LES AMOUREUX
amour est un recommenceur, écrivait 5 Bussy à Mme de Sévigné; cela est vrai, non seulement de l’amoureux qui se répète lui-même, mais de tous les amoureux de tous les temps et de tous les pays qui se répètent indéfiniment les uns les autres. Et depuis l’origine du monde, ces délicieux rabâcheurs redisent la même chanson, que l’humanité inassouvie écoute toujours aussi passionnément, sans en trouver, sans même en souhaiter une autre.
L’amour variera dans son essence ; il sera sensuel dans l’antiquité, chevaleresque au moyen âge, précieux sous Louis XIII, impertinent sous Louis XV, romanesque hier et maladif aujourd’hui ; ses procédés, son formulaire ne changent point; c’est à peine si la mode y ajoute quelques accents passagers. A la Renaissance, le cliché est le même; il sert toujours : « Aussitost que celuy voit venir de
loin celle que principalement il ayme, il se redresse le collet de sa chemise, il agence bien son bonnet sur sa teste, il redresse son manteau sur ses épaules, il se lève sur la pointe des pieds, montre un visage joyeux et riant, et semble quasi qu’il se renouvelle du tout, pour se rendre plus agréable aux yeux de sa dame, en la présence de laquelle il change de couleur, et départ son cœur du corps pour la suivre, se sentant quasi tirer par la propre figure d’icelle ( 1 ) » . « Comptemoy, dit encore Clément Marot :
Compte moy cy par les menuz Les moyens que tu as tenuz Pour parvenir à ton affaire:
— J’ay fait tout ce qu’on sçauroit faire.
J’ay soupiré, j’ai fait des criz,
J’ay envoyé de beaulz escripts,
J’ay dansé et ay fait gambades;
Je luy ay tant donné d’œillades Que mes yeux en sont tout lassez...
J’ay chanté, le diable m’emporte,
Des nuictz cent fois devant sa porte.
Quand elle venait au moustier,
' Je l’attendois au benoistier
Pour luy donner de l’eau bénite...
Je luy disois qu’elle estoit belle... etc. (2).
(1) Civile conversation , d’Estienne Guazzo, trad. de G. Chappuys’ p. 389.
(2) Mr. du muguet courtisan ne penseroit pas estre le bien venu (auprès des femmes), s’il ne contrefaisoit sa grâce, remâchant bravement le petit fétu parmi sa bouche, tenant son bonnet d’une main sur le genou, quelquefois des deux au derrière de soy avecques une teste mal arrestée, et une voix contrefaitte. Et ainsi s’escarmouchant, il badinera plus de tours au devan de Mademoiselle, qui ne feroitun
On chuchotte dans les petits coins « sur les coffres et les lictz à l’escart, les flambeaux bien loin reculez (i) ». On échange des signes, des coups d’œil, des billets doux, des cadeaux, des serments, des baisers, et ces menues faveurs qu’on appelait la petite oie, les abatis de l’amour (2). On caquette et on coquette de la belle façon, et le flirtage bat son plein ; car cette prétendue importation américaine est aussi vieille que l’amour lui-même :
« Chacun choisit celle que bon luy semble, pour disputer avec elle de l’art d’aimer, circonstances et dépendances, la mener danser, puis la mener dans un coing, luy remonstrer qu’il est son serviteur, qu’il désire son amour, et user de telles instructions, mémoires et remonstrances que Amours et les docteurs qui en ont parlé luy conseillent. Les jeunes filles, femmes, et damoyselles deviennent (ainsi) sçavantes, gentilles, galantes et (à force) d’escarmoucher, apprennent leur court et entregent. Pareillement, les jeunes levrons amoureux apprennent à deviser et bien parler, et avoir la bouche fresche, deviennent serviteurs des dames, se façonnent et acquièrent de l’esprit... Par ce moyen, se brassent
chien de basteleur pour son maître. Je ne dis pas que s’il se vouloit essuier le front avecques le mouchoir ouvré, ou frapper sa bottine avec une petite baguette, que cela ne luy aidast fort à asseurer sa grâce... » (J. Tahureau, Dialogues, p. 33.)
(1) Brantôme, Dames galantes.
(2) « Les extrémités des oyes, ce qu’on appelle aujourd’huy la petite oye. (H. Estienne, Apol. pour Hérodote, II, 20.)
et se marchandent tous les jours plusieurs bons mariages (1). »
Les Cent Nouvelles nouvelles nous montrent des « bons compaignons » qui, pour provoquer leurs amies, « se viennent trouver devant elles dans une feste où elles estoiënt, et font la roë (roue), et se pourmènent par devant elles, devisans d’un costé et d’autre, et faisans cent mille manières pour dire : Nous ne tenons compte de vous (2) ». Ailleurs, la femme d’un procureur, amoureuse d’un jeune clerc de son mari, « venoit menu et souvent coudre et filer près de luy, pendant qu'il escrivoit et une fois le boutoit de costé, luy ruoit (jetait) des pierrettes qui brouilloient ce qu’il faisoit, et luy falloit recommencer. Un autre jour, luy ostoit papier et parchemin, tant qu’il falloit qu’il cessast l’œuvre. Même, pour le plus empescher, elle respandit sur buffet, sur papier, sur robe, son cornet à encre (3) ».
Un recueil moins connu, les Arrêts a* Amours, composés par Martial de Paris à la fin du xve siècle, est plein d’observations naïves et plaisantes qui semblent dater d’hier. « Deux gentilz compagnons tous deux amoureux en mesme lieu d’une mesme dame », viennent porter plainte par devant la Cour d’Amour. Le premier demande qu’on défende à
(1) Ordonnance sur lejaict des masques , par Gilles d’Aurigny.
