CORNEILLE ET DAN"S RACINE
Une des différences qui existent entre le théâtre classique des Espagnols et le nôtre , se trouve dans la manière de peindre la royauté. D'une part, les Espagnols portent beaucoup plus loin l'obéissance envers le roi. Don Diégue, dans Corneille, dira :
... L'on doit ce respect au pouvoir absolu , De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
Mais de non moins honnêtes personnages avaient dit, dans Lope de Vega : « Nous devons aux rois les hommages qui sont dus aux sacrés autels, » et, en s'adressant au souverain : « Je crois en vous comme en Dieu même. »
Dans le Cid, l'unique eiiet de la maxime scabreuse professée par Don Diègue est de lui faire accepter, malgré le père de Chimène, un poste qu'il a mérité par quarante ans d'héroïsme; chez les Espagnols, la conséquence de la doctrine n'est pas seulement qu'on baise avec enthousiasme les pieds du roi quand on paraît en sa présence; c'est aussi que Thomme le plus loyal du monde se résout à tuer son meilleur ami, le frère de sa flancée , sur la demande du roi qui, pour obtenir ce service, n'a même pas à spécifier le crime de lèse-majesté dont il demande vengeance. Tel est, en effet, le spectacle que nous offre Lope de Vega dans une de ses pièces les plus célèbres, La Estreila de Sevilta, où la complaisance du vertueux Ortiz ne diffère que par la franchise de ses procédés de celle que Racine et Corneille prêtent uniquement aux personnages qu'ils vouent à notre mépris. Le prestige incomparable de la monarchie espagnole explique cette docilité qui ne se refuse à rien. Louis XIV a imposé à l'Europe par l'éclat de sa personne et de son règne ; mais il n'a pas inspiré la vénération mêlée de stupeur que la royauté espagnole inspirait à Lope de Vega. Il ne faut pas voir en Lope un homme intimidé par les trente premières années de sa vie passées sous un Philippe II qui connut et punit toute parole indépendante; il faut considérer que l'unité
de l'Espagne était achevée sous Philippe II (qui avait même réduit le Portugal), à une époque où l'Ecosse formait encore un royaume indépendant, où en France le domaine royal ne comprenait encore ni la Flandre, ni la Lorraine, ni l'Alsace, ni la Franche-Comté, ni, à plus forte raison , le Comtat-Venaissin , la Savoie, Nice. Puis, à en juger par des apparences que les contemporains ne pouvaient guère discerner des réalités, qu'aurait été même l'unité entièrement achevée de la France auprès d'un Etat dont les chefs portèrent un instant la couronne impériale ou le titre d'époux de la reine d'Angleterre, auprès d'un Etat à qui les mines du Nouveau- Monde paraissaient promettre pour toujours l'opulence dans l'oisiveté? Enfin, Tunité de l'Espagne, achetée par sept siècles de guerres contre les infidèles, semblait le triomphe de la plus acharnée des croisades. Tout ce que l'Espagne avait rêvé, chanté par avance était accompli, dépassé ; la poésie de Lope de Vega est donc au Romancero ce que l'Evangile est à l'Ancien Testament : elle ne peut que glorifier l'institution politique qui a présidé au prodigieux achèvement de la gloire nationale.
Mais, par contre, ce même Lope avertira le monde des dangers du pouvoir absolu avec une hardiesse inconnue à nos tragiques : témoin Tadmirable scène de la même Etoile de Séville,
où un sujet fidèle que le roi vient de combler d'honneurs le surprend de nuit dans l'appartement de sa sœur, comprend alors ce que le roi espérait de lui, et, ne voulant pas porter la main sur une personne sacrée , feint de ne pas le reconnaître pour l'accabler de paroles insultantes. Jamais poète n'a mieux fait sentir les tortures que des jeux de princes peuvent infliger à de loyaux serviteurs. Puis, Lope montre les mortifications dont le roi paye le meurtre qu'il a ordonné; malgré une promesse solennelle, le roi n'ose pas avouer cet ordre ; pour sauver le meurtrier, il recourt à prendre à part successivement les deux juges qui doivent statuer sur l'affaire et tâche de les suborner pour qu'ils prononcent seulement une sentence d'exil ; mais ces magistrats, après avoir protesté de leur déférence, reviennent avec une sentence de mort, et le roi s'est abaissé en vain ; la colère qu'il en témoigne lui vaut une humiliation de plus; car les juges lui rappellent les antiques formules castillanes d'après lesquelles ils ne doivent obéir hors du tribunal qu'au roi, dans le tribunal qu'à leur conscience. 11 faudra qu'à la fin de la pièce le roi se décide à confesser les instructions criminelles qu'il avait données. Et ce n'est pas à un prince imaginaire que Lope attribue ces fantaisies presque aussi dommageables pour le coupable que pour ses victimes, c'est à Don
Sanche IV le Brave, un des ancêtres de Philippe II et de Philippe III;*Don Sanche était mort depuis deux siècles ; mais chez nous, au dix-huitième siècle, on emprisonnait Fréret pour avoir douté, non pas des vertus, mais de l'existence de Pharamond ; un dramaturge espagnol pouvait donc prendre des libertés qu'en France on n'eût point passées à un historien (1). D'ail-' leurs, durant la période heureuse du règne de Louis XIV, presque personne, en France, ne s'avisait qu'un pouvoir sans limite peut corrompre celui qui le détient. Sauf quelques avertissements courageux, mais rares, des prédicateurs, sauf quelques malices sans conséquence de La Fontaine et quelques lignes où Retz, dans le secret de l'intimité, parait des couleurs de la prévoyance politique son impénitent amour de l'intrigue, nul ne redoutait pour la France un maître pervers ou incapable. Corneille avait peint des tyrans qui étalaient le cynisme du crime ; Racine peignit avec plus de finesse des
(1) De même, sous Jacques I", Shakespeare a peint l'hypocrisie avec laquelle Henri VIII procédait, moins d'un siècle auparavant, à son divorce avec Catherine d'Aragon. Il est vrai que dans cette pièce très inégale et en somme assez médiocre, non seulement il élève aux nues Elisabeth, mais dans toute la seconde partie de la pièce il fait parler Henri VIII en bon père, en ami fidèle, et présente sous des couleurs favorables les conseillers du roi auxquels il avait donné d'abord le rôle de purs complaisants.
âmes corrompues par la toute-puissance; mais on sent que , pour l'un et pour l'autre, ce sont là des monstruosités dont le retour n'est plus à craindre. Ce n'était pas seulement le présent qui aveuglait sur l'avenir; le passé de la France endormait aussi la crainte. La France, par un bonheur singulier mais qui explique pourquoi, à part Henri III et Henri IV, tous ses princes mouraient dans leur lit, n'a point eu de rois vraiment méchants. Quelques-uns ont traité leurs ennemis avec rigueur, mais ces ennemis étaient en général ceux de l'Etat, et l'opinioii publique applaudissait à leur châtiment. Parmi nos autres rois, on trouve des fous, des débauchés, qui, par moments, se laissent entraîner à des actes cruels, mais qu'on ne saurait appeler des hommes cruels. Un très petit nombre d'entre eux ont exposé la France par incapacité, mais il s'est toujours rencontré à temps ou un successeur habile , ou un ministre énergique pour réparer leurs fautes et relever le prestige monarchique qu'il était réservé à Louis XV do détruire.
