DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE
Béoembre 1839.
Messieurs ,
Appelé par le choix de M. Cousin à venir ici continuer les travaux de deux habiles professeurs , je n'aborde cette chaire qu'en tremblant. Non pas pour moi , messieurs ; car je suis d'une école où Ton apprend avant tout à mettre à ses pieds toute considération personnelle quand il s'agit de la science ; mais puisje ne pas songer que c'est ici , auprès de cette chaire , que les amis des hautes études philosophiques viennent chercher une interprétation fidèle y une critique approfondie des doctrines du passé 7 et qu'un professeur enfin ne
remplit pas son devoir, s'il ne sait pas faire naître autour de lui l'amour de la science , et propager ses idées ou celles qu'il tient de ses maîtres î Le professeur que je remplace immédiatement dans cette chaire , et qui avait , vous le savez, ces convictions profondes, sans lesquelles il n'y a pas de philosophe , a voulu se consacrer sans réserve à notre chère École normale , à laquelle il appartenait déjà à plus d'un titre. Pour moi , messieurs , si quelque chose me rassure et me soutient , c'est cette pensée, qu'élève du même maître et dévoué aux mêmes doctrines , je vous apporte , avec moins de talent sans doute , le même enseignement et la même foi. Vous connaissez ces doctrines , messieurs ; et si je vous les rappelle , c'est que je regarde comme le devoir d'un professeur nouveau d'exprimer hautement , dès le premier jour, son but et ses espérances.
L'école philosophique, à laquelle je fais gloire d'appartenir, ne prend pas l'histoire
pour le récit inutile d'opinions et de systèmes dont il ne reste plus rien ; elle y voit le développement même de l'intelligence humaine , et la manifestation successive de tous les principes et de tous les éléments qui doivent entrei* dans la constitution définitive de la science. Elle se prépare, par une observation attentive de la nature humaine, à ces graves études historiques dont elle veut faire sortir de hauts enseignements. Ce n'est qu'après avoir longuement , laborieusement interrogé les faits ; après avoir appliqué la raison aux données de l'expérience , pour arriver, par voie d'induction, aux principes nécessaires de toute réalité et de toute sagesse , qu'elle aborde enfin l'histoire , et cherche dans le passé la confirmation ou la réfutation de ses découvertes. L'œil toujours fixé sur la nature humaine et sur les faits ^ passant sans relâche de l'observation à l'histoire et de l'histoire à Tobservatibn , elle les contrôle l'une par l'autre ; ou plutôt elle étudie à la fois la nature de l'homme dans le développement de l'humanité, et dans
celui de l'individu. Il y a de Timprëvu dans la succession des faits , et cela tient à la faiblesse et à la frivolité de notre esprit ; mais il n'y a pas de hasard ; tout est amené , tout s'enchaîne et se tient : celui qui possède le passé est déjà maître d'une partie de l'avenir. La chaîne serait rompue , et il y aurait place dans le monde pour l'inutile , si une époque , si une école avait usé son intelligence à la poursuite de pures chimères. Croyez-le bien ^ messieurs , quelque vérité se cache toujours sous l'erreur; et l'erreur même ne passe qu'à la faveur de cette vérité. Le propre du sophisme ^ ce n'est pas d'appuyer l'erreur sur l'erreur^ c'est de la confondre avec une vérité. Étudier l'histoire pour tout adopter ou pour tout rejeter serait une égale folie; ce dont il s'agit, dans une histoire sérieuse , c'est de faire la part du bien el celle du mal , d'adopter l'un et de rejeter l'autre; en un mot, c'est d'être éclectique. Le principe de l'éclectisme est donc qu'il n'y a rien d'absolument {sl\i% dans l'histoire ; qu'il n'y a pas d'époque, pas d'école absolument perdue
pour le progrès. Sa condition , la condition inévitable de cette méthode accusée de syncrétisme , c'est de partir d'un système et d'appliquer à tout la critique la plus sévère et la plus scrupuleuse. C'est ainsi que se trouvent réconciliées l'expérience j la raison et l'autorité ; et que le culte du passé et le respect de la tradition cessent d'être incompatibles avec l'indépendance philosophique.
Quelle est donc pour nous la doctrine au nom de laquelle nous jugeons l'histoire y et que nous donnons à son tour à juger à l'histoire 7 Messieurs , quand on fait profession de ne méconnaître aucun des éléments réels de la nature humaine , quand on emprunte à chaque école exclusive le principe qui lui appartient et par lequel elle a vécu y on ne peut faire à tous ces éléments, à tous ces principes, une part égale. L'unité dans la multiplicité , c'est l'ordre. C'est ainsi, messieurs , que loin de nier l'expérience , nous en faisons notre point de départ ; et nous déclarons que tout système ,
fût-il vrai , qui n'a point sa base dans l'observation , n'est qu'une hypothèse en dehors de la science; mais l'expérience est pour nous un moyen et non un but ; à côté d'elle , au-dessus d'elle y nous plaçons la raison ; ce qui change , ce qui passe, n'est qu'un degré pour s'élever à l'éternel , au nécessaire , seul objet de la philosophie. Nous admettons le corps , mais pour en faire l'esclave de l'esprit \ nous étudions , nous proclamons les premiers l'influence de la matière sur l'intelligence , et de la sensibilité sur la volonté , mais pour revendiquer tout aussitôt les droits imprescriptibles de la pensée et de la liberté humaine. Nous confessons que le désir du bonheur est naturel à l'homme, et nous ne cherchons pas à l'étouffer ; mais nous aspirons à le régler au nom d'un principe bien autrement puissant et sacré , le principe du devoir. Admettant la supériorité de l'esprit sur la matière , proclamant le principe du devoir et le libre arbitre, il est de toute nécessité que nous confessions aussi un Dieu qui est l'intelligence , la puissance et la bonté sans
limites ; une providence qui gouvernele monde, et maintient partout les lois de la justice absolue. Heureux de vivre dans un pays et dans un temps où les droits de l'intelligence sont reconnus pour les plus sacrés de tous , nous appelons de nos vœux la diffusion des lumières qui doit rendre plus général et plus complet le bienfait d'une constitution libérale ! Répandre partout les lumières, inspirer à tous l'amour du bien , faire triompher l'esprit religieux et philosophique de l'indifférence et du scepticisme , ce sont là , messieurs , nos plus chères espérances. Dans les sciences , dans les arts , dans la pratique , c'est de là , et de là seulement, que nous attendons le progrès.
