DU COURS DE
A LA rACU&T* BS8 KSTTaSS.
■■\Nk
Messieurs ,
Aimer la science pour la science , la cultiver pour elle-même , c'est faire de son intelligence le plus noble et le plus légitime emploi. 11 y a des sciences qui s'exercent conime un métier, et qui semblent n'avoir d'autre but que de faire servir les ressources de l'esprit à satisfaire aux besoins du corps. La philosophie, messieurs y est une science vraiment libérale ; et y comme le dit Aristote, sa grandeur lui vient de son inutilité même. Mais si la philosophie est essentiellement spéculative; si elle n'a pas d'applications immédiates, elle n'en
est pas moins féconde en grands résultats :
c'est la science des principes , la science de l'avenir. Vous le savez , messieurs , quel que soit le dédain de certains hommes pour tout ce qui n'est pas leur intérêt matériel , ou ce qu'ils appellent des faits positifs , quand on en vient à s'expliquer à soi-même ses actes , ses pensées; quand il faut en rendre compte aux lois ou à l'opinion, c^est aux principes qu'on remonte toujours ; et il se trouve alors que ces croyances, qui dormaient au fond de nous , sont les raisons dernières de nos jugements et de notre conduite. Un philosophe^ au fond de son école , oubliant tout pour ne s'attacher qu'à la vérité qu'il poursuit, découvre un principe nouveau ; il l'étudié , le démontre, le constate : c'est son bien , c'est sa propriété, sa conquête. Quelquefois il s'arrête au principe, quelquefois il en recherche les conséquences; il se trompe souvent, qu'importe!
Si le principe est vrai , s'il est important , il se trouvera quelque part , dans l'école , hors de l'école, un meilleur logicien qui découvrira la
conséquence véritable , un adversaire à défaut d'un disciple , l'histoire à défaut de la science. La philosophie, messieurs, est entièrement spéculative ; mais sur cette spéculation repose toute pratique. C'est le caractère de la philosophie de poser les principes sans regarder les conséquences; c'est la marque d'une bonne philosophie , de n'avoir que des conséquences justes et utiles.
Pendant le cours de cette année 9 messieurs , je vous ai tracé le tableau de la doctrine de Platon ; et pour venger laphilosophie dont on méconnaît l'influence , je ne me suis pas borné à l'exposition des principes. J'ai voulu vous montrer, quatre siècles avant notre ère , un moraliste qui connaît tous les mobiles des ac^ tions humaines^ qui sait au nom de quel principe^ et par quels moyens il faut les régler ; un législateur qui appuie toute la politique sur la morale, et toute la morale sur la justice; qui déclare qu'avant d'infliger des supplices, il faut instruire les hommes sur leurs devoirs ,
et leur apprendre à les aimer ; qui donne à la liberté civile les mêmes garanties qu'il a fallu conquérir après deux mille ans , au prix de tant de sang répandu, et qui fait jaillir toutes ces lumières des principes mêmes de sa philosophie. Vous savez avec quelle conséquence, avec quelle unité la pensée de Platon se développe, depuis la logique , origine nécessaire de toute science, jusqu'à la sanction pénale , dernier mo t de la science de l'homme. Dans le Phèdre , ouvrage de sa jeunesse ^ où il jette à la fois toute la poésie de son âme et toutes ses espérances d'avenir, il nous montre déjà quel sera , suivant lui , le caractère de la science. Entendre au fond de son âme l'écho d'une ancienne harmonie, y retrouver le souvenir obscur d'une science complète et vraiment divine , se sentir emprisonné dans ce corps , n'aspirer qu'au moment de quitter cette enveloppe sensible, et la quitter déjà par l'ardeur de son amour et la puissance de sa pensée ; retrouver, par la contemplation des beautés grossières que renferme le monde des sens,
ce monde idéal que l'on a perdu, et cette beauté si parfaite, la beauté absolue , l'essence absolue, autour de laquelle s'accomplissent les révolutions éternelles des dieux ; c'est Tamour platonique; c'est aux yeux de Platon, l'origine et le but de la philosophie ; la dia^ lectique en est le moyen. Quand il discute dans le Théétète avec tant de gravité la nature de la science , sa légitimité , son objet , c'est encore de l'amour qu'il s'agit ; car c'est l'amour, cette unique science de Socrate , qui nous fait mépriser cette vaine science de la sensation y qui sufl&sait à Protagoras ^ et regarder comme incomplète la science du jugement, de la définition, du raisonnement , quand elle n'a d'autre but qu'elle-même y et ne produit pas la réminiscence. Aspirer à Dieu , tendre à l'unité , voilà la méthode de Platon. Où l'a-t-elle conduit ? A cette magnifique conception d'un Dieu qui est le vrai,, le beau, le bien; le roi, le père et l'architecte du monde; qui a mis par* tout l'ordre , le mouvement et l'harmonie , et les maintient par sa volonté. Le monde ^ ce
— aaa —
mouvement sans frein, cette multiplicité sans terme , n'est rien par lui-même , si on ne le rattache aux idées , qui sont ses lois. Les lois du monde sont stables, éternelles: c'est un objet digne de la pensée. Quand l'esprit de l'homme, principe stable et étemel, s'applique aux lois du monde , il y a analogie entre lui et son objet ; et la connaissance qui en résulte n'est déjà plus une opinion : c'est de la science. Mais ces lois stables et éternelles, qu'y a-t-il dans leur essence qui explique leur éternité sans l'intervention d'un autre principe ? L'esprit pourra-t-il concevoir qu'elles existent ainsi par leur propre force ? L'esprit lui-même sait monter plus haut; il découvre des lois plus générales , des idées plus élevées ; le monde des idées devient un système où tout s'enchaîne ; il présente à la pensée une série de généralisations croissantes dont elle parcourt tous les degrés , ne s'arrêtant qu'au sommet ; car elle ne trouve que là ce qui épuise et surpasse toutes les forces de la pensée , toutes les puissances de l'amour. Tout le reste n'est
qu*hypothèsej Dieu seul ne dépend de rien.
