LA DANSE ET LES DANSEURS
obert Dallington (i), ce facétieux diplomate, secrétaire de l’ambassade anglaise à Paris, du temps de la reine Elisabeth, qui considère les Français comme « un peuple de lépreux et de galeux », émet encore cette opinion non moins étonnante que si les Français ne se convertissent plus au protestantisme, c’est qu’ils « ne veulent pas renoncer à la danse interdite par les ministres huguenots à leurs coreligionnaires ». En effet, la danse a toujours été chez nous le divertissement national par excellence, et la baillive de Sillé avait bien raison d’y prendre un « grandissime plaisir. Vous avez beau blasmer nos danses, disait-elle à un théologien de ses amis, il faudroit nous oster les pieds et les oreilles. Et vous assure que si j’estois morte et j’ouysse un violon, je me lèverais pour baller (2) ».
(1) Voir Voyages et Voyageurs de la Renaissance. Paris, E. Leroux, p. 118.
(2) Contes et joyeux devis.
Au début de la Renaissance, on danse principalement les pavanes (1) et les branles . Le branle est une danse où dames et cavaliers se tiennent en rond par la main ; un cavalier et sa danseuse se détachent du cercle et font une figure qui est répétée tour à tour par tous les couples. Notre cotillon est une sorte de branle (2).
Les variétés de ces danses étaient nombreuses ; elles prenaient le nom des chansons et vaudevilles dont elles reproduisaient les airs ; on disait : le branle Tant vous aile % doux , Guillemette , la pavane Si je menvais ou Bonjour m amie . Il y avait le branle du bouquet (3), de la guerre, des lavandières, des pois, des hermites , du chandelier, des sabots, etc., le trihory de Bretagne, « danse trois fois plus magistrale et gaillarde que nulle autre », le branle du chapelet, etc. Ce dernier ne tirait pas son nom, comme on La
(1) « La pavane est belle et grave et bienséante aux personnes honorables, principalement aux dames et demoiselles. Le gentilhomme la peut danser ayant la cape et l’épée... et les demoiselles avec une contenance humble, les yeux baissés, regardant quelquefois les assistans avec une pudeur virginale. La pavane est facile à danser, car il n’y a que deux simples et un double en reculant et démarchant. » {Orchèsographie de Thoinot Arbeau.)
(2) Le tableau du Louvre, Un bal à la cour de Henri III , représente des seigneurs et des dames qui dansent un branle.
(3) The Kissing daunce, dit Cotgrave, Jor there is inuch kissing in it. « A une danse qui s’appelle le branle du bouquet, un des gentilshommes et une des dames, estans les premiers en la danse, laissent les autres et, se mettant dedans ladite compagnie, vont baisant par ordre toutes les personnes qui y sont... et cette façon de faire se continue par le gentilhomme et la dame qui sont les plus prochains, jusques à ce qu’on vienne aux derniers. » (H. Estienne, Dial., p. 385.)
prétendu, d’un « rosaire qui circulait de main en main, pendant que de gais couplets commentaient son joyeux pèlerinage », mais du chapel , chapelet , ou couronne de fleurs, que chaque cavalier à son tour mettait sur sa tête ; puis il invitait sa danseuse, l’embrassait, et entrait dans la danse. « Après qu’il eust le chapelet à son tour, se vint présenter à elle, laquelle le reçut. Mais quand vint que le dit gallant tendoit la bouche pour la baiser, elle tourna la teste de l’autre costé en le refusant tout court (1). » Chaque province avait ses danses et sa musique nationales : « les Poitevins dansent avec la cornemuse, les Provençaux la volte avec les timbales; les Bourguignons et les Champenois avec le petit hautbois, le dessus de violon et tabourins de village; les Bretons dansent les passe-pieds et les branlesgais (2). » En Périgord, les filles du pays dansent la jarretière; « lesquelles prenans et s’entredonnans leurs jarretières parla main, les passoient et repassoient par dessus leur teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs, jambes en sautant dispostement par dessus, et puis s’en desveloppoient et s’en desgageoient si gentiment par de petits sauts, toujours s’entresuivans les unes après les autres, sans jamais perdre la cadence de la chanson ou de l’instrument qui les guidoit. Si que la chose estoit très plaisante à veoir; car les sauts, les entrelasse-
(1) Arrests d'amour.
