LES CIVILITÉS EN ALLEMAGNE
hez les Allemands, Pierre Schade (Mosellanus),Hegendorf, Cammermeister, Ulrich de Hutten et les autres ont enseigné le beau latin et les belles manières ; quelques-uns de leurs ouvrages sont même imprimés à Paris et à Lyon, mais aucun ne vaut le Grobianus , aucun n’a eu sa popularité.
Grobianus et Grobiana est un poème latin en trois livres, vingt-sept chapitres et cinq mille vers. On se découragerait à moins ; mais avec de la patience, en procédant par gorgées, on arrive au bout et, tour compte fait, on ne regrette pas sa peine.
La première édition est de Francfort (1549) ; il y en a eu plusieurs, on connaît même une traduction anglaise du dernier siècle ; c’est donc un livre à succès. L’auteur, Frederick Dedekind, inspecteur des églises réformées du diocèse de Lubeck, était un original qui ne manquait ni d’humour, ni de finesse. J’imagine qu’il fut frappé de l’uniformité des manuels de civilité qui couraient l’Allemagne,
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ce qui lui donna l’idée d’en composer un de sa façon. Son Grobianus prend exactement le contrepied des autres ; il enseigne le savoir-vivre à rebours. C’est le manuel du mauvais ton, le code raisonné de l’homme mal élevé, du rustre (en allemand Grobian). Le paradoxe, mené jusqu’au bout avec un sérieux et une conviction imperturbables, appuyé d’arguments débités le plus gravement du monde, arrive précisément au résultat cherché par l’auteur. Son apologie à outrance de la grossièreté est la meilleure critique que l’on en puisse faire.
Par exemple, il dira au jeune homme : « Ne perds pas ton temps à te peigner; une certaine négligence sied à la jeunesse et pas une femme ne te reconnaîtra pour son maître, si elle s’aperçoit que tu soignes ta chevelure comme elle. Laisse tes cheveux tels qu’ils sont, tout entremêlés de plumes; c’est leur plus bel ornement et la preuve la plus certaine que tu ne couches pas sur la paille. — Se laver les mains et la figure est une vraie honte, et l’hygiène s‘y oppose ; on vu des gens en mourir. Que les autres se lavent, si bon leur semble, tu n’en prendras pas d’humeur (i) . »
(1) Voici encore une recommandation : « Dans certains pays, on suspend à son nez un anneau d’or ou de pierres précieuses, comme le font les riches Indiens. La fortune ennemie t’a-t-elle refusé ces trésors, ne t’en afflige pas ; écoute plutôt le conseil d’un ami qui ne te veut que du bien. Comme la stalactite glacée, suspendue au toit, embellit la maison pendant les brumes de l’hiver, ainsi la goutte qui s’échappe de deux narines embellit un jeune visage. Toutefois, il est une limite que tu sauras toi-même déterminer : quand le liquide se répandra sur tout ton visage, c’est que le moment est venu de
A la jeune fille il recommande « de boire de grands coups de vin ; — de se décolleter hardiment, car on aime les belles choses que l’on voit, et personne ne se soucie de celles qu’il ignore et qui restent cachées ; — de chercher ses puces, s’il le faut, devant tout le monde ; entre les femmes et les puces, la guerre est à l’état permanent ; il faut poursuivre l’ennemi dans sa retraite, séance tenante, l’en extraire et l’écraser sans pitié ».
Dans la rue, Grobianus doit « marcher les yeux égarés, de l’air d’un jeune taureau échappé ; — bousculer les passants ; éternuer et tousser dans la figure des gens, pour les rafraîchir en été ; — ne saluer personne ; le chapeau doit être rivé sur la tête comme une tiare ». Grobiana « regardera partout, de manière à voir ce qui se passe devant et derrière ; elle mangera des pommes en marchant, s’arrêtera devant les bateleurs, et découvrira la jambe aussi haut que possible ».
Quant à la toilette, il faut « taillader à fond le pourpoint, les souliers et les chausses ; c’est la mode et cela vous donne un air militaire et grand seigneur. La moustache sera longue et pendante, chose très utile à plusieurs points de vue ; si quelque ordure est tombée dans le verre sans qu’on s’en aperçoive, les poils et la barbe l’arrêteront au passage et l’empêcheront de pénétrer plus avant; en
t’essuyer, et tu ne manqueras pas de le faire soit avec le coude, soit avec ton habit ou ton chapeau, etc. »
outre, la moustache servira de filtre pour clarifier le vin qui coulera plus pur dans le gosier ». La jeune fille portera « des chaussures crottées, c’est la marque d'une fille laborieuse. Eile plantera sa coiffure de fleurs sur le nez; pour quel motif? innocente que tu es, ces fleurs parfumeront délicieusement tes narines , au lieu de s’évaporer dans l’air... »
Mais l’heure est venue de se mettre à table: grosse affaire pour nos bons aïeux, surtout pour les Allemands, mangeurs et buveurs déterminés. Dedekind est leur compatriote, il les connaît par le menu et n’avance aucun fait, — il a soin de le déclarer dans sa préface, — dont il n’ait été témoin. Son répertoire de préceptes ne laisse rien à désirer; j’en traduis quelques-uns au hasard, sauf à résumer les commentaires qui sont interminables.
