‹ Études sur la vie privée de la renaissanceChapitre 16 sur 18 · IÔ · texte numérisé non relu

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leur plat. Guillaume Bouchet, qui a écrit un gros volume sur les Stries , dit à ce propos : «Je ne me sçaurois saouler de louer l’honnête coutume et façon de vivre, de laquelle on use en plusieurs villes de nostre France, où les parents amis et voisins s’accordent à porter chacun son petit ordinaire en la maison tantost de l’un, tantost de l’autre. » « Ces stries se tiennent le soir, comme l’indique leur nom, parce que « chacun ayant tout le jour mis ordre à ses affaires, se trouve bien plus libre sur le soir, ayant plus de moyen et de loisir de tenir longue table, et demeurer après le repas aux sérées, pour deviser et se ragaillardir ensemble ». Ailleurs, Bouchet va au-devant d’un reproche qu’on faisait à ces réunions : « Quant à ceux, dit-il, qui voudraient blasmer la façon de rire librement qui a esté gardée en nos sérées, s’ils sont hommes, ils doivent penser qu’il n’y a rien qui leur soit plus propre que le ris... Et puis, si vous voulez forclore le ris de la table qui doit estre joyeuse, il faut en oster la parole ; et si vous en ostez la parole, vous en ostez l’âme. » Bien entendu, il y a des sérées pour toutes les classes de la société et pour tous les âges : « qui ne sçait, dit le même auteur, que les sérées sont fiictes pour les contes des vieilles, pour le caquet des femmes et des filles, pour le babil des chambrières filans leurs quenouilles, et pour récréer l’esprit qui, après le manger et le boire, est plus subtil et gaillard (i). »

(i) « Cette sérée fit prendre fin à toutes les autres ; aidée en cela

Dans les trente-six séries dont il nous a laissé la description , Bouchet donne des échantillons variés des questions que Ton y discutait chaque soir(i). Les bons bourgeois poitevins parlent de tout, des gens d'église et des gens de guerre , du vin et de Veau, de la musique , des barbiers et des médecins, des pendus , des voleurs , des animaux, des bavards, des sourds-muets , des peintres , de beaucoup de choses encore, et surtout des femmes , enceintes, accouchées, nourrices, jeunes filles ou mariées, sujet scabreux que l’on traite avec la plus parfaite indépendance d’idées et de langage, jusqu’au moment où les femmes se croient obligées de mettre le masque, ou bien se lèvent et font mine de se retirer.

Voici la description d’une sérée d’après les Evangile des quenouilles : « Un soir, dit l’auteur, après souper, pour cause d’ébat et de passe temps, ès longues nuits entre le Noël et la Chandeleur, je me transportai en l’ostel, d’une assez ancienne damoiselle, assez près ma voisine, où j’avoye accoustumé d’aller souvent deviser, car plusieurs des voisines

de l’esté, qui les surprit, leur ôtant le feu, le vin doux, et les longues nuits, sans lesquelles choses nos sérées ne peuvent estre. (G Bouchet, Sérées.)

(1) « Tout ce qui se présentoit à nous avant le souper ou durant iceluy, ou après, et en la sérée, servoit de sujet à ceux qui estoient dans la compagnie. La jalousie d’un mary, la passion d’un amoureux, la mignardise d’une femme, la sottise d’un valet, la ruse d’une chambrière, la malice d’un page, la meschanceté d’un laquais, la gloire d’un sot, suffisoit et bailloit matière de deviser à tous ceux de laSerée. » (G. Bouchet, Sérées.)

d’environ venaient illec filer et deviser de plusieurs menuz et joyeux propos, dont je prenoie grand soûlas et plaisir. » Il y avait là des «jones et des vieilles »,et dans le nombre six « sages doctoresses ». « L'une d’elles, nommée dame Ysengrine du Glay, propose de réciter chacune à son tour, les opinions et doctrines de nos grandes et anciennes mères, pour en faire un petit traité, afin de les non mettre en oubliance. » La réunion aurait lieu « en l’ostel de Maroie Ployarde où l’on a accoutumé de tenir la serée, environ sept heures du vespre ». L’assemblée déclare à l’unanimité que « dame Ysengrine a très bien dit », et la nomme présidente de la première S trie. « Ceste charge prit moult volontiers dame Ysengrine, et dit qu’elle en feroit son mieux. En ce disant elle se tourna vers moy, et moult amoureusement me requist que son secrétaire voulsisse estre, et pareillement à toutes les autres. »

Donc, au jour indiqué, dame Ysengrine arrive, « accompagnée de plusieurs de sa connoissance, qui toutes apportèrent leurs quenoilles, lin, fuseaux, estandars, happles, et toutes les agoubilles servant à leur art ». On lui avait préparé « un siège un peu plus haut des autres, et le mien de côté d’elle. Devant moy, un rondeau (billot de bois), où estoit assize une lampe d’huile pour enluminer sur mon oeuvre ; et toutes les assistantes avoient tourné leurs visages au regard de dame Ysengrine; laquelle, après licence obtenue, commença à parler en ceste manière... Mais, avant que je commence escripre

ses chapitres, je vous veuil reciter Testât et la généalogie d’elle. Dame Ysengrine estoit âgée deLXV ans ou environ. Belle femme avoit été en son temps, mais elle estoit devenue fort ridée. Les yeux avoit enfoncez, et la bouche grande et large. Cinq maris avoit eu, sans les acointes de côté. Elle se mesloit en sa vieillesse de recevoir les enfants nouvellement nez, mais en sa jeunesse elle recevoit les grands enfans. Moult experte fust en plusieurs arts. Son mari estoit assez jeune, duquel elle estoit fort jalouse et dont elle faisoit souvent grandes complainctes à ses voisines. Toutefois, elle commença son Evangile et prit son thume (thème) sur son mari, en hongrant (grommelant), et dit »...

