‹ Etudes sur le Banquet de Platon [microform]Chapitre 4 sur 12 · IV. — Le Sujet · texte numérisé non relu

IV. — Le Sujet

Nous avons examiné les divers personnages, étudié la méthode suivie, il est temps de parler du sujet même de l'entretien.

Le souper est achevé : les convives se sont acquittés des libations et des autres cérémonies traditionnelles : on convient que chacun ne boira que pour son plaisir, et la joueuse de flûte congédiée; « Si vous m'en croyez, dit Éryximaque, nous lierons ensemble quelque conversation (2). Je vous en proposerai même le sujet, si bon vous semble. — Chacun d'applaudir et de l'engager à entrer en matière. — Éryximaque reprit donc : Je commencerai par ce vers de la Mêla-

(1) D'habiles hellénistes ont reconnu dans le discours de Phèdre un pastiche de la manière de Lysias : dans celui d'^jitipWn, les assonances /{'^h^^°^ chères à toute l'école de Gorgias : dans celui de Pausanias, le rythme presque poétique des périodes, invention d'Isocrate et de Thrasymaque.

(2) Proposition bien digne d'un peuple aussi disert et aussi spirituel. H x*"P'*f Xo'ywv TpâîTs^a ydcTvïîf oûâçv 5ta*io£t, a dit un ancien.

nippe d'Euripide (1) : Ce discours n'est pas de moi, mais de Phèdre. Car Phèdre me dit chaque jour avec un accent d'indignation : — N'est-ce pas une chose étrange que de tant de poètes qui ont composé des péans et des hymnes en l'honneur de la plupart des dieux, aucun n'ait fait l'éloge de l'Amour, ce dieu si grand, si puissant? Vois les sophistes habiles et notamment l'excellent Prodicus (2) : ils rédigent dans leur prose de grands discours à l'éloge d'Hercule et des autres demi-dieux... Il n'est presque rien qui n'ait eu son panégyrique. Comment donc dans cette universelle ferveur de louanges personne n'a-t-il entrepris de célébrer dignement l'Amour ! est-il concevable qu'on ait oublié un si grand dieu ! —Pour moi, répond Éryximaque, je suis entièrement de l'avis de Phèdre. Il me tient au cœur de payer mon tribut à l'Amour et de me le rendre favorable. En même temps il me semble qu'il siérait très bien à une compagnie telle que la nôtre d'honorer ce dieu. Si vous m'en croyez, voilà un sujet de conversation tout trouvé, sur lequel chacun improvisera de son mieux »(3).

La proposition est unanimement adoptée : rien de plus naturel. « Ce ne sont point, écrit un ancien (4), des problèmes obscurs, abstraits, compliqués, difficiles, qu'il faudra agiter le verre en main, mais des questions faciles quoique utiles, sur des matières appropriées à la circonstance, en sorte que les Muses viennent se joindre aux Nymphes pour tempérer la joie qui jaillit naturellement des

(1) Ce vers, comme plusieurs autres du poète populaire, est fréquemment cité dans l'antiquité.

(2) Son apologie d^Hercule entre le Vice et la Vertu est demeurée célèbre. Cf. Xénophon (MémorableSj liv. II), et Cicéron (De officiiSj liv. I).

(4) Macrobe, dans le passage déjà cité des Saturnales, Il dit ailleurs : « Oportet enîm versari in convivio sermones ut castitate integros, ita appetibiles vcnustate. » La seconde recommandation, il faut l'avouer, est mieux observée ici que la première.

coupes pleines... Faut-il frapper le vice ? Le philosophe à table ne le fera qu'en dissimulant ses coups : tel Bacchus frappe de son ihyrse dont le fer est caché au milieu du lierre qui Tembrasse de ses replis. »

Il est aisé de se convaincre que dans le Banquet ces prescriptions ingénieuses ont été suivies à la lettre. Comment d'une matière toute profane et qui ne semblait faite que pour intéresser les rhéteurs et les poètes, le génie de Platon a su tirer d'admirables leçons philosophiques, c'est ce que nous verrons plus tard. Ici nous n'avons à juger que l'arti-fice employé par l'écrivain. Est-il vrai qu'avant Platon aucun Grec n'avait chanté l'Amour (I) ?