« Choisir toujours la meilleure place; pourquoi la céder à un autre ? Ne sommes-nous pas tous sortis du même limon, ombre et poussière les uns comme les autres? — Si l’on arrive en retard, il faut expulser un des convives de son poste; s’il hésite, l’arracher de force en le prenant par le cou; Caton lui-même ordonne de céder au plus fort; — lâcher la ceinture pour que le ventre se répande à l’aise, sans cependant débrider tout à la fois; on s’y' prendra graduellement pendant le repas. — Plonger les deux mains dans les écuelles; nettoyer son assiette avec la nappe; retirer son soulier pour repasser son couteau; à ceux qui s’étonnent,
répondre que c’est votre habitude. — Si l’on tarde à servir, inventer des passe-temps ingénieux, par exemple, couvrir d’arabesques à la pointe du couteau les plats d’argent ciselés, piquer la nappe à coups redoublés, frapper bruyamment le réchaud avec son couteau ; ce procédé a deux avantages : d’abord les oreilles délicates sont charmées d’une musique imprévue; ensuite le cuisinier et le maître de maison seront prévenus etse corrigeront à l’avenir. — Cassez les noix avec le poing, d’un seul coup ; la table tremble, la vaisselle saute en l’air, les verres se brisent, les bouteilles se renversent, et chacun est émerveillé de tant de puissance... — Avoir soin de déposer toujours les écales dans l’assiette du voisin (i) ».
(i) « Le morceau que ta main vient de porter à ta bouche est-il trop chaud? N’en dis rien, dissimule autant que possible, afin que les autres y soient pris comme toi... Peut-être veux-tu retirer de ta bouche la nourriture brûlante et la remettre dans le plat? Quelle honte ! Voici ce que tu feras, si tu es adroit : souffle avec force le morceau dans ta bouche, de manière à tempérer la chaleur ; mais ne va pas souffler timidement. Gonfle énergiquement les joues comme si tu avais à jouer d'une trompette difficile. Puis, semblable à Eole, ramasse ton souffle et le projette en avant sur le morceau brûlant ; c’est le vent qui se déchaîne avec un bruit terrible; c’est l’Etna qui vomit les flammes de son cratère. Oh ! combien tu m’enchanterais si tu pouvais alors te tourner du côté de ton voisin, insuffler ta chaleur dans sa figure et l’arroser d’un jus brûlant! que d’applaudissements et de félicitations ! Quel divertissant spectacle pour la compagnie !... » — « S’il reste entre tes dents quelques débris de viande, fouille ta bouche avec les doigts, ou sers-toi de ton couteau. Regarde bien ce que tu as retiré et, pour ne pas le perdre, remangele immédiatement. Ou bien, avant de nettoyer ton couteau, pique dans ton assiette un morceau quelconque et le présente à ton voisin, en le conjurant à trois ou quatre reprises, de la voix la plus
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Le dîner terminé, voici le moment de montrer son caractère aimable et facétieux. Grobianus « se mêle à tous les groupes, intervient à tort et à travers, parle haut, critique, tranche sur les questions, ne cède à personne : grandia de minimis movet certamina rebus , un rien lui suffit pour chercher une grosse querelle », une querelle d’Allemand, c’est de tradition. « Il dérange tout le monde, lance l’écume de son verre dans le nez du voisin, lui souffle son vin à la figure. Que l’on se fâche, qu’on le contredise seulement, il prend sa grosse voix, sa voix de Stentor, vomît des menaces épouvantables et met flamberge au vent. »
Au demeurant, notre homme « casse les verres et les pots, défonce les vitres, — c’est un moyen d’inscrire ses armes sur les vitraux, comme fait la noblesse; — il danse sur les chaises, les brise et s’empare des morceaux pour mettre le poêle en pièces. Dans la rue, il accoste les femmes, insulte les passants, les provoque l’épée à la main, lance des pierres dans les fenêtres, empêche les gens de dormir, et rosse sa femme en rentrant ».
Ainsi va Grobianus, triomphant et sans gêne, de la première à la dernière page. Chemin faisant, il formule quelques maximes judicieuses : « Ne cède à aucun, méprise tout le monde et n’aie cure de
douce, de vouloir bien le manger. Dès qu’il aura porté à sa bouche les restes sortis de la tienne, tu seras sûr de fournir à la compagnie une belle occasion de rire ; on te traitera comme un vrai citadin né pour les fines plaisanteries. »
personne. Fais ce que tu veux et dis ce qui te plaît; si l’on te blâme, ta conscience t’approuve et ses éloges te suffisent. Ne te soucie pas de plaire aux autres; personne ne peut plaire à tout le monde, dès lors à quoi bon essayer ? » C’est un cours complet de morale indépendante.
Le chapitre De moribus pueilarum n’est pas moins riche en conseils pratiques, mais difficiles à faire passer dans notre langue. J’en dirai autant des articles De ructu , vomi tu, crepitu, screatu et aliis elegantiis ; je les recommande à nos romanciers ; ils y trouveront certains tableaux faisandés, d’une belle couleur, et des documens humains à combler de joie le naturaliste le plus difficile.
Dedekind méritait qu’on le tirât de l’oubli ; c’est un précurseur.