‹ Études sur la vie privée de la renaissanceChapitre 13 sur 18 · ET LA MAISON DES CHAMPS · texte numérisé non relu

ET LA MAISON DES CHAMPS

omment se logeait-on à la Renaissance?

A première vue, le problème ne paraît pas bien compliqué : quel est le touriste qui n’a pas rencontré sur sa route un de ces vieux logis du temps, avec ses façades de pierre ou de bois, toujours si pittoresques ? Car on en trouve un peu partout, au nord et dans le centre, à l’est, à l’ouest et au midi.

L’embarras commence dès qu’on ouvre la porte. A quoi servait cette salle, et celle-ci, et celle-là ? Où ces gens dînaient-ils ? Où couchaient-ils ? Impossible de le savoir. Les distributions primitives sont dénaturées, les chambres coupées en deux, les portes déplacées ou agrandies, les murailles dégarnies, les allèges des fenêtres éventrées, les meneaux supprimés ou déshonorés par des persiennes, la cheminée

démolie, quand elle n’est pas vendue. Plus de vitraux tamisant un jour discret, amenuisé, qui s’accroche aux saillies de la sculpture, aux ors des cuirs, aux plis chatoyants des étoffes. Plus de meubles, de lits, de tables, de coffres, de sièges, de dressoirs, témoins journaliers de la vie privée, et son commentaire le plus significatif.

Je n’ai pas la prétention de combler ces lacunes. Je voudrais seulement choisir quelques anciennes descriptions d’intérieurs, parmi les plus complètes, et faire ainsi passer sous les yeux du lecteur une suite de petits tableaux tout faits, peints d’après nature et signés par les contemporains. La série n’est pas commode à réunir, j’en conviens; mais quoi ? elle est neuve, elle est rare, attrayante, elle n’a encore tenté personne; autant de raisons pour mettre en campagne un collectionneur.

Le moyen âge, toujours sur le qui-vive, avait façonné la maison à son image, une manière de forteresse civile, à murailles épaisses, s’élevant de fond, haute, unie, sans une saillie qui prête à l’es- calade; peu d’ouvertures sur la rue. Par le fait, le bâtiment se repliait sur lui-même, tournait le dos à la rue et faisait face à la cour. A l’intérieur, des grandes salles nues, qu’on divisait en chambres au moyen de tapisseries volantes; peu de meubles,

beaucoup de coussins, de tapis et de coffres; un outillage élémentaire, mobile, peu encombrant, d’un déménagement facile et rapide. « Je n’oublieray pas, dit Henry Estienne (i) qui se rappelle^ les maisons qu’il avait vues dans sa jeunesse, je n’oublieray pas leur façon de bastir qui estoit telle qu’ils se privoient presque de toutes les commoditez, lesquelles aujourd’huy nous requérons (et à bon droict) en un bastiment. Et se peut quasi dire qu’ils s’emprisonnoyent en leurs maisons, c’est-à-dire qu’ils faisoient leurs maisons en façon de prisons. Car ne se souciant que de faire de grosses murailles et épaisses, ils se privoient cependant de la commodité de la clarté, faute d’avoir l’esprit de faire le fenestrage tel qu’on le faict aujourd’huy. Au lieu aussy qu’ils se pouvoient mettre au large, se mettoient à l’estroit, faisans force trous ou nids à rats, au lieu de faire nombre de membres aisez, larges et spatieux. »

Mais, à la Renaissance, quand le monde rajeuni sent le besoin de s’épanouir au soleil eCde respirer le grand air à pleins poumons, les fenêtres se multiplient, et la maison, retournant sa façade, s’ouvre largement sur la rue. Les intérieurs sont partagés par des murs et des cloisons fixes, la distribution étudiée, les portes, les plafonds, les lambris formés de menuiserie délicatement ouvragée ; le mobilier

(i) Apol. XVIII.

plus stable, plus nombreux, est construit pour la place qu’il occupera désormais dans la salle.

La maison décrite par Gilles Corrozet dans ses Blasons domestiques de 1539, frappe tout d’abord par son air de gaieté. Je parle de la maison qu’il chante dans ses vers, et non de la vignette qui accompagne la poésie, vignette banale comme on en rencontre si souvent dans les livres du temps.

« Construite en un air de plaisance, elle a sa veue et son regard vers Orient » et reçoit les premiers rayons du soleil. Elle est « peinte à l’antiquaille » dans le goût de l’antiquité, et bâtie avec « pierre de taille, pierre de lyes (liais), marbre et autre sorte (1) ». Elle possède « estage sur estage (deux étages) ». C’est une

Noble maison de tous grands biens garnye,

Riche maison de tous meubles fournye,

en un mot, celle d’un bourgeois fort à son aise, comme nous le verrons tout à l’heure.

