Études sur la tragédie
En tout ordre d'idées, il y a deux sortes d'opinions : l'une, celle de la minorité réfléchie, qui ne varie guère ; l'autre, celle de la pluralité qui, du moins dans certains siècles, va souvent d'un extrême à l'autre. En matière de politique ou de religion, ces changements ne surprennent qu'à demi, parce que les passions y sont directement intéressées et que les événements publics se jettent à la traverse des doctrines. En littérature, on admet sans difficulté que la mode suscite et détruise des réputations éphémères, mais il semble que certaines œuvres entrées en possession de la gloire ne devraient plus se la voir contester; l'avenir, sans être tenu de les copier éternellement, devrait être tenu de les respecter. Il n'en est rien. D'abord, elles sont nécessairement impliquées dans les vicissitudes de la religion et de la politique ; suivant qu'on appartient ou non au parti dominant, on est favorable ou hostile aux écoles littéraires nées
de principes analogues. Sans doute, ces représailles ne sont pas d'ordinaire fort judicieuses; ceux de nos romantiques qui s'élevaient contre le siècle de Louis XIV parce qu'il s'était fait le disciple du génie païen ne s'apercevaient pas qu'ils s'attaquaient à la littérature la plus profondément chrétienne qui fut jamais. De nos jours lorsque, par aversion pour l'anarchie, on ravale les précurseurs de la Révolution, on ne s'aperçoit pas qu'en discréditant la liberté, non seulement on risque de frayer la voie au despotisme, mais on ruine la dernière foi qui reste à notre siècle, bien mieux, qu'on ébranle la plus solide barrière qui puisse s'opposer aux diverses formes du communisme ; mais le désir tantôt de flatter, tantôt de narguer les puissants du jour, a souvent plus d'empire que les conseils de la prudence. Puis, le paradoxe attire beaucoup d'hommes d'esprit; l'érudition, se disent-ils, coûte plus qu'elle ne rapporte ; ses petites découvertes font peu de bruit et se débitent mal; d'autre part, il n'y a plus guère de vérités importantes à découvrir sur les grands sujets, les seuls qui intéressent la foule. Le plus habile est donc de s'ingénier pour inventer des erreurs originales. Au surplus, il en était ainsi dans l'antiquité comme de nos jours. Sous l'empire romain, tantôt l'école de Sénèque décrie Gicéron , tantôt l'école de Quintilien restaure les principes du goût classique, sauf à ne pas se les appliquer
toujours à elle-même ; tantôt une autre école trouve Cicéron trop moderne et remonte aux écrivains archaïques. On se résignerait bien volontiers à ces revirements des lettrés , si le bon sens public et la morale même n'étaient plus engagés qu'on ne croit dans leurs caprices.
Bornons-nous à constater qu'aujourd'hui nos classiques sont revenus à la mode. Il y a même quelque excès dans le culte qu'on leur rend. Parce qu'on exagérait, quand on appelait Bossuet le sublime orateur des idées communes^ quand on affirmait qu'o/2 avait bientôt fait le tour de ses idées, il ne faudrait pas lui attribuer la profondeur d'un Montesquieu ; parce que La Harpe a eu tort de qualifier ses sermons de médiocres, il ne faudrait pas les mettre au-dessus de ses Oraisons funèbres dont le style est moins rude mais non moins énergique, et qui l'emportent non seulement pour la magnificence des tableaux, mais par l'intérêt que les événements historiques y ajoutent aux considérations morales, par l'originalité même des réflexions; car Bossuet a trouvé son véritable domaine moins dans l'étude de l'homme isolé que dans celle de l'homme par rapport à la destinée des empires.
