LES CIVILITÉS EN FRANCE LA BONNE TENUE , LE SALUT
it la
recueils du
es Livres de civilité enseignent comment on doit se tenir à la maison, à table, dans rue, dans le monde. Réunis à d’autres même genre, Colloques et Dialogues pédagogiques, ils forment le code complet du savoir-vivre à l’usage du jeune homme et de l’homme fait.
Ils datent réellement de la renaissance. Jusque-là, les règles de la bonne tenue sont encore informes
et se réduisent aux Contenances de table . On les trouve mêlées aux préceptes de morale et sous la forme d’aphorismes ; elles ne sont pas encore codifiées. A partir du xvi® siècle, la doctrine a pris corps et le Livre de civilité continue sans interruption sous le même titre, ou à peu près, pendant le xvne et le xvme siècle, pour finir au commencement du xixe.
Au point de vue historique et documentaire, nos
petits manuels ont cet avantage qu'ils nous apprennent l’ensemble des moeurs de la société contemporaine. Avantage précieux, soit dit en passant, aujourd’hui que la folie du document infinitésimal envahit toute la littérature. A force d’étudier au microscope l’humanité présente et l’ humanité passée, on risque de n’en voir que les microbes et les vibrions ; le moindre détail, le fait divers le plus imperceptible, grossissent outre mesure et prennent les proportions d’un état de mœurs général et permanent.
Avec nos manuels, l’écueil n’est pas à craindre. Ils ne racontent pas d’anecdotes ; les usages qu’ils relatent sont pratiqués universellement et, comme ils prennent soin de nous dire le bien et le mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire, on peut être sûr que le tableau est aussi complet que fidèle.
La Civilitas morum puerilium d’Erasme est le prototype du genre. Imprimée à Bâle en 1530, elle est dédiée à Henri de Bourgogne, fils d’Adolphe, prince de Vere. Le livre est bref et substantiel, écrit simplement, sans pédantisme et de bonne humeur, dans ce latin souple, concis, pittoresque, qu’Erasme manie avec une aisance très personnelle. Il comprend sept chapitres : de la Décence et de Vindécence du maintien , du Vêlement , de la Tenue à l'église , des Repas , des Rencontres , du Jeu et du Coucher.
Par son nom, ses relations dans le monde, ses antécédents, — il avait publié de nombreux livres de pédagogie, — par son tempérament même. Érasme
était mieux que personne en situation de traiter la matière. C’était un délicat et un raffiné, souffreteux à l’excès et tellement impressionnable que « jusqu’à l’âge de trente ans, il lui suffisait d’entrer dans une chambre inhabitée depuis quelques mois, pour avoir immédiatement la fièvre 1 ». Ses voyages en Angleterre, en Allemagne, en France et en Italie l’avaient mêlé à une société encore incertaine, à peine affranchie de l’indépendance un peu rude et sans gêne du moyen âge ; pour faire son éducation et lui apprendre la politesse, il fallait autre chose que les notions sommaires qui couraient les écoles. Érasme le comprit : à l’âge de soixante-trois ans, retiré à Bâle, il recueillit le peu que l’on avait dit avant lui sur la matière, ce qu’il en avait dit lui-même, le compléta par ses observations personnelles et composa son traité de la civilité.
Le livre arrivait à son heure et devint populaire du jour au lendemain. Traduit en anglais par Robert Whytington (1532), en français par Pierre Saliat (1537), il fut remanié et vulgarisé en France par Mathurin Cordier, sous le titre de Miroir de la jeunesse pour la former à bonnes mœurs et civilité de vie (Poitiers, 1559). Aujourd’hui le Miroir de Mathurin Cordier est introuvable : les écoliers, cet âge sans pitié pour les archéologuee, Font usé et lacéré jusqu’à la dernière feuille. On ne le trouve ni à la Bibliothèque nationale, ni à l’Arsenal, ni à Sainte-
(1) Erasmi Epistolœ familiares, 1546.
Geneviève, ni à la Mazarine si riche en livres de ce genre, ni même à Poitiers, où il a été imprimé pour la première fois.