En revanche, tous les éci'ivains du dix-septième .siècle étaient, pour ainsi dire, ligués contre les courtisans. Quand un sermonnaire montait dans
la chaire de Versailles, il s'appliquait, non à leur rappeler les devoirs généraux du chrétien, mais à les faire trembler sur les conséquences de la vie qu'ils menaient ; il déployait toute l'énergie de sa parole et toute l'autorité de son ministère pour dépeindre leur ambition , leur impudicité. Les écrivains qu'une soutane ne protégeait pas censuraient la cour avec la même hardiesse. On connaît le chapitre de La Bruyère sur les Grands; La Fontaine, qui s'adressait au lion pour faire entendre quelques vérités destinées aux rois, critiquait sans intermédiaire les privautés des seigneurs, à qui l'univers sait gré du mal qu'ils ne font pas. Molière ne s'en tenait point à braver les marquis sur la scène même qu'ils encombraient de leurs remuantes personnes, à leur signifier qu'ils étaient devenus les plaisants de la comédie à la place des esclaves bouffons; sans doute, il n'a jamais tenu la demipromesse de l'Impromptu de Versailles; il n'a peint ni les haines hypocrites, ni les manèges des lâches courtisans de la faveur, des perfides adorateurs de la fortune; il a mieux aimé peindre les courtisans hors de la cour qu'à la cour; toutefois il est allô fort loin dans quelques pièces. Don Juan, dans Le Festin de Pierre, mystifie ses créanciers , supplante et bat le paysan qui l'a sauvé ; lorsque le danger presse trop fort, il contraint son valet à revêtir ses habits pour
qu'il essuyé , au besoin , la vengeance d'une famille outragée. Peut-être dira-t-on que Don Juan est un caractère trop tranché pour engager la classe à laquelle il appartient ; mais cette classe déclinerait beaucoup plus malaisément la responsabilité des pratiques de Dorante soutirant, par des flatteries, l'argent de M. Jourdain. Nos grands tragiques, à la faveur des noms anciens qu'ils donnent à leurs personnages, ont pu dépeindre avec leur vigueur habituelle les intrigues des cours. Cependant , comme dans leurs pièces tout se rapporte aux princes dont ils retracent les infortunes , ils considèrent plutôt le favori que le simple courtisan; ils étudient plutôt les artifices par lesquels on se conserve dans la faveur du maître, que les cabales qu'on forme contre ses rivaux. Narcisse ne travaille que par intervalles à miner le crédit de Burrhus; on ne peut dire que Mathan ait à défendre contre Joad l'influence que lui accorde Athalie. Mais la morale n'y perdra rien; le plus grand crime d'un courtisan n'est pas en effet de satisfaire ses propres passions, c'est de déchaîner celles du prince. Or, l'auteur de Britannicus et d'Athalie étudie précisément l'art corrupteur de la flatterie. Nos tragiques ne s'imaginent pas à la vérité, comme le peuple, que les flatteurs font tout le mal ; ils savent que les conseils de cruauté trouvent accès surtout auprès des âmes
naturellement cruelles ; Athalie n'a pas attendu Mathan pour venger la maison d'Achab sur celle de David ; Néron , du jour où il se mêle d'être méchant, éclipse Narcisse; il n'a besoin de son aide ni pour persifler, ni pour duper Agrippine ; au lieu d'interdire bonnement à Britannicus, comme le voulait Narcisse, la présence de Junie , il imagine de lo lui faire interdire par Junie elle-même , s'assurant ainsi le plaisir de voir le fils de Claude douter du cœur de son amante et l'avantage de détourner sur elle le ressentiment de l'infortuné. Mais les flatteurs aident les mauvais instincts à prévaloir sur les bons. Sans Narcisse, Néron continuerait encore quelque temps à craindre sa mère, à respecter l'opinion publique; il faut, pour l'émanciper, que Narcisse énumère tous les précédents qui lui garantissent, quoi qu'il fasse, l'obéissance de Rome; il faut qu'il lui rapporte, avec une hardiesse qu'un honnête homme n'aurait peut-être pas , les propos blessants des Romains sur les goûts de l'empereur pour les succès de théâtre, sur le? moyens qu'il emploie pour stimuler l'enthousiasme des spectateurs. Il y a moins d'invention dans la peinture d'Aman. Racine a pris dans la Bible l'admirable trait qui peint l'orgueil monstrueux trouvant en lui-même son châtiment : Aman, véritable maître de la Perse, se consume de douleur parce qu'un seul homme.
un pauvre , un vieillard , un condamné qui n'a plus que dix jours à vivre, refuse ou plutôt s'abstient de se prosterner devant lui. Mais Racine décrit avec force la colère insensée du hautain ministre contre la prétendue ingratitude d'Assuérus :
Il sait qu'il mo doit tout et que pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur. Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance, J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence; Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, J'ai chéri, j"ai cherché la malédiction ; Et, pour prix de ma vie à leur haine exposée, Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée!
Corneille , dans la première scène de la Mort de Pompée, a reproduit les artifices corru{)teurs des courtisans, non avec plus de profondeur, mais d'une manière plus surprenante , plus théâtrale. Dans le conseil de Ptolémée , il nous montre des Egyptiens et un Romain. Il distingue admirablement la perversité d'un homme né dans la liberté et nourri dans des luttes viriles, de celle d'hommes nés dans l'esclavage et nourris dans la lâcheté : le Romain n'est pas moins méchant que les Egyptiens , mais il l'est franchement et, si l'on pouvait s'exprimer ainsi, loyalement; il engage le roi à faire périr Ptolémée, mais pour le seul motif que l'intérêt du prince l'exige ; son langage est ferme , mâle,
exempt de cynisme et d'hypocrisie. Au contraire, les ministres égyptiens prétendent que la justice divine et humaine veut qu'on tue Pompée, ou, du moins , qu'on lui ferme l'Egypte : l'un demande compte au vaincu de Pharsale du sang des soldats qui ont péri dans sa défaite , exige qu'on se soumette à l'arrêt du sort qui a prononcé entre les deux adversaires, et fait un crime à Pompée de la compromettante hospitalité qu'il demande à l'Egypte; il avoue ingénument que Pompée vainqueur n'eût trouvé partout que joie et que festins , et qu'on en veut à sa disgrâce et non à sa personne ; l'autre , qui conseille simplement de refuser asile à Pompée, soutient que César a beaucoup plus fait pour la dynastie des Ptolémées. Ce n'est pas que ces ministres aient besoin de s'étourdir sur les avis qu'ils émettent , mais c'est qu'ils veulent fortifier dans sa lâche prudence un homme qui sans eux, une fois l'assassinat accompli, ne ferait pas meilleure figure devant ses remords que devant César; puis, l'esclavage a faussé leur esprit autant qu'il a perverti leur cœur; on s'en aperçoit à des contradictions monstrueuses devant lesquelles tout autre que Corneille eût reculé, mais qui sont dans la logique de leur bassesse. Photin, qui vient de prêter gratuitement à Pomi)ée un calcul machiavélique, feint tout à coup de le plaindre pour épuiser d'un seul coup
la pitié dans le cœur du roi : « Je perce en soupirant ce cœur infortuné. » Achillas , qui a soutenu que le meurtre de Pompée entacherait la gloire du roi, conclut ainsi :
S'il le faut toutefois, ma main est toute prête ;
J'obéis avec joie et je serais jaloux
Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.
Jamais l'avilissement qu'engendre le despotisme n'a été peint plus fortement que par le paisible bourgeois , le très fidèle sujet qu'était Corneille.
Jusque dans de fort médiocres tragédies du temps, on rencontre des essais parfois heureux pour peindre la bassesse des favoris. Pierre Du Ryer, qui aurait eu pourtant besoin pour vivre de ne choquer personne , en a donné un assez curieux spécimen dans l'Artabaze de son Thémistocle : ce favori protège le général grec réfugié à la cour du grand roi; Mandane, sœur de Xercès, a d'abord également protégé Thémistocle ; mais ayant découvert que Thémistocle a tué dans un combat un grand seigneur nommé Cambyse, qu'elle a aimé, elle veut perdre Artabaze pour perdre ensuite son client. Artabaze déclare aussitôt à Mandane qu'il ne soutenait celui-ci que pour lui plaire à elle-même et qu'il s'unira désormais à elle contre lui. Mandane accepte son concours et promet de le récompenser
par la main de sa fille Palmis. Toutefois, Artabaze n'a pas le temps de lui prouver son zèle, car Mandane découvre que Cambyse , quelque temps avant sa mort , avait cessé de l'aimer et jeté les yeux sur une fille d'Artabaze, et que le favori se prêtait d'autant mieux à ce changement qu'il craignait pour son crédit la prépondérance qu'eût donnée à Cambyse le titre de beau-frère du roi. Mandane n'a donc plus aucun désir de venger un infidèle , revient à la sympathie qu'elle avait d'abord eue pour Thémistocle et trouve fort bon que Xercès offre Palmis au héros athénien. Artabaze n'en retourne pas moins ses batteries, mais pour des raisons toutes personnelles : il est jaloux du titre de généralissime proposé à Thémistocle ; en conséquence, il lui remontre le crime qu'il commettrait envers sa patrie s'il dirigeait les armées perses envoyées contre elle. Thémistocle qui, intérieurement, a déjà pris le bon parti, mais qui perce l'intention d'Artabaze, lui répond qu'il est prêt à servir Xercès; Artabaze lui tend alors un piège ; il l'engage à demander au moins qu'on célèbre dès avant l'entrée en campagne son mariage avec Palmis. Thémistocle évente encore cette manœuvre et répond qu'il ne veut pas paraître se défier de la promesse du roi. Artabaze ne se tient pas pour battu ; il va impudemment dire à Xercès que Thémistocle exige l'accom-
plissement immédiat du mariage; à quoi Xercés répond qu'il en est enchanté , puisque par là Thémistocle s'engage décidément à son service. Les habitués du Louvre, connaisseurs en matière de déceptions , ont dû trouver que celles d'Artabaze étaient aussi bien imaginées que méritées.