(2) Nouv. LVIII.
(3) Nouv. XXIII.
son rival « d’aller à la messe où sa dame va, pour lui bailler à l’entrée de l’eau benoiste; de luy sourire en passant, ny faire quelque signe, ou semblant de la regarder. Il ne doit point agenouiller à l’opposite du costé où elle s’assied, durant la messe. En se promenant dans l’église où elle est, il ne doit claquer son patin (i), ny redresser le poil de son chapeau; s’il a et porte nouveaux gants ès mains, il ne les doit point enfoncer, ny faire semblant de allonger les doigts en tirant. Il ne doit point lire les oraisons ny les escritaux des tombes qui sont auprès de ladite dame, durant qu’elle est en l’église... » Ces menus traits si comiques et si finement observés, ne sont- ils pas d’une actualité frappante?
L’autre riposte à son tour que son rival ne doit point « l’appeler sa dame ou maîtresse, ny s’en dire serviteur. Il ne doit pas l’accompagner en voyage, ny autre part, au moins ne la doit pas tenir par dessoubs le bras », c’est ainsi qu’on donnait le bras à une femme. « Si elle veut aller en pèlerinage, il ne la doit point mener derrière luy (en croupe), ny luy aider à secourre (relever) sa robe; que si, sur le chemin, son fouet cheoit à terre, il ne le doit pas relever, ny bailler. » Il ne pourra davantage « danser aux noces, ny autre part avec sa dite dame; ny servir à table où elle sied, ny luy bailler carreaux (coussins), ou placet (tabouret) à mettre sous les
(1) Faire sonner ses chaussures sur le sol
piedz. Ses cheveux ne devront pas venir jusque sur les yeux, » coiffure ultrà-élégante et le dernier mot du bon genre. Enfin, il lui sera interdit « de porter pour l'amour d’elle la botte fauve, ny la solcie (le souci) sur son chappeau, ni sa dite botte fauve fermée d’aiguillettes vertes, ny son chappeau fermé de cordon ny houppe de cheveux, ny la livrée d’elle aux harnois de ses chevaux ».
En effet, l’amoureux qui savait vivre, devait « se vestir court, aller déceint (la ceinture détachée) par la ville, porter une botte (de couleur) fauve au pied dextre ou senestre, tenir un petit baston à la main », et adopter la livrée (les couleurs) de sa dame. C’était l’uniforme obligatoire, les insignes de l’amoureux. La dame, à son tour, portait à la jarretière les couleurs de son ami :
De mes couleurs, ma nouvelle alliée,
Estre ne peut votre jambe liée,
Car couleurs n’ay et n’en porteray mye (i).
Elle mettait « ses gants de costé, dans la ceinture, et faisoit fermer ses soulliers d’aiguillettes vertes ». Placer « entre les courroies de ses soulliers, à la boucle, un anneau d’or », signifiait « l’amour désolé au pied, dont on ne tient plus compte (2) ».
Du temps de Brantôme, « force gentilshommes, premier que porter leurs bas de soye, prioient les
(1) Cl. Marot.
(2) Arrests d'amour.
dames et maistresses de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du plus que du moins, et puis les portoient en très grande vénération et contentement d’esprit et de corps (i) ».
Montluc décrit ainsi sa toilette lors qu’il était amoureux : « Voyant de regret que le peuple (de Sienne) avoit de me voir ainsy malade, je me fis bailler des chausses de velours cramoisy que j’avois apportées d’Albe, couvertes de passement d’or, et fort découpées et bien faites; car au temps que je les avois fait faire, j’estois amoureux; nous estions lors de loisir en nostre garnison et, n’ayant rien à faire, il le faut donner aux Dames. Je pris le pourpoint tout de mesme, une chemise ouvrée de soie cramoysie et de filet d’or bien riche; en ce temps-là, on portoit les collets de chemise un peu avaliez (bas); puis pris un collet de buffle, et me fis mettre le hausse-col de mes armes, qui estoient bien dorées. En ce temps-là, je portois gris et blanc pour l’amour d’une dame de qui j’estois serviteur, lorsque j’avois le. loisir. Et avois encore un chappeau de soie grise, faict à l’allemande, avec un grand cordon d’argent, et des plumes d’aigrettes bien argentées. Puis une veste, un cazaquin de velours gris, garny de petites tresses d’argent à deux petits doigtz l’une de l’autre, et doublé de toile d’argent, tout découppé entre les tresses, lequel je portois en Piedmont sur les armes. Or avois-je encore
(1) Brant., XI, 34 r .
deux petits flacons de vin grec, de ceux que M. le Cardinal d’Armagnac m’avait envoyés. Je m’en frottai un peu les mains, puis m’en lavai fort le visage, jusques à ce qu’il eust pris un peu de couleur rouge; et en bus, avec un petit morceau de pain, trois doigts ; puis, me regarday au miroir. Je vous jure que je ne me cognoissois pas moy-mesme, et me sembloit que j’estois encore en Piedmont, amoureux comme je Pavois été (1). »
La mode de porter les couleurs de sa maîtresse a duré longtemps. Aujourd’hui que nous nous habillons comme nos maîtres d’hôtel, la mode n’a plus de raison d’être; elle a passé.