Je devais , messieurs , conformément au titre de cette chaire , étudier avec vous quelqu'un des grands systèmes de l'antiquité.
J'ai choisi celui de Platon. JMes études jusqu'à ce jour, et le nom même de l'illustre maître que je remplace , m'indiquaient le choix que j'ai fait. Je retrouverai ainsi , messieurs , à la
suite de Platon , toutes ces généreuses doctrines que j'ai apprises à l'école de M. Cousin , que tous ses élèves ont embrassées avec ferveur, et que j'ai tant à cœur de propager à mon tour dans la mesure de mes forces. Pendant que sa santé , consumée au service de la science, le tient encore éloigné de cette chaire qu'il a illustrée, et où l'attendent de nonveaux triomphes, je vous apporterai du moins comme un écho affaibli des leçons que j'en ai reçues.
J'ai dessein d'aborder dès cette première leçon le sujet même de ce cours, et, en vous traçant un tableau rapide de la philosophie de Platon , de vous montrer l'esprit général de sa doctrine , et l'ensemble des questions que nous étudierons ensuite une à une. Je vous invite en quelque sorte à reconnaître d'avance le mondeoù jeveu;(^ vous introduire. Le monde de Platon , messieurs , c'est presque l'antiquité tout entière : car il s'est approprié les systèmes de ses devanciers , et l'impulsion qu'il a don*
née lui-même à la science, ne finit pas avec la Grèce. C'est un spectacle qu'il est beau de se donner à soi-même, que de voir Platon et Aristote étudier en véritables éclectiques les systèmes de leurs devanciers. Déjà , dans ces temps reculés , l'histoire n'était pas muette; elle était le premier pas , la première condition de la science ; elle avait sa philosophie. Les systèmes qui se succédaient, qui se combattaient, qui triomphaient l'un de l'autre, n'étaient pas pris pour de vaines chimères , mais pour d'heureuses tentatives qui mettaient au jour des principes isolés , éléments d'une science complète, dont la formation était réservée à l'avenir. Platon savait , messieurs , que dans le monde des idées comme dans celui de l'être, rien ne périt, tout se transforme; tout marche au progrès sous des lois constantes.
Celui qui abdique sa raison pour se soumettre à l'autorité du passé , et celui qui , rejetant le passé , veut marcher en avant sans rien laisser derrière lui , sont également éloignés de la vraie sagesse.
Le maître de Platon, c'est Socrate; maïs avant d'entendre Socrate , Platon avait appris de Cratyle la philosophie ionienne ; il étudia plus tard les pythagoriciens et les éléates.
Quand on lit ces admirables dialogues , remplis à la fois de tant de simplicité et de tant de noblesse, et dans lesquels respire toute la grâce de l'âme de Platon , tout son amour du beau et du bien , on retrouve à chaque pas les traces de ses études historiques. C'est Pythagore, c'est Heraclite , c'est Socrate ; mais toujours et par-dessus tout , c'est Platon. La substance de l'école ionienne , l'être et l'unité de Pythagore et de Parménide , le Dieu d'Empédocle , tous ces principes se retrouvent dans son système , mais conciliés , agrandis , développés ; et la sage influence de Socrate , qui se fait partout sentir, donne à l'ensemble de sa philosophie un caractère profondément humain et psychologique.
Le point de départ de la philosophie de Platon, c'est l'observation des faits; son objet,
ce sont les idées , c'est-à-dire , les universaux, les lois ; sa méthode , c'est la dialectique. Des deux grandes écoles qui l'avaient précédé, l'une , école de physiciens , donnait tout aux sens et à l'expérience ; l'autre était composée de géomètres qui ne croyaient qu'à la raison. Tandis que, tout occupés des rapports des choses , les rationalistes oubliaient les choses elles-mêmes , une étude plus approfondie des phénomènes conduisait les sensualistes de l'école d'Ionie à les mépriser également. Ainsi Pythagore les négligeait pour les nombres, qui sont leurs lois ; Thaïes , pour la substance, qui était à ses yeux leur origine et leur cause ; Cratyle , le maître de Platon , prétendait même qu'on ne peut ni nommer ni désigner les individus, tant leur existence est éphémère, et que l'identité et la durée n'appartiennent qu'à ce fond commun , d'où sortent sans cesse et où rentrent les phénomènes et les individus. Platon ne nie pas l'existence des individus et des phénomènes ; mais il cherche l'objet de la science ; et si la science
est durable, il faut bien que son objet le soit aussi.