Il ne faudrait pas non plus porter de la prévention dans cette revision des titres du dixseptième siècle , appeler purs chefs-d'œuvre des sermons de Bourdaloue et, pour contrarier
les ombres de Voltaire et de Dalembert, juger trop sévèrement Massillon. Bourdaloue est plein de courage et de méthode ; il discerne toutes les formes que peut prendre un vice et par là désigne, pour ainsi dire, successivement tous les pécheurs dont se compose son auditoire. Il faut donc entendre, dans un bon comme dans un mauvais sens, le mot piquant de Sainte- Beuve : « On le voit venir d'une lieue. » Le pécheur sent qu'il ne lui échappera pas. Il n'en est pas moins vrai qu'il fallait l'héroïque bonne volonté du dix-septième siècle pour goûter passionnément un sermonnaire à qui la nature avait refusé le don le plus nécessaire à l'orateur : le pathétique. Au contraire, le style de Massillon est plus lâche et sa doctrine moins sûre ; mais devant tout auditoire autre que celui de Bourdaloue, il ferait beaucoup plus d'efPet, et par là j'entends non pas seulement plus de bruit, mais plus de bien aux âmes. Encore faut-il remarquer qu'il est bien peu équitable de rabaisser, au nom des hommes du dix-septième siècle , un prédicateur qu'ils ont fort admiré ; car tout le monde sait le bel éloge que Louis XIV a donné à Massillon, les espérances que Bourdaloue fondait sur lui et la pleine satisfaction que le sermon sur la Samaritaine causait à Bossuet. Quant à Fénelon, ses faux- fuyants, ses manèges, ses mensonges même n'empêcheront pas qu'il n'ait eu beaucoup de finesse, de grâce
et de bonté, et qu'il n'ait mêlé beaucoup de vues sages à beaucoup de vues chimériques ; on lui refuse et avec raison le mérite de la tolérance , mais il demeure un esprit indépendant et c'est beaucoup. Pour Saint-Simon, pour Molière, l'opinion générale est peut-être plus juste en ce moment qu'elle ne l'a jamais été ; car elle garde son admiration pour la verve pittoresque du premier, pour sa clairvoyance intermittente, mais elle se défie de ses moyens d'information et même de ses lumières ; et pour le second, elle reconnaît que dans l'ensemble sa morale est aussi irréprochable que sa verve est entraînante, sauf sur l'article, non pas comme quelques-uns voudraient, de la religion mais du mariage; et d'autre part, on ne prétend plus comme naguère faire admirer les négligences de style dont jadis on se choquait outre mesure. Mais, pour nos deux tragiques. Corneille n'a pas toujours autant à se louer de nous que Racine.
Nous prenons, en effet, à la lettre le fameux mot de La Bruyère sur l'un et sur l'autre, avec cette réserve qu'il ne nous semble nullement souhaitable que les hommes soient tels que les veut Corneille ; nous savons doublement gré à Racine de nous les peindre avec des faiblesses, d'abord parce qu'ils nous paraissent plus vraisemblables, ensuite parce qu'ils nous font moins rougir de l'insuffisance de notre énergie. Nous
ne réfléchissons pas que, fondée sur ce motif, la préférence qu'on donne à Racine sur Corneille ne préjudicie pas moins en fait à Racine qu'en droit à Corneille. En effet, c'est se tromper sur un point de fait que de croire que la volonté est faible chez les personnages de Racine ; elle est moins sereine, moins altière que chez les personnages de son prédécesseur, mais elle n'est pas moins ferme ; ses créatures les plus touchantes, les plus gracieuses défendent leur liberté morale avec une inflexible douceur, fût-ce contre un Mithridate ou un Néron, et si Phèdre est vaincue par la tentation, l'efl'ort désespéré qu'elle fait pour ne point faillir honore d'autant plus sa défaite qu'elle n'atténue jamais sa culpabihté à ses yeux. Il n'y a, quoiqu'on l'insinue parfois, aucune ressemblance entre les émotions touchantes dont triomphent les personnages de Racine et les fautes vulgaires dans lesquelles tombent les héros de la littérature contemporaine. En droit. Corneille ne force nullement la nature en nous présentant des personnages qui sortent de la mesure commune. La grâce de Monime ne court pas plus les rues que l'énergie du jeune Horace. Corneille comme Racine a idéalisé la nature, mais il ne l'a pas faussée. On a grand tort, de nos jours, quand à propos de traits d'égoïsme, on dit : « Voilà qui est bien humain », comme si l'oubli de soimême n'était pas humain lui aussi. L'extrême
abnégation est rare, mais pas plus que l'extrême égoïsme. Si une dose notable de dévouement n'était départie à chacun de nous, quel enfant parviendrait à l'âge adulte et comment trouverait-on des soldats? On ne peut même pas dire que les personnages de Corneille portent l'abnégation plus loin qu'elle ne peut aller. Il a borné l'effort de son génie à égaler celui de la nature ; car quel poète rêvera jamais des héros supérieurs à ceux de l'histoire politique ou religieuse ? On n'a jamais aussi bien peint que dans Polyeucte l'ardeur du martyre; mais des milhers d'hommes et de femmes ont authentiquement accompli les mêmes sacrifices que Polyeucte. D'autre part, il n'est pas vrai que les personnages supérieurs à la mesure ordinaire nous soient moins sympathiques que les autres. Sans doute notre malice , notre connivence avec nos défauts nous font trouver quelque plaisir à reconnaître nos faiblesses dans des hommes qui, au total, nous dépassent; mais l'absence de ces mêmes faiblesses nous cause un plaisir bien autrement vif, celui de l'admiration. L'enthousiasme est sans comparaison celui de tous les sentiments qui réussit le mieux sur la scène. Il y a donc dans le théâtre de Corneille tout autant de vérité et d'entente de l'art que dans celui de Racine.
