucune erreur ? Je comprendrais que sa volonté parût évidente si Ton pouvait dire, qu'en octroyant à rbomme la possibilité de faire une chose, elle a suffisamment manifesté qu'elle voulait qu'il la fît. Mais personne n'aura la témérité de le prétendre.

L'homme a le pouvoir de donner la mort à son semblable , et malheureusenient il en use. Qui donc osera ériger cette funeste aptitude en un droit naturel que l'homme peut exercer sans restriction et quand il lui plaît ?

Non, dans la pensée unanime des interprètes de la nature, tous les pouvoirs humains ne donnent pas nécessairement ouverture à un droit. Et, en effet, s'il en était ainsi , à quoi bon les charger d une nouvelle qualification ? Ne les appelle-t-on pas déjà des facultés , des aptitudes , des libertés ? Pourquoi les dissimuler sous ce mot de droits qui signifie autre chose et dont le sens est occupé? Notre langue estelle si pauvre qu'on soit obligé de confondre sous une même dénomination et les œuvres divines et les institutions humaines ?

Mais, il n'en est pas ainsi, je le répète; on ne confond pas les facultés et les droits. On déclare que, tout en donnant à l'homme les moyens de pratiquer certains actes , la nature a voulu qu'il s'en abstînt.

cris donc indistinctement la Nature ou Dieu, bien que la nature soit Vouvrage et que Dieu soit Touvrier.

94 UVKE DEUXIÈME.

Par la bouche de ses législateurs, elle lui aurait dit : « Je te perrr.ets telle action, et nul n a le droit de te l'interdire. Je t'interdis telle autre action, et nul n'a le droit de te la permettre. »

Je répète donc ma question. Conmient la nature a-t-elle manifesté sa volonté ? Sur quels monuments de la création a-t-on lu ce nouveau décalogue ?

Voici ce qu'on répond invariablement : « Il est en nous une science mystérieuse qui nous révèle quand une action est bonne et quand elle est mauvaise, qui nous avertit quand nous pouvons agir et quand nous devons nous abstenir. C'est la conscience du bien et du mal, c'est l'équité*. L'équité est un don de Dieu; les inspirations de la conscience sont les volontés de la nature. »

Je ne pense pas que Ton m'accuse de créer ici des arguments chimériques. J'en appelle au souvenir dci tous ceux qui ont entendu débattre une question de droit naturel. N'a-t-on pas toujours essayé de la résoudre en s'appuyant sur les principes de l'équité ?

Ainsi, voilà qui est expliqué. Dana le domaine moral, ce sont les suggestions de la conscience que. Ton appelle les lois de la nature , et j'avais raison de dire que le droit naturel a été dicté par l'équité,

Cepeudant si la nature nous a tous dotés d'un

1. On appelle d'habilude con^cîencc l'appréciation équitable de nos propres actions. Nous appelons équité Tappréciation consciencieuse des actions d'autrui.

DROIT NATUHKL. 93

organe pour discerner le bien et le mal , de même qu'elle nous a donné des yeux pour distinguer les couleurs; comme la nature toujours si variée dans sa fornie n'est jamais complètement dissemblable d'elle-même, comme sa volonté est toujours invariable, la loi naturelle sera sans doute facile à rédiger. Elle pourra se composer d'un seul article : (( L^homme a le droit de faire tout ce que sa conscience ne lui défend pas. »

Ce laconisme n'a séduit personne. Tout en affirmant que la nature parle à tous les hommes et leur parle le même langage, on n'a pas voulu abandonner cet idiome obscur à l'interprétation de chacun ; on s'est établi le grand prêtre de la conscience et son traducteur officiel. Mais, dès lors , qui nous dit que la traduction n'est pas entachée d'arbitraire et d'erreur ? N'est-il pas à craindre qu'au lieu d'une œuvre surhumaine, infaillible, éternelle, on ne nous ait livré qu'un travail subordonné à toutes les faiblesses , à toutes les imperfections de l'humanité ?

L'équité est-elle bien la voix de la nature ? L'identité est-elle certaine et complète? Lorsque Septime Sévère faisait punir de mort les complices de son fils, et pardonnait à ce fils qui avait conspiré trois fois contre son pouvoir et sa vie, assurément cet empereur écoutait la voix de la nature, mais cette voix n'était pas l'équité.

Dès qu'il est reconnu que le droit naturel est une révélation de la conscience, il est important d'exami-

ner à sou tour comment cette intuition précieuse se développe en nous , et si elle est bien une émanation directe de la nature.

J'ai tenté cet examen; mais, avant d'exposer mon opinion y il m'est nécessaire de rappeler quelques principes que j'ai déjà posés ^ et de dire aussi brièvement qu'il me sera possible ce qui me paraît être les véritables et les seules lois morales de la nature humaine.

Page 1