‹ Etudes sur le Banquet de Platon [microform]Chapitre 3 sur 12 · II. — LES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

II. — LES PERSONNAGES

Veut-on une nouvelle preuve du soin mis par le philosophe à mêler ses spéculations les plus hautes et les événements de la vie réelle ? Que Ton considère les multiples précautions dont il s'entoure pour donner à son lecteur l'illusion d'un récit historique.

Tous les interlocuteurs sont des personnages marquants qui ont vécu à Athènes, et dont le souvenir n'était certes, pas encore effacé : tous apparaissent avec leur physionomie propre, merveilleusement esquissée (1). Je dirais volontiers que Platon a voulu nous introduire dans un salon athénien, si précisément le Banquet, plus que tout autre ouvrage peut-être, ne nous permettait de mesurer l'intervalle qui sépare sur ce point la vie moderne des mœurs antiques.

Le maître de céans, Agathon, élève de Gorgias, est l'homme à qui tout sourit, le poète dont le talent précoce brille d'un vif éclat (2), et dont la beauté attire tous les regards (3), l'auteur assez vaniteux pour se laisser enivrer par les applau-. dissements de la foule, et en même temps assez intelligent pour préférer à tout ce vain bruit les éloges de quelques juges d'élite; d'un tempérament où il entre plus de ten-

(1) Du moins si nous en jugeons parles caractères de Socrate, d^Aristopliane et d'Alcibiade, qui nous sont historiquement connus.

(2) Rappelons à ce propos qu 'Agathon est blâmé par Aristote d'avoir dû son plus grand succès à une tragédie intitulée La fleur ^ dans laquelle rompant avec une tradition qui paraissait consacrée, il n'avait mis sur la scène que des personnages de son invention. Platon, en plus d'un passage, a manifestement fait allusion à cette pièce (196 A-B). — Cf. Reichardt ; De Agathonis poeiœ iragici vita et poesi, Ratisbonne, 1855.

(3) Cf. Protagoras, 315 E,

dresse que de vigueur^ plus de délicatesse que d'énergie ; plôin de politesse et d'affabilité même envers ses esclaves ; 4nettant une sorte de coquetterie à porter partout une cet''* taine grâce doucereuse, et plus habile à charmer les âmes qu'à les dominer et à les saisir.

. Phèdre, c'est le jeune homme ardent, mobile, impres*sionnable, que séduit aussitôt tout ce qui brille, admirateur également passionné et du savoir encyclopédique d'Hippias, Bt de la rhétorique superficielle de Lysias, et de la sagesse supérieure de Socrate. On sait avec quelle visible sympathie Platon l'a dépeint daiis l'intéressant dialogue en tête duquel est écrit son nom.

- Pausanias est un type qui a dû se rencontrer fréquemment dans la société antique. C'est l'homme qui connaît à fond son temps : il en sait tous les vices, il en est atteint peut-être ; mais cette dépravation se cache sous des dehors absolument corrects et même sous un air d'élégance : il traitera toutes les questions avec la même légèreté insouciante, sans indignation contre le mal, sans enthousiasme pour le bien (1).

Éryximaque est plus estimable : il appartient à un famille de savants portés aux vastes synthèses systématiques et plaçant les conquêtes positives de la science bien au-dessus des fictions de la poésie. Nous le voyons, pour mettre fin au hoquet qui incommode son voisin Aristophane, donner gravement une consultation et rédiger une ordonnance. Sa réserve pleine de dignité comme sa parole grave, magistrale, presque embarrassée, est en parfaite harmonie aA^ec l'ensemble de sa personne.

La présence d'Aristophane au Banquet de Platon soulève

(1) Voici le portrait qu'en trace M. de Sybel : « Leute von Welt, aber auch weiter niclits, àrtig und angenehm, immer correct obwolil recht unsittlich, rhetorisch, declamatorisch, gewaehlt, kiihl, nie tief, von keiner Leidenschaft aufgeregt, keine Flamme der Begeisterung schlœgt zum Dach hinan. » >

un curieux problème que nous n'approfondirons pas ici, ayant eu occasion de l'étudier ailleurs (1). Il nous suffira de faire remarquer que le discours du poète est une comédie en abrégé, un tableau aux vives couleurs dans lequel un bon sens baroque coudoie des traits d'un humour très moderne ; visiblement le rôle a été écrit pour l'acteur. Faut-il ajouter que l'ancien adversaire de Socrate, sans doute depuis longtemps revenu de sa fatale erreur, est condamné par Platon à assister au triomphe intellectuel et moral de celui contre lequel les Nuées, un demi-sièclé auparavant, avaient déchaîné le ridicule et la calomnie ? Ainsi aime et cherche à se venger un homme d'esprit.