Mais malgré quelques erreurs par lesquelles il semble que nous vouhons nous faire pardon-
ner notre retour aux écrivains du grand siècle, ce retour est des plus heureux.
D'abord, en effet, c'était un spectacle déplorable que de voir des Français s'acharnant à humilier nos classiques devant ceux de l'étranger, à établir que notre patrie , au temps de sa plus grande splendeur, n'avait eu aucune originalité véritable dans la pensée ni dans le style, aucune imagination, et que l'élégance, la politesse, un bon sens à courtes vues formaient alors tout son patrimoine. Douloureux à entendre, un tel langage était encore plus dommageable parce qu'il diminuait d'autant le prestige de la France, et, ce qui n'est pas moins funeste , sa foi en ellemême. Car il y a du rapport entre la valeur militaire, la vertu, la prospérité commerciale d'une nation et l'estime qu'elle a pour son propre génie ; et il ne faut pas répondre en disant que les discussions littéraires ne pénètrent pas dans la masse de la nation ; elles y pénètrent, tout de même que les discussions philosophiques, par le journal, par l'école et de mille manières; les arguments échappent au peuple, mais il retient les conclusions et en tire la morale. Puis, dédaigner le bon sens, cette qualité non pas unique mais fondamentale de nos classiques , c'était méconnaître l'heureuse chance qui avait donné à notre nation, comme attribut distinctif, la quahté la plus nécessaire dans la vie pratique. Vouloir qu'un peuple, d'ailleurs généreux entre
tous, rougît du bon sens de ses aïeux, c'était tenter la Providence, c'était s'exposer à voir nos qualités de cœur tourner à notre ruine; car le culte du bon sens est chez nous plus nécessaire que partout ailleurs; dès qu'il ne veille plus sur nous , il n'est point de désastres oh l'on ne puisse nous entraîner.
Pour ce qui touche à la tragédie , ce dédain était plus injuste encore, car nous avions envers elle des obligations particulières. C'est elle, en effet, on ne le remarque pas, qui, seule avec le jansénisme à son déclin , a défendu , au cours du siècle dernier, la morale publique. Le catholicisme avait perdu tout crédit en France ; le protestantisme n'y existait plus qu'en secret ; la frivolité, la sensualité régnaient dans les salons, dans la littérature ; et la philosophie, loin de les combattre, se plaçait sous leur protection. La poésie légère, le roman, les mémoires prêchaient le plaisir; le ton variait seul, tantôt narquois, tantôt sentimental. La comédie feignait de croire à l'innocence relative de ses baronnes, mais le ton qu'elle prêtait à ses chevaliers et à ses valets indiquait assez au parterre qu'elle n'en était pas dupe. Un seul genre littéraire persistait à offrir des spectacles de vertu : c'était la tragédie. L'amour, sur la scène tragique, demeurait sincère chez les héros, soumis au devoir chez les héroïnes, qui ne se considéraient jamais comme affranchies de l'obéissance fihale
ou de la fidélité conjugale par les torts de leurs pères ou de leurs époux; l'adultère en restait banni, une Julie d'Etianges n'y aurait pas été plus reçue qu'une Manon Lescaut; la courtisane Epicharis devenait, dans la pièce de Legouvé père, une chaste Romaine. Or, travailler à remettre en honneur la décence, c'est déjà étayer les vertus civiques; car l'amour du plaisir est chez les détenteurs du pouvoir, à tous les degrés , le principe essentiel des prévarications; mais, de plus, la tragédie visait à entretenir le zèle pour tous les grands intérêts publics. Il ne faut pas entendre seulement par fà ces conseils de tolérance glissés au prix d'anachronismes qu'on a bien de la peine à ne pas lui pardonner et qui rachètent en partie les maximes sceptiques qu'elle se permettait parfois; mais le patriotisme, l'honneur militaire, dont le roi et la nation faisaient alors assez bon marché, gardaient là tout leur empire ; l'amour de la hberté républicaine y était même souvent présenté comme une des passions les plus nobles, les plus sages de l'humanité. Par une conséquence nécessaire de cette élévation de sentiments, l'éloquence exilée avant Rousseau du reste de la littérature trouvait dans la tragédie son unique asile. Au surplus, un mot suffit pour faire mesurer l'action que la scène tragique exerçait encore sur les âmes; qu'on lise de suite un conte de Voltaire et une de ses tragé-
