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qu'elle ne changerait rien aux sentiments de la majorité à son égard*. Il ne pouvait se dispenser d'adresser au Sénat un message au sujet de l'événement de Baules^.
Quoique le jeune César ne fût. pas sans prétention littéraire, le cas était trop gi^ave pour que ce document ne fût pas écrit ou, ce qui revient au même, revu et corrigé par Sénèque. Néron ne s'est certainement pas privé du talent de son précepteur et conseiller, auquel il avait d'ailleurs l'habitude de recourir. C'est Sénèque, en effet, qui avait écrit pour lui l'éloge funèbre de Claude, et c'est lui qui faisait la plupart des discours qu'il avait à prononcer dans les graves occasions*.
Que disait ce message? Ecoutons Tarralyse que nous en donne Tacite.
" Il manda, dit-il *, en substance au Sénat qu'un assassin du nom d'Agerinus, affranchi d'Agrippine et l'un de ses hommes les plus dévouas, avait été saisi dans son palais armé d'un poignard et que sa mère s'était punie elle-même du crime qu'elle avait ordonné. "
Remarquons tout d'abord qu'on ne trouve point ici de justification et encore moins d'apologie du meurtre, mais sa négation ; ce qui est tout autre chose. Alors même que cette négation serait un mensonge, elle constituait en quelque sorte un hommage rendu à la conscience publique. Ne pas oser avouer un meurtre, c'est reconnaître qu'il eût été considéré comme un crime et qu'il eût attiré l'horreur et
i Tacite, Ann., XIV, 13.
* Tacite nous donne ranalvse de nombreuses lettres des Premiers au Sénat dans les occasions les plus diverses et sur les sujets les plus multiples : pour Tibère, Ann., III, 53, 5i; pour Néron, Ann., XVI, 7, 17 : " Et oratio principis per questorom ejus audita. " Voir encore Suétone, Néron, 15, 46; Titus, 6. Celui-ci servait de questeur à son père : " Orationesque in Senatu recitaret etiam quaestoris vice. "
« >lnn.,XUI,2,3, il;XIV,2.
♦ Id., XIV, 11.
le mépris sur son auteur. Ceux qui refusent à Sénèque le courage du pliilosophe stoïque, ne peuvent contester que s'il ne mit pas la vertu en pratique, il en eut du moins le sentiment et rintelligence ; et Ton peut voir qu'en tout état (le cause il ne se serait pas mépris, qu'il n'aurait pas songé à excuser le crime : il l'aurait nié.
Ainsi, affirmer pai* une déclaration solennelle qu'Agrippîne était seule coupable; que c'était elle qui aurait tenté de tuer son fils; que c'était elle qui s'était punie; qu'aucun ordre n'avait été donné de la faire périr : telle aurait été la première partie du message.
" Puis, continue Tacite, il reprenait de plus loin les accusations; il lui imputait d'avoir voulu s'associer d l'exercice du pouvoir, — forcer les prétoriens à obéir à une femme, — dépouiller le Sénat et le peuple de leurs droits et prérogor tives; — il déclarait que frustrée de cet espoir elle avait pris en haine les soldats, le peuple et le Sénat; — qu'elle avait voulu l'empêcher d'accorder les libéralités d'usage aux soldats et au peuple; — qu'elle avait cherché la perte de citoxjens illustres; — il ajoutait qu'il avait fallu employer la force pour V empêcher d'entrer dans la salle des audiences du Sénat et donner elle-même les réponses aux demandes des ambassadeurs étrangers ; — il attaquait perfidement les actes de Claude et rejetait sur sa mère la responsabilité de toutes les hontes de cette époque; — il disait enfin que sa mort était une heureuse fortwne pour la république; — et enfin il racontait même le naufrage, "
Donner des preuves de l'ambition d'Agrippine, l'accuser d'avoir voulu usurper les droits du prince, du Sénat et du peuple, affirmer que sa mère méritait le châtiment réservé aux criminels d'État, n'était-ce pas établir que le prince ne pouvait, ne devait avoir aucun sentiment de respeôt filial ni
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d'amitié pour sa mère? Déclarer que sa mort était pour tous un heureux événement, n'était-ce pas montrer l'intérêt qu'il y avait à la faire périr, n'était-ce pas vouloir établir que c'était même un devoir d'État? Par suite, n'était-ce pas faire naître fatalement le soupçon, peut-être la conviction que le meurtre avait été ordonné? N'était-ce pas enlever toute confiance à la déclaration de suicide qu'on venait de faire solennellement? On n'en saurait douter.
"Pouvait-il, nous déclare en effet Tacite*, se rencontrer *'un homme assez dénué de raison pour croire qu'une "femme à peine échappée d'un naufrage, eût envoyé un '' homme seul et armé d'un poignard pour frhpper un prince " au milieu de sa garde composée de prétoriens et de mate- " lots? Aussi n' était-^e plus contre Néron que s'adressaient ''les murmures accusateurs (l'indignation nr^avait pas de "mots pour tant de barbarie), mais contre Sénèque, qui " avait dans un pareil message écrit Vaveu du crime : Quod
" ORATIONE TALI CONFESSIONEM SCRIPSISSET. "
D'un pareil document les ennemis de Sénèque et du prince eurent pu évidemment essayer de tirer l'aveu du crime et chercher ainsi à soulever contre eux l'opinion publique. Il est donc permis de se demander si l'historien a transmis le résumé fidèle de la lettre qui fut adressée au Sétiat par Néron.
Mais, dira-t-on, comment Tacite aurait-il pu nous donner une analyse infidèle de la lettre de Sénèque, alors que cette lettre devait être connue de tous ceux qui s'occupaient* des affaires publiques? Quand on a vu jusqu'à quel point il a manqué de sincérité ou, tout au moins, de bon sens et de