Une « assez large porte d’entrée » donne accès dans la cour pavée de marbre et « enrichie de médalles (médaillons) et de figures magnifiques, tant de modernes que d’antiques », le type de la maison de la Renaissance. Au milieu de la cour,

(1) Jusqu’au règne de Charles IX, on comptait encore peu de maisons de pierre à Paris : « La plupart, dit Lippomano, sont faites avec du bois et du mortier.

« une clère fontaine ». Le jardin plein de fleurs, offre aussi

Maints berceaux ombrageux,

Soubz qui on joue à divers jeux Comme à la boulle et à la bille.

Il a une treille, des arbres fruitiers, des « ruysseaux argentins remplis de différens poissons ». C’est un « petit Paradis ».

Avant de monter au premier étage, ne manquons pas de jeter un coup d’œil à la cuisine, pour laquelle Corrozet semble avoir une certaine prédilection.

La cheminée « pleine de feu, est garnie de chenetz, d’accostepotz (i), de grils, d’une grande pelle et tenailles serrantes » ;

Droict au milieu se tient la crémaillère.

Voici le banc, la vieille table, un buffet à mettre la vaisselle d’étain ou de cuivre, les grands plats, écuelles, assiettes, etc., les nappes, serviettes, torchons, pots, marmites; et les amas de viandes, de gibier, de poisson, de charcuterie, de pâtés, que le poète détaille avec amour.

La « montée (escalier) est clère et les degrez larges ». Entrons dans la salle qui sert à la fois de chambre à coucher et de salle à manger. « Très clère », décorée de dorures, de peintures, et de belles verrières, elle a « un plancher embrissé (par-

(1) Crochets ou supports pour la marmite.

quet)», jonché d’herbes odoriférantes; le parquet était alors une nouveauté que nous retrouverons tout à l’heure. Les murs sont tendus de nattes (i) pendant l’été ; l’hiver, on remplace les nattes par des tapisseries

D’armes, de chasses et d’amours, et de tableaux

Tant bien faits, tant riches, tant beaux.

La seconde chambre blasonnée par notre poète est le Cabinet , pièce spéciale, garnie d’armoires, où l’on conservait les objets rares et précieux (2). Le Cabinet de curiosités , installé par François Ier à Fontainebleau, existait encore en 1642 : « Tout autour, dit le père Dan (3), est une forme d’armoires garnies de veloux vert, qui ne se ferment par devant qu’avec de grands rideaux de taffetas de même couleur. » Florimond Robertet à Bury, Claude Gouffier à Oiron, François de la Tremoïlle à Thouars, avaient aussi leur cabinet ; c’était la mode. Le Cabinet , blasonné par Corrozet, est « paré de veloux cramoisy,

(1) « On couvre les murailles de nattes de jonc et de paille, qui rendent les chambres plus chaudes en hiver et plus fraîches en été. » (Lippomano, 1577.)

{2) « Il y a deux sortes de cabinets ; les uns grands, amples, qui n’appartiennent qu’à un Grand, pour y traiter d’affaires et conférences particulières ; les autres sont le plus souvent moindres, accompagnent une chambre, et servent à y retirer choses rares et prctieuses, comme aussi d’autres commoditez. » (Louis Savot, Architecture Jrançoise.) Nicot dit la même chose.

(3) Trésor des merveilles de Fontainebleau .

de drap d’or et de taffetas ». Il est « surtout bien choisi », et contient les joyaux, les bijoux, des

Tableaux et maintes belles images De grands et petits personnages,

en d’autres termes, des grands portraits et des miniatures. On y voit des médailles, des « curieuses antiquailles », c’est donc bien un cabinet de curiosités. On y conserve encore le « buffet d’or et d’argent » pour le service de la table, les armes de luxe, les affiquets précieux de la toilette, colliers, bagues, boutons d’émail, « gants lavez et parfumez », les « ciseaux, le miroir, la gente escriptoire, l’eschiquier, les heures pour servir à Dieu », etc. Ces menus objets sont rangés sur des étagères ménagées dans le lambris, ou dans ces armoires élégantes, à deux corps, dont quelques échantillons sont parvenus jusqu’à nous.

U Étude est le cabinet de travail et la bibliothèque :

O sainte Estude, ô Estude prisée...

Repos sacré des Muses Parnassines...

Chambre de paix, de silence et concorde,

Où le doux luth et taisant manicorde (1)

Rendent leurs sons tant souefs et pacifiques.

Estude belle entre les magnifiques,

Où est comprise une bibliothèque Autant latine, hébraïque que grecque...