Si l'individu n'est rien que par la loi qui le gouverne; s'il faut aspirer sans cesse à resserrer les liens de cette unité puissante hors de laquelle il n'y a plus que néant, la liberté de l'homme peut-elle être livrée sans règle et sans frein aux caprices de son intelligence ? Le pouvoir qui a été donné à l'âme humaine de se mouvoir elle-même a pour condition nécessaire l'intelligence d'un motif. Une action faite sans motif n'est pas une action humaine ; elle n'engage pas notre responsabilité morale ; ce n'est pas l'homme qui agit alors, c'est la nature en lui . Le juge 9 sur son tribunal , n'a pas de sentence à porter contre de telles actions , et , comme le dit Platon dans les Lois , on ne punit pas le hasard. Le motif immédiat qui nous fait agir se rapporte toujours à quelque ressort secret de la nature humaine : le philosophe doit étudier l'homme d'assez près pour rapporter sa conduite à sa cause véritable. Or , il y a en nous deux tendances , deux mobiles suprêmes
de toutes nos actions ; Fun , c'est Tappétit sensuel , qui demande sans cesse du plaisir, et qui n'en connaît pas d'autre que le boire, et le manger , et toutes les sensations grossières ; béte féroce qu'il faut nourrir, toujours insatiable et qui ne tarde pas à devenir notre tyran, si une fois nous reconnaissons son empire ^ l'autre , c'est la raison , l'esprit ^ la plus belle partie de nous-mêmes, principe divin dans im corps mortel^ et qui aspire toujours à s'unir à ce qui lui ressemble , c'est-à-dire à ce qui est divin , à ce qui est simple , à ce qui est beau ; à l'ordre , à l'harmonie du monde , à ses lois ; qui ne voit d'autre bonheur que celui de mettre dans l'homme, ce petit monde, une proportion et une harmonie qui représentent l'harmonie de l'univers; et de diriger toutes ses actions et toutes ses pensées de manière à absorber en quelque sorte chaque individu dans l'unité de l'espèce. De ces deux principes, l'un s'appelle l'intérêt; l'autre , le devoir ou la justice ; combattre l'intérêt sans cesse et sans relâche , obéir en toutes choses aux lois de la
justice éternelle ; voilà toute la morale et toute la politique de Platon. Toute sa morale, toute sa politique, découlent de ce principe; ce principe est la conclusion nécessaire de toute sa métaphysique. En logique, en métaphysique, en morale, Platon n'a qu'une méthode et qu'une doctrine ; tout s'enchaîne et se tient. C'est un tout.
Platon a exposé ses doctrines morales et politiques principalement dans les deux grands ouvrages qui ont fait, vous vous le rappelez, messieurs , la matière des leçons de ce semestre. On a contesté que le même esprit qui avait rêvé la République ait pu composer ensuite le dialogue des Lois^ et l'on a soutenu qu'il y avait contradiction entre les principes des Lois et ceux de la République. Il n'en est rien ; c'est le même principe appliqué dans des conditions différentes , et les Lois ne sont autre chose que la République rendue possible.
Le principe fondamental de la morale et de la
politique de Platon, c'est la justice. Déterminer l'essencedela justice^en retrouver les caractères dans un individu parfait, dans un étataccomplijtelestl'objetde la. République. Platony établit contre lessophistes la nature du principedu juste, principe obligatoire et désintéressé, qui ressort de toute sa théorie métaphysique , et dont la politique et la morale ne sont que la rigoureuse application ; et quand il a montré par des arguments sans réplique que la justice existe réellement , qu'elle est distincte de l'intérêt , qu'elle est souveraine ; il s'efforce d'en mieux développer la nature en décrivant un monde idéal où ce principe est appliqué sans réserve. Il se complaît dans la description de ce monde idéal, ouvrage de sa pensée; et il se prend à désirer de le voir vivre et se mouvoir réellement sous ses yeux , soutenir les luttes qu'un état doit soutenir, et marcher noblement au combat. Mais plus tard il renonce à cette perfection qu'il sait et qu'il déclare impossible ; il trace un autre tableau en se conformant an même modèle , mais en ac-
ceptant toutes; les conditions inhérentes à la nature humaine. Au lieu défaire des lois pour un peuple de sages , sortis tout formés du sein de la terre , comme les hommes de Gadmus , il crée une constitution pour une colonie d'élite choisie dans le sein d'une des nations de la Grèce. Le mal fait irruption de toutes parts avec la réalité dans cette nouvelle république ; Platon s'efforce de le combattre en appliquant ici, autant que le permettent les lois inexorables de la nécessité , ce même principe de la justice, appliqué sans obstacle et sans réserve dans le premier état qu'il a conçu. C'est un autre monde et la ménie doctrine. Ainsi les Lois reposent sur la République, et, comme cela doit être dans une grande théorie , la discussion du principe entraîne et commande tout le reste.
Qu'est-ce que la justice? C'est une question redoutable, messieurs, puisque la politique et la morale dépendent tout entières de la réponse que l'on y fera. Il est difficile de définir la jus-.
tice ; mais on peut dire ce qu'elle est en montrant ce qu'elle n'est pas. Les sophistes, pour légitimer le principe de l'intérêt, seul mobile de leurs actions et seul fondement de leur morale, prétendaient que la justice est le droit du plus fort. Platon démontre sans peine qu'il y a tant de différence entre l'intérêt et la justice , que la justice est essentiellement désintéressée, et qu'elle nous apprend à fouler aux pieds toute considération personnelle. En nous-mêmes le remords , dans l'état le blâme énergique infligé par l'opinion à l'injustice , la lutte de ces deux mobiles que l'on sent au fond de soimême au moment de prendre un parti ; ce sont des faits qu'on ne peut nier , et qui impliquent l'existence du principe du juste , distinct de l'intérêt et opposé à lui.
Est-ce donc faire un acte de folie que de sacrifier son intérêt à son devoir ? S'il en est ainsi , il faut condamner l'humanité tout entière. Les actions héroïques n'ont pas beaucoup d'imitateurs, mais elles soulèvent l'enthousiasme de la foule. Platon
pouvait rappeler l'exemple d'Aristide, déclarant aux Athéniens que le projet de Thémistocle est avantageux , mais injuste. Qu'estce donc qu'un préjugé auquel s'associent tous les peuples , grecs et barbares , et sans lequel ce qu'on nomme sagesse et vertu ne serait qu'un vain mot ? Peut-être ne soutient-on ce caractère de juste que pour obtenir les respects du monde et jouir de la considération et des honneurs qui suivent un grand caractère 7 Mais le juste n'est pas le serviteur et le complaisant de l'opinion , il en est le médecin et le maître. Loin de se conformer aux sentiments de la multitude , il court sans cesse à la recherche des préjugés pour les heurter de front , sans ménagement et sans peur ; pour les combattre par son courage comme citoyen, et par sa raison comme philosophe. Le juste n'est pas amoureux de la faveur populaire ; car s'il l'était, il s'empresserait de changer de route. Le peuple n'aime que ses flatteurs, les flatteurs de ses vices léchansons qui lui versent la liberté jusqu'à ce qu'ils l'enivrent. Dompter
ses passions , mépriser les richesses , fuir les honneurs avec autant d'empressement que d'autres en mettent à les rechercher , ne considérer l'exercice du pouvoir que comme un acte d'abnégation et de dévouement : voilà ce qu'on appelle être juste ; est-ce pour être heureux qu'on agit ainsi 7 Si ce n'est pas par calcul , c'est peut-être par timidité qu'on est vertueux ! C'est la marque d'un esprit faible et d'un cœur pusillanime de rester en paix avec la société qui ne vous laisse qu'une humble place , au lieu de lui faire la guerre par la ruse ou par la force , de voler sur les grands chemins , comme un brigand , ou de tromper le peuple par ses discours , comme un sophiste?