Une autre obligation pour le galant consistait à donner à sa belle des sérénades et surtout des aubades. L’aubade commençait d’ordinaire vers minuit : d’abord des roulements de tambour « afin de réveiller les habitants de la rue ». Puis venaient les trompettes, suivies par les hautbois, par les fifres, les violes et un trio de luths pour finir (2). Du Fail plaisante un personnage qui « donne à sa dame réveils et aubades de sa vieille guiterre (guitare), qu’on soûloit nommer guiterne; vend tous ses livres, soyes et robes fourrées, au printemps, pour la resjouir d’une algarade d’espinette de$emplumée, avec quatre violons à treize cordes ensemble,
(1) Montulc, I, 197.
(2) F. Platter à Montpellier. Voyages et Voyageurs de la Renaissance , E. Leroux, 1895.
et huit cornetz, le tout à quinze accords. Or cuydoit-il, après ces motets de chathuant, avoir quelque bon tour d’œil, joyeux visage et gaye caresse (i) ».
Comme on le pense bien, les fleurs jouent un grand rôle entre amoureux, la marjolaine qui signifie toujours heureux , le romarin emblème de la franchise , la violette de Y amour innocent , la pensée du souvenir , et le souci qui symbolise les peines du cœur et les inquiétudes. Dans les Propos rustiques , « un bon lourdaut » de la campagne donne à son amie « un brin de marjolaine, qui estoit la plus grande récompense et entretien d’amour qu’on eust pour lors. Je ne dis pas que un ruban n’eust esté reçu, ou une ceinture de laine, mais c’eust esté à grand’ peine; car trop se fust sentie obligée ». A la ville, on y met moins de façons : jeunes filles ou femmes mariées , damoyselles ou bourgeoises , acceptent de celui qui leur fait la cour, des robes, des étoffes en pièces, voire des bijoux de prix; et cela naïvement, sans scrupules, avec une simplicité qui décon-
(1) Propos rustiques. « — Mais nonobstant tout cela, un tas de gentilz mignons ne délaissent point d’essaier à complaire par mille moyens à ces fières bestes, se soubmettant à la merci du froid et humide serein, de l’aspre et forte gelée, de la pluye, des vents et orages, et souvent d’un parfum d’un pot à pisser sur leur teste, pour récompense de la peine qu’ils prennent à sonner des aubades, avecques luts, guiternes, flûtes, et autres accords et raclemens de boyaux, au devant de la fenestre de Madame ; laquelle, cependant que ces pauvres niais sont là à trembler le grelot, epandre soupirs, et baiser le crouillet de la porte, est ou dormant à son aise dedans un lict, ou à son réveil etendantla cuisse, et prenant plus de plaisir à se moquer de la folie de ces fols importuns, qu’à ouyr harmonie de leur musique. *> (Jacques Tahureau, Dialogues , p. 22.)
certe nos théories mondaines sur la délicatesse et le qu’en dira-t-on. Celle-ci autorise son serviteur à lui donner « à toutes les étraines, un beau chaperon de migraine, et aussy une robe neuve, à chacun premier jour du mois de May ». Celle-là reçoit « plusieurs bagues et joyaux, six aulnes de damas pour faire une cotte simple, deux petites verges (anneaux) d’or, quatre aulnes d’escarlatte, une turquoyse et un Agnus Dei bien gent (1). »
L’auteur des Quinze Joyes de mariage nous montre une coquette entourée de galants dont « l’un luy présente beaux motz plaisantz et gracieux; l’autre luy marche dessus le pied, ou luy estraint la main ; l’autre la regarde d’un regard trenchant et piteux de costé; l’autre enfin luy présente un annel (anneau), un dyamant, ou un rubis ». Ce dernier était-il mieux avisé que les autres? l’histoire ne le dit pas ; mais auprès des petites vilotières (grisettes) l’argument eût été irrésistible, s’il faut en croire ces jolis vers de Marot :
Quand les petites vilotières Trouvent quelque hardy amant Qui veuille mettre un dyamant Devant leurs yeux riants et verts,
Coac, elles tombent à l’envers.
Empruntons encore à Martial de Paris un de ces petits tableaux pittoresques où il est passé maître. Un amoureux expose que lui et son amie
(1) Arrests d'amours, pass.
« ont fait ensemble une promesse et alliance d’amour, par laquelle ledit amoureux luy promit que toutes et quantes fois qu’il se voudroit coucher et mettre son couvre-chef de nuit, il seroit tenu de nouer le bout du dit couvre-chef à deux bons et forts nœudz, et de dire pour l’amour d’elle, en le retirant : Dieu doint (donne) bonne nuit à ma dame. Et aussy elle diroit pareillement, quand se lèveroit au matin, en mettant sa chemise : Dieu doint bon jour à mon très doulx amy. Et avecque ce, estoit dit que le gallant devoit toutes les semaines passer sur le tard une fois ou deux devant son huys, et attendre une bonne certaine heure pour avoir un bouquet ou une violette qu’elle luy devoit, pour récompense, jeter avant qu’il s’en allast...
« Or, disoit cet amoureux que, en faisant ledit contrat, il avoit esté énormément déçu. Car premièrement, au regard de tirer son couvre-chef toutes les nuitz, il luy en falloit avoir un neuf de trois jours en trois jours, tant (il) en rompoit et déchiroit... Touchant l’autre point, pour avoir un pauvre bouquet ou une violette, il souffroit maux infinis. Car premièrement, il advenoit très souvent qu’il ne trouvoit point sa dame à l’huys, ny âme à qui parler, et ainsi convenoit illec (là) attendre et longuement jambayer (i), le pauvre, sans avoir feu ne clarté. Secondement, car quand il s’en vouloit partir, il voyoit aucunes fois la lueur de la chandelle
(i) Faire aller les jambes.