dies,. et l'on verra comment, pour un instant, il se transforme en chaussant le cothurne ; il y perd une partie de son originalité , mais combien il y gagne d'autre part ! Et il n'était pas seul à y gagner. Si l'on réfléchit que son théâtre a enchanté sa génération , qu'il lui a dû de son vivant la partie la moins contestée , la plus universellement répandue de sa gloire , que la tragédie restait le genre souverain oii le succès mettait hors de pair, une conclusion s'impose : ce n'est pas seulement à Rousseau qu'il faut rapporter l'épuration relative et l'éclatant retour à l'énergie qui se produisirent chez nous à la fin du dix-huitième siècle, c'est aussi à ces successeurs de Corneille et de Racine qui nous paraissent aujourd'hui assez ternes, mais qui n'en ont pas moins su tenir à leur époque un langage que personne ne lui parlait plus et des vérités auxquelles ils ne croyaient pas suffisamment eux-mêmes, mais dont ils ont fini par convaincre les autres.
Cette vertu d'épuration est d'ailleurs comme inhérente à la tragédie, car elle l'a possédée ailleurs encore que chez nous. On ne croirait jamais, par exemple, que la Sofonïsha du Trissin a été écrite pour les lecteurs de la Calandria de Ribbiena; on voit bien que le Trissin oublie qu'une femme n'a pas le droit de se remarier tant qu'un premier mariage n'a point été rompu, mais c'est chez lui naïveté, inadver-
tance et non révolte contre la morale; sa pièce est écrite avec autant de pudeur que de sentiment et sous l'influence de l'Evangile autant que sous celle d'Euripide ; le Tasse raillait le récit du mariage de Sophonisbe et de Massinissa oti, comme il le dit, il ne manque que messire le curé pour que tous les rites chrétiens y soient; mais il n'en est pas moins vrai que la gravité de l'art antique a réveillé chez le Trissin la foi chrétienne ; en lisant les adieux de l'héroïne à ses femmes, on croit lire ceux de Marie Stuart. Le style même de la pièce, parfois un peu prosaïque, plus souvent touchant, est d'une simplicité, d'un naturel qu'on n'attendrait guère d'un contemporain de Bembo.
Dans les quatre études dont se compose le présent volume , nous voudrions faire toucher du doigt quelques-uns des services que la tragédie a rendus à la France et nous souhaiterions qu'on en conclût, non pas certes qu'il faut revenir à toute la poétique de Corneille et de Racine, mais qu'il faut sentir tout le prix d'une forme renaissante de l'art dramatique en laquelle revit ce qu'il y avait de plus essentiel dans la tragédie classique : le drame historique tel qu'il fleurit de nos jours. Assurément, la critique n'a pas marchandé ses éloges aux drames applaudis dont l'appréciation rapide terminera cet ouvrage, mais on sent bien qu'ils ne tiennent pas une grande place dans ses pensées ha^-
bituelles; le jour où on les donne pour la première fois, elle souscrit volontiers au suffrage du public, mais on démêle que c'est la comédie de mœurs contemporaines qui lui paraît le genre le plus intéressant et le plus glorieusement exploité de nos jours. Gomme elle y retrouve toutes les théories sur l'homme que la mode appelle scientifiques , bien que les deux plus grands savants de notre époque, Claude Bernard et Pasteur, en aient condamné les principes, elle croit y voir de la profondeur, de la hardiesse, tandis qu'il y aurait seulement de beaux vers, des scènes théâtrales dans nos drames historiques. Une disposition analogue se rencontrait d'ailleurs chez les critiques les plus intelligents du siècle dernier ; dès que , dans une pièce bien faite et écrite avec quelque talent, le héros était conforme au goût du temps, dès qu'il préférait sa maîtresse à la vie , l'honneur à sa maîtresse, ils accordaient à l'auteur une exacte connaissance du cœur humain. Nous sourions quand La Harpe ou les rédacteurs de la Correspondance de Grimm se laissent tromper de cette façon ; mais nous nous méprenons aussi facilement qu'eux et notre erreur a de pires conséquences , puisque les conceptions qui nous imposent ne sont pas seulement banales, mais fausses et funestes. L'avenir à son tour sourira quand il verra quelles pauvretés apprises par cœur nous avons qualifiées de phi-
losophiques, parce que nos auteurs de comédies les présentaient avec adresse et avec vigueur. Il faudrait tout un volume pour montrer à combien peu de chose se réduit la philosophie de la comédie contemporaine. Mais, pour ne pas s'y tromper, il suffit de réfléchir à ce que fut la tragédie, à ce qu'est, à ce que peut être le drame historique.