En sa qualité de libraire, Gilles Corrozet devait

(1) Le manicorde avait ses cordes revêtues de drap, pour rendre le son plus doux en l’étouffant, d’où l’épithète de taisant.

ioô

bien à YEstude un de ses blasons les plus enthousiastes. La vignette indique sommairement le pupitre fixé au mur et la scabelle en face ; dans le fond, un coffre plein de livres et, contre le mur, une étagère, — on disait une ceinture , — également chargée de volumes. Rappelez-vous la jolie description que fait Montaigne de son estude : « Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pensées descousues. Tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisième estage d’une tour... la figure en est ronde, et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siège ; et vient m’offrir en se courbant, d’une vue tous mes livres rangés sur des pulpitres à cinq degrez tout à l’environ. C’est là mon siège ; j’essaye à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Misérable à mon gré qui n’a chez soy, où être à soy , où se faire particulièrement la cour, où se cacher. L’ambition paye bien ses gens : ils n’ont pas seulement leur retrait pour retraite. »

Puisque Montaigne lui-même nous offre la transition, hâtons-nous d’en profiter et nommons discrètement, sans insister davantage, le dernier blason de la série, celui de la chambre secrète ou retrait. La vignette est suffisamment explicite et nous dispense de tout commentaire.

Louis Vivès, à son tour, dans ses Dialogues im-

primés en 1532 et contemporains des Blasons , décrit assez minutieusement une « tant ample et belle maison, séparée des autres », c’est-à-dire entourée de rues et d’une certaine importance. Cette maison venait d’être élevée par un riche seigneur, pour remplacer un vieux bâtiment qui tombait en ruine ; elle peut donc nous donner le type des constructions nouvelles. Vivès ne dit pas ou elle était placée ; mais tout porte à croire qu’il s’agit de Bruges, où il a passé la meilleure partie de sa vie, où il a écrit ses ouvrages, et où il est mort. La description paraît faite d’après nature ; on y parle de cariatides, de pyramides et de girouettes qui ont bien le caractère flamand ; une des chambres est même pourvue d’un poêle, appareil à peu près inconnu en Espagne, et d’un usage général en Flandre.

Vivès imagine de faire visiter le logis par deux écoliers, auxquels il donne les noms d’architectes célèbres : l’un s’appelle Joconde, l’autre Léon Alberti ; Vitruve est le concierge (1).

Nos jeunes gens arrivent à la porte. « Tirons les cordes de la clochette, de peur que n’y entrions sans estre annoncés. Holà, Holà !

Vitruve. — Qui va là ?

Léon. — C’est moy,

Vitruve. — Dieu vous gard’, mon petitmignon. Pourquoy venez-vous icy ?

(1) J’emprunte, comme plus haut, la traduction de Benjamin Jamin, 1573.

Léon. — Mon compagnon que voicy et moy, avons grand désir de voir ce lieu.

Vitruve. — Entrez. Ho, garçon, apporte-moy les clefs des huys de la maison. » Et l’honnête Vitruve commence son métier de cicerone : « Premièrement voicy Pavant-portail (la porte extérieure sur la rue). Il est toujours ouvert de jour, sans portier ; on le ferme de nuict. Contemplez cette entrée magnifique, les portes de fort chêne garnies de cuivre. Le dessous et le dessus de l’huys (le chambranle ?) et le seuil sont de marbre albastré... Voicy l’huys de la salle (la porte d’entrée intérieure) que le maistre d’hôtel garde, le premier de la maison, comme le souillon (marmiton) est le dernier. »

De là on passe dans la cour intérieure [atrium), encadrée d’un promenoir « embelli de plusieurs et diverses peintures ». Ces peintures murales, analogues sans doute, à celles qu’on voit encore dans la cour de certains palais italiens, représentent une carte astronomique, une mappemonde, une « peinture parfaite des lieux naguères trouvez par les navigations des Espagnols » , la Mort de Lucrèce, le plan en couleur de la maison ; un tableau recouvert d’un voile, c’est l’histoire connue du vieillard en prison qui se nourrit du lait de sa fille.

La visite du rez-de-chaussée terminée, « montons ces degrezà vis, dit Vitruve ; chacun des degrez est large, comme vous voyez, et tout de marbre

dur et de couleur de fer (i), chacun d’une pièce. Ce premier étage est l’habitation du seigneur. Cette chambre haute (à l’étage supérieur) est là où on reçoit les hôtes ; non pas que mon maistre baille chambres à louage, ce que j’a n’advienne (2), mais elle est préparée pour les amys venant loger chez luy ».

La pièce suivante, celle que Vitruve appelle le triclinium est la salle où se donnent les fêtes et les banquets ; elle est décorée avec grand luxe : « O bon Jésus, s’écrie Joconde, quelles verrières (3) ! O qu’elles sont artificiellement (artistement) dépeintes, d’une peinture ombrageuse (ombrée) ! quelles couleurs, comme elles sont vives i et quels tableaux, quelles sculptures, quel plafond à assemblage (4). » Chaque sujet a sa légende que les visiteurs se font expliquer. « Le lambris de la salle est doré, ayant des perles meslées parmy. — Des perles voirement, fait observer Vitruve, mais de bien petit prix. Les fenestres regardent les unes sur le jardin, et les autres en la cour [atrium), où tombent les

(1) Le Latin dit marmoris basaltis.