Sans doute , il est digne d'un homme de donner pour enjeu son honneur et sa vie , et de se procurer ainsi des richesses et des jouissances 7 Celui qui agit ainsi est le véritable sage; et le prétendu juste, qui porte avec constance la pauvreté et les dédains; manque d'activité et de courage , et la pensée seule de la loi le fait trembler ? Non , il y a des
hommes que Tanneau de Gygès qui assure l'impunité, ne pourrait pas soustraire à l'ascendant naturel de la justice. Ceux qui sont justes par peur ou par calcul, ne sont pas justes, mais hypocrites. Ils trompent tout le monde , et ne setrompentpas. Si on les démasque, le peuple, qui pardonne tout , hormis d'avoir surpris son admiration , n'a qu'un cri pour les flétrir. La conscience , le cri public , tout nous atteste que la justice existe , et que l'intérêt est son contraire.
Dès que l'homme a conscience de luimême , dès qu'il se mêle aux autres hommes , il juge , il blâme , il approuve , il s'irrite , il applaudit. Il a en lui cette idée de la justice , au nom de laquelle il prononce sur ses propres actions et sur celles des autres. Quel est le maître qui lui a appris la science du juste ? Et , s'il ne l'a reçue de personne , est-ce donc lui qui Ta créée ? Mais la justice est éternelle , c'est une loi , c'est un principe ; il ne dépend de nous ni de la nier ^
ni de la changer. Elle était avant nous 9 et sera encore après* Toutes les intelligences la conçoivent; mais elle existerait euicore , n'y eût-il pas d'intelligence. Elle est indépendante et de nous , et du monde , et de toujt. Elle est souveraine et absolue. Oiji peut se tromper sur ce (ju'elle prescrit; mais on ne peut ignorer qu'elle existe et qu'elle doit être obéie. C'était, aux yeux de Platon , une si noble et si douce chose de soumettre sa liberté à l'empire de la justice, qu'on ne pouvait, suivant lui, connaître ce qui est bien , et refuser de l'aimer et de l'imiter. 11 n'y avait pas, dans sa pensée , d'autre raison du crime , qu'une erreur sur la nature de la justice. Avec les lumières de l'esprit croissait la sagesse des actes j Tesprit le plus parfait devait connaître sans réserve ce qui est bien, ce qui est juste; Dieu, l'intelligence accomplie , possédait pleinement la science du bien et du mal ; et ne pouvait vouloir , ne pouvait faire que le bien.
Vous vous rappelez en ce moment , mes-
sieurs , toutes ces questions agitées dans les écoles sur la nature de la justice absolue et ses rapports avec la Providence divine. Est-ce par essence que Dieu fait le bien , ou par un acte de sa volonté? Si c'est par essence , il n'est pas libre ; si c'est par un acte de sa volonté , il pouvait faire le mal. La liberté de Dieu est-elle , comme la nôtre , le pouvoir de choisir entre le bien et le mal; ou n'est-ce pas plutôt cette liberté sans règle et sans limite qu'on appelle la liberté d'indifférence ? Ce que nous appelons la justice n'est peut-être après tout qu'un caprice de Dieu, qui devient pour nous une règle î Si la justice est supérieure à Dieu et indépendante , Dieu n'est donc pas le premier principe, et il existe quelque chose d'éternel et d absolu qui ne suffit pas pour expliquer l'origine du monde ? Tous ces problèmes renouvelés tant de fois et discutés de siècle en siècle par Plotin, saint Thomas, Leibnitz , Newton , vous savez , messieurs , comment Platon les avait résolus. Dieu fait le bien volontairement parce qu'il est parfait , et qu'il n'y a pas de perfec-^
tion sans liberté ; quoique libre , il ne peut faire le mal , parce que son intelligence est parfaite 9 et qu'une intelligence parfaite exclut la possibilité de l'erreur. La justice absolue ne peut exister sans Dieu , car elle est une idée , et elle suppose une intelligence ; mais Dieu à son tour ne saurait être une intelligence sans la justice absolue ; car s'il n'y a pas de principes , il n'y a pas d'intelligence. Supposer qire Dieu produit la raison et la justice par un acte de sa volonté , ce n'est pas agrandir la nature divine , c'est la profaner. Quand l'intelligence première est réduite à n'être plus qu'un caprice , en quoi diflfère-t-elle du hasard ? Un être intelligent, sans les axiomes ; un être moral , sans la justice ; ce sont des idées contradictoires , comme si l'on cherchait à comprendre un effet sans cause ou un monde sans Dieu. Il n'y a pas d'effet sans cause, mais il n'y a pas de cause sans cause première y et qu'est-ce qu'une cause première, sinon une puissance libre au service d'une intelligence ? La liberté sans l'intelligence , Fin-
telligence sans un motif , ce n'est plus la liberté ni rintelligence; ce n'est rien. La cause première du monde a fait le monde pour un motif; elle a fait le monde pour réaliser dans la matière le modèle accompli qu'elle conçoit de toute éternité ; voilà pourquoi elle l'a fait. La volonté de Dieu ne crée pas la justice, elle s'y conforme. Le Dieu d'Heraclite fait le monde en se jouant et comme au hasard. Le Dieu de Platon réfléchit avant de produire ; il comprend que l'ordre est préférable au désordre ; il assure dans l'espace le triomphe de Tordre; il fonde par sa volonté l'harmonie de l'univers; « c'est pour ce motif, et d'après ce raisonnement que Dieu a produit son œuvre. »
Cet acte de la volonté divine, qui donne l'essence à tout ce qui existe , est simple et unique comme l'être qui le produit. Dieu ne ressemble pas à ces artisans qui multiplient les ressorts, et épuisent dans une machine compliquée les trésors de leur imagination. La loi qu'il produit est une ; une dans son essence.