Le type du mauvais conseiller se rencontre naturellement aussi dans le théâtre des autres nations. Shakespeare l'a fortement incarné dans l'Edmond du Roi Lear et dans lago. Cependant, il n'a pas dénoncé avec l'insistance de nos classiques le mal que peut faire dans un Etat un indigne favori; les insinuations perfides de lago ne nuisent qu'à Desdémone , à Cassio , à Othello; Goneril et Régane ont déjà chassé leur père quand elles s'éprennent d'Edmond; Richard III n'a pas eu besoin qu'un Narcisse lui aplanît la voie du crime; Cranmer et Wolsey ne sont pour Henri VIII que des instruments; Gessler, dans Schiller, fait le mal par sa propre inspiration; la lourdeur avec laquelle dans Don Carlos le poète allemand peint la perfidie des conseillers de Philippe II, ôte toute vraisemblance à ses tableaux ; Méphistophélès n'a pas d'ambition politique. On compterait donc assez vite dans les chefs-d'œuvre de la scène étrangère les corrupteurs de princes. Le théâtre italien en fournirait quelques exemples, et en par-
ticulier le Zambrino de Monti : les artifices de Zambriiio pour exciter, en feignant de la calmer, la jalousie de Mathilde contre Manfredi soa époux, les dangers qu'il court dans l'exécution de son plan, la joie sauvage avec laquelle frappé lui-même au moment où le prince vient d'être mortellement blessé, il empoisonne la vie de Mathilde et la mort de Manfredi en leur dévoilant ses propres trames, forment un spectacle souvent saisissant (1). Mais, quoique on ait vu aussi souvent hors de France que chez nous des princes faibles et des courtisans periides , c'est seulement en France que la littérature a continuellement surveillé les grands. On ne les flagellait pas sur la scène comme on l'a fait plus tard : un ancien laquais, pour un moment habillé en ministre, n'apparaissait pas tout d'un coup pour leur crier : « Bon appétit, Messieurs! » Mais on les montrait à l'œuvre.
Il est vrai que Racine et Corneille , convaincus que la vertu est de tous les régimes, ne niaient pas qu'on pût faire son salut à la cour.
(1) Voy. surtout le I", lo 4", le 5* actes de Manfredi (1788); ce rôle do Zambrino est bien supérieur à celui île Piero dans lo Don Garzia d'Aifieri.
Presque tous leurs confidents iront tout droit en paradis : serviteurs dévoués, discrets, mais sincères, ils essaient presque tous de retenir leurs maîtres que la passion emporte, et, quand ils la servent , ils n'attendent ordinairement rien de leur complaisance. Ils se tiennent à leur place , et nos deux tragiques les félicitent de n'en pas vouloir sortir; Corneille approuve Cinna et Maxime d'oublier, au cinquième acte, la liberté de Rome pour ne se souvenir que de la clémence d'Auguste ; dans Acomat, Racine nous présente, non pas un homme qui rêve d'usurpe4* la couronne, mais un homme qui, ayant bien servi, ne demandant qu'à bien servir encore, n'entend pas toutefois qu'on le paye d'ingratitude ; Acomat conspire contre le souverain d'aujourd'hui et se prépare les moyens de conspirer contre le sultan de demain, pour lequel, en attendant, il joue sa vie; mais son ambition se borne à défendre, coûte que coûte, un titre honnêtement acquis.
Le propre de nos tragiques du dix-septième siècle est, en effet, de ne rien exagérer. De nos jours, les romanciers et les moralistes qui, trop souvent, flattent la sensualité du lecteur, s'érigent parfois en censeurs rigoureux de la nature humaine : s'ils multiplient les détails, les scènes erotiques, s'ils ne nous présentent guère que des personnes d'une corruption cynique et de-
puis longtemps débarrassées de leur conscience, ou des personnes d'une vertu si fragile qu'à la première rencontre elle se brise comme un roseau et qu'ils couronnent une vie d'honneur par une infamie, c'est, disent-ils, qu'en effet, chez l'homme, la vertu n'est guère qu'à l'état provisoire ; à part quelques créatures bornées que leur insigniflance ou leurs préjugés protègent, l'honnête homme n'est, au fond, qu'un scélérat méconnu et qui s'ignore lui-même, jusqu'à ce qu'une circonstance vienne le révéler. Les moralistes d'autrefois auraient judicieusement fait observer qu'il entre beaucoup de complaisance pour le vice dans cette sévérité outrée qui met en réalité tout le monde sur la môme ligne. De quel droit reprocherais-je à un criminel l'attentat qu'il vient de commettre, de quel droit le punirais-je, s'il est fondé à me répondre qu'au cas où je n'aurais pas commis la même faute, je vais en commettre une équivalente à la première occasion? Et croit-on que l'effrayante manie d'acquittement qui sévit depuis quelques années sur les jurys ne provienne pas, pour une bonne part, de la philosophie hétéroclite que propage la littérature d'imagination? L'homme vicieux ne se sent-il pas d'ailleurs encouragé, dans ses mauvais penchants , par l'affirmation que toute personne dont l'esprit ou les sens ne sont pas atrophiés s'y abandonnerait, l'heure
venue, avec la même faiblesse? Au surplus, cette doctrine n'est pas moins fausse que dangereuse. Elle rabaisse injustement l'humanité, et , d'autre part (puisse cette considération désarmer les détracteurs de l'espèce humaine !), elle lui fait trop d'honneur en accroissant outre mesure le nombre des hommes assez décidés pour suivre jusqu'au bout leurs inclinations. La crainte sous toutes ses formes, crainte de Dieu, de l'opinion, de la vindicte publique ou particulière, la peur d'exposer sa santé, sa fortune, retiennent dans le devoir, à défaut d'un peu de vertu, non pas quelques disgraciés de la nature, mais une foule de personnes qui n'ont aucun sujet de l'accuser. Les moralistes d'une sévérité, je ne dis pas seulement prudente, mais clairvoyante, ne croient pas à la fréquence des chutes imprévues par lesquelles toute une vie d'honneur s'efface en un moment. Ils disent, ce qui est bien différent , que l'honnête homme porte en lui les principes des vices auxquels les âmes corrompues s'abandonnent , qu'il s'en aperçoit avec horreur lorsqu'il s'examine, que, si une raison quelconque l'expose à des tentations pressantes et réitérées, il se laisse souvent entraîner à des actes qui, sans le déshonorer, portent atteinte à sa considération, et que sa conscience délicate se reproche amèrement. C'est ainsi que l'entendaient nos grands tragi-*
ques. jAssurément , dés le dix-septiéme siècle , certains esprits inclinaient à croire que tout courtisan est un fourbe dangereux. La Bruyère, d'ailleurs aussi sévère pour les bourgeois et le clergé, semble, par moments, ne distinguer que bien peu d'honnêtes gens à Versailles ; Saint- Simon s'effraye d'y rencontrer à chaque pas la volonté et l'art de nuire. Mais Corneille et Racine, observateurs aussi bien informés, n'admettaient pas que la vertu fit nécessairement naufrage à la cour; moins prévenus par de secrets mécomptes, ils croyaient seulement qu'elle y est plus gênée , plus contrainte à des ménagements, à des concessions qu'elle désapprouve; et, pour la fortifier contre les tentations, pour prémunir contre l'ambition ceux que leur naissance ou le choix du prince n'appelait pas aux dangers d'une haute fortune, ils peignaient les fausses positions où le sort jette les grands.
A vrai dire, Corneille n'a traité qu'une fois ce thème qui demande une finesse qu'il posséda sans doute, mais qu'il ne garda pas longtemps. Il l'a fait dans le personnage souvent mal apprécié du Félix de Polijeucte. On convient que la figure de Félix est curieuse, vraie, qu'elle forme le plus heureux contraste avec les nobles figures de Sévère, de Pauline, et de celui en qui la critique n'hésite enfin plus à voir le véritable héros^.de la pièce. Mais on exagère ce
contraste. Beaucoup croient que Corneille a voulu peindre en lui un égoïste peureux dont la place est toute marquée auprès de Prusias. 11 n'en est rien : examinons ses principaux actes , et nous reconnaîtrons en lui un honnête homme dont le seul tort est de se régler sur les opinions de son monde.