(2) « Cette affluence de peuple et d’étrangers (à Paris) soutient le loyer des maisons. Elles se louent presque toujours garnies, par jour ou par mois ; car les concierges ( conserghi ), qu’on pourrait appeler les fermiers des maisons et des palais, ne peuvent pas en disposer autrement, craignant toujours que leurs maîtres ne reviennent à la cour ; alors il faut dénicher tout de suite, surtout si c’est une maison de grand seigneur. » (Lippomano.)

(3) V. Voyages et Voyageurs de la Renaissance , p. 80, note.

(4) Coassalio.

Iio ÉTUDES SUR LA VIE PRIVEE

pluies de dessus la maison. Voicy le lieu où l’on prend les repas Testé. Voicy un appartement (celui du maître) avec chambre à coucher décorée de tapisseries, et le plancher d’assemblage (parquet) recouvert de nattes. Et y a quelques images de la Vierge Marie et de Jésus-Christ ; les autres sont de Narcissus, d’Euryalus, d’Adonis, de Polyxène, que Ton dit avoir esté très beaux. » C’était une vieille croyance, datant de l’antiquité, que les femmes en contemplant tous les jours les types de beauté placés à dessein autour de leur lit, devenaient plus aptes à concevoir de beaux enfants (i). Chaque image porte naturellement sa légende, une arrièrechambre close sert de magasin pour les meubles et les ustensiles de ménage.

Dans un autre corps de logis se trouve l’habitation d’hiver plus obscure, plus abritée, et contenant un poêle (2) qui chauffe également la chambre voisine. A la suite se trouve la chapelle « élégamment voûtée » ; Vivès n’en dit pas davantage.

Mais « où sont les privez ? » demande indiscrètement Joconde. — « Là-haut, au grenier, nous avons une latrine publique (commune) de peur de la mauvaise odeur ; car mon maistre use, ès chambres, de pots, de terrines et de vases, » c’est-àdire de chaises percées.

L’installation des latrines au grenier était encore

(1) Voir la Paulographie, chap. v.

(2) Voyages et Voyageurs de la Renaissance, p. 109, note.

une innovation. Le moyen âge les plaçait à côté des appartements, dans une chambre ou dans une garde-robe attenante (i). « Quant à l’endroit de la maison, dit Henri Estienne (2), qui n’est pas honneste à nommer et toutesfois y est nécessaire, ils (nos prédécesseurs) le mettoient à la vue d’un chacun et comme en parade. » Mais à partir du xvie siècle, l’architecte remonte les « privés » au grenier. Ce qui n’empêche pas, comme nous le voyons ici, le maître de la maison d’avoir pour lui, à son étage et dans sa chambre, une chaise percée toujours recouverte d’une housse, et souvent d’un dais en étoffe pareille à l’ensemble du mobilier (3) : Revenons à nos visiteurs. O11 descend : « Cecy est la cuisine, cela le garde-manger, cela le sellier, cela la despense... Voilà l’huys de derrière de la maison, toujours fermé à deux serrures, l’une attachée et l’autre pendante (à cadenas ?). De ce côté, la vue donne sur une impasse obscure. Le porche de derrière est seigneurial ; voyez comme ces caryatides ont semblance de personnes s’efforçant de

(1) « In cubiculis , vel in loco ah bis sequestrato. » Grapaldi, De pariibus adium, 1494.

(2) Apol. Loys Guyon dit la même chose.

(3) « Nonnulli , e potentioribus prasertim , sellas in cubiculo ponunt familiares , en quibus vasa condita oletum, id est stercus excipiunt , per unum e famulitio mox exportandum. » Grapaldi. On sait le rôle que joue la chaise percée dans l’entourage de Louis XIV, et chez le roi lui-même. « Depuis environ vingt ans, dit Leroux dans son Dictionnaire, la mode est venue de faire toutes ses nécessités sans sortir de sa chambre, et cela par pur excès de propreté. »> Voilà un scrupule auquel on ne s’attendait guère.

soustenir l’édifice de peur qu’il ne tombe, combien qu’elles ne font rien. » — Sur quoi Léon observe que « telz sont plusieurs qui semblent faire grandes choses, encore qu’ils vivent en oysiveté et paresse, ce sont bourdons mangeant le labeur des autres ». Réflexion philosophique qui met fin à la visite et au dialogue.

La description de Vivès serait complète, s’il nous montrait la maison avec sa décoration intérieure, je veux dire ses brillantes tapisseries, ses cheminées rehaussées d’or sur fond d’azur, ses lits tendus de velours et de soie, ses meubles peints et dorés, ses dressoirs étincelants, ses tapis d’Orient jetés sur le sol et sur les tables, tout ce luxe jeune, riant et somptueux, qui est le propre de la Renaissance et dont les inventaires nous donnent une idée.