(2) Mém. de la reine Marguerite.
mens, les desgagemens, le port des jarretières et la grâce des filles, portoient je ne scay quelque lasciveté mignarde, que m’estonne que cette danse n’a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puisque les caleçons y sont fort propres, et qu’on peut y veoir aisément la belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée (i) ». En Provence, pendant le carnaval « les troupes de masques exécutaient dans la rue la danse des cerceaux , à laquelle prenaient part beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles de la noblesse, vêtues de blanc et couvertes de bijoux. Chacun dansait tenant en l’air un demi-cercle blanc et or... C’était admirable de les voir passer et repasser sous ces cercles, s’enroulant, se déroulant et s’entrecroisant en cadence au son des instruments à corde (2) ».
Vers la fin du règne de François Ier, les Italiens nous apportent leurs danses plus expressives, plus mouvementées que les nôtres, et la mode s’en empare rapidement, malgré les critiques qu’elles soulevaient : « La volte, la courante, la fissaye (3),
(1) Brant., XII, 381.
(2) Platter, p. 245.
(3) Fissaigne ou fiscaigne. Brantôme (vol. XI, p. 331), à propos des danses en l’honneur de la courtisane Flora, ajoute : « Pensez qu’il n’y avoit ny fiscaigne (que les chambrières et esclaves mores dansent les dimanches à Malthe en pleine place devant le monde), ny sarabande qui en approchast. » — « Le conte s’achevoit, que voicy une bande de bons joueurs d’instrumens et, comme dit Froissard, une belle menestranderie, qui d’entrée, avec les hautbois et cornets, sonnèrent la pavane : Si je m'en vais, avec les violons, Bonjour m’amie, avec les flûtes, Or combien , où la plus grande part .prenoit
que les sorciers ont amenées d’Italie en France, outre les mouvemens insolens et impudiques, ont cela de malheur qu’une infinité d’homicides et avortemens en adviennent, faisant mourir et tuant tous ceux qui ne sont point en vie (1). » « Je vous laisse à penser, dit encore Thoinot Arbeau dans son Orchêsographie , si c’est chose bienséante à une jeune fille de faire de grands pas et ouvertures de jambes, et si en ceste volte l’honneur et la santé n’y sont point hasardez et intéressez. » Mais la mode est impitoyable; prédicateurs et moralistes avaient beau protester contre ces dangereuses nouveautés, les femmes laissaient dire ; elles avaient inventé des cein tures et des caleçons spéciaux^) pour danser impunément les danses nouvelles, et se moquaient du reste.
En temps de carnaval, dit Gratien du Pont, les femmes
Ne nuict, ne jour, ne font autre mestier Que suivre festes de tout leur cœur entier.
Là danseront, sailleront, chanteront,
Gaqueteront, gaudiront, joueront Avec les masques, que disent incognus,
Lesquels d’icelles seront très bien cognus,
Là leur verrez les danses découper.
Fort deshonnêtes, folles, très esventées.
un singulier plaisir. Mais la jeunesse et les dames, avec leur conducteur Cornus, qui n’ont d’autre plaisir qu’à danser la volte, la courante, la fissaye et autres danses dissolues, nous les débauchèrent. » (G. Bouchet, Serèes.)
(1) G. Bouchet, 4e Série.
(2) Controverses des sexes masculin et féminin , par G. du Pont.
