SINCÉRITÉ DU PEUPLE
Voyons quels sentiments guidèrent le peuple dans sa conduite, (rest une étrange manie que celle de supposer que le
1 Ann., XIV, 13.
240 SÉNÈQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.
peuple romain ne conservait plus rien de la conscience morale qui seule fait de Thomme un être à part ou supérieur dans la chaîne de la création. " Ne croyez pas, nous dit *' Sénèque*, que de notre temps la débauche soit plus auto- " risée et les lois moins puissantes. Notre jeunesse est au " contraire plus réservée qu'elle ne Tétait sous Pompée et " César. Chaque siècle n'a pas de Caton ; mais à toute époque " il y aura des Clodius. "
Ne voyait-on pas, en effet, cette jeunesse avide de nobles inspirations se presser en foule aux leçons d'éloquence de Virginius, à celles du philosophe Musonius Rufus, et laisser éclater son enthousiasme pour le beau et pour la vertu, s'éprendre en même temps de l'amour de la liberté et tressaillir au souvenir de Caton que réveillaient les beaux vers de Lucain*?
Tacite lui-même en convient. Il nous montre les philosophes et leui*s nombreux élèves en état de suspicion aux yeux de l'administration*; il ajoute que " cette époque ne fut " pas stérile en vertus, qu'elle offrit de beaux exemples à la '' postérité " et il en fournit des preuves. Ainsi : quand Octavîe est répudiée, " le peuple qui dans son humble position ne "redoutait rien et calculait peu, dit-il, fit entendre des " murmures menaçants " qui contraignirent Néron à la rappeler^; — quand, après plusieurs séances de discussion, le Sénat décida l'exécution de tous les esclaves de Pédanius que l'un d'eux avait tué, le peuple, dit-il encore, s'arma de
t Lettre 90.
< Tacite, Ann., XVI, 17 : ** Annaeum Lucanum genuerat grande cuijumetUum claritudinie.*'
hi\6ii'd\, Sat, VIF, 70:
Contentua fama jaceat Lucanus in hortis Marmoreis.
• Ann., III, io; XV, 71. — Agricola, IV. — Hist,, I, 3.
♦ .4wn., XIV,r)0,51.
CHAP. IV. — l'opinion PUBLIQUE A I\OME. 241
bâtons, de pierres, de torches, entra en lutte contre la force armée pour tenter d'empêcher le supplice de malheureux qui lui inspiraient pitié * .
A l'appui de Tacite, écoutons Sénùque. " Nous nous souve- " nous, dit-il*, avoir vu le peuple saisir Érixon, un chevalier, " au milieu du Forum, le frapper à coups de burins et vouloir " le tuer, parce qu'il avait fait périr son fils sous le fouet. " — "Les rafaîtres cruels, nous dit-il encore 3, sont montrés du " doigt et signalés dans toute la ville comme des objets de " haine et de mépris. "
Rappelons que quel que fût son désir d'être applaudi sur un théâtre, quelle que fût sa monomanie du chant, par crainte de l'opinion, Néron n'osa pas de longtemps se montrer sur la scène à Rome^. N'oublions pas que quand une première fois il annonça son projet de faire un voyage en Grèce, le prince dut céder devant le mécontentement populaire et déclarer que puisque le peuple témoignait son déplaisir, il serait obéi : Ita populum romanum plurimam vim hdbere parendumque retinenti^.
Si donc, après la mort d'Agrippine, nous trouvons Néron entouré de félicitations et de témoignages de confiance, il faut convenir que le peuple ne l'a pas cru coupable de parricide.
C'est évidemment ce que reconnaît Quintilien. En disant que cette feinte piété filiale avait eu pour but, il entend évidemment dire avait eu pour résultat, de convaincre le public que Néron avait échappé à un grand péril. Moins en effet le jeune César était affirmatif, plus il manifestait son
» Ann,, XIV, 45.
• De Clementia, 4.
» Id., 19.
♦ Ann., XV, 33, 30.
» Id., XV, 30.
désir de douter du crime de sa mère, plus on y croyait, plus ou cherchait et trouvait des raisons d'v croire.
Ce ne fut donc pas la lâcheté publique qui fit éclater de l'enthousiasme pour un infâme; le peuple au contraire manifesta Testime qu'il ressentait pour la vertu. On lui montrait un fils qui pardonnait à sa mère coupable et qui la pleurait; il crut qu'on lui disait vrai; à ses yeux tant de grâce n'am^ait pu embellir le visage d'un parricide * ; et il fit son idole du protégé de Minerve.
Il en fut de même dans les provinces, où les populations n'avaient d'autres sources d'information que le journal ofliciel, les Acta diurna, et les communiqués ou proclamations que les décemvii*s et les décurions recevaient des proconsuls ^.