diverse dans ses applications; les modifie»^ tiens qu'elle reçoit résultent de la diversité ded objets auxquels elle s'applique. Aussi, quand la science humaine étudie l'œuvre de Dieu , et cherche à découvrir les causes dans les effets j elle trouve à chaque pas une harmonie noiÉvelle. C'est un seul Dieu , une seule loi , un seul monde. Unité parfaite des lois de ce monde , liberté et bonté morales de Dieu, justice absolue que Dieu trouve dans sa pensée comme nous dans la nôtre ; mais qu'il pénètre dans son essence la plus intime , et qu'il observe avec perfection dans ses ouvrages, parce qu'il est Dieu : c'est la doctrine de Platon. Ces lois uniformes que Dieu impose au monde à l'imitation de la justice absolue rencontrent, il est vrai , dans la nature de la matière un obstacle qu'il leur faut vaincre. La matière , dans le système de Platon , est un mauvais principe , une force différente de Dieu , et qui ne vient pas de lui ; mais quoiqu'elle résiste , messieurs, la matière est vaincue par l'esprit^ la nécessité par l'inlelligence. Les
lois de Dieu triomphent partout et toujours et font triompher la justice avec elles ; et c'est ce triomphe qui fait Tharmonie du monde.
Il entrait dani^ les desseins de la provi^ dence de doiiber un roi au monde seni^^ ble , et de produire un être capable de comprendre les lois étemelles de la justice, et de leur obéir Tolontairement. La providence a réglé l'harmonie du monde moral en vtie de ces mêmes lois de justice absolue qui président à l'harmonie du monde physique ; elle a donné au monde moral , èomme au monde physique, des lois immuables ; notais dans le monde physique elles contraignent, et dans le mondé moral elles obligent. L'homme étudie les lois du monde physique pour les connaître, pour connaître les voies de la nature , pour faire la science ; il étudie les lois du monde moral pour y conformer sa conduite.
Commfent la science humaine peut^elle dé^ couvrir les vues de la providetice sur chaque
classe d'êtres dont se compose le monde 7 Si Dieu est bon, s'il a fait le monde conformément au modèle parfait , s'il y a dans les lois dont il se sert pour guider le monde, cette proportion et cette harmonie qui imitent sa propre unité , il n'y a rien dans le monde d'inutile , tout doit avoir une destination ; et quand on connaît la nature d'un être , on connaît son avenir. Si donc nous voulons, d'après ces principes , découvrir la destinée de l'homme , et lui tracer ces lois obligatoires que Dieu lui impose d'après la justice , c'est par l'étude approfondie de sa nature, c'est par le yvûGc aeaurov qu'il faut commencer.
Mais il est arrivé à Platon, messieurs, de ne pas se borner à l'application légitime de ses propres principes. L'unité est son modèle , et la justice sa loi ; et pour conformer l'homme à l'unité et à la justice , il fallait établir en lui cet ordre parfait qui imite l'un dans le multiple. Il fallait constater les diverses parties dont ce petit monde de l'homme est composé,
et leur assigner, non pas une importance égale , car cette égalité matérielle n'est pas la justice, c'est le désordre ; mais une importance proportionnée à la dignité de chacune. Or vous vous rappelez , messieurs , ce qu'est l'homme dans la doctrine de Platon ; c'est une âme dans un corps , et un esprit dans une âme. L'esprit est roi , et le corps n'est que le serviteur ; et cependant , lorsqu'il traite de l'éducation , Platon ne néglige pas le corps ; il proscrit, il est vrai, ces habitudes dignes d'un athlète, qui nourrissent le corps aux dépens de l'intelligence , et , en augmentant sa force outre mesure , augmentent aussi ses besoins et sa tyrannie ; mais quoique l'âme séparée du corps et rendue à sa vie primitive , soit à ses yeux dans un état bien plus parfait que pendant qu'elle est ainsi attachée à ce cadavre , il reconnaît l'union intime des deux natures durant cette vie mortelle ; et il ordonne de développer, dans une juste mesure, la force et la beauté de ce corps, puisque nous devons le subir. C'est en effet , messieurs , la condition
de toute harmonie ; et if semble que , diaprés ce principe, Platon^Iaîssei'a prendre à toutes nos tendance^ leur développement naturel, en les soumettant à la proportion et à ïà Mesure , et ein contraignant ce qui est moins( noble à céder en toutes choses à ce qui Test davantage. II n'en est rien cepefidant. De ces deux mobiles des actions humaines , la justice et rïntérêt , Platon n'admet que la justice, et il déclare à l'intérêt une guerre sans pitié.
Les mêmes dieux qui ont mis en nous la raison , capable de sacrifice et d'amour, y ont mis aussi cet autre principe. Le premier tend directement à la conservation de l'espèce , en soumettant l'individu à la loi ; le second y tend aussi indirectement , puisqu'il tend à ïà conservation de l'individu. Voilà la vérité ; mais ce n'est pas ainsi que Platon avait conçu l'har^ monie du monde moral. L'individu, dans le système de Platon, n'importe nullement à l'espèce ; si tous les individus périssent , l'espèce n'en subsiste pas moins. La multiplicité
et par conséquent l'intérêt indîtiduel, sont la condition nécessaire du monde, parce qtt le monde est dans la matière , et que la matière ne peut jamais devenir entièrement conforme au bien. L'intérêt individuel est un ennemi. Dans la morale , Platon ne songe à lui que pour le dompter ; et quand il rencontre son analogue dans la politique^ c'est-à-dire cette foule grossière que l'éducation n'a pas rendue propre à connaître les idées , qui ne vit que de la vie des sens , et dont il ferait volontiers, ce qu'Aristote fait deB esclaves, des instruments animés , il n'a pas de lois à faire pour elle , de droits à lui accorder, de devoirs à lui prescrire ; il la subit , pour que le citoyen puisse avoir des serviteurs ; et tout le bonheur dont il ]a croit susceptible , c'est d'avoir un maître absolu , puisqu'elle ne trouve pas en elle ce maître intérieur qui rend le philosophe capable de la liberté.
Pour anéantir les tendances intéressées dans rindividu et dans l'état, Platon n'aura pas re-
cours à r intimidation ; il ne veut pas ressembler à ces prétendus redresseurs de torts qui guérissent un mal par un autre ^ et compliquent la maladie au lieu de la détruire.