A Bruges, en 1460, « on se déguisait, on se masquait et on allait dans les maisons où se donnaient des bals, au son des cornets et des tambourins. Celui qui rencontrait sa maîtresse, inscrivait son nom sur un billet qu’il lui remettait sans lui adresser la parole, et dansait avec elle. Puis tous deux allaient au jeu, et risquaient quelques écus d’or chacun suivant ses moyens (1) ». A Avignon, Thomas Platter assiste au défilé des mascarades du Mardi- Gras : « Chaque troupe était masquée et costumée différemment; en avant marchaient des musiciens avec des cymbales, des violes, des violons, des flûtes, des fifres, et, tout en courant, jouaient toutes sortes de danses, telles que branles, gaillardes, courantes, voltes, etc. Quelquefois ils entraient dans une maison, dansaient entre eux ou avec ceux du logis, causaient avec leur maîtresse, et reprenaient leur course. Parfois un masque emmenait sa maîtresse avec lui (2). »
Quel désordre ces irruptions tapageuses jetaient dans un bal; quelles libertés chacun se permettait à l’abri du masque, on se le figure sans peine. Gilles d’Aurigny imagine (3) que des « maris ombrageux » s’adressent à la Cour d’ Amour à l’effet de « faire réformer les privilèges des masques et en corriger
(1) Voyages et Voyageurs, p. 32.
(2) Voyage de Platter, déjà cité.
(3) 42e arrêt inséré par Gilles d’Aurigny à la suite des Arresta amorum , 1546.
les abus ». Ils exposent que « s’ils sont assemblés en quelque bonne compagnie avec leurs femmes et damoyselles, les emmasqués arrivent, s’emparent desdites damoyselles, les reculent de la troupe, les séparent et mènent chacun la sienne dans un coin, les confessent à l’oreille, dansent l’un après l’autre la sienne, puis la ramènent... En outre, lesditz masqués supposent souvent le nom d’autruy, se disent princes et contrefont la Cour ; ce qui fait que souvent les damoyselles se décèlent aux ditz masqués, pensant qu’ils soient ceux qu’elles supposent; et les maris, en faveur de ceux dont les masques empruntent le nom, leur font ouverture et bon accueil, et attendent qu’ils aient dansé, devisé et mugueté à leur loisir... Enfin, les masques entrent avec un grand nombre de serviteurs et de varletz, garniz d’espées et poignards,... qui font un désordre tant à la cuysine sur les chamberières, que sur les vivres ».
Ainsi parlent les maris; les masques rétorquent vivement et multiplient les arguments les plus burlesques en faveur de leurs anciens privilèges; bref, la Cour rend une Ordonnance sur le faict des masques qui leur donne naturellement gain de cause.
Gilles d’Aurigny veut nous amuser, c’est entendu ; ses plaidoyers pour rire n’en donnent pas moins une idée assez exacte des libertés qu’une tradition séculaire autorisait durant le Carnaval. Quant aux malheureux maris, ils se défendaient de leur mieux, mais tous n’avaient pas les ressources de cet apo-
ETUDES SUR LA YIE PRIVEE
thicaire d’Angers dont parle du Fail. Sa femme, une des plus belles et des plus élégantes de la ville, avait été invitée par « un grand » au bal qui se donnait « dans la grand’salle de l’Evêque, quand la Cour vint à Angers ». L’apothicaire, en homme d’expérience, pensa qu’il était sage de prendre ses précautions à tout événement. « Dire : elle n’y ira pas, il n’eust osé, venant la prière, qui est un commandement, de trop haut; joint que Madame l’eschevine et une autre grand’liste de madames y seroient; — c’est la façon de prendre un cheval farouche, que d’amasser tous les vieux chevaux du village. — Mais voici le bon tour : M’amie, dit-il à sa femme, je veux bien que telles et telles, invitées comme vous, sachent outre estre la plus belle et agréable de toutes, vous soyez davantage jugée estre femme d'un brave apothicaire qui entend les parfums, afin que si quelque seigneur vous baise, vous ayez Fhaleine plus douce et suave que pas une de vos compagnes. — A quoy elle obéit volontiers (car qu’est-ce que les femmes ne feront pour être dites et vues belles ?) et avala trois petites pilules bien odoriférantes, mais des plus laxatives de la boutique, baillées si à propos, et les heures et espaces de leur opération si dextrement mesurez et compassez que, sur les neuf à dix heures du soir, comme elle dansait en la main d’un grand qui lui contoit des nouvelles de la Cour, scholasticus , disoit Balde, Joquens cum puellâ , non prœsumitur dicere Pater noster, commença, changeant de
contenance, àgehenner... (i) ». On devine le reste !