Inutile d'interroger Homère : c'est un dieu ignoré du vieux poète, et qui fait sa première apparition, d'une manière vraiment imprévue, dans la Théogonie d'Hésiode, où il équivaut à une sorte de démiurge rapprochant les éléments épars du monde primitif. On y lit en effet : < Au commencement fut le Chaos, puis Géaau vaste sein, puis le ténébreux Tartare et enfin l'Amour, le plus beau des immortels, qui pénètre de sa douce langueur et les dieux et les hommes, qui dompte tous les cœurs et triomphe des plus sages conseils (2). Ailleurs, dans le même poème, il semble abdiquer cette antique origine, car nous le voyons marcher avec le bel Himéros à la suite de Cypris, lorsque la déesse sortie de l'écume de l'onde va siéger dans l'assemblée de roiympe. Les Orphiques dans leurs bizarres rêveries ne

(1) Voir la savante dissertation de Gerhard, Ueber den Gott EroSy insérée dans les Mémoires de l'Académie de Berlin (1848).

(2) Vers 116, 119 et 120. — Plutarque relève une profonde intelligence des lois de la nature chez le poète, qui fait ainsi de l'Amour le plus ancien de tous les dieux, celui à qui, en somme, tout doit l'existence. Je crois néanmoins que le scoliaste s'inspire de théories très postérieures quand il donne de ce dieu d'Hésiode la curieuse explication métaphysique que voici : Tnv èyxoLTsanapiiévriv «pvacxû; zunztx.h'» ««rtav exâcTTw Twv ovTwv, xaO 3QV ifUzqn, gX&OTOÇ ToO sivg^(.

pouvaient manquer d'assigner à l'Amour un rôle cosmogonique : c'est de lui que procèdent le développement et l'association des divers éléments ; à ce titre, il reparaît sous lé nom de i^àîx dans le système d'Empédocle (1), et comme le premier né de rivs^iç dans le poème de Parménide (2) : à ce titre également il était adoré à Thespies comme le dieu par excellence et le créateur de toutes choses (3). Néanmoins les archéologues reconnaissent qu'Éros n'a pas de mythe particulier, bien défini, qui s'impose à l'art et accuse nettement une physionomie plastique. Les poètes l'ont moins exalté, peut-être l'ont-ils mieux compris : ils l'ont considéré et étudié, si je puis dire, non dans un passé légendaire, mais dans le présent.

Sappho et Anacréon lui prêtent des ailes, un carquois, un arc et une torche, emblèmes de son action sur le cœur humain. Qui ne se souvient du beau chœur d'Anti^ ^ow^ :« Amour, invincible amour! tu subjugues les puissants et tu reposes sur les joues délicates de la jeune fille : nul parmi les dieux immortels ou les hommes éphémères n'échappe à tes traits : celui que tu possèdes est en proie au délire. Lesjustes eux-mêmes sont entraînés par toi à l'injustice, où ils trouvent leur ruine : pour toi des fils s'élèvent contre leur père : tout cède au brillant attrait des

(1) Il est à remarquer que pour désigner la force qui préside au mélange et à la combinaison des substances, Empédocle se sert aussi des mots (ft)^raç, OTopy/j, «o/:xovt>î, A^poSt'r»}, jamais d'spwç.

(2) Plutarque {Erotîcos, 756 F) écrit au sujet de ce passage de Parménide cité également par Aristote : Atô UapfJtgvt^ïîff {lèv Knoyoû^st tÔv

Epuia TWV AfpoBiTTnç spywv 7rpe<xêÛTaTov iv r^ xofaoypa^ta (la seconde partie de son poème). Les diverses interprétations dont ce vers a été l'objet sont très bien résumées par M. Bonghi dans sa traduction du Banquet (p. 130 et suiv.)

(3) La scène de VEroticos de Plutarque se déroule précisément durant les jeux magnifiques que les Thespiens céléb^aieqt toi\s les cinq ans qd rhppqeurde l'Amour,

yeux d'une jeune vierge : tu es associé à l'empire des lois d'où est sorti Tunivers : rien ne triomphe de Vénus, quand la déesse veut se jouer de nous. » On sait la place qu'occupent chez Euripide l'amour, sa naissance, ses ivresses, ses fureurs (1). « Ne pas reconnaître dans l'amour un grand dieu, le plus puissant de tous les démons, s'écrie-t-il, c'est être aveugle ou ignorer la beauté (2) : » et dans un des chœurs d'HippoIyie : « Amour, amour, qui distilles dans les yeux le désir, en insinuant une douce volupté dans les cœurs contre lesquels tu prends les armes, ne déchaîne pas contre moi ta fureur. En effet, ni le feu, ni les rayons des astres ne sont comparables aux traits de Vénus, lancés par les mains d'Éros, fils de Jupiter. En vain, en vain sur les bords de l'Alphée, et dans le sanctuaire d'Apollon Pythien la Grèce immole des hécatombes, si nous négligeons le culte de l'Amour, maître souverain des hommes et gardien des plaisirs de Vénus. » Aristophane lui-même rajeunissant dans ses strophes étincelantes la vieille mythologie, fait écho sur ce point au poète contre lequel il a épuisé sa verve railleuse : écoutons plutôt le chœur des Oiseaux (3) : « Au sein des abîmes infinis de l'Érèbe, la Nuit aux noires ailes pondit

(1) On lit dans un fragment du moraliste de Chéronée cette appréciation de la comédie nouvelle : « Les pièces de Ménandre prises dans leur ensemble ont un lien unique, un souffle commun, l'amour ». Euripide, on le voit, avait fait école.

