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LA MÉMOIRE DE NÉRON

Néron vaincu et tué, ce fut encore pour les Flaviens un intérêt dynastique de rendre odieuse sa mémoire.

Le peuple, ni à Rome ni dans les provinces, ne s'était réjoui de la chute de Néron; il ne comprenait pas pourquoi

4 Tacite, Ann., XIV, 48.

î Lettres, III, 5.

' Néron, 39.

CHAP. V. — FORMATION DE LA LÉGENDE. 25i

on avait renversé un prince qui avait entrepris de si grands travaux, qui maintenait la paix publique, donnait de grandes fêtes populaires, se montrait dans la foule, se mêlait aux acteurs sur la scène et aux écijyers dans le cirque.

Au milieu des malheurs de la guerre civile, " lorsque les " vivres manquaient, que le peuple était affamé, le travail "suspendu, les affaires nulles*, " on se plut à croire qu'il n'était pas mort, on conserva l'espoir de son prochain retour. Cette espérance était entretenue par les personnages qui dans le Sénat et dans l'ordre équestre avaient formé le parti de Néron, et qui se voyaient perdus*; à leur instigation, des mains audacieuses faisaient en plein Forum l'aflichage de proclamations qu'on lui attribuait; on y lisait l'annonce de sa prochaine arrivée à la tête d'une puissante armée de Parthes, et de la terrible vengeance qu'il tirerait de ses ennemis. Hors de l'Italie, plusieurs provinces, entre auti'es celle de Lyon, se déclaraient pour lui*.

Cette popularité posthume était évidemment loin d'être saine; mais elle existait, avait sa raison d'être, et constituait une force qu'il fallait briser ou utiliser.

Galba voulut l'attaquer de front* et échoua dans sa tentative de réaction, de retour à la sévérité et à la probité dans Tadministration. — Othon, au contraire, arrive au pouvoir et essaie de s'y maintenir en promettant de reprendre les traditions du prince renversé; il autorise le relèvement des statues de Poppée et de Néron ; il accepte même le titre de Néron que la plèbe et les soldats lui décernent, comme les autres princes avaient été salués de celui de César*. — La

i Tacite, Hist,, I, 86, 89.

» Id., IV, 42.

« Id., I, TA.

* Id., 1, 16, 25.

» Id., I, 78. — Suétone, Othon, 7.

guerre entre Othon et Vitellius ne fut qu'une querelle entre Néroniens. Pour se concilier la faveur du peuple, Vitellius va plus loin qu'Otlion. Les Augustaux dont il est le chef offrent un sacrifice funèbre aux mânes de Néron, et sur des autels élevés au Champ-de-Mars* ils font brûler Fencens et immolent des victimes.

Aussi, quand Vespasien se porta candidat au principat, il se déclara le futur restaui-ateur de la discipline, de l'ordre, de l'économie des finances, le continuateur de Galba*.

Arrivé au pouvoir, il savait bien qu'il n'aurait pas ,à redouter les vengeurs de la chute d'Othon, ni de celle de Vitellius; ils n'avaient point par eux-mêmes de partisans redoutables : ceux qui avaient soutenu ces deux princes étaient les hommes demeurés attachés à la fortune des Césars et par suite à Néron. On persistait à espérer son retour; et profitant de cet étal des esprits, des imposteurs tentaient de se faire passer pour lui, troublaient les provinces d'Orient et jusqu'à un certain point inquiétaient le prince*.

Or, quel que fût l'appui qu'il trouvait au camp des prétoriens, quelle que fût la majorité dont il disposait dans la Curie, le parvenu au principat devait toujours compter avec l'opinion publicjue. C'était elle qui, par les manifestations de son mécontentement, encourageait les conspirations et les attentats. La rendre favorable au nouvel ordre de choses fut donc une nécessité pour la nouvelle famille qui venait prendre possession du palais d'Auguste et voulait faire en sorte que dorénavant le prince fût toujours choisi dans son sein^.

Le moyen le plus simple, le meilleur, parut être de montrer

» Tacite, HUt., II, IK3.

« /d.,ni, 7;IV, «).

• Id., I, 2; II, 8. — Suétone, Néron, 40, 57; Vitellius, il.

* Tacite, IJiat., IV, 52.

au public, dans un tableau mélangé d'horribles vérités et de fables atroces, les vices et les crimes qu'avaient cachés les murailles de la maison dorée.