Mais les descriptions de ce genre sont rares. Quant aux inventaires, — Dieu me garde d’en médire, je leur dois trop de reconnaissance, — mais enfin, si bien faits et si détaillés qu’ils soient, la plupart ne donnent que la nomenclature des objets, sans en indiquer la place, et ne peuvent nous renseigner sur l’arrangement intérieur, nous rendre la physionomie des appartements. Heureusement certains inventaires, en très petit nombre, sont plus communicatifs ; ici ou là, pour une cause ou pour une autre, rien n’a été dérangé. L’inventaire de Catherine de Médicis, par exemple, dressé de son

vivant, m’a permis (i) de rétablir aussi exactement que possible, le cabinet personnel de la reine-mère renfermant des curiosités, les livres de tous les jours et l’inévitable crocodile suspendu au plafond ; la salle des émaux entourée d’une boiserie avec 32 portraits sur émail de Léonard Limosin « enchâssez » dans le lambris ; enfin Y appartement de deuil et sa décoration funèbre. De même, grâce à l’inventaire de Philippe de Clèves (2), le lecteur peut visiter une des parties les moins connues de la maison, la baignerie ou salle de bains, dont Vivès ni Corrozet ne parlent point.

A défaut des inventaires qu’il faut toujours interpréter plus ou moins, il semble que les conteurs et les faiseurs de nouvelles devraient nous renseigner à merveille et décrire amoureusement les chambres où se passent leurs aventures. Le moindre de nos romanciers ne manquerait pas une si belle occasion de prendre sa loupe et de tout détailler par le menu. La Renaissance n’y regarde pas de si près, et ni les Cent Nouvelles , ni YHeptaméron, ni les Comptes du monde aventureux , ni le Pogge, ni Masuccio, ni Despériers, ni Straparole, ni Beroalde de Verville et les autres ne se préoccupent du décor et de la scène. Je ne vois guère que du Fail en France et le Bandello en Italie, qui se mêlent de décrire, et tous les deux y excellent. Écoutons d’abord l’Italien,

(1) Inventaire de Catherine de Mèdicis. Paris, duantin.

(2) Le Meulle en France au XVIe siècle.

tout à l’heure nous retrouverons du Fail chez lui, c’est-à-dire en province et aux champs, où nous pourrons l’interviewer à notre aise.

Un jeune homme se laisse conduire secrètement chez une veuve; on l’introduit « dans une salle basse somptueusement décorée, avec un lit magnifique orné de courtines très riches, de deux superbes oreillers de soie pourpre, et d’une courte pointe en fil d’or, brodée d’une main si habile qu’un roi s’en serait tenu pour fort satisfait. La chambre embaumait, toute parfumée des odeurs les plus suaves. Le feu brûlait dans la cheminée, et sur une petite table était un chandelier d’argent avec un flambeau de cire très blanche Sur la table, un tapis de soie de couleurs diverses, merveilleusement brodé d’or et de soie à la façon d’Alexandrie, sur lequel étaient rangés en bel ordre des peignes d’ivoire et d’ébène pour peigner la barbe et les cheveux, avec des bonnets et des peignoirs pour mettre sur les épaules en se coiffant, et des essuie-mains de toute beauté. Mais que dire de la tenture de la chambre ! Au lieu de tapisseries, la garniture était de drap d’or sur or, où se voyaient les armoiries de la famille du défunt mari... On avait préparé, dans des vases très précieux de majolique, une collation délicate et splendide avec les meilleures confitures, et des vins précieux et parfumés de Montebriantino (1) ».

(1) Nouel. XXV, 4e partie.

Dans une autre nouvelle (i), le conteur nous montre « une chambre toute tendue de velours cramoisi artistement brodé, en guise de tapisseries. Au milieu, une belle table couverte d’un tapis de soie; huit coffres sculptés d’une grande beauté étaient placés tout alentour, avec quatre fauteuils de velours cramoisi. Plusieurs tableaux de la main de maître Léonard de Vinci ornaient admirablement la pièce ».

Mais êtes-vous curieux de connaître le logis de la belle Imperia ? C’est encore le Bandello qui va nous y conduire ; chemin faisant, il nous contera, comme il sait le faire, une anecdote qui est bien de son temps et que je ne pouvais pas laisser échapper (2) :

« Ce que fut l’Imperia, courtisane de Rome, et combien de son temps elle fut estimée belle, et aimée sans fin par les personnages les plus grands et les plus riches, je crois que la plupart de nous l’ont su par les yeux ou par ouï-dire... Parmi ceux qui l’aimèrent le plus, fut le seigneur Angelo dal Bufalo et, comme il était très libéral et très courtois, il la tenait dans une maison magnifiquement installée, avec de nombreux serviteurs, hommes et femmes, qui s’occupaient constamment à son service.

« La maison était si bien pourvue qu’en y pénétrant, tout étranger croyait entrer chez une prin-

(1) Novel. III, ire partie.

(2) Novel. XLII, 3e partie.