(2) Qu'il nous soit permis de citer ici le texte peu connu de ce fragment d'une tragédie intitulée Aùyïî (Slobée, Serm.^ LXI, p. 387) :

EpuTa 5 offT£ç /utyj Gsôv xpt'vet (jt-éyocv, Kat Twv aTroévTuv Jataovwv û^épraTOv, H GY.y.tôç sffTtv, >3 xaXôJv oiTistpoç wv OOx oc5g tÔv iiîytfJTOif èv «v0p&»7ro«j Ôsov.

(3) Vers 525-541 (Cf. v. 1274-1280). Aristophane dans un passage de notre dialogue (189 C) signale lui-même avec étonnement l'absence d'un temple de l'Amour à Athènes et dans les autres cités les plus remarquables de la Grèce,

Tœuf d'où sortit un jour l'Amour, le gracieux Éros, aux ailes d'or étincelantes, rapides comme le vent d'orage... Ainsi notre origine est bien plus antique que celle des habitants mêmes de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour, mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes et nous en prêtons aux amants (1). »

Si brillantes qu'elles soient, ces brèves effusions lyriques jetées au milieu de pensées bien différentes suflîsent-elles à donner un démenti aux doléances de Phèdre? On n'oserait l'afiflrmer. Une remarque analogue s'applique à l'intervention bizarre, presque inintelligible de l'Amour dans les vieilles cosmogonies : quant aux philosophes du vi« et du V® siècle, on peut dire qu'à peine ils ont prononcé son nom. Je sais bien que le Socrate du Banquet fait profession de ne savoir que l'amour, sauf à reconnaître ensuite avec un sourire légèrement ironique que cette affirmation n'est pas exempte d'une certaine forfanterie (2) : le Socrate de l'histoire s'est borné à envisager cette passion à un point de vue psychologique et pédagogique (3), sans entrevoir, sans même pressentir la hauteur à laquelle devait atteindre sur ce point comme ailleurs, la spéculation platonicienne. Aussi bien son illustre disciple, à la porte de l'Académie où se réunissaient ses fidèles, rencontrait-il chaque jour l'autel de l'Amour et une statue de ce dieu (4).

Au reste, Platon ne s'est pas élevé d'un bond, si l'on me permet cette expression familière, aux sommets où la prophétesse Diotime va nous entraîner à sa suite. Le sujet est

(1) Vers 696.

(2) 177 D et 198 D.

(3) Comparer MémorahUs^ II, 6, 28. Quant au discours de Socrate sur l'Amour dans le Banquet de Xénophon (chapitre viii), il est aisé de se convaincre qu'il joue dans l'ensemble de la composition le rôle d'un simple épisode.

(4) Athénée, 561 D. C'est à cet autel que les éphèbes allumaient leurs torches dans les lampadophories qui se célébraient aux Panathénées.

ïi

à peine ébauché dans le Lysis, où la discussion roule presque entière sur le désir considéré comme source de l'amitié (faut). Dans le Phèdre, l'horizon du philosophe s'étend et surtout se colore de teintes plus chaudes et plus brillantes : néammoins sa pensée garde quelque chose de flottant, ou comme il s'exprime lui-même, de dithyrambique. Déjà le Craiyle nous avait valu une première et bizarre étymologie du mot gpw; (1): le Phèdre en hasarde une seconde, au cours d'une de ces définitions que sème en se jouant une dialectique encore incertaine dans sa méthode : « Quand le désir déraisonnable étouffant dans notre âme le goût du bien se porte tout entier vers le plaisir que promet la beauté, et qu'il s'élance avec tout l'essaim des désirs de la même famille vers la seule beauté corporelle, sa puissance devient irrésistible, et tirant son nom de cette force, il s'appelle amour (2). > Et plus loin, au terme de la discussion qui occupe la première partie du dialogue : < De tous les délires, celui de l'amour est le premier : et je ne sais comment, nous-mêmes, en essayant de nous figurer cette passion, tantôt nous rapprochant et tantôt nous écartant de la vérité, sans aller dans nos fictions au delà d'une spécieuse vraisemblance, nous avons improvisé un hymne poétique d'une mesure pleine de noblesse en l'honneur de l'Amour, ton maître et le mien, Phèdre, le dieu des beaux jeunes gens (3). >

Choisies entre cent autres, ces deux citations du Phèdre, en même temps qu'elles nous ramènent par une transition directe en face de la scène qui se déroule dans le Banquet, nous obligent à arrêter malgré nous notre attention sur

(1) 420 A: gjpftiç, oTt è<Tpst e|w9gv.