Parce qu'il a refusé Pauline à Sévère et l'a mariée à Polyeucte, on le traite comme un homme qui aurait sacrifié, vendu sa fille. Qu'on dise qu'un esprit plus perspicace, une âme plus magnanime, eût discerné le futur vainqueur de^ Perses dans l'obscur chevalier romain, ou n'eût pas demandé à Sévère, puisqu'il était aimé de Pauline, une autre dot que sa probité, soit! Mais il ne faut pas le traiter comme un père qui aurait écarté sciemment un gendre d'un mérite reconnu pour accueillir un prétendant indigne. En sa qualité de haut dignitaire de l'Empire, il pensait, avec tous ses pareils, que pour des personnes de sa condition, une des qualités d'un bon mariage était d'assurer à la fois, par une alliance d'influences, l'avancement du fiancé et celui du beau-père ; il eût repoussé avec colère la pensée de s'appuyer sur un gendre indigne , mais il tenait pour certain que ce n'était pas seulement parmi les hommes d'une naissance médiocre et sans avenir probable qu'il se rencontrait des maris dignes de Pauline. Il a choisi
pour elle Polyeucte : dira-t-on qu'il a eu la main malheureuse ou que c'est par hasard que Polyeucte s'est trouvé avoir autant de mérite que de naissance? Il est à tout le moins indubitable que Félix n'a pas fait le malheur de sa fille, que Pauline a promptement apprécié la valeur de l'époux qu'il lui a donné, qu'elle a un instant oublié Sévère, et que, quand Sévère viendra se rappeler à elle, ce sera pour se voir préférer celui qu'avait préféré Félix. Quel a donc été l'unique tort de Félix? C'a été de jouer, sur la foi des maximes de la classe sociale à laquelle il appartient, une partie qu'il a gagnée, mais qu'il pouvait perdre. Il s'est dit que l'amour d'une jeune tille pour un homme qui n'était pas de son rang ne pouvait être qu'une amourette, et que Pauline triompherait sans trop de difficulté ni de douleur de cette première inclination. C'est précisément ce qui est arrivé. Mais les choses pouvaient tourner autrement. Moins obsédé du soin de sa grandeur, il se fût dit que, si un père a le devoir d'empêcher sa fille de contracter une union indigne, il n'a pas le droit de lui imposer un mariage même brillant. Il pouvait advenir que Pauline gardât son cœur à Sévère, d'autant qu'une fille comme elle ne donne pas son affection à la légère ; et dès lors sa vertu courait des hasards, ou du moins c'était fait de son bonheur. A cet égard, les calculs téméraires de Félix
n'ont pas été déçus ; mais Dieu a plus d'une manière de déjouer les calculs des sages du monde. Le crédit de Sévère éclipse tout à coup celui de Polyeucte, et Félix réfléchit. Toutefois, ici encore, on exagère les torts de Félix. On abuse de quelques aveux qu'il était libre de ne pas faire , de quelques pensées qui traversent son esprit et qu'il s'applique de très bonne foi à chasser. De ce qu'il ne peut pas s'empêcher de songer aux avantages de la substitution de Sévère à Polyeucte, il ne s'ensuit pas qu'il veuille les acheter par la mort de Polyeucte. Une âme mesquine n'avouerait pas les tentations que Félix flétrit énergiquement :
J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables ..;
J'en ai de généreux qui n'oseraient agir,
J'en ai même de bas et qui me font rougir...
Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?
Je l'étoufTe, il renaît; il me flatte et me fâche.
L'ambition toujours me le vient présenter,
Et tout ce que je puis, c'est de le détester.
Il faut lui tenir compte d'abord de l'opinion que, comme tous les païens, comme Pauline elle-même, il professe à l'endroit des chrétiens. Il vient d'apprendre que son gendre s'est affilié à une secte ridicule, criminelle, qu'il a, lui gouverneur, ordre exprès de détruire; Polyeucte a publiquement outragé les dieux de l'Empire. Il faut aussi lui tenir compte des efforts loyaux
qu'il fait pour sauver IMlytnicte ; il est sinnère, quand il s'écrie devant Albin à propos des calculs bas qui s'ofîrent à son imagination :
... Que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie Qu'à des pensers si bas je puisse consentir !
La preuve en est qu'il ne se borne pas à essayer lui-même d'obtenir de Polyeucte qu'il se rétracte ou au moins qu'il dissimule un instant. Il y emploie aussi Pauline , c'est-à-dire la plus puissante intervention qu'il puisse employer contre les projets que l'ambition lui suggère; il mêle ses larmes à celles de sa fille; les prières qu'il adresse à Polyeucte finissent par être pures de toute arrière-pensée :
Malheureux Polyeucte, es-tu donc insensible? Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible ? Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché ? Pcux-tu voir tant d'amour sans en être touché ? Ne reconnais-tu plus ni beau-pùrc ni femme, Sans amitié pour l'un et pour l'autre sans flamme ? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux ?
Tout le malheur de Félix est d'être, comme il le dit, un vieux courtisan; il a été nourri dans la conviction que l'iiouneur d'un homme engagé dans les emplois publics est de s'y maintenir et de s'y pousser, que d'ailleurs tout homme qu'on a une fois traversé dans ses des-
seins n'attend que l'heure de se venger , que toutes les protestations contraires ne sont que de belles paroles ou, pour mieux dire, des pièges. Ce n'est ni un lâche, ni un égoïste, mais un homme qui s'est rempli de maximes dangereuses, et dont l'honnêteté intime a fort à faire pour résister aux suggestions d'une fâcheuse expérience. A le bien prendre, sa conversion à la fin de la pièce n'est nullement invraisemblable : le dégoût qu'il éprouve de ses faiblesses le prépare à en triompher ; ses confessions loyales, ses luttes courageuses sont enfin récompensées; il se désabuse de la sagesse humaine dont il rougissait déjà.
Ce n'est pas une fois que Racine a décrit les soujffrances secrètes des gens de cour ; il s'est plu , dans ses tragédies , à multiplier les exemples de ces positions fausses où ils sont si souvent placés par la nécessité de cacher ou de contraindre leurs sentiments. Qu'est-ce, en effet, qu'Antiochus entre Titus et Bérénice, que Bajazet et Atalide entre Acomat et Roxane , que Burrhus entre Agrippine et Néron, qu'Abner entre Athalie et Joad, sinon autant de variétés de ce même thème : d'honnêtes gens dans des situations ambiguës? Antiochus est roi; Bajazet
et Atalide s'appelleraient, ailleurs qu'en Turquie, prince et princesse du sang , mais tous trois n'eu vivent pas moins dans une cour, comme Abner et Burrhus ; ils n'en connaîtront donc pas moins l'inconvénient de vivre sous l'œil et à la portée de leurs maîtres.
Le moins responsable de l'embarras où il se trouve est certainement Antiochus. Ce n'est pas sa faute si Titus a su se faire aimer de la femme qu'il aimait et a conçu pour lui-même une amicale estime; et au reste, l'amitié de Titus et de Bérénice n'est pas de celles qu'on finit par payer de sa vie. Mais il est toujours dangereux d'approcher des grands. Combien Antiochus eût été mieux inspiré s'il fût demeuré dans sa Comagène ! Tout ce qu'il a gagné par cinq ans de silence est que le rival auguste, qui ne connaît pas son abnégation, le prend pour confident de sa renonciation à Bérénice, et que Bérénice lui signifie qu'elle n'appartiendra jamais qu'à Titus. C'est par là qu'il est beaucoup plus intéressant qu'on ne le dit quelquefois. Sans doute, il est fâcheux, pour un amoureux de théâtre, de ne point inspirer d'amour, surtout quand sa douleur, voisine de la résignation, ne nous fait craindre ni pour les autres, ni pour lui-même; or Antiochus, sujet loyal, ne peut éclater contre Titus ; d'ailleurs, c'est une loi, dans le théâtre de Racine, qu'un homme qui ne
réussit pas à se faire aimer d'une femme ne réussisse pas non plus à trop émouvoir le spectateur ; la douleur de Roxane, de Phèdre, est'j éloquente ; mais Racine ne nous demande aucune pitié pour la passion de Pharnace, do Néron ; il mesure parcimonieusement l'intérêt que nous devons porter à Oreste, à Pyrrhus ; dans Mithridate lui-même, nous plaindrons bien plutôt les mécomptes politiques que les mécomptes amoureux du vieux roi. Mais la situation d'Antiochus supplée à l'insuffisante énergie de ses sentiments.