Ïl6

cesse. Entre autres, il y avait une salle, une chambre et un boudoir (< camerino ) pompeusement décorés; on n’y voyait que velours, brocarts, et sur le sol des tapis d’une extrême finesse. Dans le boudoir où elle se retirait, quand elle recevait quelque grand seigneur, les tentures étaient de drap d’or frisé, avec beaucoup de gentilles broderies. Il y avait encore une étagère ( comice ) peinte d’or et d’azur outre-mer, ouvrée subtilement, sur laquelle étaient posés de très beaux vases de matières variées et précieuses comme l’albâtre,, le porphyre, le serpentin et mille autres encore. On voyait à l’entour beaucoup de coffres et de bahuts richement sculptés et du plus grand prix; au milieu, une petite table la plus belle du monde, couverte de velours vert, sur laquelle il y avait toujours un luth ou un cistre avec des livres de musique, et d’autres instruments. Il y avait aussi plusieurs livres en italien ou en latin, somptueusement ornés...

« Donc un jour, le seigneur Angelo conduisit dans ce riche boudoir l’ambassadeur du roi d’Espagne qui, sur la renommée de l’Imperia, était venu pour la voir. A l’aspect de la dame qui était très belle et de son appartement magnifique, il fut émerveillé. Il se tut un bon moment et ayant envie de cracher, il se retourna vers un des gens de sa suite et lui cracha au visage, disant : « Ne te fâche pas, il n’y a pas ici d’endroit plus laid que ta figure. » Cette action, bien qu’incivile, fut très agréable à l’Imperia, pensant qu’on ne pouvait

mieux louer sa beauté et celle de son appartement* Elle remercia l’ambassadeur, lui disant toutefois qu’il devait cracher sur le tapis qui était étendu par terre pour cet objet (i). »

Le tableau est complet et je me ferais scrupule de le gâter par le moindre commentaire.

En dehors des inventaires et des conteurs, on rencontre encore çà et là des descriptions à peu près complètes. J’en ai recueilli quelques-unes dans le Meuble en France au xvie siècle (2) ; le lecteur y trouvera entre autres la chambre de Claude Gouffier, grand écuyer de France, vendue en bloc aux enchères en 1572, et la garde-robe, ou mieux la chambre de toilette de Henri III, telle qu’elle se trouve tout au long dans Vis le des Hermaphrodites , avec son étalage de peignes, de fers à friser, de pommades, de fard, de perruques, de jarretières.

(1) A la fin du siècle, une autre impure, la Vénitienne Margarita Emiliana faisait aussi tourner toutes les têtes. Dans son palais « le Paradis de Vénus », comme l’appelle le voyageur anglais Coryat, « les salles, somptueusement décorées de tapisseries et de cuirs dorés, offrent l’aspect le plus magnifique et le plus étincelant. Vous y verrez le portrait de la noble courtisane, une peinture exquise ». Elle chante en s’accompagnant du luth « avec toute la perfection d’un excellent musicien », et discourt « comme une rhétoricienne ». Sa « chambre de récréation renferme une quantité de choses admirables, des beaux coffres peints entourant la salle, un curieux baldaquin blanc-crème couvert de dentelle, une courte-pointe de soie brodée d’or, toute une literie délicieusement parfumée. Au milieu de ces merveilles, un seul objet inspire la mortification, objet assez étrange parmi tant d’irritamenta malorum , c’est le portrait même de Notre- Dame tenant le Christ dans ses bras, et placé à côté du lit sous un verre de cristal. » {Coryat's Crudities).

(2) Paris, 1887.

Il8 ÉTUDES SUR LA VIE PRIVÉE

fraises, chapeaux, etc., une vraie «boutique de mercier (i) ».

Voici encore, pour terminer, deux logements de garçon , celui de l’étudiant et celui du gentilhomme.

Félix Platter, envoyé en 1552 par son père de Bâle à Montpellier pour étudier la médecine, raconte (2) comment il était logé chez Catelan, le premier apothicaire de la ville : « Je m’installai un petit cabinet d’étude en planches, dans un appartement de l’étage supérieur. Je le décorai de tableaux, et mon maître y plaça un fauteuil doré, car il avait toutes sortes de prévenances pour moi. Au haut de la maison se trouvait une belle terrasse où l’on montait par un escalier en colimaçon. La vue s’étendait sur toute la ville et jusque sur la mer dont j’entendais le bruit par certains vents. C’est là que j’aimais à étudier ; j’y cultivais un figuier d’Inde dans un vase. J’étais seul dans la maison, et je prenais mes repas dans la pharmacie qui était tout près. Le soir, Hummel rentrait avec moi, car il partageait mon lit pour ne pas me laisser seul pendant la nuit. Comme il aimait le luth, je me mettais à la fenêtre pour en jouer, et les gens de la maison de M. de Saint-Georges, située en face, venaient m’écouter, en particulier sa sœur.»

Les Dialogues fort plaisants écrits en langue espagnole et traduits par César Oudin, petit livre fort rare

(1) Page 244.

(2) Platter à Montpellier, 1892, déjà cité.

et plein de renseignements curieux, décrivent ainsi le logement du gentilhomme ; bien entendu, nous sommes en Espagne :

« Que vostre chambre est joliment accommodée !