Puisque l’occasion se présente, voulez-vous que nous allions au bal chez un honnête bourgeois de la ville? Pas en temps de carnaval, on y fait trop de bruit et trop de bousculades, mais dans le courant de l’hiver. Entrons dans la salle : les tapisseries à personnages flottent contre les murs; les portes sont basses, les fenêtres garnies de meneaux et de vitraux, le carrelage émaillé; le plafond à poutrelles peintes s’appuie sur la haute cheminée de pierre, soutenue par des termes. La salle est éclairée par quarante (2) lumières distribuées dans des chandeliers suspendus (lustres), et des appliques fixées aux murs. L’orchestre, composé d’un hautbois, d’un cornet, d’un violon et d’une flûte, se tient debout sur une estrade (3).
Les invités arrivent coup sur coup; les uns à cheval ou sur leurs mules, les plus voisins à pied. La plupart sont escortés de leurs varlets portant des torches allumées pour éclairer leurs maîtres le long du chemin. Souvent les jeunes filles sont conduites par leur danseur ; Félix Platter raconte qu’ « un jour il étoit allé chercher une jeune fille chez elle pour la mener au bal, suivant V usage. En passant près d’un trou à fumier, je voulus, dit-il, me ran-
(1) Du Fail, Eutrapel, Y Apothicaire d’Angers.
(2) Voyage de Platter, p. 179.
(3) Sêrêes, p. 159. Voir aussi au Louvre le tableau d’un bal sous Henri III.
l8o ÉTUDES SUR LA VIE PRIVEE
ger pour lui laisser le bon côté de la rue; mais je posai si malheureusement le pied dans la mare, que j’éclaboussai la demoiselle du haut en bas avec cette eau sale. J’étais tout confus, d’autant plus qu’un camarade qui nous accompagnait, prit les devants pour annoncer que j’avais offert l’eau bénite à ma fiancée. La demoiselle vit bien que je n’avais pas eu de mauvaise intention, et me pria de la ramener chez elle pour changer de vêtements, ce que je fis. » La salle se remplit rapidement. Le personnage le plus considérable de la compagnie prend place dans la chaire, près de la cheminée, pendant que les invités respectables par leur âge, leur noblesse ou leur situation, assis sur des chaires à bras et les pieds sur des tabourets, font cercle autour de lui. Les danseuses envahissent les bancs et les coffres rangés le long des murs; d’autres s’asseoient par terre sur des coussins, à l’orientale; les jeunes gens restent debout, ou assis sur le plancher1. Dans un coin, l’éternel groupe des femmes qu’on n’invite plus à danser : « Elles sont assises en banc, pour parler du temps passé, regarder les personnages et vieux habitz qui sont portraitz en les tapisseries des murs, deviser illec à un coignet (dans un petit coin), que « du temps jadis on n’avoit garde d’habiller en tels « habitz qui courent maintenant. » Et Lune d’elles commencera à dire : « Tout est changé, et qu’elle « ne connoit plus rien au monde. » — Et l’autre dira
(i) Voir les gravures du temps.