La conduite de Bajazet et d'Atalide a été moins nette. Atalide a cru que la cruauté d'Acomat justifiait un peu de duplicité; elle a exigé que Bajazet aidât Roxane à se persuader qu'il l'aimait ; elle a laissé croire au vizir qu'elle serait le prix de ses services. Bajazet joue avec mauvaise grâce le rôle qu'elle lui a imposé, mais enfin il le joue ; en vain lui répugne-t-il de mentir, du moins de mentir pour sauver sa vie et devant une femme, une vile esclave, car il admet fort bien qu'un prince victorieux ne se pique pas de tenir sa parole : il lui faut chercher des expressions équivoques, des sourires trompeurs, et non seulement ces humiliants manèges ne sauveront ni lui, ni sa conseillère, mais il n'a pas la consolation de dévorer secrètement sa honte ; Roxane découvre qu'il la
trompe , et il essuie la mortification d'être méprisé par ime femme qu'il méprise. Il n'aura pas régné, mais il aura su ce qu'il en coûte de vouloir régner.
Passons à Burrlius.
On sait combien le rôle de Sénèque est fastidieux dans VOctavia antique ; il n'y parle que par sentences auxquelles son élève répond par autant d'apophtegmes de même mesure. Le rôle est moins insipide dans YOUavia d'Alfleri ; mais on a peine à admettre que Néron ait pu, dans le particulier, traiter Sénèque avec autant d'ignominie, se plaire à lui rappeler qu'aucune complaisance n'a coûté à l'austère philosophe, qu'il a tout vu, tout su, tout loué, qu'il est resté à la cour après l'empoisonnement de Britanuicus, l'assassinat d'Agrippine, et qu'il lui sied mal d'avoir des scrupules quand on lui ordonne de travailler k détacher les Romains d'Octavie, puis(pi'on ne lui demande qu'une infamie de plus ; voilà les affronts dont le Sénèque d'Alfîeri a besoin pour recouvrer un peu de dignité. Il est trop clair que Sénèque n'aurait pas eu les complaisances que l'histoire lui reproche, si on les avait réclamées sur ce ton; Tacite avait pris la peine d'indiquer la flatteuse et perfide amabilité dont l'empereur usait envers son ancien précepteur; et, par parenthèse, il avait par avance justifié le persiflage et la galanterie que
Racine, qu'on accuse là d'anachronisme, prête tour à tour à Néron. Le Burrhus français, sorti i d'une méditation profonde de quelques lignes de Tacite, est beaucoup plus vrai que le personnage d'Alfieri, quoique aussi original. Racine nous présente en lui un protégé reconnaissant qui, par devoir, a diminué le crédit de sa bienfaitrice, un ministre qui porte la responsabilité des actes qu'il a combattus, qui, le jour où il se rapproche de sa protectrice, s'attire d'insultantes apostrophes, lesquelles, d'ailleurs, le rétablissent dans la confiance de l'empereur et lui valent la plus monstrueuse preuve d'estime qu'un honnête homme ait jamais reçue. Voilà ce que Racine sait faire d'un raisonneur de théâtre, quand ce raisonneur est un confident.
Refaisons, d'après lui, la biographie de Burrhus.
Burrhus était un militaire vaillant, habile, honnête, non sans finesse, mais à qui le sort avait refusé une de ces victoires qui mettent en un instant un général hors de pair. Très estimé dans son corps d'armée, il était absolument inconnu hors de son camp. Il avançait en âge, il avait perdu une main à la guerre, détail que Racine ne mentionne pas , mais dont il se souvient; tout l'avertissait qu'il lui faudrait bientôt passer des honneurs obscurs de son grade à une retraite plus obscure encore. Sur ces entrefaites,
il entend dire qu'Agrippine cherche un gouverneur pour son fils : obtenir une telle place, être, comme Tacite le fait dire à Sénèque , placé auprès des espérances qu'on fonde sur le jeune Néron, quelle perspective inattendue! Et pourquoi ne se mettrait-il pas sur les rangs? Le jeune Néron porte un des plus beaux noms de Rome ; ses aïeux ont glorieusement servi la patrie ; le peuple et les soldats ont également chéri le père d'Agrippine , et, pour pleurer sa mort qui réjouissait Tibère, les Quirites tremblants ont retrouvé un instant de courage; la mère d'Agrippine, presque aussi populaire que Germanicus, a joint une énergie virile aux qualités de son sexe. D'Agrippine elle-même, tout ce que le public peut dire est qu'elle a succédé, dans l'hymen de Claude, à une infâme courtisane; la comparaison avec Messaline ne peut tourner à son désavantage. On sait au surplus, dans l'Empire, qu'elle veut pour son fils des maîtres aussi recommandables par leurs vertus que par leurs talents, et qu'elle va les chercher jusque dans l'exil. Burrhus n'hésite pas et se propose. Agrippine s'informe : Burrhus remplit toutes les conditions qu'elle désire; prendre Corbulon, ce serait se le laisser imposer par l'opinion publique et avoir à compter avec lui ; prendre Burrhus, c'est découvrir un mérite inconnu et qui lui devra tout; elle le préfère donc
à Corbulon, comme elle préfère Sénèque à Thraséas. Perdu la veille dans la foule des généraux, Burrhus est désormais installé en évidence au palais impérial. A la vérité, il n'ignore pas que des intrigues s'agitent autour de l'empereur ; Agrippine lui dira plus tard , à propos de l'exil de Pallas :
Vous le savez trop bien : jamais sans ses avis Claude qu'il gouvernait n'eût adopté mon fils.
Mais c'est là, se dit-il, une affaire tout intime qui ne le regarde pas, car Agrippine est trop adroite pour l'y mêler ; elle n'est pas fâchée d'ailleurs qu'il entrevoie quelque chose de ses manèges, parce qu'il se familiarisera ainsi avec des projets dont l'accomplissement imprévu l'aurait peut-être choqué et parce qu'un secret qu'on devine et qu'on n'ébruite pas engage autant qu'une confidence. Claude meurt; d'étranges bruits circulent, mais il faut avant tout pourvoir à son remplacement. Néron n'est que son fils adoptif; mais l'adoption, à Rome, confère des droits absolument égaux à ceux que donne la nature. Le fils de Messaline a été élevé par de misérables affranchis; s'il règne, c'est Narcisse qui gouverne. Encore une fois, Burrhus n'hésite pas, et il entraine les cohortes prétoriennes à prêter serment à Néron. L'em-
pire accepte son choix, et durant cinq ans doit à la bonne intelligence de Burrhus et de Sénèque les bienfaits de l'ordre et ceux de la liberté.
Il a fallu , pour assurer ce bonheur public, modérer la déférence de Néron pour sa mère; le jeune empereur, dans ces premiers temps, laissait faire tout le monde , Agrippine comme Sénèque et Burrhus; il ne lui déplaisait pas qu'on le rendît populaire et il y aidait par des mots heureux ; de même, il permettait qu'Agrippine s'érigeât en inspiratrice du gouvernement; sa mère et ses ministres fermaient les yeux sur les bontés dont il honorait des beautés vaniteuses, n'entravaient pas ses prétentions de cocher et de chanteur : il n'en demandait pas davantage. Mais Burrhus, qui maintenant connaissait mieux Agrippine, la jugeait plus dangereuse pour Néron que des maîtresses d'un jour ; il la voyait mal entourée, elle tenait parfois des propos fâcheux;" ses exigences choquaient Rome; il essaya de soustraire Néron à l'ascendant d'Agrippine.