— Vous voyez, Monsieur, comme pour un pauvre gentilhomme.

— - D’où avez-vous ceste tapisserie ?.

— Elle est venue de Flandres.

— Aussi doivent estre venus de là ces tableaux?

— Quelques-uns ; les autres sont d’Italie.

— Ils sont d’un bon ouvrier pour certain. Combien vous a cousté ce cabinet ?

— Plus qu’il ne vaut, il me coûte quarante escus.

— De quel bois est-il ?

— Le bois rouge est du caoba de la Havane, le

noir est ébène, et le blanc est de l’yvoire Vous

verrez icy un buffet qui est encore mieux.

— - Où a-t-il esté fait ?

— Le buffet et les chaises sont venus de Salamanque.

— - Le meilleur vous défaut encore en ceste chambre.

— En quoy, je vous prie ?

— Ce que disait don Jean Manuel, un petit son de patin (i).

— Je vous entends, vous voulez dire une femme.

— C'est cela même.

(1) Chaussure de femme.

Le page entrant : Messieurs, la nappe est mise, vous desjeunerez quand il vous plaira. »

La maison des champs a d’autres exigences et, comme de raison, une aute distribution. « Bassecour, cellier, cuves et pressoirs ; grand lieu à tenir le bois de chauffage ; autres à serrer huiles, fourmages, cuirs et semblables provisions de réserve ; deux ou trois caves pour les vins, dont la facile descente invite le père et la mère de famille de les aller souvent visiter, comme en se promenant : cuisine accompagnée de tous ses offices. Au premier estage, une ou deux salles, sept ou huict chambres pour toutes saisons, pour vous, vos enfants petits et grands, nourrisses, chambrières, maitres d’eschole, amis survenans de diverses qualités ; chaque chambre accommodée de garderobes, privez (i), et cabinets pour garder les titres, papiers, linges et meubles de réserve. Au galetas, privez communs pour les serviteurs, et d’autres pour les servantes, avec leur montée spéciale pour l’honnesteté. Sous le toit, le logement des serviteurs, et les greniers à bled, légumes, fruits, chanvres et

(i) Voir plus haut, p. no. Ainsi, à la fin du xvie siècle, à la campagne, on installait encore les « privèz » à l’étage et à côté du maitre.

autres matières de garde. » Telle est la maison des

champs décrite par Olivier de Serres (i) et gravée par Ducerceau dans sa Manière de bastir aux champs (2) . Tel est aussi le « logis champestre » chanté par Claude Gauchet (3)

Le logis soit tourné vers la part où l’Aurore Sort des bras de Thyton...

Que le front en soit beau, long de trente brassées (env. 50m.) Orné de quatre, ou cinq, ou six belles croisées;

Où quatre chambres soient d’une belle grandeur,

Ouvertes à propos, quinze pieds (4 m. 50 env.) de haulteur. Que le subtil maçon à chacune desrobbe Le secret cabinet, avecq’ la garderobbe,

Fournis d’honneste meuble et de licts advenants Pour coucher les valletz des amis survenants.

Chaque chambre ait du moins sa croisée et demie...

Au bas, la salle soit grande modérément Et plus longue que large, haulte suffisamment.

Que deux croisées soient jusqu’au haut de la salle,

Pour s’accoulder dessus sans par trop se hausser,

Ni aussi pour les grands trop avant se baisser.

Au levant et au midi, « près de la cheminée » on fera construire pour les petits oiseaux,

Une maison d’arcal (fil d’archal) composée en réseaux (4)

(1) Théâtre de l’ Agriculture.

(3) Plaisir des champs.

(4) Voir La Maison de P. Pichou, par Albert Babeau, 1883; et Montaigne, Voyage, p. 39.

c’est-à-dire une volière. Enfin, près de la cuisine, on placera

Une salle d’hyver où l’on souppe et l’on disne

Hors des efforts des vents.

Écoutons maintenant du Fail, toujours si précieux à consulter quand on veut connaître la vraie province. Il va nous décrire à sa manière, non pas la maison-modèle d’Olivier de Serres ou de Claude Gauchet, mais le vrai manoir du gentilhomme breton, un peu rude et brutal, sentant à plein nez le chasseur et l’homme de guerre, tel enfin qu’il était du temps de François Ier (i) :

« Dedans la salle du logis (car en avoir deux cela tient du grand), la corne de cerf ferrée et attachée au plancher, où pendoient bonnets, chapeaux, gresliers (cors de chasse), couples et laisses pour les chiens, et le gros chapelet de patenostres pour le commun. Et sur le dressouer, ou buffet à deux étages, la Saincte Bible de la traduction commandée par le Roy Charles le Quint (Charles V), y a plus de deux cens ans; les Quatre Fils Aymon, Oger le Danois , Mélusine , le Calendrier des Bergers , la Légende dorée , ou le Romani de la Ro^e. Derrière la grande porte, force longues et grandes gaules de gibier; et au bas de la salle, sur bois cousuz et entravez dans la muraille, demie-douzaine d’arcs