(2) 238 C ; » yàp àvgu Xoyov 5oç>jç in\ tÔ ôpôôv ôp^awa>îç xpaT>î<ra(7a im-

(Iphiç ixXrlôi».

un des côtés les plus délicats, et, disons-le sans hésiter, les moins attrayants de notre sujet.

« La pensée et l'amour, a dit un moderne, sont les ailes de l'âme : les uns s'en servent pour monter à des hauteurs sublimes, les autres pour descendre dans des gouffres sans fond. » L'histoire des mœurs grecques est bien faite pour justifier cette réflexion qui s'impose en quelque sorte au commentateur du Banquet, Porte-t-il ses regards du côté du ciel, il se sent comme soulevé par le souffle du spiritualisme le plus pur ; abaisse-t-il ses regards sur la terre, il se heurte à la peinture à peine dissimulée d'une incroyable abjection. D'un côté, un idéal que les siècles chrétiens ont eu peine à dépasser; de Tautre, des sentiments qui révoltent à ce point notre nature qu'on dirait, selon le mot d'un critique, un roman venu d'une autre planète. D'où naît cet affligeant contraste ?

Dans l'âge héroïque, les passions avaient quelque chose de violent et d'emporté : les mœurs n'en gardaient pas moins une pureté relative qui, dans certaines scènes d'Homère, ravit à bon droit l'admiration. Pour jeter un blâme sur l'amitié d'Achille et de Patrocle, il a fallu que l'imagination dépravée des âges suivants fît, pour ainsi dire, violence au texte de Vlnade. Mais bientôt le vice dont nous voulons parler apparaît, inattendu, inexplicable. Les sages hésitent, les hommes d'État le tolèrent, les poètes l'embellissent et le célèbrent. Il s'étale dans les fragments d'Alcée et d'ibycus ; Solon en parle avec une étrange et triste indifférence: par cela même qu'il l'interdisait à l'esclave, il semblait, dit Plutarque, y provoquer l'homme libre. Et cependant au vi* siècle, l'antique simplicité n'avait pas encore irrévocablement disparu. Après les triomphes des guerres médiques, les raffinements croissants^de la civilisation, loin d'étouffer le mal, ne firent qu'en accélérer les progrès, comme si ce fût la destinée de toute société polie

et élégante de receler dans son sein des germes visibles ou cachés de corruption.

La Grèce contemporaine de Sophocle et de Platon en vient jusqu'à tirer vanité de sa licence même ; c'est un des titres qu'elle invoque pour se distinguer de tous les pays soumis à la domination des barbares (1) ; et si à Sparte où la discipline extérieure était si sévère, on vantait Agésilas d'avoir échappé à la tentation, que devait-il se passer à Athènes où les mœurs publiques jouissaient d'une liberté à peu près illimitée ? Les plus honnêtes en rougissaient : mais l'entraînement de l'exemple avait raison de leurs velléités de résistance (2). S'il faut en croire Platon, Socrate sur ce point se serait montré inébranlable : néanmoins le langage que lui prêtent ses disciples mêmes et ses admirateurs témoigne de bien fâcheuses condescendances, et les avances qu'il faisait de préférence aux jeunes gens paraissaient étranges même à Athènes : il cédait au penchant universel (3), sauf à être retenu par sa sagesse sur la pente où tant d'autres se précipitaient autour de lui et sous ses yeux. L'auteur de ce charmant dialogue intitulé VÉconomiquey celui qu'on appelle parfois le religieux Xénophon, parle de ce vice, à l'exemple de Socrate, comme d'une chose toute naturelle, et dans son Banquet il trouve à la fois des expressions énergiques pour le qualifier et des arguments ingénieux pour le défendre. Platon lui-même, si nous en jugeons par les dialogues de sa jeunesse, n'a pas dépassé d'abord ce niveau moral, au-dessus duquel semblent planer si haut les pages éloquentes du Gorgias et du Théétèle,

Excuser une pareille aberration, l'historien moderne des mœurs antiques n'y peut songer : mais quand il la voit ausd répandue chez un peuple justement fier de sa supériorité intellectuelle, il a peut-être le devoir de l'expliquer.

(1) Comme le fait ici Pausanias (182 B).