La même année, paraissait la Civile honesteté pour les enfans avec la manière d'apprendre a bien lire , prononcer et escrire, par C. de Calviac (Paris,
1 5 5 9) ’ serait, d’après Lacroix du Maine, la repro-
duction du livre de Mathurin Cordier. Ce livre rarissime (1) est imprimé avec les nouveaux caractères typographiques, imitant l’écriture cursive, inventés par Robert Granjon. Les lettres jrançoises de main , comme on les appelait à l’origine, ont pris le nom de caractères de civilité depuis qu’elles ont servi à l’impression de presque tous les recueils de ce genre.
La Civilité puérile distribuée par petits chapitres et sommaires , à la quelle avons adjousté la discipline et institution des enfans , traduit % par Jehan Louveau (Anvers, 1559), comme la Civilité puérile de Jean de Tournes (1569), et toutes les autres Civilités du xvie siècle, sont encore des traductions ou des paraphrases d’Erasme ; le plan, les divisions et les principes sont les mêmes à peu de choses près.
Quelle tenue on doit avoir dans le monde ; quelles expressions, quels gestes il convient de corriger; comment on doit marcher, regarder, tousser,
(1) L’exemplaire dont je me suis servi m’a été très obligeamment prêté par M. le baron Pichon.
bâiller, s’asseoir, tenir la tête, le corps, les mains, les jambes, tous ces préceptes n’ont pas vieilli depuis la renaissance, et notre jeunesse ferait sagement de les méditer; elle n’y perdrait rien. Dans ce temps-là comme aujourd’hui, les gens à la mode adoptaient certaines attitudes, certains gestes particuliers qui constituaient le suprême bon ton, par exemple : « avancer les lèvres de temps à autre pour faire entendre une sorte de sifflement, habitude familière aux princes qui se promènent dans la foule » ; — « jeter son manteau d’un seul côté ou le faire tomber en arrière jusque sur les reins » ; — « se dandiner en marchant, claudication ridicule, dit Érasme, qu’il faut laisser aux soldats suisses, bien qu’elle soit du goût de certains courtisans » ; — - « se tenir debout, ou s’asseoir, une main appuyée sur l’autre (i), ce qui passe pour une posture élégante et qui sent son homme de guerre ». — « Chez les Italiens, dit encore Érasme, pour faire honneur à quelqu’un, on pose un pied sur l’autre et l’on se tient à peu près sur une jambe, comme les cigognes (2). » Ailleurs, il nous apprend que « jadis on trouvait gracieux de tenir les yeux demi-clos et de tendre les lèvres comme pour un baiser; les anciennes peintures en font foi (3) ». Signalons ce
(1) Comme sur le pommeau d’une épée.
(2) Voir certaines figures du Roi Sage , de Burgkmair.
(3) De même Calviac recommande « d’avoir les lèvres estendues et comme prestes à baiser ».
détail en passant : il explique un trait de physionomie assez fréquent chez les primitifs, aussi bien dans leurs bustes que dans leurs portraits ; le buste de femme du Louvre (École napolitaine du xve siècle) en offre un exemple caractérisé.
