TOILETTE , PROPRETÉ
quelles étaient les habitudes de propreté au xvie siècle*? Sujet délicat et difficile à traiter sans effaroucher le lecteur ; mais, du moment qu’on entre dans la vie privée d’autrefois, la question s’impose, c’est une des moins connues et, coûte que coûte, il faut l’aborder. L’occasion est bonne, nous avons sous la main les livres de civilité ; essayons donc de nous renseigner le plus discrètement possible. Aussi bien le lecteur est prévenu : s’il a quelque inquiétude, libre à lui de tourner la page.
Nos aïeux de la renaissance passent pour des gens fort malpropres ; c’est une opinion toute faite et j’imagine que le xvne siècle en est la cause ; sa malpropreté étant bien avérée, on conclut, sans autre examen, que celle du xvie siècle, son voisin, n’est pas douteuse. On cite au besoin quelques historiettes cueillies çà et là, les « discours libres et gaillards » du vieux temps qui disent les choses
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sans périphrases ; on rappelle certains passages de Rabelais ou de Brantôme, et voilà tout un siècle bel et bien condamné. Si vous le permettez, nous y regarderons d’un peu plus près (i).
Mais d’abord il faut bien s’entendre ; les civilités puériles sont des manuels destinés à l’enfance : civilitas morum puerilium , dit expressément Erasme qui dédie son livre à Henri de Bourgogne, « enfant de grande espérance, » pour en offrir un exemplaire « à tous ses petits camarades ». Une des traductions françaises les plus répandues est celle de Claude Hardy, « Parisien éagé de neuf ans » . Les Civilités puériles sont donc les catéchismes du savoir-vivre, que l’enfant doit apprendre par cœur à l’école. Dès lors, tout en donnant des règles de conduite qui serviront plus tard au jeune homme et à l’homme fait, le moraliste est bien obligé de compter avec certaines fautes spéciales aux enfans. S’éplucher la tête pour jeter la vermine sur son voisin, cracher au nez d’un camarade, défaire ses chausses en public, se moucher avec son bonnet ou avec sa manche, sont des gamineries fort dégoûtantes, mais
(i) On met sans cesse en avant le dialogue célèbre de la Ruelle mal assortie où Uranie dit à son galant : « Voyez bien ces mains, et encore que je ne les aye point descrassées depuis huict jours, gageons qu’elles effacent les vostres, et que touttes mal soignées qu’elles sont, elles leur font perdre leur lustre. » Tallemant des Reaux attribue ce dialogue à Marguerite de Valois, femme de Henri IV ; mais comment le savait-il ? Il n’était même pas né quand elle est morte. D’ailleurs peut-on admettre un instant, je ne dis pas qu’une reine, mais que la première venue d'entre les femmes, écrive sur son propre compte, et dans ces termes, un pareil
personne ne saurait en accuser la société tout entière (i).
Commençons par le chapitre de la toilette. Érasme prescrit, « dès le matin et avant toute chose, de se laver à grande eau le visage, les mains et la bouche ». Il est vrai qu'il ajoute : « Le faire souvent est déraisonnable », recommandation singulière dans la bouche d’un délicat comme Erasme; mais quoi, il s’agit d’un enfant, et combien en connaissons-nous qui, livrés à eux-mêmes, n’accompliraient même pas l’ablution matinale exigée par le maître ! Mathurin Cordier, fait dire à peu près la même chose à son élève : « Je lave mes mains, mon visage, mes dents, mes yeux, et principalement le matin (i). » Louis Vivès, nous fait entrer dans tous les détails de l’opération : « Apportez le bassin avec l’esguière; versez de haut, vuidez plus tôt peu à peu par le bec de l’es-
aveu de malpropreté? Comment n’a-t-on pas vu que la Ruelle est un de ces pamphlets, comme on en faisait tant, dirigé contre la Reine de Navarre par un de ses ennemis, et Dieu sait qu’elle n’en manquait pas.
A tout prendre, j’aime mieux croire la lettre confidentielle adressée par une des femmes de la reine à Henri III, qui la dépeint « toujours dans l’eau, blanche comme lys, sentant comme basme, se frottant et se refrottant, et faisant encensements ». Au moins cette lettre est d’une authenticité indiscutable. (Bulletin de la Société de l’Histoire de France , novembre 1852).