Or quel est, messieurs, le caractère du monde tel que nous le connaissons par nos facultés expérimentales ? Y a-t-il , dans ces apparences qui nous frappent, quelque chose qui existe par soi-même? quelque chose qui dore, qui persiste 7 ou ne sont-elles pas au contraire emportées aussitôt , avant que Tesprit se soit appliqué à les connaître? s'il les connaît , elles n'existent déjà plus; et il n'en reste rien, qu'un souvenir. La science, messieurs, ce n'est pas la connaissance de ce qui passe , et ne revient plus ; son objet est l'être , non le paraître. Elle étudie le phénomène sans doute , mais parce qu'il conduit à la loi ; elle s'occupe des individus , mais pour parvenir aux universaui. Au sein de cette multiplicité , dans cette va«^ riété infinie, dans cette succession dont chaque terme est emporté aussitôt et disparait pour jamais, la science découvre des rapports, des analogies, des ressemblances; elle abstrait
d'abord , puis elle généralise , et, la raison intervenant , elle s'élève à la conception des lois qui régissent les individus. Quand elle a séparé de rindividu ce qui n'appartient pas à lui seul et ne périt pas avec lui ; ce qui persiste , ce qui dure, l'essence, le général, la loi; non-seulement elle s'applique à un objet plus digne d'elle , et se repose enfin dans la conception du réel ; mais la pensée , grâce à ce nouvel objet qu'elle contemple , connaît les individus eux -mêmes , d'une façon plus approfondie et plus complète; elle les sépare et les réunit dans un ordre méthodique; elle discerne sans effort ce qui fait l'essence de chacun; elle les définit. Ainsi, quoique partie de l'étude des individus , l'intelligence ne les connaît véritablement que quand, après s'être élevée par leur moyen jusqu'à la conception des idées , elle redescend jusqu'à eux , par une méthode opposée. Que sont donc ces idées 9 que sont ces lois , comparées aux individus ? Les individus existent , l'expérience de chaque instant nous l'atteste; mais les idées
n*existent-elles pas aussi ? Ne sont-elles que le produit d'une opération de notre esprit , des êtres de raison, une pure abstraction logique? ou n'est-ce pas en elles que réside surtout le caractère de l'existence réelle î Qu'est-ce donc, messieurs , qu'un être de raison qui possède en lui cette vertu , que quand une fois nous l'avons formé , il échappe à notre puissance? Qu'est-ce qu'une pure abstraction , à laquelle nous attribuons tant de force que nous l'appelons une loi , et que nous sommes profondément convaincus qu'elle ne pourrait cesser d'être , ni être autrement , sans que le monde fût bouleversé ? Le phénomène au contraire , l'individu est contingent de sa nature ; quelque grand qu'il soit, il pouvait être ou n'être pas ; le monde n'en marche pas moins. La méthode de la dialectique, qui nous livre les idées, s'appuie sur l'abstraction et la généralisation ; mais les idées une fois connues , nous sentons qu'elles existent par elles-mêmes , et les individus à cause des idées. La dialectique d'ailleurs n'est pas une opération d'arithmé-
tique qui fasse un tout avec des éléments épars. Le caractère que notre raison attribue aux idées aussitôt qu'elle les conçoit, leur appartient en propre , et ne se communique pas aux individus. C'est leur essence d'universaux ; c'est par là qu'elles se ressemblent ; ce qui les distingue l'une de l'autre devient au contraire, dans chaque classe, l'essence des individus.
Or, le caractère commun des idées, messieurs, c'est précisément la stabilité , la nécessité , l'unité. La nature qui se joue des espèces conserve les universaux; pendant qu'elle fait naître et mourir des millions d'individus , elle n'est attentive qu'à la conservation du genre. Il semble que la conservation du genre soit Tunique fonction qu'elle assigne à chaque individu. Voyez les animaux et les plantes ; ils croissent et se développent , jusqu'au moment de se reproduire ; la fécondité est le signal du dépérissement.
Que conclure de tout cela , messieurs? que le véritable objet de la science , c'est la loi , et
non le phénomène ; ce sont les idées , et non les individus; que si la pensée aspire pour elle-même à quelque stabilité y il faut qu'elle s'applique à ce qui est stable et permanent , à la loi , aux universaux ; qu'il n'y a hors de là qu'un flux et reflux perpétuel où l'intelligence s'égare ; et que c'est en s'appliquant à les connaître , qu'on s'étend par la pensée au delà du présent qui nous engloutit.
Les idées, messieurs, sont donc les objets propres de la pensée. Elles existent avant les individus, puisque le premier individu en naissant appartient à son espèce ; elles sont immuables, éternelles; il n'y en a qu'une pour chaque genre . Elles sont la durée, l'unité, l'immobilité , au sein de cette multiplicité infinie , et de ce mouvement sans repos qui n'existe que par elles , qui n'est connu , qui n'est nommé que par elles.
Messieurs , si le monde des sens n'est qu'une ombre , si la réalité appartient à ce monde su-
périeur dont l'autre n'est que la copie, que fera le philosophe? Épuisefa-t-ii l'effort de sa pensée à la considération de ces vaines ombres , ou bien doit-il s'élever jusqu'à la conception de leurs modèles ? Celui qui n'est attentif qu'aux phénomènes , et ne recherche que le plaisir des sens , sans rien soupçonner au delà, en quoi diffère-t-il de la brute , occupée comme lui au service du corps ; et pourquoi utiê étincelle de la raison brille-t-elle au fond de son âme ? La foule cependant agit ainsi ; et pendant que les philosophes contemplent d'autres objets, et ouvrent les yeux à la véritable lumière , elle traite de chimères leurs spéculations , que sa pensée ne saurait atteindre , et les laisse s'enivrer d'un bonheur qu'elle croit imaginaire. Elle ressemble, dit Platon, à des hommes enchaînés au fond d'une caverne depuis l'instant de leur naissance ; garrottés et immobiles , ils ne savent pas d'où vient le faible jour qui leur luit; et quand, l'œil fixé sur le fond de la caverne , ils voient s'y dessiner les ombres indistinctes des objets qui passent au-
dessus de leur tête , ils appellent ce crépuscule le jour, et ces vaines ombres, des réalités.
Alors, si quelqu'un parmi eux, se dégageant de ses liens , et s'élevant jusqu'à l'entrée de la caverne , découvre enfin la vraie lumière du ciel , et le monde et la nature et la vie , ceux qui restent paisiblement enchaînés , et qui chérissent leur prison qui est à leurs yeux le monde, traitent ses récits de mensonge et sa sagesse de folie. C'est ainsi pourtant que le philosophe connaît la science , et entre en possession de la réalité , parce qu'il contemple les idées , dont le reste n'est que la copie ; et que, suivant l'aimable expression de Platon, il sent croître ses ailes , pour s'élever du monde des sens , périssable et passager , au monde des idées éternelles.
