‹ Études sur la sociétéChapitre 8 sur 41 · AVANT-PROPOS. XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XI

naître que la raison, nous étant une fois donnée, devait nécessair«[nent exercer sur les instincts , comme sur toute chose , son pouvoir de comparer et déjuger, apporter dans cet examen sa conscience du mieux et sa tendance au progrès , et que par conséquent , les instincts de formation secondaire sont aussi naturels et plus naturels que les premiers. Sans doute, il nous eût été plus commode, que le Créateur, au lieu de nous donner les éléments nécessaires pour élaborer la sagesse, nous l'eût octroyée toute formée, car la raison est une puissance précaire inégale et soumise à Terreur ; quelquefois , après Tavoir consultée , nous adoptons un parti qu'une méditation nouvelle nous foit abandonner ; mais cela ne doit nullement affaiblir notre reconnaissance envers TÉternel, qui se réservait de nous guider encore par la révélation ; car, si cet état de choses nous laisse parfois dans l'embarras , il nous relève à nos propres yeux et flatte au plus haut point notre fierté par le sentiment de notre indépendance.

Je crois également avoir inauguré une heureuse innovation , lorsque , reconnaissant dans Tordre des affections personnelles une nouvelle loi de la nature, j'ai opposé à Tamour de soi un rival inférieur, il est vrai, mais cependant redoutable.

On reconnaissait généralement comme lois de la nature la tendresse paternelle et Tamour ; j'ai été plus

lir AVANT-PROPOS.

lai^e et j ai dit la charité , c'est*à-dire ramour de ses semblables.

Le principe de Tintérét personnel est fort abondant, sans nnl donte ; et Thomme fait souvent du bien avec une espérance de retour et de réciprocité. Pour prix d*an sacrifice matériel il compte recueillir au moins un avantage moral. C'est un dévouement calculé, c'est un désintéressement intéressé qui compose en majeure partie Tesprit sociaL

C'est encore un sentiment d'intérêt personne qui guide Thomme lorsqu'il est généreux et bienfaisant non plus dans l'espoir d'une rémunération terrestre, mais parce qu'il sait que cette bienfaisance et cette générosité lui seront comptées dans le ciel et lui mériteront une récompense au-dessus de tous les biens d'ici'bas.

Cependant le cœur humain est profond et il y a place pour un autre principe.

L'amour d'autrui y existe et assez souvent encore il se produit, il domine non par l'effet d'un raisonne* ment qui le combattrait peut-être, maïs par une force instinctive et par ce que j'appelle une volonté de la nature.

Oui, nous nous dévouons cpielquefois, plfis souvent qu'on ne pense, au salut et à l'intérêt d'autrui par un élan irrésistible, primordial, plus prompt que la pensée, plus puissant que la raison ; cet élan vient du

AVANT-PROPOS. XlII

cœur non de la tête ; on en retrouve des exemples cl^ez la brute; il nous saisit malgré nous; nous nou0 dévouons sans arrière-pensée, sans espérance de réciprocité quelle qu'elle soit, parce qu'une voix intérieure nous y convie.... Et ce n'est que plus tard que nous songeons à nous enorgueillir de notre dévouement et, s'il se peut, à en tirer un profit personnel.

Ce mouvement, lorsqu'il se produit ainsi, est bien indépendant de l'amour de soi. Après quelques hésitations, j'en ai fait un principe distinct, la charité, et, pour lui donner plus d'importance, je Fai grossi de toutes les affections qui ne sont pas l'amour de notre personne, bien qu'elles en soient fort voisines.

J'appellerai encore l'attention du lecteur sur ce que j'ai dit du courage et de la fraude : le courage est une qualité dont il'^est peu question dans les traités de morale, mais, je l'avoue, à mesure que j'ai poursuivi ces études, il a grandi dans mon estime.

J'avais placé, non parmi les affections que nous inspire la nature, mais parmi les instructions qu'elle nous donne, l'instinct de nous servir de notre force sous la direction de notre intelligence.

En analysant cette révélation naturelle, on trouve qu'elle se compose de l'instinct du travail et de celui de la violence.

Je ne dis pas que nous aimons la violence de par la volonté de la nature ; du reste on verra que le mot

xrv AVANT-PROPOS.

n est pas toujours pris par moi en mauvaise part , mais, si Tamour de la violence n'est pas une affection instinctive, la violence est an moins un moyen de satisfaire certaines de nos affections, et ce moyen nous est révélé par la nature.

Cela reconnu, j'ai dû admettre que la nécessité humaine était^ non pas seulement de travailler, comme on le dit habituellement, mais de travailler et d'être apte à combattre, en d'autres termes de savoir se nourrir et se défeidre.

L'intelligence est de la plus grande utilité dans le travail ; mais le même rôle appartient au courage dans ToBuvre de la défense.

Eh bien, la société civile n'étant chargée qne du travail et le soin de la défendre étant confié à l'armée^ le courage est aux citoyens d'un usage beaucoup moins habituel que l'intelligence, et, quoiqu'il existe des travaux dangereux aussi bien que des violences sans péril, il est tout simple qu'une faculté qui ne rend pas des services quotidiens s'oblitëre dans la société civile.

Or, la société civile, dans les pacifiques habitudes de notre âge, c'est Timmense majorité de la nation, c'est le peuple presque tout entier; et cependant il peut surgir des conjonctures qui rendent au courage toute son importance* Le citoyen peut être appelé à défendre ses foyers contre l'émeute ; la guerre étran*

AVANT-PROPOS. XT

gère, et ce ne sont pas là des fictions, la guerre étrangère peut réclamer à la paisible et intelligente famille du travail d'innombrables légions de soldats....

Grâce au ciel, les traditions du courage ne sont pas perdues dans notre patrie; il n*en est pas moins vrai que c'est par l'efiTet d'une supériorité morale bien remarquable qu'on peut le retrouver dans des âmes qui n'en ont pas fait une application plus fréquente.

Au milieu de cette sécurité profonde dont jouit d'habitude la société civile, en présence de ces satisfactions de toute nature qui nous font aimer la vie, il serait bon que le mépris de la mort, toutes les fois qu'il se produit d'une manière utile, fût honoré, encouragé, excité plus qu'on ne le fait aujourd'hui.

Ce sont les lois qui ont adouci nos mœurs ; ne pourraient-elles, par ces temps de civilisation avancée, leur rendre un peu de rudesse et d'énergie?

En disant que l'instruction est le développement des facultés humaines, en appelant les études : huma^ niores litteras, on oubUe que, parmi ces facultés, il en est une que l'instruction ne développe pas, et que, par le fait d'un impérissable penchant de l'homme, le courage, peut-être, marche encore l'égal de l'intelligence. Je ne suis pas bien certain qu'à tout prendre, il ne trouve pas encore le moyen de partager fraternellement avec elle les biens de ce monde, ce qui prouverait que la violence , malgré l'anathème dont elle

Page 1