(2) Voir le début du Lym,

(3) Voir h Charmide.

C'est une loi de la vie que tout instinct qui ne trouve pas sa satisfaction naturelle la cherche où elle n'est pas, où elle ne doit pas être. L'amour, tel que nous le comprenons aujourd'hui, n'a pas été étranger à l'antiquité ; Andromaque et Pénélope sont là pour nous le rappeler : toutefois, plus on descend le cours dos âges, moins le cœur y a de part, plus l'utilité sociale apparaît comme le facteur dominant de toute union légitime. De même, si nous en jugeons par quelques peintures des poètes, par les fragments et les débris des temples radieux de l'Acropole, la pudeur bannie du reste de la terre demeurait l'une des parures de la jeune Athénienne, en dépit des symboles licencieux dont la cité ornait les rues où se déroulait la procession solennelle des Panathénées. Mais ces jours de fête étaient les seuls où la femme prît part à la vie publique : constamment confinée dans le gynécée, elle restait cachée à tous les regards et l'on peut dire que les Grecs du temps de Périclès ne lui faisaient pas dans la société une place bien supérieure à celle qu'on consentait à lui accorder dans l'Inde et dans l'Orient (1) ; ce siècle, sans rival sous tant de rapports, n'a vu naître aucune Athénienne qui ait exercé une action et laissé un souvenir comparable à ce que l'histoire de Rome nous raconte de Cornélie (2). L'homme et la femme vivent de deux vies non pas seulement extérieurement différentes,

(1) X Der Gesammteindruck ist der des Unterdrûckens > (Bekker dans Charicîès),

(2) Dans les villes d'oriç^ine éolienne, il semble que la femme ait eu sa part non seulement dans les réjouissances publiques, mais dans Tensemble de la vie sociale. A Athènes, au contraire, aucune n'est sortie et ne pouvait sortir de l'obscurité de la vie privée. « Celle-là est la meilleure dont les hommes parlent le moins en bien ou en mal » (Périclès dans Thucydide, II, 45). — La comédie nouvelle a sans doute ses licences : mais certains rôles de femmes, chez Ménandre, ont une délicatesse et un© moralité à peu près inconnues aux comiques sos devanciers. ,

mais essentiellement distinctes: l'amour de la femme est classe parmi les sentiments domestiques et vulgaires, parmi les penchants inférieurs, auxquels la nature tour à tour nous invite et nous contraint à céder, mais qui enlèvent plus qu'ils n'ajoutent à notre dignité, à notre culture morale : conception, on le voit, diamétralement opposée à celle de la chevalerie du moyen âge.

Aussi bien pour le Grec, la famille ne vient que bien après la patrie : le foyer est sans attrait, comparé à la place publique; conquérir la gloire sur un champ de bataille, se pousser au premier rang dans la politique, mériter les palmes de la poésie, du savoir ou de l'éloquence, voilà 1 Idéal de celui qui, avant d'être fils ou père, est citoyen. Or, pour toutes ces choses, l'aide et l'appui de la femme sont ou paraissent inutiles : on la dédaigne, on la regarde comme également incapable de connaissances et de vertus sérieuses, on éprouve à son égard moins de respect que de pitie (1). Aujourd'hui la femme relevée parle christianisme, appelée par la religion à la connaissance des mêmes mysteres, à la pratique des mêmes devoirs, à la possession de la même destinée, est presque en tout l'égale de l'homme • et quand elle atteint à toute la hauteur de sa mission sociale' nous croyons, loin de déroger, nous honorer en nous incli-' nant devant elle.

Platon, qui a fui le mariage, partage sur ce point, malgré son génie, tous les préjugés de ses contemporains. Il semble dit a ce propos M. Waddington, que dans sa pensée les âmes des femmes figuraient autrefois dans le cortège de quelque divinité inférieure : elles ne volaient pas comme nous à la suite de Jupiter. Là même où frappé des inconvenients de la situation il veut, par un remède pire que le

^ (1) Le personnage d'Iphigénie est certainement un des plus toucbant« d i^uripide : et néanmoins c'est à la fille d'Agamemnon que le poète fait dire ; Etç ys «v,p xoctVawv yw/exâiv uupim (fyhig. à Aulh, 1373).

mal, supprimer toute distinction entre l'éducation de la femme et celle de l'homme, il proclame bien haut qu'en tout la première est inférieure au second (1). N'est-ce pas lui qui a écrit dans le Timée ces lignes méprisantes : « Entre les hommes qui avaient reçu l'existence, ceux qui se montrèrent lâches et passèrent leur vie dans l'injustice, furent, selon toute vraisemblance, métamorphosés en femmes à la seconde naissance. »