Par des menaces et des châtiments , on ne fait que substituer la crainte à la convoitise; c'est toujours un calcul. Le but des actions reste le même, et leur moralité par conséquent. Et d'ailleurs , comment ' dompter entièrement cette bête féroce ? C'est une hydre , il faut la détruire. Pour chaque vice que l'on supprimerait , il en renaîtrait de nouveaux. Platon ne voit qu'un remède : c'est de lui ôter tout aliment, d'anéantir ainsi dans l'homme tout désir qui n'a pas pour objet le bien de la république, et de faire que toutes les volontés conspirent à cet unique but. C'est ainsi qu'il détruit la propriété , le mariage , la liberté publique et civile. Tous les biens appartiennent à la république , toutes les femmes sont communes, les enfants sont les enfants de l'état ; il n'y a plus de vie cachée , la maison est ouverte , ou plutôt les citoyens vivent sur
lâ place publique, soumis dans tous leurs actes à la volonté des lois et au pouvoir de leurs chefs. Quand on ne peut garder pour soi ses amours , ni cultiver une terre et en recueillir seul les fruits , ni aimer son enfant au préjudice des autres , ni se livrer à son gré au plaisir du boire et du manger, et cacher sa vie pour ne la régler que paç son caprice , quel objet reste-t-il aux désirs passionnés de l'âme? On reporte alors par nécessité toute son activité et toute sa force sur les affaires publiques, on n'a pas d'autre passion ni d'autre amour; toutes les causes de division et de séparation dans l'état disparaissent, l'état est rempli d'unité par cette communauté de but et d'intérêts; il ressemble autant que possible à l'idéal que Platon avait rêvé quand il disait : S'il n'y avait dans l'état qu'une volonté, qu'une pensée; une seule tête et un seul corps ; ce serait la perfection de la république.
Aristo te. s'est chargé le premier de réfuter Platon ; et sur ce point , messieurs , la tâche
n'était pas difficile. C'est une unité ctiimérique et impossible que celle que Platon poursuit.
En ôtant ainsi tout aliment à nos passions , Platon croyait les tourner vers un but plus noble; il abolit la propriété, pour que la prospérité de l'état devienne le seul objet de nos soins ; la famille , pour que l'état soit luimême une grande famille , et que les affections de père, de fils et de frère se joignent aux liens qui unissent déjà les citoyens d'un même pays. Comme si l'on était libre de détourner à Son gré le cours des affections hu^ maines ! Comme si ces affections , si puissantes dans le cœur de l'homme , quand elles se concentrent sur leur légitime objet, conservaient encore leur puissance en se répandant sur tout un peuple ! C'est jeter un peu de miel dans la mer. L'amour que vous enlevez à la famille ne se reporte pas sur le pays ; c'est un bon sentiment que vous étouffez , et voilà tout. Loin d'accroître le zèle du bien public , vous le détruisez à jamais ; car les affections de famille sont la cause du dévouement
au bien de Tétat , elles en sont la première école. Les mêmes liens qui nous attachent à notre foyer , à notre femme , à nos enfants, nous font aimer aussi la religion de nos pères , notre langue maternelle , nos lois et les traditions de notre peuple. Ef cette unité d'ailleurs , cet idéal , est-ce bien là réellement la perfection suprême ? L'ordre est une image de l'unité , sans doute ; mais le coinfondre avec l'unité , c'est tout détruire. Ou bien encore il faut chercher l'unité dans le monde moral, mais l'unité qui résulte de l'équilibre des forces , quand chaque pouvoir, chaque affection trouve son développement légitime, et qu'il n'y a pas de cause de collision, grâce à cette heureuse harmonie des parties diverses qui composent l'ensemble.
Voilà ce que prescrit la justice , ce qui est conforme aux vues de la providence : c'est là la véritable unité qu'il faut produire , et non pas cette unité grossière , une seule tête et un seul corps. Le monde est multiple par $a nature , et ne peut cesser de l'être sans périr. Le Dieu
qui nous a tracé des devoirs , et qui nous a appris à mesurer notre dignité à la grandeur de nos obligations , est aussi celui qui a mis en nous les affections de famille , le principe de l'intérêt, le désir d'être heureux ; ce sont des affections que la justice doit gouverner, mais qu'elle ne veut pas anéantir. Quand ces passions se développent avec excès , elles portent le désordre dans toutes les parties de notre être et engendrent les maux les plus affreux ; mais le sage est maître de ses pas^ sions, il les gouverne selon la justice, et il fait , en les retenant dans les limites que la raison leur assigne , qu'elles concourent ellesmêmes à Tordre et à l'harmonie , loin de les troubler.
C'est ainsi, messieurs, que Platon a méconnu son propre principe et qu'il s'est efforcé d'anéantir l'intérêt au lieu de l'utiliser au profit de l'ordre. Il n'a pas vu qu'un droit est attaché à chacun de nos devoirs : dans le monde , Tordre du monde ; dans l'état , le
bien de letat ; les individus ne sont rien. Aucun sacrifice ne lui coûte. On n'a pas même le droit de vivre; le citoyen qui ne serait dans l'état qu'un inutile fardeau , est relégué par le législateur dans quelque contrée voisine , ou bien l'on s'en débarrasse d'une autre façon.
C'est l'état qui a des droits; mais le citoyen n'a que des devoirs.
Nous n'avons pas eu à insister longuement^ messieurs, sur cette malheureuse tendance de la théorie platonicienne. Il est plus nécessaire de nous apprendre nos devoirs que de nous rappeler nos droits. Mais enfin la liberté est, aussi bien que l'ordre , dans les vues de la providence. Soumettre toutes les volontés à là volonté absolue d'un seul , anéantir la vie privée , la propriété , le mariage , le nom de père : voilà ce qui est vain et chimérique dans la /îepublique de Platon. Proclamer le règne absolu de la justice , le besoin impérieux de la stabilité et de l'ordre ; enseigner à l'homme qu'il s'élève à mesure qu'il se rattache à quel-
que chose de durable et d'éternel ; que c'est tomber au dernier rang dans l'échelle des êtres que de faire des actions qui commencent et finissent à nous , et n'importent nullement à ce grand système de l' univers , à l'harmonie duquel chacun doit coopérer , selon le rang qu'il y occupe ; attendre de l'amour et non de la crainte l'accomplissement des lois , l'assurer par les voies philosophiques de l'éducation et de la persuasion, et non par la viôlence,à l'aide des lois pénales et du bourreau : voilà les sages et glorieux principes. S'ils ne peuvent être ap*pliqués dans cette pureté , ils n'en sont pas moins les vrais principes ; il faut les proclamer partout ; il faut les prouver , et les prouver encore; la politique de Platon n'est, je l'avoue, qu'une inutile chimère quand il veut mutiler la nature de l'homme; maisquand il trace un idéal pour montrer la grandeur et la dignité des principes, il fait l'œuvre d'un philosopheX'est une statue , dit Polybe ; vous comparez un corps vivant et animé à une statue. Platon avait répondu d'avance : Je fais comme le sculpteur ,
qui reproduit dans le marbre la beauté idéale qu'il a rêvée. L'historien fait une copie ; le philosophe dresse uu modèle. L'histoire montre ce qu'on a fait, et nous disons ce qu'il faudrait faire.