L’art de saluer est un point capital, — car on était alors fort chatouilleux sur l’étiquette, — et les Civilités ne manquent pas de l’enseigner minutieusement. Voyons d’abord ce que dit Érasme : « Pour ce qui est de saluer, quelques-uns fléchissent en même temps les deux genoux, les uns en maintenant le corps droit, les autres en le courbant un peu. Ceux qui trouvent ce salut féminin se tiennent droits et ploient d’abord le genou droit, puis le genou gauche, façon de saluer très appréciée en Angleterre chez les jeunes gens. Les Français ploient seulement le genou droit en faisant avec grâce un demi-tour de corps. » Voici maintenant la version de Calviac : « Il y a plusieurs façons de faire la révérence, selon les pays où on se trouve et les coutumes d’iceux, mais les Françoys ployent seulement le genouil droit, se tenant autrement plustost droictz que inclinés, avec un doux contournement et mouvement du corps, et ostans le bonet de la main droyte, le tenant ouvert par le dedans, l’abaissent au mesme côté droyt ; » ou bien encore : « Ayant fléchi le genouil et osté le bonet de la main droyte, on le tiendra bas en la gauche, et la main droyte au bas de l’estomac avec les gants ou autrement; car de tenir le bonet ou chapeau et
chose semblable sous l’aisselle, en saluant autruy, est chose rustique. »
Indépendamment du salut classique et cérémonieux, de la révérence proprement dite, il y a le salut de rencontre, dans la rue, en visite, etc. S’il s’agit d’un homme, on l’embrasse par accolade : « S’il est plus grand (d’un rang plus élevé) que soy, on l’embrassera (l’accolera) dessoubs les bras ; et d’autant plus grand il sera, d’autant plus bas on l’embrassera, jusques aux cuisses mesmes. S’il est son pareil ou moindre, on l’embrassera d’un bras dessus l’une espaule d’iceluy, et l’autre dessoubs l’autre aisselle. » — « Le temps passé, dit Henri Estienne, on eust trouvé estrange et de mauvaise grâce, de faire des révérences les uns aux autres, approchantes d’une adoration ; maintenant cela est ordinaire et trouvé de bonne grâce, voire jusqu’à baiser la cuisse et le genou, tellement que je croy qu’à la fin il ne faudra plus aller jusqu’à Rome pour baiser la pantoufle et le soulier, mais que cela se pourra faire sans bouger de France (i). »
S’agit-il d’une femme, on l’embrasse non pas sur la joue, mais sur la bouche : « S’il advient que l’on fasse recueil à quelqu’un sien parent ou parente qu’on n’aura veu de longtemps, si c’est une femme et qu’il faille qu’on la baise, on la doit baiser sur la bouche (2). » Cette façon de saluer les femmes
(1) Dialogues du nouveau Jrançoys -italianisé.
(2) Calviac.
ne s’applique pas seulement aux parents ; c’est un usage de politesse général. Brantôme raconte que le cardinal de Lorraine « allant trouver Mme la duchesse de Savoie en sa chambre pour la saluer, et s’approchant d’elle, elle qui estoit la mesme arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser. M. le cardinal, impatient de cet affront, s’approcha pour la baiser à la bouche, et elle de reculer. Luy, perdant patience et s’approchant de plus près encore d’elle, la prend par la teste et, en dépit d’elle, la baisa deux ou trois fois : « Com- « ment, » dit-il, « est-ce à moi à qui il faut user de « cette mine et façon ? Je baise bien la Reyne « ma maîtresse, qui est la plus grande reyne du « monde, et vous je ne vous baiserais pas, qui « n’estes qu’une petite duchesse crottée (i). » Au bal, cette forme d'embrasser est de rigueur : un voyageur suisse (2) parle d’un bal à Montpellier où se trouvait une demoiselle fort jolie, « mais qui avait seulement le nez un peu trop long, et son danseur avait peine à l’embrasser sur les lèvres, comme c’est l’usage ». Dans Noël du Fail, un apothicaire donne à sa femme qui se rend au bal, une pilule de sa façon, « afin, lui dit-il, que si quelque seigneur vous baise, vous aïez l’ haleine plus douce et soëve que pas une de vos compagnes (3) ».
(1) Brantôme, Recueil des dames.
(2) Paltter, Voyage en France , Montpellier, 1892. {3) Eutrapel, V Apothicaire d'Angers. V. p. 178.
Claude Gauchet, à son tour, décrit ainsi un épisode de la F este de Village (i) :
Michault prend Marion, la tire de la dance,
Et après avoir faict la basse révérence,
Il la baise à la bouche.
Citons encore cette boutade de Montaigne (2) : « Voyez combien la forme des salutations abâtardit par sa facilité, la grâce des baisers. C’est une déplaisante coustume et injurieuse aux dames, d’avoir à prêter leurs lèvres à quiconque a trois valets à sa suite, pour malplaisant qu’il soit. Et nous-mesmes n’y gaignons guère ; car comme le monde se voit party (partagé), pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides ; et à un estomac tendre, comme ceux de mon âge, un mauvais baiser en surpasse un bon. »
Avec nos idées modernes, la coutume semble
(1) Plaisir des champs, 1583. V. p, 185.