Telle est donc , messieurs , la méthode de Platon. Loin de nier le monde sensible et l'autorité du témoignage des sens , il admet ce témoignage ; et c'est l'observation qui lui fournit son point de départ. Mais il est vrai qu'il n'est
attentif au témoignage des sens et de la con«science, que pour arriver plus vite aux conceptions de la pure raison ; il met la raison si fort auHlessus des sens , et préfère si ouveptement les objets qu*elle contemple à ceux que l'expérience nous fait connaître, qu'on voit bien que la matière n'est pour lui qu'une condition qu'il faut subir, et notre corps un esclave qu'il faut dompter.
Ce sont là , messieurs , les caractères des idées considérées dans leur essence ; mais où sont-elles enfin ces idées éternelles, que le monde nous retrace sans les contenir? Sontelles des substances qui existent par ellesmêmes ? ou bien , comme les idées de Malebranche , résident-elles dans le sein de Dieu , dont elles sont les perfections mêmes, et qui, les contemplant de toute éternité, les réalise dans le monde créé , autant que la nature des choses le permet , quand il fait le monde à son image ?
Les idées sont l'objet propre de l'intelli-
gence , ou , pour emprunter à Platon son langage , elles sont Tintelligible en soi ; c'est-àdire qu elles ont pour caractère d'être conçues par la pensée. Le caractère des idées , considérées comme intelligibles , n'est pas de pouvoir être conçues , mais d'être conçues actuellement. Qu'est-ce en effet, messieurs, que la chose pensée , sans l'esprit qui pense ? Il y a donc une intelligence qui connaît les idées , et si les idées sont éternellement en acte, cette intelligence est éternelle, et de toute éternité elle les connaît. Pour nous , à force d'efforts, nous arrivons à les soupçonner; mais si elles sont intelligibles de leur nature , ne faut-il pas qu'il y ait un esprit assez puissant pour les comprendre sans restriction, pour les connaître comme nous connaissons nos propres actes par la conscience , et pénétrer, sans effort comme sans réserve , jusqu'au fond de leur essence la plus intime ?
Une doctrine philosophique doit rendre raison de tout ce qui est. La philosophie recher-
che les causes et les principes. Sa tache est d'expliquer le monde ; et , quoique le monde sensible occupe le dernier rang dans Féchelle des êtres, s'il n'est pas un pur néant, il a une cause ; cette cause , il faut la trouver. La méthode de Platon , qui n'est autre que la dialectique, nous apprend à rapporter le monde sensible au monde idéal , comme une copie à son modèle. C'est avoir fait beaucoup , sans doute ; mais qu'est-ce que le modèle sans l'ouvrier? Lors même que les idées, qui sont des essences étemelles , existeraient à part en dehors du monde sensible , et ne seraient pas , comme elles le sont , les formes de la pensée divine , comment pourraient - elles produire ^lles-mémes leur propre image î Les idées ne sont pas des forces y elles ne sauraient être des causes; immobiles, éternelles, comment auraient-elles produit le mouvement et la vie ? S'il faut des causes pour les phénomènes et les individus, n'en faut-il pas aussi pour les universaux et pour les lois? A moins qu'on ne s'arrête à ce premier degré, et que l'esprit ,
satisfait de cet effort , ne prenne les idées pour ces premiers principes au delà desquels il n'y en a plus. — Mais quoi ! le monde n'est-îl pas plein d'harmonie ? Et si chaque genre a son principe séparé , et qu'au-dessus de ce principe il n'y ait pas une intelligence unique , une puissance unique , d'où vient cet accord de toutes les parties de l'univers qui conspirent ensemble à un but commun? S'il y a des principes et des conséquences , il faut bien qu'il y ait un premier principe; mais un seul est nécessaire, il n'y en a donc qu'un seul ; car la philosophie ne vit pas d'hypothèses , et elle n'affirme rien dont elle ne soit assurée. L'être qui existe par lui-même, si un pareil être existe, a nécessairement la plénitude de l'être ; il n'est pas parfait, comme les idées, relativement à la classe dont il est le type ; il est parfait d'une façon absolue ; car toute imperfection , tout défaut est un non-être. La méthode dialectique qui a ramené chaque classe à l'unité par le moyen de l'idée , aspire à une généralisation plus haute. Ces mêmes idées y qui sont uni-
ques pour chaque geure , prises comme individus , et considérées toutes ensemble , sont encore une pluralité. Tant qu'il reste quelque multiplicité dans l'objet de nos conceptions , la dialectique n'a pas achevé sa tâche. Le doute reste, l'inquiétude subsiste, l'esprit ne sent pas cette sécurité parfaite qu'il éprouve quand sa curiosité sur un point est assouvie, et que, de cause en cause , de principe en principe , il est arrivé à la raison dernière , sur laquelle tout le reste repose , et qui , se suffisant à ellemême , ne repose plus sur rien. C'est à l'unité et à la perfection absolue , c'est à l'être qui existe par lui-même , et par lequel existent l'être , le mouvement et la vie ; c'est à Dieu que notre raison aspire , et que la dialectique nous conduit.
Le Dieu de Platon est à la fois l'ouvrier qui a fait le monde , et la providence qui le conserve. Dieu est l'être nécessaire , il possède la plénitude de l'être ; il est la cause première , c'est-à-dire qu'il agit de lui-même par sa pro-
pre vertu, qu'il ne lient de personne sa puissance , et que toute puissance procède de lui ; il est l'intelligence parfaite , et il conçoit éternellement l'objet le plus parfait de la pensée ; car il n'y a qu'une cause intelligente qui puisse être cause première, c'est-à-dire qui agisse parce qu'elle veut agir ; enfin il est le bien du monde, car une cause intelligente n'agit que pour un motif 9 et si ce motif n'est pas Dieu lui-même , Dieu n'est donc pas la cause première.