Mais il s'aperçut peu après que sur Néron tout autre ascendant serait bientôt également fragile. Le naturel féroce de l'empereur commençait à percer; pour coup d'essai dans les violences, il lui fallait une illustre romaine , la fiancée du malheureux prince qu'il avait évincé du trône ,
et il enlevait Junie; un rapt opéré par la main des soldats et une offense publique pour l'impératrice qui avait pris sous sa protection les amours de Britannicus, voilà le fait accompli; le meurtre de Britannicus , si Britannicus , comme il est probable, ne se résigne pas à cette seconde spoliation , voilà la perspective. Burrhus, naguère si content de son œuvre, ou, pour parler plus exactement , Burrhus qui naguère se dissimulait de tout son pouvoir les symptômes inquiétants qu'il recueillait malgré lui, veut se rapprocher d'Agrippine. On sait l'accueil qu'il reçoit. Mais des reproches injustes forment la moindre épine de l'homme en place : il est facile à Burrhus de se retrancher derrière ses actes. L'embarras commence quand il faut colorer l'enlèvement de Junie. Pourtant c'est le cœur de Burrhus , plus que son esprit , qui est gêné. Un mot malheureux a pu lui échapper tout à l'heure : dire à Agrippine que les deux consuls l'ont devancée par une porte moins connue du public, c'est ranger Agrippine parmi les simples solliciteuses; Racine a en effet voulu que Tancienne^ franchise, l'ancienne rudesse du soldat perçât encore sous l'honnête courtisan ; c'est pour cela qu'il avait écrit la scène éloquemment naïve et supprimée avec raison sur le conseil de Boileau, où Burrhus, tour à tour hautain et confiant, essayait d'obte-
nir que Narcisse n'obsédât plus Néron; mais Burrhns , quoi qu'il en dise, a appris l'art de farder, à bonne intention, la vérité. Présenter le rapt de Juuie comme une précaution inspirée par la raison d'Etat, c'est avoir dans l'imagination toutes les ressources désirables. Burrhus vient de mentir de la façon la plus plausible qu'il a pu pour empêcher qu'un éclat d'Agrippine ne coupât toute retraite à Néron. Il est devenu par honnêteté le complice de l'empereur. Au reste, il conseille la douceur à la mère de Néron, ajoutant avec finesse :
Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater, Et n'avertissez point la cour de vous quitter;
et il lui laisse entendre qu'il n'approuve pas tout ce qu'il justifie. Il garde encore quelque influence sur Néron : au début du deuxième acte, il reçoit de lui l'assurance que l'empereur veut ignorer les caprices de sa mère; on lui ordonne, il est vrai, en même temps de signifier à Pallas un exil immédiat; mais Néron, en écartant de sa mère ce conseiller des heures ténébreuses, ne fait au fond que se conformer aux plans de Burrhus , qui obéit sur-le-champ et choisit ensuite le moment où il apporte la nouvelle que Pallas s'éloigne pour glisser quelques remontrances respectueuses; mais l'empereur lui ré-
pond avec une ironie d'ailleurs aimable qui l'avertit que le crédit d'un ministre ne se mesure pas toujours à l'estime que son maître lui accorde. Justement inquiété par ce badinage, il reprend son sang-froid devant la fureur d'Agrippine; il retrouve sa dignité, son adresse, arrête pour un instant son indiscrète confession ; car ce n'est pas d'elle qu'il a peur; elle représente pour lui tantôt l'alliée de demain, tantôt l'opinion publique devant laquelle il se redresse et à qui il peut faire illusion.
Qu'importe? Impuissant à empêcher le mal, réduit à le couvrir de son nom, il va bientôt être obligé d'y prêter les mains; témoin de l'arrestation de Britannicus, il reçoit l'ordre d'arrêter Agrippine; il présente une courte observation à l'empereur; mais, sur la menace d'être arrêté lui-même en cas de refus, Burrhus, qui a tant de fois bravé la mort, obéit, sauf à solliciter plus tard le retrait de ces ordres. Il comprend dès lors l'effrayante omnipotence de Néron. En vain il ignore qu'il doit aux projets de Narcisse le perfide acquiescement de l'empereur à l'entrevue qu'il a sollicitée pour Agrippine. Le ton dont il répète cette fois les avis qu'il a déjà donnés à la mère de Néron , est d'un homme qui sait que lui-même il n'est qu'un atome devant le prince. C'est alors que, pour lui faire réparation d'un instant de défiance, Néron lui
révèle ses préparatifs fratricides. Ce suprême outrage va lui inspirer une éloquence habile et persuasive, lui valoir un triomphe aussi glorieux qu'éphémère : après quelques mots arrachés par la stupeur, il laisse de côté , par une heureuse inspiration, la personne de Britannicus; Néron n'est déjà plus capable, il le sent, de comprendre qu'il n'a pas le droit d'empoisonner un parent qui le gêne ; Burrhus lui dévoile donc tous les embarras que la mort de Britannicus , loin de tout aplanir, va faire naître sous ses pas ; il intéresse son humeur vaniteuse à la popularité acquise par sa clémence , car il sait que Néron est timide et qu'il a soif d'applaudissements. Son adresse est d'ailleurs celle d'un loyal serviteur du prince et de la patrie , qui aime l'un et l'autre et donnerait sa vie pour eux.
Certes, il est beau à Burrhus d'avoir touché le cœur de Néron. Mais Narcisse fait jouer aussitôt après les mêmes ressorts au profit des passions de l'empereur qu'il flatte toutes à la fois. Narcisse l'emporte. Burrhus voit de ses yeux l'empoisonnement du prince auquel il a porté les paroles de paix; il voit l'hypocrisie sacrilège, la féroce impassibilité de l'empereur, pires, comme il le remarque, que le crime luimême. Il va sans doute éclater contre tant de scélératesse. Non : il laisse l'honneur de l'apostrophe vengeresse à une bouche moins pure; sa
conscience , qui dans le têle-à-tête lui fournissait une pathétique adjuration, ne lui fournit pas la hardiesse nécessaire pour flétrir le forfait de Néron. Son courage s'est borné à une protestation muette; il a quitté la salle du festin. Il payera , s'il le faut, de sa vie cette désapprobation tacite ; mais Thabitude de feindre d'ignorer ou d'approuver ce qu'il blâmait ne lui a plus laissé pour les circonstances décisives qu'un courage passif. Encore s'il exécutait son projet de retraite ! Mais il suffit du récit d'Albine pour l'ébranler. Comme Agrippine, il prend pour des remords l'égarement où la peur a jeté Néron à la nouvelle du mouvement populaire où Narcisse vient de laisser la vie ; on devine qu'il va, comme elle Ty invite, rejoindre l'empereur avec elle afin de tenter un effort qui aura pour unique effet de l'associer malgré lui à de nouveaux crimes. Par égard pour la droiture de ses intentions, Racine l'a simplement fait entendre. Mais il a tenu à montrer que le petit grain d'ambition^ comme dirait La Fontaine, qui se mêle à l'intégrité de Burrhus, ne cessera pas jusqu'à sa mort de le compromettre.
Abner n'est pas un ambitieux : toute sa conduite est inspirée par le sentiment du devoir.
Mais les hautes positions dans lesquelles il a vécu n'ont pas pour unique inconvénient l'attache trop forte dont elles nous lient ; elles altèrent le jugement moral des âmes les plus désintéressées en les accoutumant à chercher l'intérêt public dans le cercle des choses de la terre. En effet, les soins dont les titulaires des hauts emplois sont chargés importent si fort au bonheur, à la dignité même des nations, que par instants ils oublient que le besoin suprême d'un Etat n'est pas la gloire militaire, l'ordre ou l'abondance, mais la justice. Dés lors, ils pourront bien s'oublier eux-mêmes; ils se placeront néanmoins , eux aussi , dans une de ces situations ambiguës où des motifs moins absolument purs conduisent d'autres personnes, parce que, à un moment donné , ils se trouveront entre les devoirs qu'ils ont, non pas méconnus, mais négligés, et les devoirs auxquels ils ont sacrifié leur vie. Pas une seule parole d'Abner n'indique en lui le souci d'accroître sa faveur, ou seulement de conserver sa charge. C'est un Israélite tendrement attaché à la foi de ses pères et à la maison de David, plein d'horreur, par conséquent , pour les crimes d'Athalie, pour l'introduction du culte de Baal dans Jérusalem. Mais ce vaillant soldat tient, par-dessus toute chose, à l'honneur de sa nation. Il a profondément souffert lors des massacres ordonnés par Athalie ; mais Jéhu ve-
nait de vaincre et de tuer Ochozias, et marchait sur la capitale de Juda. Abiier ne crut pas devoir quitter le poste où sa présence soutenait le courage des vaincus. Athalie, d'ailleurs, par son énergie et son habileté , a bientôt fait reculer Jéhu et porté la puissance de l'Etat à un point qu'elle n'avait pas atteint depuis longtemps ; d'utiles alliances rehaussent son prestige ; à l'intérieur, par une rare force de volonté, elle s'est, dès le second jour, arrêtée dans l'effusion du sang ; elle laisse debout le temple de Jéhovah , quoiqu'elle n'ignore pas les sentiments, -le langage de ceux qui l'habitent. Avec la sagacité des hommes nés pour l'exécution , il a tout d'abord reconnu en elle un génie né pour commander. On a dit spirituellement que le rôle d'Abner sert au dénouement par son inutilité même, en ce sens que l'inaction d'Abner fait davantage ressortir l'action de Dieu. Mais le rôle sert aussi à grandir la reine de Juda : quel ne doit pas être l'ascendant d'une femme qui a su retenir à son service un homme qui exècre son usurpation sanglante, dénaturée, et son apostasie ?