Quant à Alcibiade, quelle peinture vivante de cet Athénien extraordinaire dont M. H. Houssaye nous a écrit l'histoire, de cet enfant de la fortune avec les dons de tout genre qu'il tenait de son éducation ou de la nature, sa beauté remarquable, son esprit railleur, son caractère altier, irascible, fantasque, et surtout son existence de viveur, pour parler comme son récent biographe. Nous sommes à la veille de l'expédition de Sicile: le jeune ambitieux touche à l'apogée de son éphémère popularité. Plus tard, son étoile va pâlir : il connaîtra toutes les déceptions, toutes les amertumes de la vie politique, et il y avait, ce semble, quelque courage de la part de Platon à tracer de l'ancien ami, de l'ancien compagnon d'armes de Socrate un portrait aussi bienveillant à l'heure même où les invectives indignées de Lysias et des rhéteurs achevaient de rendre le nom d'Alcibiade odieux aux Athéniens.

Enfin, il n'est pas moins certain que le Banquet est un admirable monument élevé par Platon en l'honneur de son maître. Socrate nous apparaît ici comme au centre d'un cercle d'admirateurs, qui témoignent à l'envi de son ascen-

(1) Voir dans la Revue des études grecques (année 1888, 3e livraison) Tarticle intitulé : Platon et Aristophane.

dant irrésistible sur les âmes. Les uns, comme l'honnête Apollodore, depuis leur conversion à la philosophie, s'attachent à étudier chaque jour ses actes et ses paroles, répétant bien haut que, « avant ce temps -là, ils erraient de côté et d'autre, et, croyant mener une vie raisonnable, n'en étaient pas moins les plus malheureux de tous les hommes (1) » : les autres, comme le bouillant Alcibiade, regimbent sans doute encore contre l'aiguillon : mais qu'on écoute cet aveu : « Quiconque a été mordu par une vipèrQ ne veut, dit-on, parler de Taccident à personne, si ce n'est à ceux qui, eux-mêmes, en ont été victimes, comme seuls capables de concevoir et d'excuser les actions et les paroles arrachées par une pareille souffrance. Et moi, je me sens mordu par quelque chose de plus douloureux, par les discours de la philosophie, mordu et blessé à l'endroit le plus sensible, qu'on le nomme cœur ou du nom qu'on voudra (2) ». Ainsi, en apparence, c'est la victoire d'Agathon que l'on célèbre ; en réalité, c'est Socrate qui est ici le véritable héros. Quelle noblesse, quelle élévation dans sa doctrine! quelle fermeté, quelle constance inaltérable dans sa conduite ! c'est le modèle, non pas seulement du sage et du moraliste, mais encore de l'ami et du citoyen.

On voit à quel point Platon, dans la conception de ses divers personnages, s'est attaché à demeurer fidèle à l'histoire. La circonstance même qui les rassemble n'est point imaginaire. Athénée (3) nous apprend, en effet, qu'en 417 Agathon remporta sa première, et probablement son unique victoire dramatique (4) : si bien qu'en dehors des premières pages du Protagoras et de la République, je ne vois rien

(4) On a même supposé que Platon avait figuré parmi les convives, sans prendre garde qu'à cette date, l'extrême jeunesse du philosophe rend rhypothèse absolument invraisemblable.

qui mette en plus vive lumière les emprunts que l'art de Platon fait avec tant de bonheur à la réalité. Pour nous comme pour ses premiers lecteurs, c'est bien là une page de la vie sociale d'Athènes, saisie et décrite sous Tun de ses aspects les plus brillants, et avec une profusion de détails dont le naturel achevé donne à la scène entière un surcroît d'intérêt.

