SENTIMENTS DU SÉNAT ET DE THRASÉAS
Examinons maintenant la conduite des personnages qui formaient l'aristocratie romaine. Ceux-là pouvaient mieux connaître la vérité; ils avaient d'autres sources d'information que les Acta diurna; ils ne manijuaient point d'amis qui se trouvaient alors à IJaies et qui leur avaient certainement adressé des lettres confidentielles au sujet de la mort d'Agrippine.
Parmi les grands de Rome, il y avait des hommes prêts eux et leurs clients, pour une révolution; les uns par amour de la république libre, les autres par ambition, d'autres encore n'ayant rien à perdre et tout à gagner dans un chan-
1 Ann., Xni, 40; Ilist., 1, 7. — Cependant, selon Pline (Uist. nat., liv. XI, M), il l'îait myope et clii;^nait les yeux.
- Ann., XVI, 22: "Diurna populi romani pcr provincias, pcrcxcrcitus ciiraUus le<,'untur. "
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gement du prince ou une modification à la constitution ^ Or dénoncer Néron, le déclarer parricide, n!était-ce pas le perdre? ou tout au moins rendre son renversement possible et engager à le tenter? Pourquoi donc les partisans de Rubellius Plautus-, que toutes les voix désignaient pour le principat, ont-ils gardé le silence? Comment Cornélius Sylla, le gendre de Claude', et ses amis n'ont-ils pas bougé? Comment de tant d'homme» dont le courage ne pouvait être mis en doute, car ils feront grande figure dans les conspirations, aucun ne s'est-il levé pour dénoncer le crime, pour soulever le peuple et l'armée, pour profiter de l'absence de Néron? Une pareille inaction ne peut s'expliquer si l'on admet que dans l'aristocratie romaine on fut dès l'abord convaincu du meurtre d'Agrippine.
Et le Sénat romain était-il si dénué de force vitale qu'il ressemblât à ce Sénat de Tempire français qui n'osait paraître douter, de la sincérité de messages insolemment mensongers et qui s'empressait de mettre humblement les dernières ressources du pays aux pieds d'un parvenu dont l'orgueil ruinait la Patrie? Nous avons montré que non. Néron, d'ailleurs, n'avait pas de lauriers pareils à ceux d'AusterUtz et dléna; il n'avait pas, comme Octave, triomphé à Actium; il n'était pas, comme Germanicus, allé au delà du Rhin arracher aux barbares les aigles perdues par Varus. Il n'était encore qu'un jeune prince sous la tutelle de Sénèque et de Burrhus. Il n'était pas habitué à être passivement obéi; les Pères conscrits ne lui devaient pas leurs sièges dans la Curie; ils n'étaient pas ses créatures; tout au contraire, c'est à eux qu'il devait son élection. Quand donc ils félicitèrent Néron
* Ann., XV, 4'S et suiv.
î /rf., XIV, 22.
» Id., Xlll, 2;i.
2i4 SÉNÈQUE ET LA MORT D'AGRIPPINE.
d'avoir échappe à la mort, il nous est impossible de ne pas croire à leur sincérité.
S'il semble diflicile au lecteur de changer de sentiment à regard du Sénat romain, de s'affranchir des idées classiques; s'il cminl de se porter caution d'hommes inconnus sur lesquels on n'a cessé de répandre l'injure et la honte, qu'il veuille bien examiner avec nous la conduite de Thraséas.
Thraséas personnifiait le courage et l'honneur; il était, dit Tacite^, la vertu même, virtus ipsa. Tout le monde l'honorait, et son jugement sur les alîaires de l'empire faisait loi pour l'opinion puljlique. Quand vinrent les mauvais jours pour Rome, il refusa obstinément ses prières pour la conser\'ation de la voix du prince ; il s'opposa à la divinisation ou canonisation de Poppée ; il ne jurait jamais ni par Auguste ni par César. 11 osait fêter solennellement les anniversaires des Brutus et des Cassius^; et les i)artisans de la liberté, des anciennes constitutions, voyaient en lui un Caton ou un lîrutus^. Néron et ses partisans ne pouvaient que haïr un homme de cette trempe. Mais quand sa perte fut résolue, quand les plus illustres citoyens et les chefs du parti des honnêtes gens eurent péri et que vint son tour, le tyran n'osa pas faire comparaître devant lui ce stoïcjue dont il redoutait les regards. L'estime et la considération suivaient donc légitimement Thraséas au Sénat, et il exerçait une grande influence sur ses collègues.