par les verrières, dont il estoit si fort transi et ravi, qu’il ne sçavoit (ce) qu’il devenoit. Et, pour ce qu’il cuydoit alors qu’elle ne fust pas couchée, et que tantost dût venir, il attendoit tout seul emmy la rue, deux ou trois heures, aucunes fois toute la nuit, se pourmenant pour doute de morfondre, regardant en haut les gouttières si elle viendroit point aux fenestres, où il avoit grand martyre. Et mesmement, au temps d’hyver, pour les neiges et la froidure, il estoit souvent en tel point qu’il ne sentoit membre qu’il eust, si (bien) que l’on eust ouy cliqueter ses dents l’une contre l’autre comme une cigogne. Tiercement que, pour la pluie et mauvais temps qui couroit, il estoit parfois contraint de partir sans rien faire, fors seulement baiser la cliquette de l’huys de sa mye, pour lui dire adieu. »
Cette jolie scène a je ne sais quel parfum sentimental qui mérite notre attention. On dit souvent que la Renaissance est sensuelle et rabelaisienne en amour ; oui sans doute, si l’on s’en tient aux gaillardises de ses conteurs. Mais à côté de cette Renaissance, popularisée par nos peintres et nos romanciers, il y en a une autre moins connue, moins débraillée, et plus vraie. Saine, franche, bien équilibrée, débordant de sève et de santé, elle aime à rire, c’est entendu ; les hardiesses du geste et du langage ne sont pas pdur l’effaroucher, elle sait se défendre^ quant à la pruderie, ni le mot, ni la chose n’étaient inventés de son temps. Mais le
cœur est tendre, honnête, sentimental à ses heures et parfois d’une extrême délicatesse. Ecoutez plutôt cette complainte si chaste et si touchante de « l’amant à l’aimée » :
Souvieigne-vous du cœur qui bondissoit Pour la tristesse en quoy il périssoit...
Souvieigne-vous du péril et danger
Où nous estions, dont nous ne tenions compte,
Car vraye amour ne connoit paour ni honte ; Souvieigne-vous de nostre amour honneste Dont ne devons pour nul baisser la teste,
Car nous sçavons tous deux certainement Qu’honneur et Dieu en sont le fondement ; Souvieigne-vous du très chaste embrasser Dont vous ne moy ne pouvions nous laisser ; Souvieigne-vous de vostre foy promise Par vostre main dedans la mienne mise ; Souvieigne-vous de mes doubtes passées Que vous avez en une heure effacées...
Souvieigne-vous des heures qui sonnoyent Et du regret qu’en sonnant me donnoyent... Souvieigne-vous de l’adieu redoublé A chaque pas, de l’esperit troublé,
Du cœur transy et du corps affoibly...
Souvieigne-vous d’immortel souvenir De vostre amy, et le veuillés tenir Dans vostre cœur seul amy et parfaict,
Ainsi que vous dedans le sien il faict.
Cette pièce exquise est de la Reine de Navarre (i), la Marguerite de VHeptaméron , celle qu’un de ses historiens (2) appelle « une doctrinaire de
(1) Heptaméron, Appendice.
(2) Le comte de La Ferrière-Percy.
I42 ÉTUDES SUR LA VIE PRIVEE
l’amour platonique ». Lisez encore les petits dialogues dont elle fait suivre chacune de ses nouvelles ; il y a là des pages d’une rare élévation et d’une chasteté attendrie, qui n’ont rien de rabelaisien, je vous assure.
Sans doute les amoureux de Martial sont moins raffinés ; mais, pour être plus bourgeois, leur sentimentalisme n’est pas moins très réel. Celui-ci « passe tous les jours vingt fois devant la porte de sa dame, salue les fenestres, adore l’huys, se passionne, se crucie et se tourmente ». Celui-là « ne dort pas ne nuict ne jour, ainçoys toujours pense à elle. Et ce faisant, bien souvent frissonnoit et luy sembloit qu’il avoit plus de cent esguilles autour du col qui le picquoient. S’il eust voulu manger, il n’eust sçu, car n’y avoit si bonne, ne si douce viande, qui amère ne luy semblast (i) ». Tous « gémissent sur leur martyre ; ils sont pensifs, songearts et mélancolieux (2) ». Heureusement leurs nerfs sont solides, et leurs mélancolies se portent bien. Voyez-les « monter et dévaler de nuict, du haut de deux ou trois étaiges, par une longière (longue nappe) ; coucher toute la nuict entre deux gouttières, voire quand il gèle à pierre fendant » ; aux étuves, en attendant leur amie,
« endurer l’eau si chaude qu’ils sont tout brus-
(1) Arrests d'amour , pass.
(2) ld. pass.
lez(i) ». Un galant, moins patient que les autres, « lance deux ou trois grosses pelotes de neige contre les fenestres de sa dame et, après ce qu’il vit qu’on n’en tenoit compte, il prit une grosse pierre et la jeta contre les verrières, tellement qu’il en abattit deux ou trois lozenges ». Un autre « boute sa dame en passant par la rue ». Une jeune femme, qui vient d’être saignée au pied, lance de sa fenestre « sur son très doulx amy » une palette de son sang, ce qui le fait arrêter par le guet, comme coupable d’un meurtre .commis dans le voisinage. Sur quoi l’amoureux demande, et le tribunal d’ Amours lui accorde, « pour récompensation, demy douzaine de baisers bien assiz, et dont chacun d’iceux pourra durer autant qu’on mettroit à dire un De profundis et Fidelium (2) ». Une autre embrasse son ami « si asprement qu’elle cuyda le faire seigner du nez ; et puis, quand vint au desserrer, le frappa moult durement de la patte de son chapperon, où il y avoir une esguille et une espingle, de laquelle il eust la joue toute esgratignée ». Une troisième « jette dans le dos de son amy, en jouant, une poignée d’orties et d’ordures, où il y avoit des fourmis parmy, qui le picquoient et faisoient si grand mal, qu’il ne pouvoit durer » ; et lui, pour se venger « luy baille deux grands souffletz (3) ».
