‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 28 sur 50 · ADHUC NEC CREDO, NEC GAUDEO · texte numérisé non relu

ADHUC NEC CREDO, NEC GAUDEO

Pour Quintilien, les sentiments que Sénèque fait exprimer au prince ne sont pas sincères ; ils sont feints et calculés ; pour lui, Agrippine a été tuée, et il dit : après le meurtre de sa mère, ocasA matre ; mais il fait voir tous les soins, tout l'art que déploie Sénèque pour qu'aucun soupçon ne puisse atteindre Néron. Le message en effet montrait, nous apprend-il, que l'amour, le respect, l'estime étaient les sentiments que le prince avait eus et n'avait cessé d'avoir pour sa mère ; et comme ainsi la haine ni l'intérêt n'avaient pu être le mobile du crime, on n'en pouvait supposer aucun : or, pas d'intérêt à le commettre, pas de crime possible.

Quintilien fait remarquer la répétition de la même idée, de l'idée principale sous deux nuances, ou plutôt sous deux aspects différents ; cai* on ne peut pas se croire sauvé d'un danger sans se réjouir, ni se réjouir sans y croire. Par ce redoublement heureusement varié, l'attention est captivée et maintenue sans fatigue sur la même pensée, sur celle dont on veut persuader.

Ainsi, au témoignage de Quintilien, loin d'avoir adressé au Sénat un réquisitoire contre la mémoire d'Agrippine, Néron, par la plume de Sénèque, se bornait à dire que les rapports des gens à son service affirmaient qu'elle avait tenté de le faille assassiner, mais que, pour lui, il ne pouvait se résoudre encore à croii-e à la culpabilité de sa mère et se considérer

2îiif SÉNÈQUE ET LA MORT D'AGIUPPINE.

comme heureusement échappé à la mort; il accentuait intentiomiellemenl celte pensée.

Il y a plus. Dans ce même chapitre, Quintilien cite aussi un fragment d'une lettre adressée de la Gaule à Néron, à Toceasion de la mort d'Agrippine, et dans laquelle Fauteur, Africanus, s'exprime ainsi : " Tes Gaules te supplient, ô " César, de supporter courageusemeiit ta fortune : Rogant te, " Caesar, Galliae tuae ut felicitatem tuant fortiter feras. "

Nous ne savons guère quel était cet Africanus. Il y avait une puissante famille de ce nom qui possédait de grands domaines dans la Saintonge*. Il y eut* un Sextus Africanus qui lit partie de la commission chargée du recensement des Gaules. C'est prohahlement celui-ci qui exerçait alors quelque chai'ge importante au delà des Alpes.

Quoi qu'il en soit de la qualité du personnage, il était un de ceux dont les adresses au prince étaient rendues publiques pour montrer à tous le dévouement et l'appui qu'il trouvait dans les gouverneui*s et dans les populations des provinces placées sous son auloi'ité directe. Les Gaules étaient dans ce cas, Galliae tuae. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et beaucoup des anciennes pratiques gouvernementales des Romains sont les mômes encore aujourd'hui. Quelle dilTéi-ence y a-t-il entre la lettre d'Africanus et une adi'esse de piésident de cour ou de commandant militaire à l'occasion de quel(|ue attentat contre un de nos souverains modernes ou un pi'ésident de république? Aucune. Et comme nous vovons les auteui-s des adresses avoir soin de n'exprimer que des idées et des sentiments en harmonie parfaite avec les désii*s de ceux qui ont le pouvoir en mains, nous pouvons ètie persuadés que la lettre d'Africanus n'a été

* Tacite, Ann., VI, 7.

î Id., XIV, 40.

CIIAP. IV. — l'opinion publique a ROME. 235

(ju'une réponse au message après sa publication dans les provinces, que sa paraphrase obligée.

Ainsi Quintilien, on le voit, inflige un démenti à Tacite au sujet du contenu du message de Sénèque au Sénat; et il nous faut prendre parti ou pour riiistorien ou pour le professeur d'éloquence.

Nous n'hésitons pas à nous mnger du côté de Quintilien,

En premier lieu, il était tout aussi bien placé que Tacite pour connaître la teneur de la lettre, et il s'adressait à un public à môme de contrôler ses assertions. Le fait seul de la citer, d'en parler comme d'un chef-d'œuvre d'art littéraire, nous donne la conviction que cette lettre était généi'alement connue et jugée telle; car Quintilien, nous le verrons, n'était pas un homme à chercher (|uelque partie ignorée des œuvres de Sénèque pour en faire ressortir le mérite. A notre avis cette citation manjue au contmii*e son hostilité contre le philosophe ; c'est un trait perfide qu'il lui lance. Il rappelle une phrase connue, et en paraissant louer l'habileté de l'écrivain, il veut montrer le manque de droiture du stoïcien ; il veut, en affirmant qu'Agripphie a été tuée sur l'ordre de Néron, montrer jusqu'à quel point Sénèque s'était fivili en donnant à un monstre toutes les apparences de la piété filiale la plus délicate.

En second lieu, le sens général du message tel que nous le trouvons dans les Institutions oratoires, nous permet seul de constater l'accord qui devait nécessairement se produire entre les déclarations du prince et sa conduite publique. Quintilien nous permet de comprendre comment et pourquoi, ainsi que le dit Africanus, Néron pouvait et devait affecter la tristesse et pleurer sa mère.

Cette lettre de Sénèque au Sénat était donc loin d'être un maladroit et grossier aveu du crime. Quel art merveilleux au

contraire s'y déployait! Et s'il y a eu crime, quelle hypocrisie raffinée dans cette déclaration faite au public de Romey de l'Italie et des provinces, qu'un assassin envoyé par Agrippine avait été arrêté au moment où il allait frapper Néron de son poignard, et que le jeune César voulait douter de la criminelle tentative !

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