(1) Erasme lui-même reconnaît, dans sa préface, que « certaines prescriptions ne concernent pas les enfants fils de princes » ; et Saliat est encore plus explicite : « La civilité puérile n’est pas du tout tant nécessaire aux enfans de France ; je dy à ceulx qui sont nez en grosses et nobles maisons, ou qui y sont nourriz. »
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guière, que de verser tout d’un flot. Nettoyez cette crasse qui est aux jointures de vos doits. Lavez votre bouche et gargarisez. Frottez-moi bien les cils des yeux et les paupières ; après, encore bien fort, les petites glandes de dessous les oreilles. Prenez un linge et vous essuyez. O Dieu immortel ! il vous faut tout dire l’un après l’autre : ne sçauriez-vous rien faire de vous-même (2). »
Passons maintenant aux grandes personnes. Olivier de Serres, dans son Théâtre d' agriculure, consacre un chapitre à la bonne tenue du gentilhomme campagnard ; j’en extrais quelques passages : « Pour la netteté du cuir. C’est une particularité très requise à la conservation de la santé, que de tenir nettement la personne. Pour laquelle cause, le principal ne sera oublié qui est la personne, se lavant souvent les mains, la bouche, quelquefois la face , avec de Peau commune, du vin et d’autres liqueurs. Quelquefois le mois, les mains seront lavées avec eau et savon de bonne senteur, ou avec eau distillée de mie de pain, ou avec eau et son meslé adjoustant à ces lavemens-ci quelques eaux odorantes. » La réserve que fait l’auteur au sujet de la face est confirmée par un passage de la civilité de Barthès (1645) : <( 0es enfants) nettoyeront leurs faces et leurs yeux avec un ligne blanc de lessive ; cela descrasse, et laisse le teint et la cou-
(1) Colloques , 1564.
(2) Colloques de L. Vives, 1532. Voir plus loin p. 72.
leur dans la constitution naturelle. Se laver avec l-’eau nuyt à la veue, engendre des maux de dents et des catarrhes, appalit le visage, et le rend plus susceptible de froid en hiver et de hasle en esté. » Évidemment, ces gens concevaient la propreté autrement que nous ; est-ce à dire qu’ils fussent aussi malpropres qu’on le prétend (i) ?
« Ne pas se peigner, dit Érasme, est le fait d’un paysan ; que l’on soit propre, sans être luisant comme une fille ; » et Calviac : « Il faut que tous les matins l’enfant se peigne en menant le peigne du devant au derrière de la teste, pour toujours renvoyer au derrière les humeurs qui descendent sur les yeux et le visage (2). »
Quant aux dents, Érasme veut « qu’on les tienne
(1) A la vente de Claude Gouffier, faite en 1572, figure le mobilier complet de la chambre à coucher qui renferme, entre autres meubles, « une cuvette d’airain tenant deux seaulx ou environ, garnye de son pied de bois de noyer, » cuvette de dimensions respectables et qui suppose de larges ablutions.
(2) Les gens bien élevés avaient un estny de chambre dont voici le contenu :
Estuy où pignes (peignes) sont dedans A grosses et menues dentz,
Lesquelz pignes, devez-vous croire,
Sont d’ébène ou de blanc yvoire,
Ou de bouys, pour galonner Les beaux cheveulx et testonner Aussy la longue barbe blonde.
Estuy le plus beau de ce monde,
Où sont les ciseaulx. le poinson,
La bresse (brosse) de gente façon,
Le cure-dent, le cure-oreille,
La sie petite à merveille ;
La lime, la gente pincette,
Le ratissoir, et la forcette (petits ciseaux).
Gilles Corrozet, Blasons domestiques , 1539.
nettes avec grand soin ; les blanchir avec des poudres est efféminé ; les frotter de sel ou d’alun est nuisible aux gencives (i). » Olivier de Serres en dit beaucoup plus long : « Dès le réveil, à la première ouverture de la bouche, avant que parler, les dents seront frottées avec un linge net, un peu rude, aussi tout l’intérieur de la bouche... En lavant les mains et à l’entrée de table, de mesme les dents seront lavées d’eau fraîche, non froide... A l’issue du repas, les dents seront lavées fort curieusement, avec de l’eau et un peu de vinaigre parmi, ou avec du vin pur. Puis on frottera les dents avec cette poudre (suit la recette de plusieurs poudres dentifrices). » Voilà, si je ne me trompe, de quoi satisfaire les plus difficiles.