(1) Ar resis d’amour, pass.
(2) Id. pass.
(3) Id. pass.
Ces façons de se faire la cour, tant soit peu rustiques chez les hommes, et garçonnières chez les femmes, étaient celles de la bourgeoisie. A la cour et chez le grand seigneur, on se pique de plus de délicatesse. Voici comment François de la Trémoïlle raconte à son grand-père sa première entrevue avec Anne de Laval (1521) (1) :
« Monseigneur, plaise vous sçavoir que je arrivay à Laval mardy dernier, là où je trouvai monsieur et madame de Laval et mademoiselle leur fille ; et vous promets, monseigneur, qu’ils m’ont fait de l’honneur et du bon traitement si que jamais gens sçauroient faire, et vous assure, monseigneur, qu’ils ont merveilleusement grande envie que je soye leur fils.
- « Et quant au regard de mademoiselle leur fille, après que j’eus parlé à monsieur et à madame de Laval, me mis à parler à elle et fus avecques elle deux ou trois heures ; et ensemble j’y ai esté trois jours. Jel’ay vue en toutes sortes que j’ay pu voir, et nefaisoit on point de difficulté de me la montrer. Et quant au personnage, elle est assez belle et a fort bonne grâce ; sa manière fort douce et fort arrêtée, fort beau corps sans avoir tare d’estre bossue, et autant obéissante à monsieur son père et à madame sa belle-mère que femme que je rencontray jamais. Et premier que luy dire ma volonté, je regarday à tout ceci, mais je n’ay trouvé chose en
(1) Chartrier de Thouars.
elle qui ne soit fort honneste ; sa parole moins esgarée que femme que je vis oncques. J’ay bien regardé partout et la trouve terriblement de ma fantaisie.
« Quand je vis qu’elle s’y adonnoit, je luy dis que ne luy sçaurois céler ce qui estoit en ma fantaisie, c’est que je l’aymois bien fort, et que je ne sçavois femme en France avecques qui je vécusse plus volontiers que avecques elle. Je luy priai qu’elle me dist la sienne, et quelle me regardast bien, et qu’elle ne dit point chose de quoy elle se voulut repentir. Elle me fit réponse quelle feroit ce qui plairoit à monsieur son père. Je luy répliquai cela, et luy dis que ce n’ estoit point parler, et quant à ce cas là le père n’en doit avoir la connoissance. Je luy priai que à père ni à mère elle ne fust point si obéissante qu’elle ne m’en dist sa volonté, et que de moy je n’ay eu conseil que à ma fantaisie. Elle me répondit qu’elle se sentiroit bien heureuse d’estre en ma compagnie, puisque (je) luy faisois cet honneur que de la prendre, et qu’elle mettra si bonne peine d’obéir à celuy qui l’aura qu’il devra estre content d’elle.
« Après je luy dis que nous ferions grand’chère ensemble; et je vous jure ma foy, Monseigneur, que je n’en ay cru que ma fantaisie, qui s’adonne si fort à elle qu’il n’est possible de plus; car c’est une aussi honneste femme et une des plus parfaites que je vis jamais. Je vous supplie, Monseigneur, que je l\ye, car je l’aime fort, et crois que si nous
sommes bientôt ensemble, que nous vous ferons ce que toujours avez tant désiré, car elle est de ma fantaisie et je suis de la sienne. Et crois que si vous l’aviez vue, que vous diligenteriez la chose, car à mon avis, mais que la voyez, la trouverez ainsy que je vous dis ; et si je ne pensois vivre avecques elle, je vous assure, Monseigneur, que je ne vous en
manderois pas ce que je vous en mande »
« Je vous supplie, Monseigneur, encore un coup qu’il ne tienne à rien qui ne se fasse, car je vous assure que ce qu’elle a dit n’a point esté par son père, car elle l’a dit de naïveté ; et ce que j’ay dit, en ne me l’a point fait dire. Et quant à l’honnesteté du maistre et de la maistresse, ils en ont ce que gens peuvent avoir; aussi tant des serviteurs que des femmes, car c’est la maison la mieux railée (réglée) que. je vis jamais, qui y vont de meilleure volonté à ceste affaire. Si je voulois louer tout, ainsy que la raison le veut, je ne cesserois jamais (1).... »
(1) Voici une autre lettre extraite du même recueil. Gabrielle de Bourbon écrit à son mari Louis de la Trémoille, après sa victoire sur Ludovic Le More (1500) :
« Monseigneur mon amy, je ne sais comme assez je dois rendre grâce à Dieu et à sa benoite mère de la belle et honorable victoire qu’il vous a donnée. Hélas, mon mignon, mon amy, je vous assure que je crois que Notre-Dame ne fust pas plus remplye de joie le jour de Dimanche, que je fus samedi quand je vis, par une lettre de M. le maréchal à M. d’Alby qu’estiez en très bon point de votre personne et que, à votre grand honneur, la guerre estoit finie. Et loué soit Dieu, monseigneur mon amy, vous estes le plus heureux gentilhomme de France et moy la plus heureuse femme ; mais
Voilà la vraie Renaissance amoureuse prise sur le fait.