DE LA RENAISSANCE l8l
que ce n’est rien que folie d’y mettre son cœur, vu (c qu’il faut mourir ». — Et en ce prennent leur déduit, et ne leur dure guère le temps; car quelque chose qu’elles en disent, elles voudroient en leur cœur estre aussi jolies que les autres (i). »
Cependant les danses ont commencé. L’orchestre a sonné suivant l’usage, le premier branle, le branle simple , danse grave et majestueuse, réservée aux « anciens » qui ouvrent invariablement le bal, car la préséance et la hiérarchie sont rigoureusement observées au bal comme ailleurs. Après le branle simple , la musique fait entendre le branle gay , plus animé que le précédent, et dansé par « les jeunes « mariez ». On termine, pour les jeunes gens et les jeunes filles « par les branles de Bourgogne ou de « Champagne dont la mesure est plus légère et plus « concitée (2). »
A chaque danse, le cavalier s’approche de sa danseuse, lui fait une grande révérence bien correcte; si elle l’accepte pour danseur, il l’embrasse, et la conduit par la main dans le cercle des danseurs. La danse finie, il la ramène à sa place « avec force « révérences ».
Les branles sont entremêlés de pavanes, de gaillardes, de voltes, de courantes, etc. Un danseur, « après avoir tournoyé par tant de cadences qu’il luy plaît, restitue la demoiselle en place, où elle
(1) Arrests d’ctnour, p. 241.
(2) Thoinot Arbeau, Orchèsographie .
sent, quelque bonne contenance qu’elle fasse, son cerveau esbranlé, plein de vertiges et tournoiemens de teste (i) ». Un autre, un novice, a l’imprudence de volter « tout botté et éperonné, et ses éperons s’embarrassent si bien dans la robe de sa danseuse, qu’il tombe en avant tout de son long, et brise en mille pièces les tablettes (pour écrire) qu’il avait sur la poitrine (2) ». Le fils de la maison, un enfant « de quatre à cinq ans, portant un grand panache, danse avec sa petite soeur un ballet charmant qui divertit beaucoup la «compagnie (3). »
Mais le bal tire à sa fin. Déjà « la fumée des torchères et des lampes produit un tel brouillard dans la salle qu’on ne distingue presque pas les danseurs (4) ». On fait « apporter la collation où il ne manque rien (5) », ni les vins délicats, ni l’hypocras, ni les pâtisseries fines. C’est le moment de la causerie, de la série.
Il est minuit, il faut partir. L’amphitryon remercie ses invités « de la courtoisie qu’ils lui ont faite ; il demeure leur serviteur à jamais, les priant de l’excuser s’ilz n’ont esté si bien traitez comme il en avoit bonne envie (6) ».
(1) Thoinot Arbeau, Or ch èso graphie .
(2) Voyage de Platter.
(3) là.
(5) Les Séries de Bouchet.
(6) Id.
On échange les politesses d’usage, et chacun reprend le chemin de sa chacunière, les cavaliers escortant leurs danseuses jusqu’à leur porte, pendant que deux « anciens » retardataires cheminent lentement, s’arrêtent à chaque pas et devisent entre eux du bal, de la gentillesse des danseuses, et surtout des charmes de la maîtresse de maison : « La voyant, dit l’un, démener ses jolis petits pieds si gentiment, si beau et si dru sur le pavé de la salle, que, sans perdre d’un seul poil la cadence, ny sans autres membres du corps se descontenancer tant soit peu par quelques extraordinaires mouvements, l’on diroit proprement, ayant si légèrement contourné toute la salle, qu’elle vient de glisser sur la glace. » — « Quoy plus ? reprend l’autre. La voyant, estant le bal finy, modestement discourir sur plusieurs divers beaux et joyeux propos; et après avoir fort dextrément accommodé tout cela sur les diverses humeurs des assistans qui l’escoutent, les accompagne tous, ayant pris congé d’elle, jusques à la porte de la salle, avec une graciette fort gentille, et une façon de faire autant ou plus mignarde et attrayante par un modeste baisement de main retirée d’un gant de fleur qui la couvre à demi, et par un subtil rhaussement de pied qui semble estre à demi desrobé, et un coup d’œil (las ! je me perds) qui perceroit la plus forte cuyrasse du plus résolu cœur qui soit. La voyant donc ainsi, avec un accoustrement de teste à la françoise, qui ne doit rien à mon adviz à ceux des autres nations ;
las ! quel est celuy, pour si bien mortifié qu’il sçeust estre, qui ne se réputast trop plus qu’heureux et fortuné (1) ».