Pour les ablutions générales, on avait recours aux baigneries. La plupart des maisons de quelque importance possédaient une chambre à bains ou baigneriez disposée dans le sous-sol et lambrissée de bois. Elle contenait des cuves-baignoires en bois, des baquets pour les enfants, et des bancs recouverts de plomb et percés de trous. Des tentures de toile blanche garnissaient la chambre, coupée par des
(t) Érasme ajoute une troisième recommandation que je reproduis en latin : Idem lotio facere, Iberorum est. Coutume espagnole signalée par Catulle (XXXIX, 17, 19) :
Nunc Celtiber in celtiberia terra ,
Qiiod puisque minxit , hoc solet sibi manè Dentem, atque rufam pumicare gingivam ;
par Strabon ( Geogr m), par Diodore de Sicile (vi, 22), par Apulée dans son Apologie : Spurcissimo ritu Hiberorum.
rideaux mobiles isolant à volonté chaque baignoire qui devenait ainsi une sorte de cabine (i). A côté se trouvaient les étuves pour les sudations à la vapeur et les onctions. A défaut des baigneries, on faisait apporter la baignoire dans la chambre à coucher, parfois dans la cuisine. Le voyageur Lesaige, traversant le Dauphiné en 1512 pour se rendre en Terre Sainte, raconte qu’à la Tour-du- Pin, entrant dans la cuisine il « trouva l’hôtesse qui se baignoit dedans une cuve baignoire encourtinée. On la voyoit nue, sans nul affuloir (linge) jusqu’au ventre, et avoit devant elle une petite table où elle sortissoit les platz pour ses hôtes » ; il ajoute qu’il « en fut tout honteux, et vuida subit de ladicte cuisine ».
En outre, dans toutes les grandes villes, il y avait des étuves publiques qui comportaient à peu près la même disposition que les bains privés. Certaines gravures passablement réalistes d’Albert Durer en donnent une idée exacte. Il y avait des heures différentes pour les hommes et pour les femmes, et la cloche annonçait l’ouverture du bain. On peut lire dans les Cent Nouvelles l’histoire singulière d’un enfant de sept ans, qui est allé aux étuves avec sa mère, et à qui son père fait raconter à table, devant ses amis, tout ce qu’il a vu, en détail et sans rien omettre.
(1) On trouvera dans le Meuble en France au XVI° siècle (p. 245) la description détaillée d’une de ces baigneries.
Ces étuves étaient une tradition que le moyen âge tenait de l’antiquité, et qu’il avait léguée à la renaissance ; mais leur vogue ne dura qu’un temps. Proscrites par le clergé catholique et huguenot comme lieux de débauche, interdites par le médecin comme dangereuses en temps de peste (i), battues en brèche pas la concurrence italienne qui substituait aux lavages à grande eau les pâtes, les onctions et les poudres parfumées, les étuves publiques disparurent en grande partie. Bientôt, on supprima même les baigneries. « Les estuves et les bains (dans les maisons) ne sont pas nécessaires en France, dit Louis Savot dans son Architecture françoise (2). » Enfin, l’usage même du bain tomba rapidement en désuétude et Montaigne, qui pourtant ne se pique pas d’une propreté très raffinée, est un des rares de son temps qui « estimoit
(1) « Il y a vingt-cinq ans, rien n’était plus en vogue dans le Brabant que les bains publics ; aujourd’hui on n’y va plus : la nouvelle peste nous a appris à nous en passer ». (Érasme, les Hôtelleries.)
(2) Louis Savot, médecin du Roy, Y Architecture françoise, Paris, 1624 : « Les estuves et bains ne sont pas nécessaires en France, comme aux provinces où l’on y est accoustumé, et encore moins aujourd’huy en quelque pays que ce soit, qu’anciennement. D’autant que les choses non accoustumées doivent toujours estre suspectes à nostre santé, et que nous nous en pouvons plus commodément passer que les anciens, à cause de l’usage du linge que nous avons, qui nous sert aujourd’hui à tenir le corps net, plus commodément que ne pouvoient pas faire les estuves et bains aux anciens, qui estoient privez de l’usage et commodité du linge. Toutefois, si pour quelque autre considération, un seigneur désire en avoir dans sa maison, il les faut situer, etc. » L’abbé de Marolles avoue dans ses Mémoires (II, 141) qu’il ne s’était jamais baigné « par pudeur ».
le baigner salubre. Nous encourons, disait-il (1), non légères incommoditez en nostre santé, pour avoir perdu ceste coustume de se laver le corps tous les jours; et ne puis imaginer que nous ne vallions beaucoup moins de tenir ainsi nos membres encroustez et nos pores estouppez de crasse » (2).
(1) . Essais , II, 37.
(2) Sur les bains du xvi® siècle, on peut consulter le Dictionnaire archéologique de Victor Gay; Corrozet, Ædiloquium ; Ch. Ephrussi, les Bains de femmes d’Albert Dure; différentes pièces dans le Recueil sur les chambrières et les bourgeoises ; Les étuves dijonnaises, Dijon, 1867, etc.