Messieurs, il y avait pourtant dans le système de Platon une limite à la perfection et à la puissance de Dieu. Platon avait bien démontré que Dieu est la perfection infinie; mais l'idée même de la perfection infinie, à laquelle nous ne pouvons. nous élever qu'en concevant l'absence de toute négation ou de tout mal, n'était pas suffisamment claire à ses yeux. Certes, on ne peut pas dire que Platon admette deux principes ; car une de ses plus grandes gloires est d'avoir démontré la par-
faite unité du monde, qui prouve invinciblement Tunité absolue de Dieu. Mais tout en proclamant une cause unique, il admet quelque chose que cette cause n'a point produit : la matière ; et pour lui, messieurs, la matière ce n'est pas le corps , c'est ce quelque chose qui ne peut être nommé , qui n'a point de forme , mais qui est susceptible d'en recevoir ; c'est le sujet d'inhérence , comme nous disons en métaphysique , auquel appartiennent les essences et les qualités. Le Dieu des chrétiens , notre Dieu , n'est pas seulement l'auteur de la forme ; il est le créateur de la substance : nous disons qu'il a fait le monde de rien, pour signifier qu'il est le seul être nécessaire, le seul qui tienne son existence de lui-même. Mais le Dieu de Platon ne donne au monde que sa forme; la substance du monde n'a pas de cause, et, quoique distincte de Dieu, elle existe sans lui. H faut au sculpteur un modèle et un bloc de marbre ; il faut au Dieu de Platon, outre ses idées éternelles, qui sont le modèle du monde , la matière , qu'il façonne
à rimage des idées. Il est Tartisân et Touvrier du monde ; il en est le roi , le père et la providence ; il n'en est pas le créateur.
Dès qu'il y a dans le monde un principe qui ne vient pas de Dieu , il y a deux êtres nécessaires , et l'absolue perfection de Dieu ne peut plus se concevoir. La lutte n'est pas seulement dans le monde entre les contraires ; mais en dehors du monde , entre Dieu , qui en est la cause , et ce quelque chose qui ne vient pas de Dieu et qui est un des éléments du monde.
Quand il parle de la matière , Platon jtt'emploie que des négations et des métaphores ; c'est l'imperfection en soi j c'est le mal , c'est le néant. Mais il a beau l'appeler le néant ; c'est le néant en effet , parce qu'il n'a pas de forme et de nom ; mais c'est quelque chose enfin , puisque c'est l'objet auquel s'applique la toutepuissance ; et que Dieu , pour dompter la matière, est obligé de lutter contre elle. Platon rappelle aussi quelquefois la fatalité; et c'est là , messieurs , son véritable nom. Ne pouvant
considérer Dieu comme la cause du mal , Platon lui cherche une cause qui ne remonte pas à Dieu , et l'attribue à la matière comme à sa source. Le mal moral a son origine dans la liberté humaine ; et , comme le dit Platon dans la République , on est responsable de son choix ; Dieu est innocent. Mais , pour expliquer le mal physique, il était réduit à admettre que, dans sa lutte contre la matière. Dieu rencontre parfois des obstacles qu'il ne peut vaincre ; c'est ainsi qu'il oppose la fatalité à l'intelligence, c'est-àdire la matière à Dieu. — Grâce au progrès de toutes les sciences , nous savons aujourd'hui qu'il n'y a que la providence , et que la fatalité n'existe pas ; nous savons que la toute-puissance ne peut rencontrer d'obstacles; et, quand ses desseins nous échappent , et que nous ne pouvons pénétrer ses lois, nous parlons de l'ignorance humaine, et non delà matière et de la fatalité, ces dieux aveugles que les sages du paganisme admettaient encore. Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu , ni d'autres forces que la sienne^ et celles qui viennent de lui.
Un Dieu unique , éternel et toujours en acte ; une intelligence sans limite , à laquelle rien de ce qui est n'est étranger , contemplant sans c esse les idées , qui sont les formes mêmes de la pensée divine et les lois immuables de l'univers ; une puissance sans borne , car tout ce qui est , est son ouvrage , et la substance qu'elle façonne , et qui sans elle ne serait rien , est la seule chose qu'elle n'ait pas produite :
tel est le dieu de Platon ; une puissance infinie au service d'une sagesse infinie. Ce dieu n'est pas une hypothèse ; c'est le produit légitime et nécessaire de la dialectique , comme les idées , comme la doctrine entière de Platon.
Dieu, les idées, la matière ^ c'est de là que le monde doit sortir. L'ouvrier , l'œil fixé sur son modèle , façonne la substance , et produit le monde sensible, à l'image de ce monde idéal qu'il contemple au dedans de lui. Le monde est un , puisqu'il n'y a qu'un modèle et qu'un ouvrier ; de tous les êtres qui ont pris
naissance, il est le meilleur, puisqu'il est le produit de l'ouvrier le plus parfait , et la copie du modèle le plus beau. Si la perfection absolue réside dans l'unité absolue , la beauté du monde qui , par sa nature , est multiple et divers , consiste à participer autant que possible à l'unité : c'est ainsi que tout est produit suivant des lois constantes ; non-seulement tous les genres se rapportent à une idée , mais les idées entre elles sont analogues , sinon semblables; il y a harmonie entre les individus dans un genre, entre les genres dans le monde ; Dieu est un et simple ; et son action est une , et conforme aux lois de la proportion et de l'harmonie. Le monde des idées , et le monde des sens , le ciel et la terre , les animaux et les plantes , l'homme qui est à lui seul un petit monde , tout est soumis à des lois analogues ; et tous ces systèmes divers , gouvernés au dedans par des lois semblables , forment le grand système dont Dieu est le centre, et concourent ensemble à l'harmonie universelle. La nature n'est pas un être inanimé que Dieu a fait en se
jouant , et qai n'a d'autre rapport avec lui que celui de l'œuvre à l'ouvrier; c'est un être animé et vivant; tout vit, tout respire, tout a une âme, le monde, les astres, qui sont des dieux , l'homme qui est aussi un dieu , puisqu'il est capable de comprendre les idées et de faire le bien. Tout a une âme pour connaître et pour aimer le père et la providence du monde. Unité , intelligence , harmonie , voilà le monde de Platon.