Pendant que la femme était ainsi condamnée à une sorte de réclusion perpétuelle, enfants et jeunes gens nus remplissaient chaque jour les gymnases et les palestres, se livrant à tous les ébats et à tous les exercices de leur âge, auxquels les hommes mûrs et même les vieillards prenaient plaisir à assister. Ce qui, au témoignage de Platon luimême (2), avait été considéré à l'origine comme un spectacle honteux et ridicule dont les plaisants d'alors s'étaient moqués, non sans raison, avait fini par entrer absolument dans les mœurs, responsables dès lors de la corruption qui en était la suite (3). inutile d'insister. La beauté masculine, remarquable dans cette race privilégiée, était ainsi seule en possession de créer une jouissance esthétique, et ce qui était bien autrement grave, d'éveiller une passion véritable. Pour se faire une idée du délire tout sensuel dont un Grec

(1) République^ Y, 455 E : ènï Trâat «aôâvso-Tspov yuvh ùtt^pôç. — Cf. Lois, VI, 781.

(2) République, V, 452 C.

(3) Ennius écrivait avec sa rudesse de vieux Romain :

Flagitii principium est nudare in ter cives corpora.

« Man wird daran nicht zweifeln kœnnen, dass die Gymnasien der Heerd ivaren auf dem die Flamme unreiner Leidenschaft entzûndet und angefacht wurde. J> (Bekker). — Platon et Plutarque, nous le verrons, n'ont sur ce point aucune hésitation. Pourquoi dès lors, a-t-on dit, ces moralistes, et ceux qui pensaient comme eux, n'ont-ils pas demandé et exigé qu'on fermât palestres et gymnases? L'entreprise dépassait à la fois, leur pensée et leurs forces.

était capable en pareille circonstance, il faut lire ou le Charmide ou ces lignes du Banquet de Xénophon : « Lorsque paraît dans la nuit la clarté d'une étoile, chacun la contemple ; ainsi la beauté d'Autolycus attirait tous les yeux. » De là les complaisances les plus folles, les démarches les plus insensées : pour s'assurer les faveurs de son mignon, on fait un siège en règle, on couche à sa porte, on recourt aux serments, aux supplications, on joint les larmes aux prières, on descend à mille bassesses auxquelles un esclave aurait honte de s'abaisser (1). De là des liaisons que les plus scrupuleux excellaient à colorer de mille prétextes, jusqu'à invoquer pour les couvrir les grands mots de sagesse et d'honnêteté. On leur attribuait un rôle politique, bien mieux, une vertu éducatrice qui servait en tout cas à en dissimuler absolument la honte. Ce sentiment était proclamé admirable et bienfaisant, et la religion elle-même était appelée à le consacrer.

Le culte d'Éros, écrit Schœmann (2), avait surtout un caractère éthique : Praxitèle avait représenté le dieu comme un jeune garçon dans la fleur de la vie ; on adorait en lui la puissance qui rapprochait les âmes des hommes faits et des adolescents dans l'amitié et dans l'amour. Aussi les Spartiates et les Cretois lui ofïraient-ils des sacrifices aii moment de livrer bataille. Les Samiens lui avaient dédié un gymnase, et sacrifiaient à Éros comme au dieu qui enflammait le courage des hommes et des jeunes gens, et leur inspirait la force de demeurer inébranlables dans le combat

(1) Ce Bont les expressions mêmes dont se sert Pausanias dans le Banquet (183 A). Et il ajoute : « Tout cela sied merveilleusemeat à un homme qui aime : non seulement on soufEre ses bassesses sans y attacher de déshonneur, mais on Testime comme quelqu'un qui s'acquitte consciencieusement de son devoir. » Il y a plus d'enthousiasme encore, si c'est possible, dans la peinture que fait Aristophane (192 A) de cette perversion morale. ^

(2) Les antiquités grecques^ tome II, p. 608 de l'édition française.

pour l'honneur et pour la liberté. Allant plus loiti encore,, le panégyriste moderne des institutions doriennes, Otfried; Mûller, nous parle avec une sorte d'admiration de « la libreamitié unissant l'adolescent à l'homme mûr qui l'avait> distingué et ne le quittait jamais, le formant à là vertu et ila virilité, modèle vivant dont son jeune ami s'eflorçai-t> de devenir digne. C'était chose noble et pure, quoique cesentiment ne fût pas seulement spirituel, que les sens y eussent leur parti qu'il s'y mêlât le plaisir qu'inspirent la beauté et la jeunesse, conséquence absolument nécessaire; dans un temps qui ne séparait pas encore le moral du ph}^sique. » Si les éloges de l'érudit allemand sont mérités, c'estque d'une même source jaillissaient à la fois une eau limpide et une onde bourbeuse, de même que la sève qui monte^ de là terre fait germer ici les fruits les plus délicieux, là. les poisons les plus mortels. ' ' :

Malgré tout, certains rapprochements sont fâcheux, et Ton se rappelle involontairement le vers d'Horace : ■ '.

