‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 32 sur 50 · LE PARTI ARISTOCRATIQUE ACCUSE NÉRON DE PARRICIDE · texte numérisé non relu

LE PARTI ARISTOCRATIQUE ACCUSE NÉRON DE PARRICIDE

Comment Topinion publique s'esl-elle transformée? Comment a-t-elle été amenée à considérer Néron comme un l)arricide? C'est ce que nous allons chercher à déterminer.

A quelques années de là, la situation fut loin d'être la même. La paix intérieure avait dispaini. La lutte des factions et des coteries avait recommencé, et avec elle les décrets de proscription ensanglantaient presque chaque jour la capitale.

Néron avait voulu porter la terreur chez ses ennemis, il la porta; mais il fit croître d'autant plus la haine légitime qu'il inspirait et le nombre des adversaires implacables de son pouvoir et de sa personne. Ne pouvant agir ostensiblement, ils attendaient une occasion favorable pour le faire, et dans les réunions intimes, dans les causeries du souper, ils exhalaient leur indignation contre le prince.

Îi48 SÉNÈQUE ET LA MORT D'AGIUPPINE.

Le temps où dominait l'influence d'Agrippine ne pouvait manquer de se montrer dans les souvenirs comme une époque heureuse. Ou se mit à la regretter. On éleva des doutes sur la relation officielle du drame de Baies. On se demanda si le despote mélomane n'avait pas tué sa mère. On trouva suspects l'arrestation de l'assassin et le suicide de la veuve de Claude. On déclara que l'opinion publique pourmit avoir été trompée; on releva tous les bruits, toutes les indications qui pouvaient accréditer cette opinion. Tout ce qui pouvait satisfaire la haine était accueilli sans contrôle; on ne pouvait même mancjuer de se faire un plaisir d'imaginer des faits pour assouvir les rancunes ; et dans ce .monde de mécontents, on n'hésita plus à alïirmer qu'il y avait eu parricide. Il nous est cependant impossible d'admettre avec Suétone* que Néron, au temps de sa puissance, laissa librement accréditer cette opinion ; qu'il permit d'aflicher et de col- " porter des oi)igrammes telles que celle-ci : Néron, Oreste " et Alcméon sont des parricides ; qu'il toléra que les acteui*s lissent des allusions transparentes sur la mort de Claude et sur celle d'Agrippine ". Était-ce donc chose insignifiante que l'accusation de parricide? Les édiles qui avaient la police de la ville et la censure des pièces qui se jouaient au théâtre, n'auraient certainement pas toléré l'aflichage de telles épigrammes et permis de donner la publicité de la scène à de si dangereuses plaisanteries; c'eût été encourir le risque d'être eux-mêmes accusés de complicité avec les ennemis du prince, d'être déclarés coupables de lèse-majesté.

Tout au^ contraire, croyons-nous, certaines tragédies devaient contenir des allusions u la culpabilité d'Agiippine, et

les acteurs ne devaient point manquer de les souligner. De ce nombre était peut-être là Médée attribuée à Sénèque. L'orgueil, Tambition du pouvoir, la jalousie, la situation, les fureurs, les forfaits de celle qui se flattait d'être la fille du Soleil ont de si frappants rapports avec les passions qui avaient animé la petite-ûlle du Divin Auguste, qu'on ne saurait s'empêcher de se demander si cette pièce n'a pas été une œuvre de circonstance.

La liberté d'écrire ne fut jamais considérée dans l'antiquité comme un droit. Le poète qui faisait la satire d'un simple citoyen était passible de dommages-intérêts*; point n'est donc besoin de se demander s'il y avait danger à courir pour celui qui s'attaquait à quelque personnage considérable*; et à plus forte raison tout ce qui semblait devoir nuire au prince était crime.

Sous Tibère, le Sénat avait à la presque unanimité condamné à mort un misérable poète du nom de Lutorius Priscus pour avoir, dans l'espoir d'une récompense, pleuré par avance dans un poème la mort de Drusus qui n'était encore que très malade ^. Il suffit à Domitien de soupçonner une allusion à son divorce dans une tragédie du fils d'Helvidius, pour que l'auteur fût accusé de lèse-majesté et envoyé à la mort*.

Sous Néron, la surveillance des productions de l'esprit n'était pas moins rigoureuse. Fabricius, pour avoir fait des vers contre des sénateurs et des pontifes, fut banni, et son ouvrage fut brûlé ^. Si la vigilance des magistrats et de leurs

* Tacite, Ânn., I, 72. — Horace, Sat. II, 1 :

Si mala condiderit in quem quis carmina, jus est Judiciumque.

* Juvénal, Sat. I.

» Tacite, Ann., HI, 49.

* Suëloiie, Domitien, 10.

» Tacite, Ann., XIV, ÔO.

licteurs était en défaut, le zèle des délateurs y suppléait; témoin l'affaire d'Antistius, qui fut traduit devant le Sénat pour avoir lu dans un souper un quatrain contre le prince*. Pline le Jeune nous dit * que toute étude un peu libre était alors si dangereuse, que son illustre oncle dut renoncer à la publication de travaux utiles, et se borna à écrire huit livres sur les fautes grammaticales.

Suétone d'ailleurs^ se traliit en ajoutant que "Néron ne " voulut pas rechercher les auteurs de ces diffamations et " qu'il s'opposa à ce que ceux qui furent dénoncés au Sénat "fussent punis." Dire que personne ne fut recherché ni condamné, c'est évidemment confesser que personne n'avait osé se mettre dans le cas de l'être.

Nous ne reprochons cependant ici au chroniqueur qu'une erreur de date. Nous ne mettons pas en doute sa parole quand il nous énumère quelques-unes des plaisanteries satiriques qui furent faites sur ce thème lorsque la marche des légions des Gaules fut connue et que le Sénat se déclara contre Néron. H fallait évidemment l'attaquer alors dans sa popularité, détacher de lui ses partisans : c'était une mesure politique dont la nécessité s'imposait.

Page 1