Ce qui fait la grandeur de la théologie de Platon , c'est que son Dieu est une véritable cause première , c'est-à-dire une cause intelligente et libre , qui connaît son œuvre , et la produit parce qu'elle veut la produire. Il y a encore loin du Dieu de Platon à celui des chré^ tiens ; mais combien il dépasse toutes les philosophies purement humaines ! On a pu mettre plus de rigueur dans l'exposition , mais personne n'a pénétré plus avant dans les profondeurs de la nature divine. Un dieu qui ne peut penser au monde sans déchoir , ni le mouvoir
volontairement sans souffrir ; un dieu qui produit le monde et l'abandonne après l'avoir produit, comme si la durée ne devait pas avoir une cause , aussi bien que l'existence ; ou bien encore un dieu tout-puissant , une providence du sein de laquelle toute existence émane, mais qui ne peut ni ne pas produire , ni produire autrement qu'elle produit : voilà ce que les successeurs de Platon ont fait de son Dieu. Mais lui , en véritable disciple de Socrate , il part de l'observation de la nature humaine , pour s'élever jusqu'à la nature divine; et comme Dieu , ainsi qu'il le proclame , a fait l'homme à son image , c'est dans cette image affaiblie qu'il cherche à retrouver la beauté du modèle. Son Dieu connaît le monde, il s'en occupe , il le dirige , et n'en est que plus grand ; l'activité qu'il déploie pour former le monde , c'est la nôtre , moins ses limites ; s'il ne conçoit pas , comme le Dieu de Leibnitz , tous les mondes possibles , il a pourtant la liberté du choix , car il réfléchit en produisant ; et si le monde qu'il produit est le meilleur des mondes
possibles , c'est que l'être parfait ne peut concevoir d'envie.
Platon , rélève de Socrate , ne pouvait oublier le yvwôi (jeauTov. Et c'est en effet par une étude attentive de l'intelligence humaine qu'il arrive à distinguer, comme nous l'avons vu, la science de l'opinion , et les idées , seul objet de la science , des êtres sensibles , que l'opinion nous fait connaître. Lorsqu'il veut étudier le gouvernement de Dieu dans le monde, pour en conclure le plan de la république , il considère tour à tour et le monde et l'homme, composés des mêmes éléments et soumis aux mêmes lois. Il voyait dans l'homme , comme dans le monde , comme dans l'état , nû prin-* cipe supérieur , l'esprit , la raison , qui rattache la nature de l'homme à celle de Dieu , et nous rend capables de connaître les idées , de comprendre le plan de l'univers , et de conformer notre conduite à cette harmonie que nous y voyons régner. Au-dessous de l'esprit immortel , comme un intermédiaire entre l'es*
prit et le corps , il mettait i'àmç , avec çleux parties distinctes : Ynm Qoble e( gçnerep^e , qui nous inspire le courage , et nous donne la force , et que les dieux ont placée dans la poitrine , siège des passions héroïques ; l'autra , pleine d'affections violentes et fatales » qne les dieux ont étendue entre le diaphragioe Qt le
nonïbril comme dft»s \w râtelier ou le corps pût trouver sa pourriture , et qu'ilp y ont attachée comme u»e bete féroce, qu'il ^st pourtaot nécessaire de nourrir , pour que la race
mortelle subsiste, C'est là qu'est le plaisir, le
plus grand appât du mal , puis la douleur qui
fait fuir le bien ; l'audace et la peur , conseillers imprudents; la colère implaeable, l'espérance facile k séduire, et l'amour qui ose tout } l'amour des sens, messieurs} cet amour grossier qui a le corps pour objet , et qui dégrade ceux qui s'y livrent. Ce n'est pas W noble et poétique amour du Phèdre et du Banqmt , l'amour platonique qui s'attache à U beauté vi* sible parce qu'elle est une faible image de l'élemelle beauté, et qui rappelle aux âmes
déchues leurs pensées d'autrefois, quand elles se nourrissaient d'intelligence et de science sans mélange , et qu'elles voyaient face à face l'essence véritable , sans couleur , sans forme, impalpable, qui ne peut être contemplée que parla raison. La théorie de la réminiscence et de l'amour platonique ne peut être séparée de la théorie des idées. Platon est toujours le même soit qu'il explique les principes du monde ou qu'il dévoile les puissances de l'esprit humain; c'est partout la même philosophie, et partout aussi le même soufiQe poétique.