Nous discuterons plus loin l'époque probable où fut composé, sinon publié, le Banquet, près de quarante ans après l'événement. Comment expliquer que le souvenir s'en fût conservé si longtemps? Pour parer à l'invraisemblance, Platon, recourant à un artifice qui lui est habituel, suppose que ce récit est fait plusieurs années après qu'Agathon eut quitté Athènes (1), par Apollodore, l'un des disciples les plus dévoués de Socrate (2), aussi avide de connaître ce que la tradition rapportait de son maître qu'incapable de l'altérer sciemment; lui-même, tout récemment gagné à la philosophie, ne figurait pas au banquet d'Agathon : mais il en tenait tous les détails de la bouche d'un certain Aristodème qui s'y était rendu avec Socrate : pour être bien sûr de se trouver en possession de la vérité, il avait eu la précaution d'interroger sur certaines particularités le sage athénien dont les dires concordaient parfaitement avec les confidences de son compagnon de table. Comment dès lors ne l'écouterions-nous pas à son tour avec confiance (3)?

(1) Une allusion cassez malicieuse d'Aristophane dans les Guêpes (représentées en 405) nous apprend que de bonne heure Agathon s'était retiré à la cour d'Archélaûs de Macédoine.

(2) Dans le Phédon, au moment où Socrate prend le breuvage fatal, Apollodore éclate en sanglots pendant que les autres assistants s'efforcent de contenir leur douleur (Cf. Diog. Laérce, II, 53. Elien, I, 16). Il avait reçu le surnom de ,aavr/.o,- (173 D), sans doute pour des motifs analogues à ceux qui avaient fait définir Diogène ZwxpdéTïj? ftatvo/^svof .

(3) Un critique allemand s'est servi à ce propos d'une singulière comparaison : « Das Drama schiebt sich gleicli einem vielgliedrigen Tubu8.

Mais, avec son merveilleux talent, Platon, en prenant la plume, ne pouvait évidemment se contenter du simple rôle de chroniqueur. Ici, en particulier, pour tout le détail, réloignement des temps laissait libre carrière à son imagination. Le narrateur sous le nom duquel il s'abrite nous donne à ce sujet un discret avertissement: * Vous rendre ici mot pour mot tous les discours que l'on prononça, c'est ce que vous ne devez pas attendre de moi, Aristodème, de qui je les ai appris, n'ayant pu me les rapporter avec une rigoureuse exactitude, et moi-même ayant laissé échapper quelques parties du récit qu'il m'en a fait : mais je vous redirai l'essentiel (1) ». Ainsi personnes et choses ne sont là qu'en vue de fournir aux pensées de l'écrivain le cadre qu'il leur rêve; assez fidèlement reproduites pour donner à la discussion un arrière-fond réel, assez .librement traitées pour servir avec docilité ses intentions. On reconnaît sans peine ce mélange d'invention et de réalité que les poètes tragiques, même les plus respectueux de l'histoire ou les plus épris de la fiction, ont jugé nécessaire à l'éclat et au succès de leurs drames. Le Banquet, n'en doutons pas, est un ouvrage mûrement conçu, longuement médité, et en paraissant devant ses lecteurs, Platon peut s'approprier en toute justice ces paroles d'Apollodore par ou s'ouvre le dialogue : « Je crois que suis assez bien préparé à vous faire le récit que vous me demandez n>.

IIL — LE PLAN.

Le Banquet a attiré l'attention de tous les fervents duplatonisme: c'est un des écrits platoniciens le plus souvent

auseinander und wir erblicken die Gestalten wie in einem Zaubersaal von dreifachen Spiegeln aufgefangen, cinander zugeworfen und wieder abgestrahlt gegen unser Auge. »

cités, le plus souvent admirés. Et cependant, n'est-ce pas à certains égards un des moins philosophiques, ou pour parler plus exactement, un de ceux où la philosophie tient le moins de place? Non, sans doute, que la métaphysique n'y soit pas représentée et représentée avec une rare élévation : mais elle n'y intervient, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'à son tour et à son heure : parmi tant de joyeux convives elle n'a d'autre délégué officiel et attitré que Socrate. Sur les bords de l'Ilissus, le sage athénien discourant avec Phèdre peut s'élever librement aux considérations les plus hautes et pi'olonger à son gré des discussions tour à tour ingégénieuses et profondes ; une salle de banquet, au contraire, ne peut que pour un instant se transformer en auditoire philosophique. Sans doute, Socrate, personnification de la vraie sagesse, aura son rôle, un rôle d'honneur même, si l'on veut: mais il se bornera à occuper pendant quelques instants la scène, au lieu d'être, comme ailleurs, le chef du chœur, le modérateur suprême de la discussion : supprimez par la pensée ces quelques pages, d'une beauté, il est vrai, incomparable, et vous n'aurez plus devant vous qu'un tableau de genre (1) sorti d'un pinceau hors ligne, quelque chose comme un Xénophon ou un Plutarque très perfectionné.