Si durant leurs jours de puissance, les Césars, enfants d'Octave, furent entourés d'une foule d'adulateurs; si les poètes célébraient à l'envi leurs vertus et le bonheur de l'empire, avec la mort de Néron et l'extinction de leur race tout changea pour eux. Leur mémoire ne trouva pas un ami, pas un défenseur; aucun des écrivains nourris à la table impériale ou enrichis de leurs dons n'éleva la voix en leur faveur; du moins aucun écho n'en est parvenu jusqu'à nous.

Le tlieme ordinaire de la flatterie à l'égard des Flaviens et des Antonins était de faire la glorification de leurs vertus, de la prospérité et de la liberté qu'ils avaient ramenées dans l'empire; et de présenter en contraste les mœurs infâmes de la cour des Césars, les proscriptions des plus illustres citoyens et l'avilissement auquel le Sénat avait été réduit. Une atrocité de plus ou de moins à leur compte, qulmportait?

Sur l'ordre de Vespasien, Caius Fannius entreprit de faire l'histoire de la mort des victimes de Néron. Il en avait écrit déjà trois livres, et paraissait loin d'avoir fini, quand la mort le frappa'. "Il n'y avait rien, dit Bayle*, de plus " propre qu'un tel ouvrage à rendre odieuse la mémoire de " Néron : c'était une espèce de martyrologe. On sait que les ''satires les plus finement écrites font incomparablement " moins de tort à un tyran qu'un martyrologe grossièrement "compilé. Les dernières heures des persécutés les redbm- " mandent par deux raisons très puissantes : l'une est l'état

^ Pline le Jeune, Lettres, V, 5.

* Dictionnaire historique et critique : Caius Fannius.

'' de misère où ils sont ordinairement réduits ; Tautre est la '' patience et les beaux discours qui accompagnent d'ordi- " naire leur combat, à tout le moins dans les relations. Cela '' fait oublier les endroits de leur vie qui pourraient empêcher " les effets de la compassion et de la vénération. Jugez quels " charbons de feu toutes ces choses amassent sur la tête du "tyran. Je vous laisse donc à penser si cet ouvrage de "Fannius n'était pas bien propre à inspirer de l'horreur " pour la mémoire de Néi'on ; car on y voyait les dernières " heures d'une infinité d'illustres persécutés écrites avec une ''grande netteté. " Et nous nous permettons d'ajouter : avec aussi beaucoup d'imagination*. On ne pouvait qu'être bien reçu à affirmer quelque crime plus ou moins vraisemblable. Les légendes se forment vite. Plus elles sont dramatiques, extraordinaires, mieux elles sont reçues, mieux elles se gravent dans les esprits. L'opinion n'avait pas et ne cherchait pas de contrôle. Aussi en peu d'années on ne reconnaissait plus même pour des hommes les princes sortis de la famille d'Auguste ; on oublia qu'ils avaient pendant un siècle administré les provinces frontières à la satisfaction des peuples

^ P^inniiis ét'iit l'ami dos Plino, c'est à dire de liauts personnages aUachés aux Flavicns ot aux Aiitonins. Pour avoir une idée de ce qu'avait été rœuvre de Fannius, pour apprét;icr le calme ot rimpartialit(> dont il avait conscience d'îivoir fait prouve, lisons la lottre do Plino :

"On mo mande, écrit-il, que Oiius Fannius est mort. Cette nouvelle in^affligc " beaucoup. J'aimais .son urbanité ot son éloquonce; je pi*enais volontiei-s ses avis; '* il était naturolloment péîiétrant, consommé dans les afTaires et fertile en expé' *' dients. Ce qui est fâcheux, c'ost qu'il n'ait pu achever le magnifique ouvrage '^auquel il travaillait. Malgré ses nombreuses affaires du barreau, il avait '* trouvé le temps de raconter les derniers moments de ceux qui avaient été mis à " mort ou exilés par Néron. Déjà trois livres de cet ouvrage étaient achevés; ils " étaient écrits avec élégance, en bonne langue latine, et en un style qui tenait *' aiUant à celui do la conversation qu'à celui de l'histoire...