La première des quatre études qu'on va lire montrera de quel œil sévère et perspicace Corneille et Racine , sans jamais déclamer contre les institutions de leur époque , discernaient les fâcheux effets que l'existence factice des cours produisait sur les cœurs les plus naturellement droits. Nous y ferons voir aussi comment ils ont su trouver une sorte de comique tempéré, mais fin, dans la malicieuse peinture de la naïveté des gens d'esprit.
Dans la deuxième étude , nous voudrions ébranler l'opinion, qu'à part ceux des tragiques qu'on lit encore aujourd'hui, tous les autres ont volé leur réputation et que , par suite, le genre oh. ils s'exerçaient a gâté beaucoup plus d'esprits qu'il n'en a formé. Assurément, là comme partout ailleurs , beaucoup d'œuvres jadis fameuses sont aujourd'hui malaisées à lire d'un bout à l'autre ; mais on méprisera peut-être avec moins de confiance les tragiques qu'on ne lit plus si nous réussissons à établir que chez ce-
lui-]à même qu'on ne cite que pour se moqifer de lui, Campistron, l'homme et l'auteur ont droit à quelque estime.
Dans la troisième étude, nous verrons la lente introduction de notre système tragique en Italie , les répugnances qu'il y rencontra , les propagateurs qui l'y acclimatèrent peu à peu ; l'œuvre de ceux-ci nous offrira plus d'une conception remarquable , leur histoire plus d'une singularité piquante, puisqu'un d'eux passe encore aujourd'hui, à tort, pour plagiaire, alors que les imitations littérales de notre théâtre abondent dans le répertoire des deux Italiens qui tinrent notre tragédie en échec durant la première moitié de notre siècle , Zeno et Métastase. Nous observerons l'envahissement de la scène italienne par nos tragédies et par nos acteurs dans les cinquante années qui suivirent, et nous expliquerons comment le succès qu'y obtenaient nos drames larmoyants se concilie avec la faveur croissante accordée à nos pièces classiques. Mais nous prouverons que le goût pour la httérature italienne à la même époque n'était pas moins répandu en France, qu'on y publiait sans relâche, dans le texte et dans des traductions , les productions classiques ou récentes de la péninsule , que la France était une terre bénie pour les lettrés italiens ; nous réfuterons par là un préjugé très habilement exploité contre nous et d'après lequel, sauf une période
d'engouement, nous aurions toujours vécu dans l'ignorance ou dans le dédain des chefs-d'œuvre étrangers, alors qu'au contraire ce sont les périodes de dédain ou d'ignorance qui sont rares chez nous. D'autre part, les diverses dispositions témoignées en Italie à notre système tragique nous aideront à mieux comprendre le théâtre d'Alfieri ; car la prédilection des Italiens cultivés pour nos classiques prédisposait ce fier détracteur de notre génie à se faire notre disciple, et le reste de froideur qui subsistait encore dans les classes inférieures tenait à des causes accidentelles ou permanentes qui devaient empêcher le poète d'Asti d'atteindre la perfection. Nous verrons enfin Monti , Foscolo , les deux Pindemonte, Pellico , demeurer fidèles à notre système ; avec le premier^ la tragédie italienne est un instant sur le point d'arriver à la qualité qu'en ce genre elle a le moins habituellement possédée, l'entente de la scène; Pellico nous montrera par endroits des mérites que le charme de ses Prisons a jetés dans un injuste oubli. Enfin , nous remarquerons que nos drames romantiques n'ont pas fait une très grande fortune en Italie, que c'est, comme on l'a dit d'ailleurs, Casimir Delavigne, plutôt que Victor Hugo, qui a influé au delà des Alpes ; et , comme en réalité tout n'était pas bon à prendre dans notre théâtre romantique , nous jetterons un coup d'oeil sur l'histoire de l'adultère au théâtre dans
les temps modernes : il nous faudra convenir que, durant la première moitié de ce siècle, les dramaturges italiens n'ont pas imité les imprudences des nôtres. Nous n'en serons que plus libres pour constater que le génie de nos voisins s'accommode moins que le nôtre des exigences de l'art dramatique.