Or, que dit, que fit Thraséas lorsqu'on apprit à Ronoie la mort d'Agrippine?
Écoutons Tacite^. "Aux propositions d'ordonner des prières " publiques et d'ériger une statue à Minerve, Tlu^aséas, nous
« Ann., XVI, 21, 22.
« Ju vénal, Sat, V, 36.
» Ann., XVI, 21-20.
♦ Id., XIV, 12.
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" dit-il, accorda son adhésion par son silence ou en quelques
" brèves paroles ; mais quand on proposa de déclarer néfaste
'' le jour de naissance d'Agrippine, il se leva et sortit. " Et à ce sujet rhistorien fait la réflexion suivante : " Ce fut pour " lui une cause de danger, sans être pour les autres un signal " de faire montre de courage. "
Était-ce bien témoigner son horreur du parricide que de se refuser à déclarer néfaste le jour de naissance d'Agrippine après avoir voté des actions de grâces et une statue à la fille de Jupiter pour la remercier d'avoir sauvé les jours du prince? Évidemment non. Nous ne savons pas trop quelle pouvait être la signification ou l'importance légale de la déclaration de néfaste appliquée à un jour déterminé. Mais trouver qu'une telle déclaration du Sénat est de trop après les mesures déjà votées, n'implique nullement une protestation contre la sincérité d'un message.
Il faut ainsi convenir que le beau-père d'Helvitius, l'époux d'Arria, cet illustre stoîque, n'a pas cru au parricide, ou déclarer qu'il ne fut qu'un faux sage, un homme qui n'osa point manifester son indignation contre le plus abominable des crimes; car sa conduite n'a pas sensiblement différé de celle de ses collègues.
Dans cette même année, en effet, Thraséas prit la parole dans la Curie à l'occasion du procès d'Aiitistius, accusé du crime de lèse-majesté pour avoir composé des vers satiriques contre Néron. Or dans son discours, dit Tacite *, " il fit Véloge ''pompeux de César et demanda que sous un excellent ''prince on ne déployât pas toute la sévérité de la loi. " Il se fit écouter de la majorité des Pères, il sauva la tête de son collègue. Et l'historien ajoute : " Thraséas agit ainsi par son habituelle fermeté d'âme et par le soin de sa gloire. '*
' Ann., XIV, 48, 49 : '^.. Multo cum honore Caesaris, egrcgio sub principe. "
Il nous paraît donc établi qu'au moment de la mort d'Agrippine, aucune partie de la population romaine ne vit en Néron le meurtrier de sa mère.
Revenons maintenant à Sénèque. — Que pensait- on, que disait-on de lui?
Tacite ne rapporte aucun fait réel ni même contestable qui puisse justifier ce qu'il avait annoncé, c'est à dire la manifestation de la colère et du mépris qu'il aurait soulevés contre lui pour avoir fait Taveu du crime et essayé d'en laver Néron. Tous les autres historiens sont également muets à ce sujet. Il n'en pouvait être autrement. Il ressort en effet du témoignage non suspect de Quintilien, que Sénêqué n'avait fait aucun aveu du crime, que tout au contraire l'habileté déployée dans la rédaction du message au Sénat avait réussi à convaincre l'opinion publique de la coupable tentative de la mûre. On ne pouvait donc pas lui reprocher d'avoir raconté l'arrestation du sicaire Agerinus au palais de Haies et le suicide d'Agrippine, alors que tout le monde tenait ces faits pour véridiques. Lorsque le Sénat entier et tout le peuple témoignaient publiquement leur joie de voir Néron sauvé, comment et pourquoi aurait- on proféré des clameurs contre Sénèque?