Plus tard, elle se transforme ; comme les arts, la langue, le costume et les moeurs, l’amour se laisse pénétrer par l’infiltration italienne toujours plus envahissante ; il abandonne la vieille tradition du moyen âge, se subtilise et se raffine. Pour ce libertin de Brantôme, c’est un progrès : « Quant à nos belles Françoises, dit-il, on les a vues le temps passé fort grossières... Mais, depuis cinquante ans en ça, elles ont emprunté et appris des autres nations tant de gentillesses, de mignardises, d’habits et de belles grâces, que maintenant il faut dire qu’elles surpassent toutes les autres en toutes façons..» Henry Estienne voit les choses d’un autre œil : « On n’oyoit point parler de ces vilenies, dit rudement le vieil huguenot, auparavant qu’on sçeust si bien parler italien en France. »
Chez le campagnard, la transformation est la
que je aye ce bien de vous bientôt revoir. Je suis sure, monseigneur mon amy, que reconnaissez bien celuy dont tout vient et lui en rendez la louange comme c’est raison. Et démon endroit je ne m’y serai assez acquittée ; toutefois je mettray bonne peine d’y faire mon devoir.
« Je vous requiers, mon amy, que je sache de vos nouvelles et bien au long et à la vérité. Des nôtres, tous se portent bien, Dieu mercy, et votre fils ne fust jamais si gentil compagnon qu’il est. Je ferai fin, car je sçais bien que longue lettre ne vous seroit pour cette heure, à l’afFaire que avez, que ennuyeuse ; me recommandant très humblement à vostre bonne grâce et loyale souvenance. Fait de celle qui tant vous aime, et vostre très humble et très obéissante mignonne.
( Chartrier de Thouars.)
même : « Pensez-vous, à votre avis que les amours des anciens se démenassent comme celles d’aujourd’hui? — Nenny vraiment, dit Lubin, je le saysbien pour moy; car, quand ilfust question de me marier à votre nièce, j’avois Page de trente quatre ans ou environ, auquel temps ne sçavois que c’estoit d’être amoureux, encore moins comme il s’y falloit gouverner. Aujourd’huy le jeune homme, en l’âge de dix-huict ans, est blasmé quand il n’entretient les dames, ne muguette les filles, ne fait le brave, le mignon (1). » Hanter les femmes, fréquenter « les jeunes gens desbauchez et farcis de certaines maximes endiablées et venues d’Italie (2) », voilà le secret pour être « renommé moderne ».
Le langage de l’amour se modifie comme l’amour lui-même. Ce n’est plus
Le rond parler, sans fard, sans artifice1 2 3
de la reine de Navarre ; le vieux gaulois a fait son temps. La langue devient fausse, creuse, alambiquée comme les sentiments qu’elle exprime ; partout des pointes, de l’enflure et de la boursouflure.
« Quand vous avez la commodité de parler aux femmes en privé, dit Noël du Fail aux muguets de son temps (1547), vous estes les plus mauvais que l’on sçaurait voir, comme de dire : Héé, ma maistresse, voulez-vous que pour votre amour conquérir
(1) Du Fail, I, 47.
(2) Du Fail, II, 15 3 .
(3) Cl. Marot.
e me rompe le col ? Mais, pour ce que cela est un peu fascheux, je combattray, et fut-ce le grand Turc. Par la vertu Saint Quenet, belle dame, ceste dernière guerre (je croy que ce fust à Luxembourg) , je fis un coup de ma main, et seulement pour un
simple souvenir de vous, dont toute la troupe
je ne dis rien. Haa, ma dame, mon souvenir, mon bon espoir, pia fermeté, mon petit cœur gauche (i) ! » Ne dirait-on pas Mascarille faisant sa déclaration à Cathos et à Madelon ?
Les femmes « ne passent plus leur temps à voir un pauvre languissant se donner au diable et se désespérer; mais quand nostre amoureux produit un brasselet de perles grosses comme pois, les portes fermées luy sont ouvertes très grandes, comme à passer une charretée de foin (2) ». L’ambassadeur de Venise, Lippomano, adresse le même reproche aux Françaises : « L’or, dit-il fait tout faire à toutes les femmes du monde ; avec la Française l’argent suffit. » La critique est excessive sans doute ; mais, il faut bien l’avouer, l’invasion toujours croissante du luxe, de la corruption et des étrangers, n’était pas faite pour enrayer le mal. Tous ces parvenus Génois, Lucquois, Florentins, Vénitiens et Lombards , enrichis des dépouilles de la France, ces « sardines devenues des baleines » , disait-on faisant allusion à la for-
(1) Propos rustiques.
(a' Id.
tune scandaleuse du Lucquois Sardini (1), importaient chez nous leur esprit mercantile et sans scrupule, et traitaient l’amour comme une opération commerciale.
Car les femmes ne sont par les seules qui trafiquent de l’amour. On voit les gentilhommes les mieux qualifiés se faire payer leurs faveurs. Il est vrai que certains préfèrent à l’argent les bijoux et les pierreries, estimant que « les présents en argent sentent plutôt leurs femmes communes qui donnent à leurs ruffians, que non pas leurs grandes et honnestes dames (2) » ; mais le principe n’est pas contesté, et Brantôme le formule avec le cynisme inconscient que nous lui connaissons : « Toute grande dame doit pour son honneur, donner à son serviteur soit peu, soit prou, soit argent, soit
bagues, soit joyaux, ou soit riches faveurs
mais il faut en cela peser tout, et que l’homme soit si discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit. Quant à moy, dit-il encore, — et cet aveu peint l’homme tout entier, — quant à moy, je me puis vanter d’avoir servy en ma vie d’honnestes dames, et non des moindres ; mais, si
(1) Nuper Sardini, jam nunc sunt grandia Cete.