Aristote , qui fut à la fois le plus grand disripte et le plus grand adversaire de Platon , et qa'on ne doit pas moins admirer pour la sagacité qu'il apporte dans la réfutation des doctrines de son maître que pour la profondeur avec laquelle il se les est appropriées , pour la plupart, en les modifiant et en les transformant; Aristote a eu raison sur beaucoup de points dans sa polémique , et pourtant , si j'ose 4e dire , le progrès qu'il a accompli consiste
plutôt dans le perfectionnement de la forme philosophique et dans une étude plus approfondie des procédés et des lois de l'intelligence humaine que dans la solution des problèmes métaphysiques sur les éléments et les causes du monde. Il triomphe aisément du côté pythagoricien de la philosophie de son maître ; cette apparente rigueur des formules géométriques, cette simplicité et cette régularité des lois qui régissent les nombres , les phénomènes négligés pour leurs rapports , et le monde des. sens pour celui de la raison i le respect du passé , l'esprit religieux, une morale austère, tout cela avait séduit Platon , et l'avait conduit peu à peu, non-seulement à adopter les formes de l'école italique, mais à confondre en apparence le système des nombres et celui des idées. Toutes ces formules, empruntées à un autre ordre de sciences et à des sciences abstraites , au lieu d'apporter plus de clarté et de rigueur dans l'expression de la science , ajoutent la difficulté de les pénétrer à celle de comprendre les idées qu'elles enveloppent, occupent trop
exclusivement la pensée des rapports et de leurs Èighei , et donnent à la philosophie une aj^âi^ence chimérique , qui tf est pas toujours uue simple apparence. Nous trouvons aujourd'hui qti'Âristotè iriotaphe avèc excès de cet appareil tittttiériqtle, éloignés que ûbus sommes de eette grande école d'Italie qui âorîssàit encore de son temps , et qui s^était fortifiée par Tadopticm de la plupart des idées platôuiciefineè. Quoique sur tous ces points là raison soit évidemment de son côté , ce n'est pàS là ce qtei Aous frappe dans ses discussions ; ce ne soùt pas non plus les efforts qu'il a tentés contre la théôdîeée de son maître , lorsque , pour établir Bon bien dans un repos absolu , il ne lui laibsê (ïue l'essence immuable du Dîett de Platon , et refuse d'y joindre cette notion d*une fortîê <5fuî se développe éternellement ellemême dans une série non interrompue d*î3tctionS uniformtes. Mais il attaque véritaMêttient le côté faible de la philosophie de Maton , quand il critique ses doctrines sur là matière et sur la formation du monde. Ce n'est pas
qu'il ail été plus heureux lui-même dans la théorie qu'il a substituée à celle de Platon ; mais ce qui prouve qu'il a compris où était le mal j ce sont ^ d'une part , les efforts infructueux qu'il a faits pour réduire la matière éternelle aune existence purement logique, et, de l'autre , ses attaques sans cesse renouvelées contre la doctrine de la participation , par laquelle Platon voulait expliquer les liens qui unissent la substance d'un étire à ses qualités.
Il n'en reste pas moins à la gloire de Platon une série d'inductions qui s'étendent depuis la nature humaine et le monde des sens jusqu'aux idées intelligibles et à l'intelligence suprême. Les individus , non pas niés , mais rapportés à leurs lois , qui seules sont l'objet de la science ; toutes les lois de la nature analogues entre elles et formant , par l'exacte proportion de leurs développements , un système général plein d'harmonie; au-dessus de ces lois , le Di^i dont la volonté intelligente et libre fait toute leur stabilité ; la perfection , éter-
nellement en acte, considérée comme principe suprême ; l'intelligence humaine , appelée à secouer le joug de la matière et à ne contempler que le beau et le bien dans leur essence ; quel système , messieurs ! Et quel est le génie qui a trouvé ou deviné toutes ces choses quatre siècles avant le christianisme !
Cette philosophie est toute morale ; car elle fait tout dépendre de l'intelligence et de la liberté. Platon n'est pas moins grand dans la morale et dans la politique, qui ne sont que les applications et les conséquences de toute sa doctrine.
Puisque l'homme est un petit monde , et qu'il trouve en lui les mêmes éléments dont le monde est formé, que peut-^il faire, sinon d'établir en lui les mêmes lois qui gouvernent le reste du monde , et de se conformer en cela à la volonté de Dieu? Appliquer sa pensée à la contemplation des idées , aspirer à Dieu qui est la perfection même , l'aimer, c'est-à-dire ai-
mer le bien , dompter les passions , faire taire les sens, n'est-ce pas là la règle du philo-/ sophe ? L'état , car pour les anciens , et surtout pour Platon, l'homme est avant tout citoyen , l'état , formé des mêmes éléments, est soumis aux mêmes lois. La doctrine de Platon ne tend pas à isoler , mais à réunir ; c'est l'humanité, c'est la cité qui l'occupe : l'homme n'est rien. Il faut que l'état soit un. Mais là où se rencontre le multiple , l'unité n'est pas le produit de l'égalité radicale et absolue ; elle résulte de l'unité de la volonté , et a pour condition un pouvoir souverain qui s'exerce au nom de la justice , et n'a d'autre règle que le droit. Ici , comme partout , le meilleur doit gouverner ; la république de Platon est unearistocratie ; non pas l'aristocratie de naissance , ou de fortune ; mais cette noble et philosophique aristocratie , l'application la plus rigoureuse du principe de l'égalité, l'aristocratie de l'intelligence et de la vertu. Chez les anciens, messieurs , la science et la vertu ne se distinguaient jamais ; et pour les exprimer l'une et
l'autre, ils n'avaient qu'un mot. ils ra{^laienl la Sagesse.