Enfin, comme il importe d'autant plus de nos jours de noter les signes de relèvement moral qu'ils n'abondent pas, nous montrerons dans la quatrième étude que notre drame historique contemporain est bien supérieur par le fond au drame romantique. Tout le monde connaît les œuvres que nous analyserons dans cette partie de notre livre ; mais, à les rapprocher, on gagne d'en mieux saisir les traits communs, c'est-à-dire une entente judicieuse du genre de respect qu'un dramaturge doit à la vérité historique et une généreuse élévation de sentiments. Pendant que la plupart de nos feuilletonnistes dramatiques donnent plus ou moins expressément à Racine la préférence sur Corneille , le drame historique fait applaudir des personnages d'esprit cornélien , de même qu'il y a un siècle , en Italie, pendant que les critiques chicanaient Alfieri, les dramaturges se rangeaient sous sa bannière. Ce n'est pas en effet par de savantes analyses que valent les pièces dont nous parlerons, mais par l'énergie des caractères. Qu'est-ce que la foule admire dans La fille de Roland^ dans
Patrie^ dans La Haine, dans Pour la Couronne, sinon de grands devoirs, cruels à remplir et qu'on remplit cependant? Le public accueille ces pièces avec tant de faveur que des écrivains qui, dans d'autres genres, se soucient assez peu de l'édifier, s'essaient, au théâtre, à lui présenter des exemples d'héroïsme : quelque jugement qu'on porte sur Par le Glaive, il est évident que M. Richepina voulu nous y montrer dans Strada, dans Bianca, dans Rinalda, dans Guido des personnages qui immolent leurs affections à des intérêts supérieurs. Rapprochons ce fait du retour de faveur dont jouissent les drames populaires de l'Ambigu , qui fut un instant le seul théâtre oh. la prétention à la morale remplaçât la prétention à la littérature ; remarquons que quelques-uns de ces drames, et des plus applaudis. Le Drapeau, Le Régiment, ont prêché ouvertement, et non sans force , le plus sublime des devoirs terrestres, et nous concluerons que l'esprit public offre des ressources. Sans doute, la foule applaudit aussi des pièces immorales, des couplets obscènes. Mais toutes les fois que le peuple écoute avec autant de plaisir les leçons austères que les plaisanteries lascives, l'heure est propice pour l'intervention courageuse du gouvernement. Un ministère qui oserait prendre la direction de la croisade contre la pornographie , expliquer que le commerce de la littérature obscène n'a rien de commun avec le droit
— xxrîi —
de libre discussion , démasquer les camaraderies, que dis-je? les pactes clandestins qui inspirent tant de railleries contre les protestations de la pudeur ou paralysent officieusement l'action du parquet, serait certainement appuyé par l'opinion publique.
Nos drames historiques nous amèneront à examiner, dans cette même étude, de fort intéressants ouvrages italiens ; et si l'analyse de ces pièces nous confirme dans l'idée que le théâtre n'est pas en Italie un genre profondément national, nous n'en goûterons pas moins quelques qualités que nous ne serions pas sûrs de trouver au même point chez nous.
Je dois à M. le commandeur Niccolô Barozzi les documents tirés des archives vénitiennes qu'on lira en appendice, à M. Ernest Mérimée et à ses amis de Toulouse l'indication de quelquesunes des biographies de Gampistron, à MM. Monval et Gouet la communication des registres du Théâtre-Français et l'indication de plusieurs ouvrages peu connus relatifs à l'histoire de l'art dramatique. Je prie ces aimables et savants auxiliaires de vouloir bien accepter mes remerciements.