Il y a plus : ce qui est particulièrement caractéristique, c'est que le Banquet désigné et cité universellement comme un dialogue, ne mérite guère ce nom.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner d'où est venue à Platon sa prédilection manifeste pour un genre littéraire qu'il a élevé du premier coup à la perfection, ni comment la « dialectique née de la conversation y est retournée en lui empruntant ses formes, mais en l'idéalisant (2)». De Socrate

(1) L'épithète exacte serait fournie ici par l'adjectif allemand culturgeschichtîich, malheureusement sans équivalent en français.

(2) Cousin, Les antécédents du Phèdre. — Lucien traite quelque part le dialogue de « fils aîné de la philosophie. »

Platon avait appris que la fonction par excellence du maître est de s'insinuer dans l'esprit de ses disciples, afin de redresser leurs préjugés, de suivre pas à pas l'éclosion de leur pensée, et au lieu de leur imposer une doctrine immuable, de leur laisser l'honneur et la satisfaction de découvrir eux-mêmes la vérité (1). Aussi, pour toute cette partie de la philosophie qui fait appel avant tout aux données du sens intime et de la conscience morale (2), voyez la méthode qu'il préfère. C'est d'ordinaire une définition qui est cherchée de concert, puis soumise à l'épreuve de cas particuliers, corrigée, s'il le faut, et vérifiée de nouveau, jusqu'à ce qu'elle soit ou rejetée tout à fait ou acceptée comme une donnée désormais démontrée.

Ici rien de semblable : la flexibilité et la souplesse du talent de Platon nous apparaissent sous un jour nouveau. Au lieu d'un colloque fécond en réparties, ce sont des discours qui se succèdent comme autant de monologues, sans qu'aucune réflexion ne les interrompe, sans qu'aucune critique sérieuse ne les suive. Le Phèdre s'ouvre sans doute par la lecture d'une composition réelle ou supposée de Lysias : mais le rhéteur n'a la parole que pour être vertement

(1) Outre ces raisons indiscutables, quelques critiques prêteraient volontiers à Platon des réflexions analogues à celles que nous lisons dans la préface du Prêtre de Némi : « Les vérités de l'ordre philosophique ne doivent être ni directemsnt niées ni directement affirmées : elles ne sauraient être l'objet de démonstrations. Tout ce qu'on peut, c'est de les présenter par leurs faces diverses, d en montrer le fort, le faible, la nécessité, les équivalences. Tous les hauts problèmes de Thumanité sont dans ce cas... On ne fera jamais de dialogues sur la géométrie, car la géométrie est vraie d'une façon impersonnelle. Mais tout ce qui implique une nuance de foi, d'adhésion voulue, de choix, d'antipathie, de sympathie, de haine et d'amour, se trouve bien d'une forme d'exposition où chaque opinion s'incarne en une personne et se comporte comme un être vivant. 3>

(2) Ainsi s'explique l'exception si remarquable que nous offre l'enseignement essentiellement cosmologique du Timée,

repris par Socrate, et cette leçon approfondie d'éloquence se termine par un dialogue à la fois des plus piquants et des plus instructifs. Socrate chez Agathon n'a d'autres droits que ceux de tout invité à la table d'un homme du monde: la courtoisie ne lui permet ni de s'ériger en censeur du reste des convives, ni de s'isoler de la compagnie pour se livrer avec un voisin aux agréments d'un entretien particulier.