Abner n'en a pas moins un pied dans les deux camps. Son excuse est qu'il ignore les projets et les ressources du grand prêtre ; il croit que ses démarches auprès de lui auront pour unique effet de sauver Joad de son impru-
dence. Il n'en est pas moins vrai que les officieux avis qu'il lui donne hâtent la révolution qui renversera Athalie. Il promet de revenir écouter l'explication des paroles mystérieuses de Joad. Il promet de prendre sous sa garde les deux enfants qu'Athalie désire interroger, sans réfléchir que cet engagement est dans tous les sens bien difficile à tenir. Son rôle de médiateur finira par lui faire, à son insu, jouer un rôle dans la conjuration ; tandis que Joad nous impose jusque dans l'emploi de la ruse, parce que nous voyons en lui un homme qui n'y recourt que sous la contrainte de la nécessité, et après avoir continuellement exposé sa vie par une opposition provocante de huit années qu'il espérait terminer par une lutte à ciel ouvert, nous souffrons pour Abner des épithétes qu'Athalie lui fait essuyer, lâche, traître, les deux qualificatifs les plus sanglants qu'un soldat, qu'un homme de cœur puisse s'entendre appliquer. Sans doute, nous savons qu'il ne mérite pas ces outrages. Nous n'acceptons pas non plus pour lui l'appellation qu'on lui a trop plaisamment donnée , de niais digne et vertueux qui porte l'ingénuité dans la trabison : un homme n'est pas un niais parce qu'il ne devine pas des événements qui défient toute conjecture , et ce n'est pas véritablement trahir un usurpateur qu'on a fidèlement servi , que de se croire dé-
gagé envers lui par le retour absolument imprévu du souverain légitime. Nous savons qu'il ne craint pas la mort , qu'il n'a point amené sciemment Athalie dans le piège. Mais enfin, il ne s'était jamais expliqué avec Athalie sur la limite à laquelle s'arrêterait son obéissance; c'est à Joad seul qu'il avait assuré que Tapparition inattendue d'un descendant de David exciterait l'enthousiasme des tribus. Auprès de la reine, il excusait Joad, il évitait autant que possible le contact de Mathan , il combattait courageusement ses conseils quand ils allaient à l'effusion du sang innocent; mais il gardait le silence le plus respectueux sur les meurtres de la première heure , sur l'établissement des ho7iteux mijstères de Baal , qu'il appréciait si franchement dans le tête-à-tête avec Joad; il laissait appeler devant lui grande reine celle que devant Joad il appelait femme audacieuse, et qu'il laissait traiter d'indigne étrangère. Il espaçait soigneusement ses visites au temple : car les mots : « Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel, » répondent évidemment à quelque parole comme celle-ci : « C'est vous, Abner! Il y a longtemps que le temple ne vous a vu. » Encore, se sentant observé par Mathan, a-t-il devancé le jour; car, s'il ne veut pas qu'Athalie le prenne pour un déserteur de Jéhovah , il ne veut pas non plus s'afficher comme son secta-
leur ; il ne rougit pas de son Dieu , mais à rendre un culte trop ostensible à un autel que la reine abandonne , il craindrait d'être taxé d'insubordination, tout au moins d'inconvenance; placé entre deux maîtres, il réserve à celui de la terre les honneurs publics ; celui du ciel se contentera d'hommages plus discrets. Donc la confiance d'Athalie à son égard , tout en ne manquant pas de générosité, manquait encore moins de fondement. Qui oserait répondre que, malgré l'attendrissement, la joie que lui cause le rétablissement de Joas, il n'éprouvera jamais d'inquiétude de conscience au souvenir d'Athalie et des adieux qu'elle lui a lancés?
En apparence, rien de plus heureux que l'existence d'Abner. Avant, pendant, après la révolution dont il a été le témoin, il a occupé une des premières charges de l'Etat qu'il a d'ailleurs gérée avec gloire ; élève de Josaphat, il a commandé en chef les armées de Juda sous Joram, sous Ochozias, sous Athalie, sous Joas, Parmi la multitude, beaucoup de personnes qui se croient bien informées le tiennent pour un homme adroit, qui a su se ménager sous tous les régimes, s'éclipsant quand l'heure de la gratitude sonne, sacrifiant à temps les puissances dont il ne pouvait plus rien tirer; elles croient qu'interrogé sur les principes qui ont réglé sa conduite sous ces divers règnes , il répondrait ,
s'il voulait être sincère, comme cet ecclésiastique anglais qui s'était tour à tour prononcé pour Charles P"", pour le Parlement, pour Cromwell et pour Charles II : « J'ai toujours voulu garder mon bénéfice. » De ces personnes, les unes le jalousent, les autres le méprisent. Ce dédain , cette jalousie sont également douloureux pour Abner. Nous , qui savons ce qu'ignorent ces gens bien informés, nous le tenons au contraire pour un homme au cœur pur, non seulement brave et loyal, mais bon; nous connaissons la sincérité de son estime polir Joad, pour Josabeth; nous l'avons vu prêter des entrailles de père aux malheureux ; nous l'avons plaint, non seulement quand Athalie l'a emprisonné, mais surtout quand, pour sauver le grand prêtre et sa famille, pour sauver le temple, il a conseillé, en pleurant, d'abandonner à la reine le pauvre enfant dont naguère il répondait. Sur le refus de l'inflexible Joad, il a, dans son égarement, sollicité du grand prêtre un délai d'une nuit dont il s'imagine qu'il pourrait profiter pour sauver l'enfant, comme si, au milieu d'une armée de Tyriens, il n'était pas aussi impuissant pour lutter contre Athalie que puissant pour exécuter ses ordres ; n'ayant pas même obtenu cette concession , il a supplié qu'on lui trouvât du moins une épée pour mourir avant les saintes victimes d'Athalie. Mais, parce que depuis
huit ans il accepte, pour les motifs les plus respectables, un compromis entre deux conduites nettement tranchées , les mouvements les plus honorables de son cârae échapperont toujours aux regards de la foule. On ignorera la franchise des conseils qu'il donnait tour à tour aux deux partis, et l'on se souviendra qu'il frayait avec l'un et avec l'autre; on ignorera ses chagrins, ses angoisses, ses dangers ; on saura seulement qu'il n'a rien perdu à des révolutions où ses anciens protecteurs laissaient leur couronne et leur vie. Cet homme d'un si noble caractère n'obtiendra qu'une réputation équivoque, et, quand il voudra en appeler à Joad qui certes l'estime, il se souviendra qu'au temps d'Athalie Joad luimême l'avertissait qu'une oisive vertu, un secret courroux ne comptent guère aux yeux des hommes énergiques.
Ainsi, dans l'ensemble de leur conduite, tous ces gens de cour, ambitieux ou non , manquent le chemin du bonheur plus souvent qu'ils ne le rencontrent. Dans le détail, ceux mêmes qui déploient le plus de dextérité donnent souvent dans une naïveté que nous n'attendrions pas d'eux. Ici, qu'on nous permette une observation qui dépasse un peu le cadre de cette étude. On
a reproché à nos classiques de ne pas mêler le comique au tragique. Nous n'aurons garde de discuter ici la question de savoir si, à une époque cultivée, un auditoire goûterait autant le mélange de ces deux éléments qu'à une époque encore à demi-barbare. Remarquons seulement que si nos tragiques ne provoquent jamais la gaieté , ils provoquent souvent le sourire. Ils ont si bien étudié les faiblesses et les manèges de l'humanité, la vie des salons, les relations des deux sexes et des diverses classes leur ont suggéré tant de réflexions piquantes, qu'au milieu des plus terribles événements, ils jettent des traits d'une malicieuse finesse. Les amoureux leur payent tout particulièrement contribution ; ils décrivent éloquemment leur désespoir, mais ils démêlent aussi leurs ruses, leurs calculs. Pyrrhus se vante d'avoir rompu avec Andromaque, mais il ne peut détacher d'elle sa pensée, et c'est pour cela qu'il feint de triompher du dépit qu'il lui attribue, manège qui, comme on sait, ne trompe pas le vieux Phœnix, On sait que Théramène tient, au début de Phèdre, des propos un peu légers à Hippolyte; on remarque moins la vanité féminine qu'Aricie confesse en souriant :
Pour moi, je suis plus fière et fuis la gloire aisée D'arracher un hoinniaee à mille autres offert
Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert; Mais de faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une àme insensible, D'enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plaît, vainement mutiné, C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite.