Inutile de reproduire ce qu’elle débite et les cinq autres doctoresses après elle. Ce sont des secrets et des remèdes plus saugrenus les uns que les autres, des recettes infaillibles pour se bien marier, pour se faire aimer , pour guérir, soi et ses bêtes, pour faire un bon voyage, pour connaître Tavenir, pour se garantir de la foudre, du feu, du démon, des sortilèges etc., etc. La recette est suivie de «gloses » présentées par les assistantes. A chaque séance nouvelle, on nomme une nouvelle présidente dont l’auteur fait un portrait lestement enlevé. La séance terminée, « commencent toutes à elles lever et prendre leurs quenouilles et autres bagages appartenant à l’art de fillerie, pour elles retourner chacune à sa chacune », pendant que le secrétaire « ploie son papier, estouppe et serre son escriptoire,

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remet sa plume en son coffin, et s’en tourne dormir, car la minuit approche ».

La série avait différents noms suivant les provinces : « En France, on dit la série (série), en Artois la siète, et en Haynau Yescriéne (i). »

Estienne Tabourot nous a laissé une peinture minutieuse des Escr dignes dijonnoises qui se tiennent dans des huttes faites pour la circonstance, au moyen de fiches de bois, réunies par des mottes de terre, de gazon et de fumier, qui ressemblent, « à quelque ouvrage d’hirondelle ». Là se réunissent les femmes et les filles des vignerons avec leur quenouille, une petite lampe et une trappe de feu (chaufferette) pour « faire la veillée jusqu’à la minuit », en compagnie de « jeunes varlots et amoureux qui y vont pour découvrir le secret de leurs pensées à leurs amoureuses ». On y dit « une infinité de bons mots et de contes gracieux », et Marguerite la Sucrée, Simon Franc-Taupin, Catherine l’Enragée, la Grand’Margot, Girard la Gueule, Guillemette Saupiquet, le gros Guyot, tous les compères et toutes les commères de Yescraigne racontent l’un après l’autre, dans ce langage que nos voisins appellent strong flavoured, une série d’historiettes qu’il serait impossible de faire passer dans notre langue.

Les veillées et les fileries ressemblent aux escraignes, à cela près qu’on ne leur construit pas un

(i) Évangile des Quenouilles .

abri particulier, comme en Bourgogne; le premier local venu suffit. « C’est une vieille coutume en ce pays, dit Noël du Fail, et crois que partout ailleurs, de se trouver et amasser chez quelqu’un du village au soir, pour tromperies longeurs des nuitz, et principalement de l’hiver. Au temps que nous estions aux escholes à Bern, près Rennes, il se faisoit des fileries, qu’ils appellent veillois, où se trouvoient des environs plusieurs jeunes valetz et bardeaux (jeunes gars) illec s’assemblans, et jouans à une infinité de jeux que Panurge n’eust onc en ses tablettes. Les filles d’autre part, leur quenouille sur la hanche, filoient ; les unes assizes en lieu plus élevé, sur une huge ou met (huche), à longues douettes (en longues files), afin de faire plus gorgiasement pirouetter leurs fuseaux, non sans estre espiés s’ilz tomberoient ; car en ce cas, il y a confiscation rachetable d’un baiser, et bien souvent il

en tomboit de guet à pans et à propos délibéré

Les autres, moins ambitieuses, estant en un coin près le feu, regardoient par sur les espaules des autres, et plus avancées, se haussant sur le bec du pied, et minutant les grimaces qui se faisoient en la place et comble de l’hostel, tirant et mordant leur fil, et peut-être bavant dessus, pour n’estre que

d’estoupes Ceux qui vouloient, tant peu fust,

faire les doux yeux, dérober quelque baiser à la sourdine, frappant sur l’espaule par derrière, estoient contrerolés par un tas de vieilles, qui perçoient de leurs yeux creux jusque dedans le tect (étable) aux

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vaches, ou parle maistre de la maison estant couché sur le costé en son lict bien clos et terrassé, et en telle vue qu’on ne luy pût rien cacher (i). »

Il faut croire que ce contrôle n’était guère efficace, ou qu’il s’était relâché avec le temps, car au xviie siècle l’autorité épiscopale dut interdire les « escreines et veilleries », comme étant « la principale source de la corruption et du vice qui inonde les campagnes (2) ».

Aujourd’hui, on ne se réunit plus pour filer et bavarder • le café, le cercle et la politique absorbent les hommes ; quant aux femmes, elles n’ont plus l’occasion de manœuvrer la quenouille ; les filatures ont tué les fileries.

(1) Eutrapel , XI.

(2) Alb. Babeau, La Vie rurale.

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