I. — LES DÉFAUTS DE MONTESQUIEU
Un vrai grand homme, ce qui ne veut pas dire qu'il était sans défauts, et nous allons commencer par eux. Sa morgue habituelle et son orgueil de sa naissance (quoiqu'elle ne soit pas des meilleure) et de sa condition (quoiqu'elle ne soit pas des plus haute). Son dédain des gens de lettres (Cf. Lettres persanes^ éd. Laboulaye, p. 173) et son affectation de n'en être pas un. Comment cette affectation se retrouve dans le caractère de son style. Montesquieu n'écrit pas pour tout le monde, mais pour des initiés, et l'obscurité de son discours est souvent intentionnelle. Déclaration de l'un de ses descendants sur ce sujet {Œ acres inédites , Préface) et comment, en voulant défendre Montesquieu d'un reproche, on l'expose à un autre.
Du libertinage et de la préciosité dans l'œuvre de Montesquieu, et leur rapport au xviii<^ siècle, s'il n'y a rien à la fois de plus indécent et de plus tourmenté comme style que les romans du fils
Crébillon. Comparez, pour achever la démonstration, Marivaux dans son Paysan parçenii. Les œuvres légères de Montesquieu et, à cette occasion, de l'intrigue de harem dans les Lettres persanes ; le Temple de Gnide ; les passages scabreux de V Esprit des lois. Combien de pareils passages, s'il y en a d'ailleurs de plus grossiers, sont rares dans l'œuvre de Voltaire 1 et qu'on peut les imputer pour une part à l'esprit du temps, car de quoi aurait-on parlé dans le salon d'une Mme de Tencin? mais que le vrai coupable est bien Montesquieu lui-même, et Montesquieu tout seul. A-t-il cru qu'on se rendait agréable aux femmes en mêlant la galanterie dans tout?
L'incohérence et le décousu dans Montesquieu. Il n'acomposéqu'unlivre,6^ra^zc/ewr et Décadence^ dont le fil et le plan lui étaient donnés par la chronologie. Mais nulle composition dans V Esprit des lois (Cf. la critique de Voltaire sur ce point, Œu\>res^ XXXI, p. 107) et peu de critique. En général, Montesquieu ne regarde point à la valeur des autorités qu'il invoque, mais au besoin qu'il en a. Il écrit ad prohandum^ et de tout cela résulte que V Esprit des lois est sans doute un grand livre, mais un grand livre manqué.
Qu'après cela Montesquieu n'en demeure pas moins un vrai grand homme, par quelques-uns de ses dons de style, qui sont de premier ordre.
284 ÉTUDES SUR LE XVIIf SIÈCLE.
par la nature de son ambition intellectuelle, par la beauté ou la dignité de son caractère, par la noblesse habituelle de ses sentiments, dont aucun ne peut être taxé de bassesse (Voltaire) ou de vulgarité (Rousseau), par le stoïcisme de son attitude, et enfin par la sincérité de son amour du bien public.