Faut-il rappeler ici ce précepte de l'art ancien qui ne permettait pas à plus de trois personnages à la fois de prendre part au même débat dramatique (1)? Autour de Socrate mourant se pressent de nombreux disciples : néanmoins Simmias et Cèbès sont seuls en scène dans l'admirable discussion du Phédon. Procéder de la sorte dans lo Banqueiy c'était se condamner à étendre le rôle de trois des convives en reléguant tous les autres dans l'ombre. Le dessein de l'écrivain était différent. Et d'ailleurs se figuret-on aisément un poète tel qu'Agathon et Aristophane, c'està-dire un Scribe ou un Beaumarchais, entamant avec Socrate une controverse suivie de psychologie ou de métaphysique ? La vengeance eût pu être complète, si Platon, par esprit de représailles, s'était avisé de provoquer et d'amener sur ce terrain le malicieux auteur des Oiseaux et des Nuées (2).

Au reste, malgré les apparences, la méthode du Banquet n'est pas aussi éloignée qu'il semble d'abord de celle des

(1) • Ne quarta loqui persona laboret.

(Horace.)

(2) « Le vulgaire se moque du philosophe qui, à certains égards lui paraît plein d orgueil, et à d'autres égards ignorant des choses les plus commuDes, et embarrassé sur tout. Mais lorsque le philosophe peut à son tour attirer ces hommes vers une sphère supérieure..., alors ils rendent les armes : peu accoutumés à contempler de si haut les objets, la tête leur tourne, il» sont étonnés, interdits ; ils ne savent ce qu'ils disent, et ils apprêtent à rire à quîçojque a reçu une éducation libérale. » {Thééiète)

autres dialogues. De part et d'autre il s'agit de passer en - revue la diversité des opinions et des erreurs, d'attaquer une question sous toutes ses faces, d'en mesurer et d'en parcourir le vaste horizon. Sans doute Platon eût pu user envers Agathon et ses convives de la même verve ironique sous laquelle il accable les Gorgias, les Polus et les Thrasymaque : nous ne chercherons pas (l'enquête ne saurait aboutir) pourquoi il s'est cru tenu à plus d'égards. Et cependant si Ton y prend garde, dans cette suite de discours frivoles, incomplets, quoique prétentieux, ne découvre-t-on pas un ingénieux persiflage de la rhétorique banale qui, contente de faire assaut de belles paroles ou d'étaler une érudition quelconque, ne se met point en peine de creuser jusqu'au cœur de son sujet?

Ainsi, montrer qu'en dehors d'une initiation préalable, un esprit même heureusement doué, même habile à jouer avec le paradoxe ou à revêtir d'une forme spirituelle les opinions courantes, fût-ce un savant comme Éryximaque, ou un poète applaudi comme Agathon et Aristophane, est incapable de s'élever au-dessus de notions superficielles, incapable surtout d'atteindre à la sphère de l'idéal, de l'immuable, de l'absolu : prouver que la philosophie au contraire tient en réserve de vrais trésors, et que seule elle a le pouvoir d'illuminer, de transfigurer à la lumière de l'idée les notions les plus communes, les discussions les plus vulgaires, voilà la tâche du Banquet : or n'est-ce pas celle à laquelle Platon s'est tout entier consacré I En somme, ici comme ailleurs, c'est à Socrate qu'il est réservé non seulement de signaler discrètement le vice des méthodes et le vice des théories, mais d'entraîner ses auditeurs, et de nous entraîner nous-mêmes à sa suite hors de la caverne des sens, vers cette région céleste où la Beauté sans tache resplendit d'un immortel éclat.

Platon s'est-il borné à reproduire ici des théories personnelles propres i chacun des orateurs, ou au contraire a-t-il

entendu faire œuvre originale en incarnant dans ses divers interlocuteurs l'un des grands courants qui se partageaient alors les beaux esprits d'Athènes (1) ? Est-ce le chœur des sophistes, des rhéteurs, des poètes dont le coryphée va prendre la parole ? et ce concours d'éloquence entre personnages historiques s'ouvre-t-il en réalité entre la philosophie d'une part, la mythologie, la politique, la science, la poésie et l'art de Tautre ! La question a été plus d'une fois agitée. Deux choses sont certaines ; c'est que les Attiques ont excellé de tout temps dans l'art des imitations oratoires, et que Platon n'a pas commis la faute de prêter à des Athéniens très connus des explications et un langage en flagrant désaccord avec leur caractère.

Page 1