Juriie dérobe un instant à la surveillance de ses ravisseurs pour expliquer à Britannicus le congé que tout à Theure on la contraignait de lui signifier; les moments sont chers, et elle le sait, mais elle avertit l'amant qui l'adore et qui ne veut pas la croire assez vite, que dans une circonstance moins tragique elle lui ferait payer cette incrédulité par une scène de dépit amoureux. Elle use d'une manière charmante des privautés que son sexe autorise pour lui couper la parole et donner aux phrases qu'il commence une conclusion inattendue. Dans cette scène que l'on écoute avec angoisse parce qu'on prévoit que Néron va l'interrompre, Racine a su rappeler, par un poignant contraste, les douces heures d'intimité où Junie, par ses larmes , consolait Britannicus d'avoir perdu le trône. Il y a même, dans son théâtre, des passages qui , si on les isolait , pourraient passer pour de simples et gracieuses peintures de la vie du grand monde. Iphigénie priant Achille de lui accorder la liberté d'Eriphile , c'est à quelques égards une jeune fille de haute naissance
qui présente à un fiancé de son rang une amie de pension, également heureuse d'obliger l'une et de lui montrer l'ascendant qu'elle possède sur l'autre. Le ton de Bérénice, au début de la pièce qui porte son nom , est celui d'une jeune femme élevée dans la liberté de la société aristocratique, qui a longtemps tenu salon ouvert, et qui, tout en imposant sileuce aux amoureux transis, leur sait bon gré de leur passion, pourvu qu'ils la réduisent finalement à l'amitié ; elle est heureuse de revoir Antiochus; la politesse avec laquelle elle écoute son dernier aveu se change même en plaisir lorsque la déclaration d'Antiochus tourne en éloge de l'empereur ; elle mêle alors un peu de fatuité au sentiment de ses devoirs envers Titus :
Seigneur, je n'ai pas cru que dans une journée Qui doit avec Titus unir ma destinée, l\ fût quelque mortel qui put impunément Se venir à mes yeux déclarer mon amant. Mais de mon amitié mon silence est un gage.
C'est la jeune fille qui fait un beau mariage où son ambition trouve son compte comme son cœur, et qui veut que tout le monde participe à son bonheur, h condition qu'on ne le trouble pas, même par l'expression du plus timide regret.
Mais les gens de cour, surtout, prêteront aux
malicieuses observations de nos classiques, car notre digression n'était qu'une généralisation anticipée. Corneille et Racine estiment que rien n'est, par moments, plus naïf qu'un homme d'esprit qui fait profession de n'être jamais dupe. On ne s'étonne pas qu'Abner se laisse dominer alternativement par Athalie et par Joad, puisqu'il ne prétend pas à la finesse d'un politique. Mais Acomat, qui s'est soigneusement gardé de l'amour comme d'une imprudence, et qui l'a aussi soigneusement, et non sans profit, étudié chez les autres , éprouvera qu'on ne possède jamais bien une science qu'on n'a pas pratiquée; il sait qu'une amante n'a pas définitivement condamné un amant coupable tant qu'elle veut le confondre ; mais, comme il ne connaît pas par expérience le langage du véritable amour, comme il est préoccupé de l'idée fausse qu'un homme n'hésite jamais entre une femme et un trône, il n'a pas su discerner la froideur des propos que Bajazet adresse à Roxane ; il n'a pas davantage démêlé les sentiments réciproques du prince et d'Atalide , et il a bâti toute son entreprise sur l'hypothèse que Bajazet donnerait à la sultane son cœur, ou du moins sa main. Roxane sera plus perspicace, mais à cet égard seulement : car elle s'imagine que c'est elle qui a gagné à Bajazet le vizir dont les adroites insinuations l'ont engagée dans cette aventure.
Considérée dans l'ensemble , la conduite d'Agrippine offre un curieux mélange de clairvoyance et d'aveuglement; mais il faut de la réflexion pour comparer l'habileté avec laquelle elle a jadis circonvenu Claude et l'imprudence de ses éclats actuels; au contraire, à la représentation même , le spectateur, tout en tremblant pour les conséquences qui se préparent, sourit du maladroit empressement des exigences qui succèdent si vite chez elle aux lamentations, dès que Néron fait mine de céder. La scène du cinquième acte, où elle raconte -sa réconciliation avec l'empereur, est mieux liée au sujet que celle du portier de Macbeth et ne contient ni indécence ni bouffonnerie; mais elle est au moins aussi comique par le fond. Quelle ingénuité l'ambition entretient chez cette femme artificieuse! Après tout ce qu'elle a vu, craint, tenté depuis quelques heures, elle s'imagine que sa confession scabreuse a rétabli son pouvoir dans sa plénitude; le spectateur, qui sait que Narcisse a reconquis l'âme de Néron, entend sa mère dire avec une imperturbable assurance :
Il suffit; j'ai parlé; tout a changé de face.
La satisfaction d'Agrippine , qui fait un contraste saisissant avec les angoisses du specta-
teur, est tellement comique en elle-même que dans un des vers où elle l'exprime, Racine se rencontre avec Molière ; il semble , à entendre Agrippine , qu'il n'y a rien de plus ordinaire que de voir un empereur révéler à sa mère tous les secrets de l'Etat et la prendre pour juge de ses décisions ; cela ne rappelle-t-il pas Armande se persuadant que le célibat est la règle et que le mariage est une mode récente, bizarre et qui va passer?
... Les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles (1).
Nous avons vu que Barrhus n'est pas toujours maître de sa parole. Félix ne dit que ce qu'il veut ; mais , comme Roxane , Acomat , Agrippine, il découvre plaisamment en plus d'un endroit son emJDarras ou l'inanité de ses calculs. N'est-il pas plaisant, quelque anxiété qu'inspire le sort de Polyeucte, d'entendre un homme, qui se méprend si fort sur les intentions de Sévère , se vanter de les avoir pénétrées ?
(1) Femmes savantes, I, 1. Agrippine, dans la scène précitée, dit :
Mais bientôt, reprenant un visage sévère, Tel que d'un empereur qui consulte sa mère, Sa confidence auguste a mis entre mes mains Des secrets d'où dépend le destin des humains.
Beaumarchais a fait applaudir parla noblesse elle-même cette définition du métier de courtisan ; « Recevoir, prendre et demander. » Mais il eût malaisément décrit, avec autant de finesse que Racine et Corneille, l'influence sur les âmes les plus droites de cette vie de cour qui tantôt épure, tantôt corrompt les sentiments, tantôt affine et tantôt obscurcit l'intelligence.
C'est pour avoir médité, non pas seulement sur les crimes, mais sur les faiblesses dont on paye les grandeurs que nos classiques ont su garder une âme bourgeoise. Les tentations Jes plus criminelles ne sont pas pour le commun des hommes les plus dangereuses; la plupart peuvent se promettre sans forfanterie de n'être pas des Nérons ; mais sont-ils nombreux ceux qui s'engageraient à ne pas succomber là où un Burrhus, un Abner succombent? Aussi voit-on au dix-septième siècle les poètes qui paraissent à la cour avec le plus de succès et , en apparence, de plaisir, rentrer avec délices dans l'intimité de leur existence modeste. On les croit éblouis par les grands noms, la magnificence, la politesse des illustres personnages qui les ont admis parmi eux, mais ils ont deviné les souffrances de toute nature qu'on ne leur confiait pas. Ils disent par avance et avec plus de sincérité que le dix-huitième siècle : « Pour vivre heureux, vivons cachés, » et la vertu fait à
leurs yeux partie du bonheur. La cour les désabuse d'elle-même et les prépare à se désabuser un jour aussi de la littérature ; car un moment vient pour chacun d'eux où ils s'aperçoivent que l'homme de lettres est, lui aussi, un courtisan qui, à la vérité, a pour maître, non Louis XIV, mais le public. Ceux d'entre eux qui au temps de leur jeunesse disputaient avec le plus de vivacité à leurs rivaux la faveur de la foule, finissent par se dire que les applaudissements de la multitude cotjtent parfois aussi cher à la conscience que le sourire des rois. Dès lors, ils ne veulent plus servir que le maître dont la faveur ne s'obtient que par l'accomplissement du devoir.
Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est la judicieuse sobriété avec laquelle ils usent de leurs découvertes. Ils connaissent, non pas par des conjectures ou sur la foi de déclamations creuses, mais par leurs propres observations, les vices des courtisans. Leur respect, leur affection, leur enthousiasme pour le régime sous lequel ils vivent , n'en sont pas diminués ; ils ne désespèrent ni de leur siècle, ni de l'humanité. Ils se contentent de conclure que toutes les œuvres de l'homme sont imparfaites et que sa faiblesse a continuellement besoin de l'aide de Dieu. Un siècle est fort quand il voit le mal, le dénonce et n'en a pas peur.