(i) Eutrapel, Du temps présent et passé. On peut comparer cette description avec celle de Rapin, Les tlaisirs du gentilhomme champestre .

avec leurs carquois et flèches, deux bonnes et grandes rondèles (rondaches), avec deux espées courtes et larges, deux hallebardes, deux piques de vingt-deux pieds de long, deux ou trois cottes ou chemises de maille dans le petit coffret plein de son (pour les garantir de la rouille) ; deux fortes arbalestes de passe avec leurs bandages et garrotz. Dedans et en la grand’ fenestre sur la cheminée, trois hacquebutes (c’est pitié, il faut à ceste heure dire harquebuses), et au joignant, la perche pour l’espervier. Et plus bas à costé, les tonnelles, esclotouères, retz, filetz, pantières et autres engins de chasse. Et sous le grand banc de la salle, large de trois pieds, la belle paille fresche pour coucher les chiens, lesquelz pour ouïr et sentir leurs maistres près d’eux, en sont meilleurs et vigoureux. Au demeurant, deux assez bonnes chambres pour les survenans et estrangers, et en la cheminée de bon gros bois vert, lardé d’un ou deux fagotz secs, qui rendent un feu de longue durée. »

C’est encore du Fail qui va nous conduire au fond de la Bretagne, chez un paysan « prudhomme rustique et bon vilain », dont la bicoque avait « en sa circonférence XVIII piedz en carré, et XXVIII en large et non plus, à raison que le villageois disoit le nid estre assez grand pour l’oyseau ». Les murs étaient faits de « belle terre détrempée avec beau foin », la couverture « de paille et joncs entremeslés, le jonc de l’autre costé vert et aucunement (un peu) pâlissant, qui donnoit un merveilleux

lustre au chaume. A rentrée, au lieu d’escalier, estoit le billot de bois plus bas que le seuil de l’huys, afin que, sans se malaiser, on entrast facilement. Entré, voyez justement près l’huys une cheville à laquelle pendoient d’ordre, colliers, estrilles, aiguillons, fouetz, brides et semblables équipages du mestier, et ce à main gauche; de l’autre vous destournant, comme si quelqu’un vous frappoit sur l’espaule, voyez tout en juste ordre tant que l’un ne passoit l’autre, faucilles, vouges, serpes, fourches, socz, coutres, avec un boisseau plein de clouz, tenailles, marteaux, cordes, alênes et menues ferrailles, qui toutes servoient à mesnage, ainsi qu’affermoit le villageois interrogé principalement sur cet article. Delà en avant poussant outre, comme le naturel des hommes est insatiable, trouveriez une table de bonne estoffe, sans mignarderie, sans ouvrage que plain (uni), sur le bout de laquelle la touaille ou nappe ( ce m’est tout un) estoit encore du reste du disner, comme voulant inviter et semondre (engager) l’estranger ou le las, se récréer et solatier avec elle. Et ce qui estoit dedans, c’estoit le bon pain frais et quelque lopin de lard restant du disner. Tirant vers le foyer, estoit un coffre auquel estoient en élégante disposition les hardes du bourgeois champestre, comme chapeau, gibecière, la ceinture bigarrée et demy-ceint de sa femme, entremeslée d’odorante marjolaine, et là dessus estoient les escuelles de bois, et un pichier (pichet) de terre. Baste, le lit du bonhomme estoit joignant le foyer.

clos et fermé de mesme et assez haut enlevé (i). Je laisse les selles (sièges) et chaises de bois, tortues de nature, et les pièces bien rapportées. »

On remarquera que la maison des champs comporte toujours la chambre « pour les survenants et estrangers » ; « le bon vilain » lui-même, qui n’a pas de chambre à donner, laisse sur la table les restes de son dîner pour « l’estranger et le las ». Ces vieilles traditions hospitalières dataient de loin et la Renaissance les avait héritées du moyen âge. Elles se pratiquaient avec une courtoisie et une bonne grâce particulières, témoin cette jolie scène des Cent Nouvelles (2) : « Un seigneur et trois de ses amis égarés à la chasse, arrivent de nuit à un ostel, comme on disait alors, « on heurta de bon het (avec empressement) à la porte, car il estoit bien tard, environ neuf ou dix heures de nuyt, et doubtoient (redoutaient) fort qu’on fust couché. Varletz et meschines (servantes) saillirent dehors, qui s’en vouloient aller coucher, et demandent qu’est-ce là ? Et on leur dit. Ils vinrent à leur maîtresse qui estoit jà en cotte simple, et avoit mis couvre-chef de nuyt. — « Us soient les très bien venuz, dist-elle ; avant, « avant, vous tels et tels, allez tuer chapons et pou- « lailles, et ce que nous avons de bon, et mettez « (servez) en haste. » Bref, elle disposa, comme femme de bien et de grant façon, comme elle

(1) Les Bretons ont conservé cet ancien usage.

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