Sincerum est nisi vaSj quodcumque înfundis acescît.

Lorsque la tête pleine de certains récits et de certains tableaux on aborde la lecture ^w Phèdre et du Banquet, pn éprouve, pour ne rien dire de plus, une déception et une. contrariété faciles à comprendre. Pourquoi de telles descriptions, de telles allusions viennent-elles gâter une psychologie aussi fine, une esthétique d'un spiritualisme aussi pur? Était-ce la peine de bannir VIliade et Y Odyssée comme ^ immorales, lorsqu'on se rend coupable soi-même de pareils égarements ? l'objection a été faite, et dès l'antiquité (1). '' ' Hâtons-nous de dire que malgré les apparences il n'est^ jamais entré dans la pensée de Platon de se faire rapolo-' giste déclaré d'une honteuse corruption. Il ne cesse de le'

'(1) Notamment par Heraclite dans ses Allégories homériques : tolç

répéter, c'est à Tàme qu*il entend que Ton s'adresse (1) ; s'il parle de ce sentiment, il fait un courageux effort pour le transformer; ce qu'il a en vue dans ces liaisons, c'est un encouragement mutuel au bien, non une satisfaction coupable donnée aux sens. Pour ne parler ici que du Banquet^ qu'on lise le discours de Socrate : on n'y trouvera pas une phrase, pas un mot qui ne respire cette interprétation idéale (2).

Sans doute Platon aurait grandi à nos yeux s'il avait énergiquement flétri un penchant aussi immoral (3), ou du moins si en prenant la plume il en avait éloigné de son esprit jusqu'à la pensée. En pareil cas, il ne suffit pas pour réprouver le vice de lui opposer le tableau même embelli de la vertu. On a même fait un grief de plus au philosophe de la réserve qu'il s'est imposée, des ménagements visibles qu'il a pris pour ôter à certaines idées et à certaines peintures ce qu'elles auraient eu de trop lubrique : on a rappelé les procédés en honneur au dernier siècle dans le cénacledes encyclopédistes. Dissimuler la corruption sous un vernis d'honnêteté et d'élégance, c'est tendre un piège de

(1) Tu;^^; èpâv. « Eine fur die Denkungsart jener Zcit in der That gefaehrliche Distinction, die recht gut klingt, mit der nian sich aber leicht tseuschte. » (Bekker).

(2) Cf. République, III, 403 A : « L'amour qui est selon la raison est un amour eage et réglé du beau, d'où la volupté ne doit jamais approcher. Ainsi dans l'État dont nous traçons le plan, il sera ordonné par une loi expresse que les marques de tendresse, d'union, d'attachement données par l'amant à l'objet aimé, s'il le persuade, soient de même nature que celles d'un père à son fils, pour une fin honnête, et que, dans le commerce qu'il aura avec son favori, il ne laisse jamais supposer qu'il aille plus loin, s'il ne veut pas encourir le reproche d'homme sans éducation, qui n'a pas le sentiment du beau. »

(3) Plusieurs passages de notre dialogue même établissent qu'en prononçant une condamnation sévère, Platon aurait certainement trouvé au r tour de lui de très chaudes approbations. - ,

plus à la faiblesse humaine (1). Par ses considérations équivoques, a-t-on dit, Platon, qu'il l'ait voulu ou non, a aggravé le mal : mieux valait Aristophane avec son réalisme cynique. Réduit au discours de Socrate, le Banquet serait une des plus grandes merveilles philosophiques qu'il y ait au monde ; mais avant de nous conduire à cette terre promise, pourquoi nous promener aussi longtemps à travers des pays malsains ?

Parler ainsi, c'est oublier que Platon était un Grec, un Athénien, et un Athénien du iv* siècle. Un auteur, même un auteur de génie, est toujours par quelque côté le reflet de son temps : en voulant s'isoler trop complètement des idées régnantes, il se désarmerait à l'avance en face de ceux mêmes qu'il entreprend de corriger. Aristote préférera discuter des théories, des doctrines: il écrira en savant pour la postérité. La philosophie de Platon a gardé quelque chose de la méthode et des entretiens vivants de Socrate : c'est moins un enseignement didactique qu'une œuvre de moralisation. La vie contemporaine avec ses errements, ses illusions, ses préjugés, ses erreurs, voilà son point de départ : et comme c'est à ses contemporains avant tout que Platon destine et entend recommander ses ouvrages, il entre dans les idées courantes afin de les redresser plus sûrement au profit d'un idéal nouveau.