Personne n'ignore , messieurs, que fidMe à sa méthode , Platon avait tracé le tableau de deux républiques, Tune purement idéale , dans laquelle, à côté de ce principe libéral qui appelle les plus dignes au pouvoir , il plaçait deux institutions qui anéantissent la liberté , puisqu'elles en détruisent l'usage : la communauté des biens et la communauté des femmes; l'autre dans laquelle la liberté reparaissait avec la famille et la propriété. Dans cette cité plus conforme au réel , plus raf^rochée de la nature humaine, le pouvoir était électif^ et le droit accordé à chaque citoyen de participer aux élections assurait la liberté pc^tique; mais comme tout principe sans garantie doit périr , le cens entrait pour quelque chose dans la constitutioii. Platon, du reste^ avaitcréé un devoir plutôt qu'un droit; et le peuple restait maître de ressaisir la majorité , en exerçant le droit, facultatif pour lui , obligatoire pour les
riches , de voter dans les élections. Ainsi le peuple gouvernait quâud il était assez éclairé pour le désirer et le vt)uloîr. L'amélioration de rétat obtenue par Téducation , plutôt que parles lois pénales; les lois imposées au peuple au nom de la justice et de la raison , et précédées de Texposé des motifs; Télection des juges , le jury , les trois degrés de juridiction ; le grand principe que la peine a pour origine la justice , et non la vengeance ; et que son but est l'amélioration du coupable et Tav^tissement des autres; tous les citoyens libres, égaux devant la loi ; et la position plus élevée du coupable^ position qui aggrave son crime, considérée i^ulement pour a^raver aussi la peine ; datis Tordre politicfue , un premier essai de pondâ^ati<m et d'équilibre entre les trois éléments de k cité ^ et le bien de l'état cherché dans le jeu régulier des diflSéreûts pouvoirs , et non , comme dans la république , dans une unité contraire à la nature et à la raison : ce sont là des points qui appellent sur la potilique de Platon une attention skieuse , et qui prou-
vent, si je ne me trompe, qu'en politique comme en métaphysique, il a été un penseur profond, et qu'enfin la doctrine de Platon, dont toutes les parties s'enchaînent , et qui ne fait qu'un seul tout, n'est pas, comme on l'a dit , une magnifique hypothèse , mais une philosophie pleine de raison et de sagesse , qui contient des erreurs sans doute, mais renferme encore plus de vérités, et qui, loin de se perdre dans l'idéal , a partout ses racines dans I^ n^.*ture humaine.
Une analyse si rapide et si incomplète ne peut guère qu'indiquer les questions , et faire connaître les tendances les plus générales d'une doctrine. Nous aborderons une à une toutes ces questions ; et certes , ce qui manquera à ce cours , ce ne sera ni la grandeur , ni la variété du sujet. A ceux qui ne connaissent de Platon que sa gloire , ou qui n'ont lu ses ouvrages que comme on lit les vers d'un poète , pour admirer de nobles pensées exprimées dans un beau langage , il semblera peut-être qu'il y
aurait mieux à faire pour un philosophe que de reculer tant de siècles en arrière , et d'aller étudier la philosophie jusque dans ses sources. A des époques plus rapprochées de nous , n'avons-nous pas de grandes écoles qui se sont approprié la sagesse de Platon , qui Font dépouillée de sa forme antique , dégagée de ses erreurs, et qui ont joint à cette doctrine épurée les trésors que la philosophie amasse chaque jour en se développant? Mais si Ton vient à se rappeler, messieurs, que grâce à nos grands écrivains , grâce à la libre manifestation de la pensée , grâce peut-être aussi à nos discussions et à nos luttes de chaque jour, personne en France n'est absolument étranger à la philosophie ; si l'on songe que l'école de Platon, après avoir longtemps brillé dans la Grèce , jetait encore le plus vif éclat , sous une forme nouvelle , dans les premiers siècles de notre ère j que relevée une seconde fois au temps dé la renaissance des lettres par des esprits éminents , elle a plus tard inspiré Malebranche , le plus grand métaphysicien dont s'honore
noire pays ; et qu'enfin Ton sent tmmx taute la sagesse d'un principe quand ou en conuait l'origine et la filiation, on ne regrette plus d'étudier une doctrine sans laquelle on ne sau-> rait parfaitement connaître cette belle civilisation grecque, qui fut le l>erceau de la nôtre* Nous n'irons pas d'ailleurs nous asseoir à l'A*cadémie , parmi les disciples de Platon , pour y entendre le maître comme on écoute un prophète , et pour mettre en pratique la maxime pythagoricienne ; le maître l'a dit. On peut appartenir à une école que l'on a librement choisie ; on peut en professer les doctrines, le reconnaître sans détour ; et si ce sont de gé^ néreuses doctrines , on peut, on doit se faire honneur de sa croyance* Mais le disciple le plus fidèle ne croit qu'à condition d'être convaincu; et 9 dans son admiration même, il conserve le droit de juger chaque doctrhie du maître 9 de l'accepter s'il l'approuve, de la rejeter si sa raison ne peut l'admettre ; la pensée d'un philosophe ne reconnaît d'autre loi que celle de la démonstration et de l'évidence.
Nous sommes ici dans le pays de Descartes , messieurs ; de ce philosophe qui après avoir mis à part, comme dans une arche sainte , les vérités de la foi , ne voulait plus admettre en sa croyance que les opinions qui lui seraient clairement et distinctement démontrées comme vraies. Que nous le sachions ou que nous ne le sachions pas, nous sommes tous disciples de Platon ; mais nous le sommes aussi de Descartes, de Newton, de Leibnitz, dont les idées, dont les découvertes sont devenues comme le patrimoine de l'humanité, et sont entrées pour la plupart dans ce fonds commun du bon sens populaire , auquel la philosophie de chaque siècle apporte son tribut. Messieurs^ c'est donc en nous souvenant de nous-mêmes que nous allons étudier Platon; c'est-à-dire en nous rappelant que nous sommes chrétiens , et que nous appartenons au dix-neuvième siècle.
Vous savez déjà , messieurs , qu'avec Platon il y a plus à apprendre qu'à combattre ; et qu'on n'apprend à son école que la philosophie
(le l'esprit et la morale du devoir. Dans le monde , il n'a vu que ce qui est éternel ; l'amour du beau et du bien est la première , l'unique passion de son cœur ; et l'objet auquel aspire sa pensée , c'est Dieu , la perfection et la beauté même. C'est aussi de cet amour du beau et du bien que nous devons nous inspi* rer, si nous voulons étudier dignement Platon ; et c'est en restant fidèle à cette tendance de toute sa philosophie , que je m'efforcerai , messieurs, de continuer les traditions de cette chaire.