(2) Essais, III, t 10. Voir aussi la Nouvelle 78 de des Périers, et Y Apologie d’Henry Estienne, p. 378. Quand Léo de Rozmital arrive à la cour de Louis XI, « les demoiselles d’honneur l’embrassent sur la bouche, suivant l’ordre du Roi » ( Voyages et Voyageurs de la Renaissance , p. 40). En Italie, c’était « la coutume générale, dit le Bandello (III, 17), in boccalo b as cio, secondo la costuma de la patria ». — « Si mademoiselle est en l’église, dit Menot, et arrive quelque gentillastre, il faut (pour entretenir les coustumes de noblesse) qu’elle se lève parmi tout le peuple, et qu’elle le baise bec à bec. » (H. Estienne, Apol. p. 56). « Celuy qui entre en un lieu où se trouve une grande assemblée de dames ou damoiselles, ne baise pas seulement celle ou celles qu’il connaît, mais par compagnie toutes les autres, lesquelles que peut-être il n’aura jamais vues... et tant s’en faut que cette coustume commence à s’abolir, qu’au contraire elle est en vogue plus que jamais. » (Id., p. 378.)
passablement singulière ; mais ce qui surprendra davantage, c’est qu’elle ait persisté jusqu’au commencement de ce siècle. En 1823, le Coryphée des Salons , manuel de « la bonne compagnie », dit en propres termes : « En Allemagne, l’usage est d’embrasser les dames sur la bouche (1). »
Les Civilités ne parlent pas de la forme du salut chez les femmes, mais l’auteur de la Superfluité des habita des Dames de Paris (1545), leur recommande de ne pas se « délecter à révérences si très bas faictes artificiellement », et il ajoute :
Quand tes amys saluras,
Incline ton corps par devant,
Puis les jarretz bien ployeras Entraînant un pied en avant (2).
Pour compléter cet aperçu des différentes manières de saluer, je choisis dans Noël du Fail un de ces petits tableaux de genre où il excelle et qu’on pourrait intituler la Visite che% l'avocat (3) :
(1) Au xvri siècle, on n’embrasse plus en France sur la bouche, mais sur la joue : « que si c’est une dame de haute qualité qu’on salue, il faut par respect ne pas la baiser, si elle-mesme, par honnesteté, ne tend la joue ; et alors même, il faut faire seulement semblant de la baiser et approcher le visage de ses coëffes. » (Courtin, Civilité de 1679.)
(2) . « Ce disant, et se baissant comme les femmes qui, se courbant, jettent un pied en arrière, pour éqnarrir à droit plomb la plate-forme de leur derrière, etc. » (Eutrapel, 179.) « Elle rendait le salut à tous ceux qui la saluaient, en baissant honnêtement la tête, et, selon la dignité des femmes, en faisant les basses révérences. » (Bandello, IV, 25.)
(3) Eutrapel, de la Justice.
« Eutrapel frappa un petit et foible coup à la porte de l’estude, encore qu’elle fust ouverte. Incontinent, voicy le jeune clerc en chausses à bourrelet, chiqueté sur les fesses, le pourpoint gros et enflé débourré, une plume à escrire pendante aux oreilles, et je ne sçay quel parchemin en son poing, signal d’un homme bien embesoigné ; lequel aiant faict une grande reverance demanda que c’est qu’on vou-
loit Lors, entrans en l’estude (Eutrapel et ses
amis), trouvèrent ce vénérable (l’avocat) assis en une chaire de bois, emmaillotté et fagotté dans une grosse robe fourrée, deux bonnets en un chappeau, avec ses lunettes entravées sur le nez, faisant semblant minuter quelque chose de haut appareil. Et, en sursaut, et comme ne sachant qu’il y fût survenu aucun, se détourna vers eux, les saluant d’un petit clin de teste seulement, comme font les nonnains en leurs révérences claustrales. Eutrapel, au contraire, luy fit deux terribles et profondes révérences à deux estages ayant cependant la teste décou-
verte, et faisant bien le marmiteux (misérable). L’advocat, au contraire, les jambes croisées l’une sur l’autre et se renversant sur sa chaire, advançoit à demi le bras signifiant qu’il eût à se couvrir (i). »
(1) Voir dans Diverses Leçons de Du Verdier, liv. III, chap. xxx, les formules de salutations en Italie, en Espagne, en France, etc.