Voyons maintenant comme on danse au village ; Claude Gauchet, l’auteur du Plaisir des champs (2), va nous l’apprendre. Sa description d’une Peste de village était si goûtée autrefois qu’elle a, dit Colletet, « fourni d’original et de modèle à plusieurs riches tentures de tapisseries, à plusieurs précieux tableaux et à un nombre infini de nobles gravures et de cartouches ».
La fête a lieu sur la place du village, où
Verdoyant s’eslevoit un bragard eschaffaut,
Sous l’orme du carfour, que les vallets de feste Avoient là fait dresser, pour rendre plus honneste L’endroit, et pour loger les joueurs d’instrument.
Les prix destinés aux danseurs et aux danseuses (3), à un rameau feuillu pendent de bonne grâce, couteaux, panaches
miroirs, bourses, plotons,
Gantz, jartières, lassetz, ceintures et cordons,
Et l’écharpe pour cil qui, natif du village,
Dansera plus dispost, plus gaillard et plus sage.
(1) Paulegraphie, par G. de Minut, Lyon, 1587.
(2) Paris, 1583 .
(3) Voir, dans le Voyage de Montaigne en Italie, le bal qu’il donne aux Bagni Délia Villa.
Tout d’abord deux violons vont faire la quête et présentent à chacun des pâtisseries, en échange
D’un teston quelquefois, et quelquefois de deux.
Puis ils régalent la compagnie d’une « gaillarde » Arrive la jeunesse des villages voisins,
Et les filles qui sont désireuses de voir,
De trois et quatre lieues viennent à grand pouvoir.
Le cornet à boucquin cependant esclattant En cent mille fredons, sonne, et va chiquettant Le branle solennel. Lors pleine d’allégresse Se met à bien danser la disposte jeunesse.
Les « valets de la feste, quatre valletons vêtus d’un satin blanc », mènent le bal. Ils offrent un bouquet à une danseuse qui le donne au cavalier de son choix, et fait un tour de danse avec lui. Puis le cavalier passe le bouquet à une autre danseuse et danse avec elle, ainsi de suite.
Gauchet détaille les expressions, les attitudes, les gestes de chacun, et son petit tableau ne manque ni de naturel, ni de saveur ; en voici quelques extraits
Michault met les deux mains au costé, puis se tourne Et devant Marion présente sa personne ;
Puis ressautant en l’air gambade lourdement,
Hault troussant le talon d’un sot contournement.
La fille s’enhardit et son homme regarde,
Et à tout ce qu’il fait de près elle prend garde.
S’il fait un saut en l’air, Marion saute aussi ;
S’il danse de travers, elle fait tout ainsi ;
Tant qu’à les voir danser, à tout le monde il semble Qu’ils ayent recordé leur tricotis ensemble.
L’un « jette son corps en l’air », l’autre « marche pesant » ; l’un « va gambadant, or d’un pied, or de l’autre ».
Un autre plus folastre et hardy, s’évertue,
Qui de bras, et de pieds, et d’espaules se tue,
Et, de ses gros souliers ensemelez de clous,
Va frappant la mesure et la terre à grands coups.
Un garçon qui a pris des leçons de danse à Paris.
Vous danse à la grandeur d’un pas non usité
et se fait moquer de lui, tout en se figurant
qu’il soit bien estimé
De tous les regardans, et des filles aymé...