Ne l'oubliez pa^ 9 messieurs , les lois posii* tives de Platon dans la République^ sur le mariage , la propriété , l'autorité civile , n'ont aucune application possible , et ne sont qu'une vaine théorie : mais les principes qu'il développe, la justice, la providence, la politique tout entière dans la morale , la morale, fruit légitime et nécessaire d'une éducation philosophique 9 ce sont à la fois les conclusions du système métaphysique de Platon , et les prin^ cipes de ses doctrines pratiques. La morale publique est ce qu'il s'agît de fonder; l'éduca* tion n'a d'importance que parce qu'elle la pré^ pare, le gouvernement parce qu'il la main« tient. On a célébré bien souvent , messieurs , la sagacité de Platon , quand il décrit les cinq formes de gouvernement, et qu'il nous montre
dans chacune le vice inhérent à sa nature. La première par le rang et par la dignité , c'est la forme monarchique ou aristocratique , le gouvernement que Platon préfère, celui qu'il adopte pour la République et pour les Lois. Tant que les plus sages gouvernent , l'état est aristocratique ; mais quand on commence à aimer le pouvoir pour le pouvoir , quand on ne le regarde plus comme un fardeau qu'il faut porter avec résignation , alors la république devient une timocratie. On cherche la gloire , la richesse , la guerre , au lieu de cultiver la paix et la vertu* Il vient un temps où la richesse amène le luxe , où le luxe devient un besoin ; l'argent est alors le premier pouvoir de l'état ; tout devient vénal, et l'autorité comme le reste 5 c'est le gouvernement oligarchique ; et comme si l'on chargeait le plus riche des passagers de niener le vaisseau à la place du pi-^ lote , la conduite des affaires est abandonnée aux plus riches. Un pareil état ne saurait durer , car il n'est fondé ni sur le droit ni sur la force. Le peuple se compte enfin et se compare
aux riches qui vivent de son travail ; ce jourlà l'oligarchie est détruite ; le peuple chasse les riches , abolit les dettes , partage les terres, et n'obéit désormais qu'à lui-même. Aussitôt chacun suit ses penchants et ne vit plus qu'à sa guise. Quelle fête ! l'état devient semblable à un habit formé de pièces de toutes les couleurs; c'est un temps d'allégresse pour les femmes et les enfants, et pour tous ceux qui , ne comprenant pas la vraie liberté , ne savent pas se glorifier d'avoir un maître et d'obéir à de plus sages qu'eux. Cette belle république persiste jusqu'à cequ'un des flatteurs dupeuple s'empare de sa faveur au détriment de tous les autres , et devienne tyran. La tyrannie est le pire des gouvernements , et la condition de tyran , la pire des conditions humaiiaes. Le tyran ne prend le pouvoir que pour faire de son intérêt privé le but de tous les actes de l'état : ce n'est plus le bien de l'état, l'intérêt de l'ordre , seul intérêt conforme à la justice ; ce n'est plus même une part égale faite à l'intérêt de chacun, et le désordre organisé comme
<lan& la démocratie; c'efit un renversement sacrilège de tout ordre et de toute justice ; c'est la négation de la justice elle-même.
Messieurs , quand Platon résumait ainsi dans leurs caractères les plus généraux les principales formes de gouvernement , quand il montrait comment elles s'engendrent l'une l'autre, et quel est le vice par lequel chacune d'elles doit périr , il n'avait d'autre expérience que rhistoire des républiques de la Grèce, et de quelques états voisins. Il y a plus que de l'imagiAation et de la poésie dans ce tableau ; il y a de la vérité et de la profondeur. Telle est la puissance d'un grand principe , qu'il supplée quelquefois à l'expérience et à l'observation.
Platon s'est tenu toute sa vie éloigné des affûirei» d'Athènes , et on en a fait un reproche à sa mémoire ; il nous a livré lui-même son secret , quand il parle de ces grandes âmes^ « qui, nées dabs un petit état, méprisent et dédaignent les charges publiques. » Comment se serait-il mêlé à ces petites tempêtes de Tagora^
lui tout occupé des choses du ciel , qui repoussait du pied le monde sensible , et ne voulait vivre que de k contemplation des idées? Vider la querelle de deux citoyens , mesurer une portion de territoire , décider de la paix ou de la guerre , faire un règlement d'administration , lutter contre des envieux et des sophistes, ce n'était pas là vivre pour Platon. Tout cela , messieurs , n'est pas assez étemel pour lui. Et cependant il n'est pas resté dans cet idéal de la République y dans ce palais de pensées , qu'il s^était construit pour lui-même. 11 ne s'est pas borné à poser les principes de sa théorie pratique ; il ^t descendu jusqu'aux conséquences dernières. Rappelez-vous^ messieurs , cette caverne où demeurent garrottés la foule des hommes vulgaires ; quand les gardiens de l'état ont choisi parmi les jeunes enfants les âmes les plus philosophiques , quand ils ont élevé ces jeunes âmes à la connaissance de la vérité et qu'ils leur ont appris à vivre de cette vie nouvelle , à nourrir leur pensée d'essence et de vérité , ne les ramènent-ils pas
sans pitié dans ces ténèbres et dans cette nuit de la caverne , pour qu'ils servent de médecins, de guides, de consolateurs aux malheureux que leur faiblesse y retient captifs pour jamais? Platon y rentre aussi, le noble esprit, dans cette caverne ; il se soumet à accepter toutes les misères de cette condition humaine, et il crée, non pas une autre doctrine , mais une application possible des mêmes principes.