Sic alit aima suos Gallia pisciculos.
(2) Honnestes dames , ces mots qui reviennent si fréquemment chez Brantôme, ont donné et donnent encore lieu à une interprétation erronée. Une honncste dame , au xvie siècle, n’est pas une femme de mœurs honnêtes, mais une femme du monde , distinguée , une grande dame, comme onesta chez les Italiens et honesta chez les Latins ; Suétone et Pline appellent les patriciens Honesti tout court.
j’avois voulu prendre d’elles ce qu’elles m’ont présenté, et en arracher ce que j’eusse pu, je serois riche aujourd’huy, ou en bien, ou en argent, ou en meubles, de plus de trente mille escus que je ne suis... (i). »
Restons-en là ; aussi bien, si les Cent Nouvelles nouvelles marquent les débuts de la Renaissance amoureuse, et Y Heptaméron sa maturité, les Damés galantes accusent sa décadence irrémédiable et sa
fin.
(i) Recueil des Dames , 2e partie,
CAQUETOIRES, SÉRÉES
ÉCRAIGNES, FILERIES, ETC.
CAQUETOIRES , SÉRÈES ÊCRAIGNES , FILE R I ES, ETC.
Jj^ous étions jadis, — et je crois bien que nous sommes encore, — un peuple de coin du feu. Malgré les chemins de fer, la vapeur, la bicyclette, l’automobile et l’électricité; malgré cette rage de voyager, cette névrose du déplacement, cette locomotite aiguë qui s’empare périodiquement de tout Français âgé de quinze à soixante-dix ans, nous aimons à rentrer chez nous. Nous aimons notre home mieux que l’Anglais luimême ; du moins nous l’aimons autrement. L’Anglais l’emporte avec lui dans sa malle ; nous le laissons à la maison, parce qu’il tient au sol et que les racines sont trop profondes pour pouvoir l’en extraire ; ce qui fait que nous avons plus de peine à le quitter et plus de joie à le revoir.
Nous aimons encore, quoi qu’en disent les sceptiques et les gouailleurs, ces vieilleries qui
r56 ÉTUDES SUR LA VIE PRIVEE
s’appellent la famille, le toit paternel, les meubles d’autrefois « pleins de la poussière des aïeux », et la cheminée hospitalière. . . . , non pas le chef-d’œuvre de fonte et d’acier où l’Anglais entasse de la houille, ni le poêle monumental des Allemands, ni le placage inutile et décoratif des Italiens ; mais la bonne cheminée française, assez large pour chauffer la famille et les amis pendant les longues soirées d’hiver, la cheminée où l’on brûle du bois, où l’on tisonne en causant, comme ces honnêtes gens dont parle un ancien qui se retrouvaient tous les soirs au coin du feu « pour caqueter, écrivant au foyer avec chacun son bâton brûlé par le bout, affermant que cela sert moult aux lunatiques ».
Ces goûts sont ceux de notre race sociable et communicative; ils tiennent à notre chair, à notre sang. Nos aïeux de la Renaissance les ont hérités du moyen âge; comme nous, et mieux que nous, — car ils avaient moins de soucis et d’arrière-pensées — ils aimaient à recevoir et à voisiner. Ils se réunissaient souvent chez l’un ou chez l’autre, et les bons contes allaient leur train, contes salés, amoureux.ou tragiques. Ce besoin de jaser, de rire, de dire des histoires et d’en entendre, nous .a valu une bonne part de notre littérature : les Cent Nouvelles et P Heptaméron sont l’écho des conteurs et des conteuses de la cour; les Séries nous introduisent chez le bourgeois de la province ; avec les Evangiles des quenouilles, on écoute aux portes les radotages de vieilles matrones assez singulières ; Martial
de Paris est le greffier des causes galantes, du Fail le secrétaire des paysans bretons, et Tabourot celui des commères dijonnaises.
A Paris, le grand seigneur ne reçoit guère. Il y séjourne peu volontiers et préfère habiter son château où il se sent plus libre, plus à l’aise, et peut sans contrainte se livrer à la chasse à courre et au vol, ses passions favorites (i). En été, \q salon, qu’on me passe le mot, se tient en plein air. Les invités se retrouvent tous les jours dans l’après-dînée, sous la treille ou le long des allées parfumées de jasmins et d’orangers. Là « assis sur l’herbe fine, où coule une source limpide et fraîche qui murmure délicieusement », on cause, on fait de la musique, on joue, ou philosophie sur l’amour, sur les lettres, les arts ou la politique. Un poète dit un sonnet ou un madrigal ; la dame du logis lit des passages de l’auteur à la mode, ou « prend en main le divin Virgile qu’elle explique avec les commentaires les .plus beaux et les plus ingénieux (2) ». Arrive un gentilhomme beau diseur, « le vrai père des nouvelles, et qui en a plein son carnier ». Tous se lèvent, l’embrassent, font cercle autour de lui, et se taisent pour mieux l’entendre. Puis chacun donne son avis sur la nouvelle, on en conte une autre, et tout finit par une danse.
Chez le bourgeois, lé salon est moins littéraire
(1) Lippomano et Bandello, V, 20.