Le bal terminé, on décroche les prix et on les apporte au milieu des danseurs. Les « valets de fête » sont chargés de la distribution qui fait comme toujours, des heureux et des mécontents. Mais le prix le plus envié et qu’on apporte en dernier lieu, est un coq et une poule, le coq pour les garçons, la poule pour les filles, signes de mariage probable entre le danseur et la danseuse assez heureux pour les obtenir. C’est Guillot qui gagne le coq et son amie Servaise la poule,
dont Guillot bien joyeux
Allègre saute en l’air content et glorieux.
Il est piquant de comparer la description de Claude Gauchet avec celle que Noël du Fail met dans la bouche d’un vieux vigneron, maître Huguet, un des personnages de ses Propos rustiques :
« Je vous prie poursuivre la fin de ce banquet et comme on se gouvernoit après avoir rué si brusquement en cuysine. — Après disner, répondit maistre Huguet, quelqu’un du village, comme vous pourriez dire Pestel, produisoit de sous sa robe un rebec (violon), une chalemie (chalumeau) en laquelle souffloit par grand’maistrise, et tellement les invitoit le doux son de son instrument, avec un hautbois qui s’y trouva pour les seconder, qu’ils estoient contraints, ribon ribaine, leurs robes jetées et hoquetons bas, commencer une danse. Les vieux pour donner exemple aux jeunes, et afin de ne monstrer estre fâcheux, faisoient l’essay, tournoyant la danse deux ou trois fois sans beaucoup fredonner des piedz, ne faire gambades mâconnoises, comme nous pourrions bien faire nous autres. La jeunesse alors faisoit son devoir de treper et mener le grand galop, et n’y avoit garçon qui ne dansât toutes les filles, hors messire Ian (le curé) qu’il falloit un peu prier, et dire : « Monsieur, ne vous plaît-il pas « danser ? » Toutefois lui, ayant un peu refusé pour faire la ruse du jeu, s’y mettoit et n’en y avoit que pour lui. Car lui, frais, contournoit ses commères tellement, qu’elles sentoient leur espaule de mouton à pleine gorge. Et disoit ce vénérable
curé : « Boute, boute ; jamais ne nous esbat- « trons plus jeunes ; prenons le temps comme il « vient, maudit soit-il qui se feindra (ménagera). » Et lorsque la fumée du vin commençoit à emburelucoquer les parties du cerveau, quelque bonne galloise menoit la danse par sur tables, bancs, coffres autant d’une main que d’autre. Au reste, chacun le faisoit comme meilleur luy sembloit. « Com- « ment ! dit alors Anselme, ces vieillards alloient-ils « comme les autres ? » — Nenni, répondit maistre Huguet, ains estoient les bonnes gens près le feu, ,se chauffant d’un fagot de sarment de vigne, le dos au feu, regardant et jugeant des coups, disant : « Cestuy-cy danse bien ; le père d’un tel estoit le « meilleur danseur du pays ; un tel avoit défié les « jours passés tous ceux de Vindelles à danser. » La danse finie, recommençaient de plus belle à trin-
qner et boire haut et net sans se blesser »
Cette page endiablée, une des meilleures du conteur, ne ressemble guère à la pastorale de Claude Gauchet. C’est que maître Huguet parle des souvenirs de sa jeunesse «passé a cinquante ans », ce qui nous ramène au temps de Charles VIII (i), tandis que Gauchet est contemporain de Henri III Tout un siècle a passé entre les deux et, dans cet intervalle, la société s’est transformée de fond en comble. Les villageois de l’un sont des paysans, encore tout imprégnés du moyen âge ; ceux de
(i) Vers 1495, la ira édit, des Propos rustiques étant de 1547.
l’autre sont les précurseurs de la grande dynastie des bergers et des bergères , qui naît à la fin du xvie siècle, sur les bords du Lignon, s’épanouit aux deux siècles suivants, et s’éteint un beau jour à Trianon sans postérité.