Quelle est donc , messieurs, cette prétendue opposition qu'on a signalée entre les principes des Lois et ceux de la République ? Platon admet dans les Lois le mariage et la propriété , parce qu'il n'espère pas pouvoir les abolir. Il veille au maintien de la propriété, parce qu'une loi établie doit être maintenue , quand même elle serait une concession. Il se montre sévère dans ses prescriptions sur le mariage , lui qui l'avait aboli dans la République ; mais il ne l'avait pas ^boli pour favoriser le libertinage. Rappelez- vous ces fêtes, cette intervention des magistrats, l'invocation des Dieux... Il ne
faut pas excuser , sans doute , une institution contraire à tous les devoirs , et à tous les sentiments de la nature ; mais il ne faut pas non plus la dénaturer. Platon , dans la République^
est chaste , au moins d'intention , au milieu de ses écarts. En établissant , dans les Lois , la propriété et le mariage , il cède à une nécessité qu'il déplore. Il n'oublie rien de ce qui peut atténuer les effets de cette double institution. Le sol est la propriété de l'état, le citoyen n'en a que l'usufruit ; la richesse excessive et la pauvreté , ces deux fléaux (f un état , sont rendues impossibles par des lois somptuaires. L'hérédité est établie sur des bases qui démontrent jusqu'à l'évidence que Platon ne tient aucun compte de l'intérêt des familles et n'a en vue que la stabilité de la constitution. L'éducation , ce grand moyen du législateur , Platon ne songe pas un instant à l'abandonner à la volonté des pères de famille ; il ne leur en laisse pas la plus faible part. C'est tout l'avenir de l'état ; l'état ne confie à personne qu'à lui-même le soin de son avenir. Le magistrat
qui préside à l'éducation tient le premier rang dans la hiérarchie ; c'est la onction philosophique par excellence ; c'est lui qui reille à prévenir les crimes que les juges doivent punir : il inspire à la jeunesse le sentùnent de Tordre, l'amour du pays, le désintéressement. 11 lui apprend à conformer toutes ses actions aul lois éternelles de la justice ; il rétablit autant que possible par l'unité des convictions , ces liens et cette unité parfaite que devaient produire, dans la République^ les affections de famille répandues sur tous les citoyens.
Enfin ce pouvoir patriarcal absolu qu'exerçaient les gardiens des lois dans la liépublique^ fait place à des institutions libérales, où le principe aristocratique domine,, mais où la démocratie a cependant une large part. Lui qui permettait aux magistrats de reléguer, de leur propre autorité , dans une contrée étrangère , les citoyens inutiles , il s'attache maintenant à garantir le citoyen de toute violence dans sa personne et dans ses biens. Ainsi il
établitle jury, le jugement public et contradictoire , le serment des juges , le triple appel , un tribunal irresponsable ; il condamne à des peines sévères l'accusateur qui succombe. Lui qui n'accordait aux guerriers eux-mêmes aucune part dans le gouvernement de l'état , pour prix de cette vie si dure, de ces fatigues, de ces dangers qu'il leur imposait , il appelle maintenant aux élections toutes les classes du peuple , il prend toutes les mesures nécessaires pour rendre la fraude impossible ; il s'attache à rendre presque toutes les grandes charges de l'état accessibles aux derniers des citoyens. D'où vient cette sollicitude pour la liberté politique et la liberté civile , dans un législateur qui ne regarde la justice que comme le droit de l'état , et croit qu'il ne doit pas y avoir^ dans un état accompli , d'autre volonté que celle du souverain? C'est qu'en admettant Tîntérêt individuel , Platon doit en admettre les conséquences. Puisque l'individu a des droits civils , il leur faut une garantie ; et la garantie des droits civils est d'abord une administra-
tion équitable de la justice , et ensuite la participation de chacun à quelque degré du pouvoir politique. Dans une cité où l'intérêt , le seul intérêt de chaque citoyen est le bien de rétat, il suffit que le plus sage commande; mais quand le citoyen a des intérêts privés à défendre , il faut que chaque volonté concoure à l'expression de la volonté générale. Le même principe, appliqué dans des conditions différentes , entraîne des conclusions opposées.
J'ai tenu 9 messieurs, à établir dans mon cours l'unité de la théorie pratique de Platon , aûn d'avoir occasion de montrer comment les derniers détails de la loi se rattachent aux grands principes de la philosophie ; changez quelque chose à la nature de Dieu , à celle de Thomme; et, si vous êtes conséquent, il faudra que ce changement passe dans la morale, et de la morale jusqu'aux dernières applica-tions de la politique.
De même que dans la République Platon
proscrivait les lois pénales, et voulait tout devoir à la persuasion et à la philosophie , de même il n'en vient dans les Lois à cette terrible sanction des institutions civiles, qu'après avoir proclamé la supériorité de l'autre principe. Il ne suffit pas, dit-il, que le législateur, debout au milieu de la cité , dicte ses lois en menaçant de leur vengeance ceux qui seraient tentés de les violer. Pour qui n'a plus d'autre frein que la prudence , un mal à venir est peu de chose auprès d'une félicité présente ; et puis il y a toujours cet espoir d'impunité qui n'abandonne jamais le coupable. Il faut persuader aux hommes qu'il y a au-dessus de nous des dieux justes et inflexibles; qu'il ne saurait y avoir d'impunité réelle sans que les lois de la justice éternelle soient violées; qu'il y a quelque chose de bien au-dessus du plaisir, la vertu : et que c'est là l'unique but auquel nous devons tendre. La loi ne sera forte et respectée que si elle a sa première sanction dans les convictions unanimes des citoyens.
Mais enfin , s'il faut châtier, Platon s'y résignera ; et c'est ici , messieurs , la dernière application de cette grande et magnifique théorie de la justice absolue qui gouverne tout Tordre moral , et trace à la liberté humaine une ligne droite dont elle ne peut sortir que pour tomber dans le désordre et le néant» Vous le savez , messieurs , si la société n'est pas seulement une institution humaine, si ^Ue est conforme au vœu de notre nature, si elle entre dans les desseins de la providence , elle a le droit de se maintenir en employant la violence contre celui qui tente de l'ébranler, La société a ce droit, non parce qu'elle est utile, mais parce qu'elle est légitime. Quand la société ou l'état qui la représente attaque la vie , ou l'honneur^ ou les biens d'un citoyen , ce n'est pas au nom de l'intérêt de tous, car cet intérêt ne constitue pas un droit, et il n'a rien de sacré. Ceux qui regardent le succès d'une cause comme la preuve de sa justice, au risque de confondre le fait avec le droit , peuvent proclamer que les majorités ont toujours raison ,
parce qu'elles sont majorités. Pour nous, messieurs , qui possédons autre chose que les faits , nous savons que ce qui fonde les droits de la société contre le coupable , ce n'est pas la rai* son du nombre qui est un fait , et non pas un droit. Mous savons qu'il existe des droits im* prescriptibles que chacun de nous tient de la nature , qu'on ne peut nous enlever et que nous ne pouvons abdiquer; nous savons qu'audessus des lois humaines , soumises à Tincon* stance des événements , il y a cette éternelle loi qu'on ne peut nier sans folie , ni transgras* ser sans crime. Nous savons que la punition peut avoir pour but et pour effet le maintien de la société , et ce que l'on appelle la vindicte publique; mais que son origine est la justice ^ et non la vengeance. Sacrifier Thonneur d'un seul innocent pour l'intérêt de tout un peuple, vi'estrce pas une iniquité? C'est la faute du coupable , et non l'intérêt de la société , qui légitime la peine. Les droits inhérents à la nature de l'homme sont inviolables en lui jusqu'à ce qu'en transgressant les lois
de la justice il se soit dégradé lui-même.