"A la suite d'un révo, Fannius avait eu le fatal pressentiment de sa fin, l\ "s'était vu étondu sur son lit, dans l'attitude d'un homme au travail, ayant devant " lui son coll'ro à papiers, quand entra Néron. Celui-ci s'assit sur son lit, prit le " premier livre déjà publié de ses forfaits, le lut en entier, en fit autant du second " ot du troisième, puis se leva ot se retira. Fannius fut saisi de fi'ayeur et se " persuada qu'il n'en pourrait écrire davantage; c'est ce qui est arrivé. **

qui les habitaient; qu'ils avaient assuré Tintégrité de l'empire et affermi la paix dans le monde romain; qu'ils avaient dirigé les travaux du Sénat et fait décréter une foule de lois et de mesures empreintes d'une véiitable sagesse : on ne vit en eux que des monstres couverts de boue et de sang.

La génération suivante ne douta donc plus que Néron eût fait tuer sa more. On demeura persuadé que l'opinion publique avait été égarée et que le message de Sénèque au Sénat n'était qu'un mensonge.

INFLUENCE DF^ PRÊTRES SUR l'OPINION

Les clergés encensent toujours les puissances dont ils pensent obtenir les faveurs. Après avoit fait de Néron en son vivant une divinité de l'Olympe, ils en firent après sa mort un monstre pour plaire aux Flaviens.

Les collèges d'aruspices répétèrent que " Néron avait avoué " qu'il était poursuivi tantôt par le spectre de sa mère, tantôt "par les torches et les fouets des Furies ^"

Or depuis longtemps Cicéron avait déjà dit* : " Ne croyez " pas, comme vous le voyez dans les tragédies, que les meur- " triei's soient poursuivis par les Furies avec leurs torches *' ardentes ; ce sont les remords seuls qui torturent la cons- " cience des parricides et vengent les auteurs de leurs jours. " Personne n'y croyait aloi^s dans les classes éclairées, pas même les enfants qui allaient à l'école'. Il n'y eut rien de vrai dans cette histoire, car nous voyons au contraire Néron se plaire à Antium dans le palais de sa mère, là où il avait

1 SiuHono, Néron, 30.

• Pro Roscio Amerino.

' Juvénal : *' Nec pucri crcdunt. " — Sénèque, lettre 24 : '* Nemo tam puer est qui Cerbomni tiuieat. '*

256 SÉNftQUE ET LA MORT D'AGRIPPINE.

reçu le jour^; et il ne passa pas d'année sans se rendre à Baies*.

Les Grecs furent plus habiles. Ils dirent que '' durant son " séjour à Athènes, Néron n'osa pas assister aux mystères *' d'Eleusis, parce que la voix du héraut en écarte les hommes " souillés de crime'. "

Quelque vénération que l'on ait pour les mystères antiques, on ne peut croire que l'initiation eût été refusée au Président du Sénat romain, au plus puissant personnage de l'empire, et surtout à celui qui, loin d'avoir le mépris et la brutalité des Mummius, était plus ami de la Grèce qu'un Grec lui-même, qui se faisait gloire de paraître à leurs jeux, qui répandait des larçesses, octroyait des privilèges et était acclamé sur le sol hellénicpie. Les éphores du temple eussent été au contraire très fiers d'inscrire au nombre des mystes le prince quelciue souillé (ju'il eût été, et de recevoir ses présents; ils l'eussent proclamé frère de Phoebus, fils de Zeus. A (jui fera-t-on croire que des aruspices ou des eunuques de Cybèle aient refusé à Constimtin leurs cérémonies exi)iatoires? Il eût été aussi facilement absous, s'il eût voulu, par les païens qu'il l'a été par les chrétiens. Après la mort de Néron, les hiérophantes d'Eleusis répandirent ce conte pour avoir les faveurs de ses successeur, comme les fouilleurs d'entrailles et les corybantes prétendirent plus tard, par dépit, avoir rejeté Constantin de leur clientèle.

Les Ghaldéens, dont le métier était de lire dans les astres la destinée humaine, ne manquèrent pas l'occasion de faire eux aussi de la réclame^. Ils se vantèrent d'avoir été con-

* TaciU», Ann., XV.

• /d., XV, 4l,4t>elsuiv.

• SuiHone, Néron, i}4.

♦ Tacito, Uist., 1, 22. — Suétone, Domitien,\\,

suites par Agrippine au sujet de Néron et de lui avoir annoncé qu'il serait élevé au pouvoir, mais qu'il tuerait sa mère * .

Toutes ces légendes sorties des corporations religieuses de Rome, de Grèce ou de Chaldée, n'ont aucun caractère historique, et elles ne peuvent nous offrir aucune base sérieuse d'éclaircissement.

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