(2) Bandello, pass.
et plus familier. On y cause, ou plutôt on y caquète davantage. Parmi ces réunions, les plus brillantes, les plus animées, celles qui tiennent le plus de place dans les préoccupations mondaines de la parisienne, avaient lieu chez l’accouchée. La naissance d’un enfant était l’occasion de réjouissances et de cérémonies auprès desquelles nos petites réceptions paraissent bien plates et bien insignifiantes. Dans la chambre à coucher somptueusement décorée et parfumée pour la circonstance, l’accouchée sur son lit de parade et richement vêtue , recevait ses parentes, ses amies, ses voisines ; la table était chargée en permanence de viandes, de pâtisseries, de vins délicats et, sur le dressoir recouvert de nappes brodées, l’orfèvrerie étincelante s’élevait en étages. Les femmes tenaient compagnie à l’accouchée jusqu’à ses rele vailles ; elles l’aidaient à se lever, l’assistaient au bain et se baignaient même avec elle. On mangeait, on buvait, on faisait de la musique, on dansait. C’était pour les femmes un assaut de toilettes et de caquetage, si bien qu’on appelait caquetoires les chambres où se tenaient ces réunions, et même les sièges qui les garnissaient. « Les dames de Paris ne se sont pu tenir d’appeler des caquetoires les sièges sur lesquels estans assises, principalement si c’étoit à l’entour d’une gisante (accouchée), chacune vouloit montrer n’avoir point le bec gelé (1). »
(5) H. Estienne, Deux Dialogues, p. 162.
Gratien du Pont l’auteur des Contreverses des sexes masculin et féminin , parle ainsi de la visite à Faccouchée : le lit sur lequel elle repose est « d’anticque (i) », peint d’or, d’azur et d’acre (2) ». A côté du lit, vous « trouverez maint un muguet et causeur, par grand’gloire couché sur une chaire de fin veloux, de drap d’or ou broché ». Si « la chambre est parfumée et parée, n’en faut parler » ; elle est plus riche que celle d’une grande dame, « d’une duchesse, voire d’une Reine ».
L’accouchée « dessus son corps, porte un corset d’un fin drap d’or frisé, formé de martres fourrées, et tous les dimanches elle en change ». De ménétriers.
Et d’instrumens y a telle mélodie,
Tant de chansons, d’orgues et de plaisir,
Que vous n’auriez certes autre désir Que d’écouter leurs accords et cadences,
Et compasser maintes sortes de danses.
Mais voulez-vous entendre le « caquet des femmes quand se trouvent ensemble » ?
Les unes parlent quant à leurs jalousies ;
Les autres content celles de leurs maris.
Et des muguetz, desquelz ils sont marris.
Les unes parlent de leurs accoustremens,
D’anneaux, de bagues, chaînes et vestemens.
Les autres disent que n’en peuvent avoir, .
Car leurs maris ne font pas leur devoir.
(1) Dans le goût de l’antiquité, c’est-à-dire delà Renaissance.
(2) Azur d’acre, naturall a\ur (Cotgrave).
IÔO ÉTUDES SUR LA VIE PRIVEE
Les autres parlent de leurs nobles lignages,
De leurs prouesses et de leurs héritages,
Que (si) à l’aventure, les leurs, pour abréger,
Sont droitz vilains et n’ont de quoi manger,
Leurs bas lignages toujours exhausseront,
Et les plus hauts des autres baisseront.
Les « jeunes » racontent leurs petites misères et leurs moindres malaises, avec force détails : « je crois que je suis enceinte », dit une mariée ; « j’ai si mal au reins », reprend une autre, « que j’en mourrai soudainement,
Mais mon mari ne s’en rompt pas la testé,
One ne me dit : veux-tu rien, sotte ou beste ?
Les autres, — « celles qui ont en leur maison, belle-mère, belle-sœur ou beau-père », — parlent,
Du traitement mauvais que leur feront.
Les autres parlent de leur ménagerie (ménage),
Et font merveilles, selon leur baverie (à les entendre); Mais Dieu sçait bien de quel sorte ont vécu Chiches de mailles (i), et larges d’un escu.
Cependant les commérages, les cancans, les médisances circulent de bouche en bouche sur celle-ci, sur celle-là, sur les prétentions de l’une, les toilettes et le train de l’autre, les amours d?une troisième « vilaine et ribaude » qui a « plus de dix amants, n’en doutez pas ». En somme,
Jamais leur langue n’a séjour ne repos,
Incessamment parlent sans nul propos,
Toutes à coup, quand se trouvent ensemble.
(i) Menue monnaie.
IÔI
Gratien du Pont est un impertinent ; mais est-il vrai que certains salons bourgeois de province — et d’ailleurs — ressemblent encore plus ou moins aux caqueloires de la Renaissance ?
Les brillantes réceptions de l’accouchée sont une spécialité parisienne ; ailleurs on fait moins d’étalage. Dans certaines provinces, dans le Nord par exemple, la visite à l’accouchée est surtout un prétexte pour bien boire et pour bien manger. « Quand approche le temps de l’enfantement, convient que le mari ait commères à l’ordonnance de la dame, » et qu’il se procure du vin dont elles « boiront autant que l’on en bouteroitdans une botte ».„ Quant à elles, elles ne s’inquiètent pas « quiconques a la peine de quérir le vin, quelque temps qu’il fasse, s’il pleut, ou gèle, ou grêle. Elles desjeunent, elles disnent, elles mangent, maintenant boivent au lit de la commère, maintenant à la cuve. Et le pauvre homme va souvent voir comment le vin se porte, quand il voit terriblement boire (i) ».
La série est la soirée, et plus particulièrement la soirée de province, que Cotgrave définit ainsi : A gossiping , or good fellozu like meeting of neighbours (; this night at one , that at another , of their bouses) whereto everie one brings or s ends bis disb. C’est donc la réunion de voisins bons compagnons qui s’assemblent pour bavarder (un soir chez l’un, un soir chez l’autre) et qui apportent chacun ou envoient
(i) Les quinze Joyes de mariage.