L'origine de la peine doit être fixée , messieurs, avant qu'on en détermine la nature.
Parmi les législateurs, ceux qui ne voient d'autre origine de la peine que l'intérêt de la société , ne cherchent qu'à la rendre redoutable et exemplaire. Ceux qui respectent encore l'homme dans le coupable ^ s'imposent un double devoir: préserver la société, et rendre meilleur le criminel. Mais pour celui qui, comme Platon, n'envisage que la justice, la peine est quelque chose de plus ; elle est une expiation. L'homme injuste et criminel est malheureux de toute manière, dit-il dans le Gorgias ; mais il l'est encore davantage s'il ne subit aucun châtiment, et si ses crimes demeurent impunis; et il l'est moins s'il reçoit des hommes et des dieux la juste punition de ses fautes. La souffrance est acceptée par les dieux comme une expiation du mal qui a été commis ; elle réhabilite le coupable , et le rétablit à la place qui lui est assignée dans l'ordre général.
Il est inutile de vous rappeler aujourd'hui , messieurs, lesconséquences que Platon adéduites de ces principes ^ les plus importantes sont les gradations de la peine suivant Fénormitéde la faute, la distinction établie entre les actes irréfléchis et les crimes prémédités, les lumières supérieures du coupable considérées comme circonstance aggravante. Vous savez qu'entre la prison préventive où les accusés sont détenus, et la prison du supplice où les coupables invétérés et incurables sont punis avec la dernière rigueur, il a placé le sophronistère, devançant ainsi toutes nos théories modernes. Là, soumis à une règle salutaire , les condamnés sont vi sites chaque soir par les magistrats ; on leur apprend à subir avec résignation la peine qu'ils ont encourue , à l'accepter comme une expiation de leur faute , à connaître et à aimer leurs devoirs; et on les rend ensuite à la société, non pas améliorés seulement , mais purifiés et réhabilités.
Je laisse toutes pes conséquences, messieurs,
et l'édifice entier de la cité dans les Lois. Je ne voulais que vous rappeler aujourd'hui comment toute la théorie morale de Platon, dans les Lois comme dans la République^ est une application de ce grand principe de Tordre éternel , de l'unité éternelle* Dieu a fait tout ce monde en suivant les lois de la justice. Nous en écarter, prendre pour but de nos actions notre intérêt, et non pas l'intérêt de l'ordre et de rharmonie du monde, c'est violer la justice absolue , c'est sortir de la vérité et de l'être ; pour y rentrer, il faut expier et souffrir. Tel est l'ensemble de la doctrine de Platon. Tout se ramène à Dieu , qui est le roi du monde, et à la justice absolue, qui en est la règle éternelle.
Messieurs , dans cette dernière leçon , et au moment de vous quitter pour plusieurs mois , j'ai présentes à la pensée toutes les doctrines qui ont fait l'objet de ces leçons. Le temps nous a manqué pour exposer complètement dans tous ses détails et dans toute sa profon-
deiir la philosophie de Platon; mais, après tout , messieurs , que cherchions-nous , vous et moi ? N'était-ce pas cette inspiration philosophique , cet amour sincère de la vérité , qui anime à un si haut degré toute la doctrine de Platon? Et si, dans cette longue fréquentation de son école nous avons pu gagner quelque chose de cette contagion philosophique qu'il répandait autour de lui ; si nous avons appris à remonter aux premiers principes , à chercher ce qui est éternel ; à aimer tout ce qui est vrai , tout ce qui est simple , tout ce qui est beau ; à préférer en toutes choses le devoir à l'intérêt ; et à regarder le devoir , non comme un fardeau , mais comme une gloire , comme un gage glorieux de la dignité de notre nature humaine , ne devrons-nous pas , messieurs , quelque reconnaissance à cette philosophie dont la grandeur triomphe de la faiblesse même de ses interprètes, et qui répond encore, à travers tant de siècles, aux plus généreuses sympathies de nos cœurs? Vous avez suivi Platon dans toute sa noble carrière, cherchant la vé-
rite avec ardeur, soulevant toutes les questions , devançant partout la science y laissant partout des traces de son passage, mettant quelquefois l'imagination à la place de la raison , se jouant des contradictions de la logique, et se jetant sans hésiter dans les subtilités les })lus inextricables, assuré qu'il est de sa foi au monde des intelligibles et à la providence de Dieu ; ne croyant avec ferveur qu'à l'existence du bien absolu et de ses lois éternelles , et s'abandonnant pour le reste au seul genre de scepticisme qui convienne à un sage; et puis, vous l'avez vu, dans le même temps qu'il cherche la vérité avec cette bonne foi , avec cette retenue , poursuivre de sa verve inépuisable et de sa terrible ironie y ces empoisonneurs publics , qui trafiquent de la science par un double sacrilège : semblables à des marchands forains qui débitent leurs denrées pernicieuses, et ne songent qu'au gain sordide qu'ils espèrent en retirer. Cette attaque se lie intimement , messieurs , à toute la doctrine de Platon ; car la première condition, pour arriver à
la science, est selon lui de la chercher avec bonne foi, et de l'aimer pour elle-même.
« Un cœur droit est le premier organe de la vérité. » La vérité , messieurs , est seule utile ; seule , elle est digne d'être aimée ; tout est ordonné en vue du bien dans le monde; la justice est la règle suprême de toute politique et de toute morale : philosophie de l'esprit , morale du devoir , c'est, en deux mois, toute la doctrine de Platon.