En veut-on des exemples ?

Une mythologie immorale s'imposait à la faveur de l'admiration excitée par la poésie : l'art du peintre et du sculpteur tendait à n'être plus qu'une fête préparée aux sens : Platon relève ces erreurs dans l'unique but d'insister sur la mission élevée de l'artiste et du poète, nés pour être les

(1) Cf. Philon, de viia cont. : EÙnàpxyuyoc TaOra ;râvTa, 5uvàf/ev« tip zatvoTïjTt Tvç èntvoixç Ta wra 5s>eâ|6tv. Kat yào d ri ngpt ' EpwToç xat oupavtov A'f»po5tT>3f xgxcjtxipEÛoôc/i $0X61 JC^ptv à(TTgëafA&0 mpieilnmxt — et la dissertation toute récente de M. Was : Plato's symposion, eene erotische itudiCy Arnheim, 1887.

auxiliaires du bien et les inierprètes du vrai/ — Autour de lui, une rhétorique vulgaire ne se préoccupe que de flatter -et déplaire: il analyse ses procédés, critique ses préten^ tiens, afin de lui substituer l'éloquence véritable, celle qui n'a d'autre objet que de soutenir les lois, de réprimer les passions, de rendre les hommes bons et heureux. — Le -Grec aime le plaisir et le recherche partout : Platon, dans le Phîlèhe, aura garde de concevoir pour l'homme un bien suprême d'où le plaisir serait à jamais exclu : en revanche, il n y laisse accès qu'aux « plaisirs véritables et purs, qui, formant le cortège de chaque vertu comme celui d'une déesse, marchent partout à sa suite >. . .

11 n'en va pas autrement du Banquet Sans refuser à la beauté physique son prix, n'était-ce pas un indiscutable progrès que de la mettre à sa place, c'est-à-dire bien audessous de la beauté morale ? Au lieu de détruire ce lien, en apparence indissoluble, qui rattache l'adolescent à l'homme mûr, n'était-il pas opportun de le laisser subsister mais en le transformant, en lui donnant pour base l'enthousiasme commun du disciple et du maître pour la vérité philosophique dont celui-ci est à la fois le fidèle et le nécessaire interprète (1)? Une intimité semblable subsistera, mais toute au profit de la culture morale. C'est ainsi que d'un instrument vicieux,. Platon, comme on l'a dit, s'essayait à tirer des airs célestes (2), et se résignait aux apparences du mal en vue de préparer un plus grand bien.

(1) Qu'on relise à ce propos le discours d'Alcibiade, ou qu'on remarque au début même du dialogue (173 B) cette peinture d'Aristodème : Iwxpârouf gpajTïjf wv e'v toïç fxâ>t<rra twv totê. C'est Tapplication de la théorie esquissée dans le Phèdre (257 B) : "iva xal o iou^zhç oh avxov avilSiç Trpo^ EpwTa ^rà (fàoaor^cùv ^o'ywv tov jStov not^zaiy et reprise dans le Banquet (211 B) : ôtav 8ï3 tlç ùno xwvSg 5tà to opOwj Trat^epaoreiv ÈTrav/wv Ixgtvo xaXov apx»3Tat xaÔopâv. Pour répandre ses idées, Platon consent sur ce point à parler le langage de tout le monde, sauf à donner aux mots lin sens bien différent de celui qu'y attachait le vulgaire.

(2) < Socrates bedient sich der gegebenen Forni, um mit den gegé-

^îf

/.Remarquons enfin que siPlaton parlait ainsi dans un temps où, à peine arrivé à la maturité, il voyait l'Académie naissante (un gymnase, ne l'oublions pas) envahie par une jeunesse enthousiaste, plus tard, quand les années auront refroidi son ardeur et ajouté à son expérience, son langage sera empreint d'une tout autre sévérité. Écoutons, au premier livre des Lois (1), pour ne citer que ce passage, l'Athénien dans lequel il se personnifie, s'adressant à Clinias de Crète et à Mégille de Sparte : ^ < Vos gymnases ont produit un très grand mal, en pervertissant l'usage des plaisirs de l'amour, tel qu'il a été réglé parla nature... De quelque façon qu'on veuille envisager ces plaisirs, sérieusement ou par badinage, il est certain que la nature les a attachés à cette union des deux sexes qui a pour fin la génération : toute autre union est un dérèglement criminel que l'excès de l'intempérance a seul pu produire. Chacun accuse les Cretois d'avoir inventé la fable de Ganymède. Jupiter passant pour l'auteur de leurs lois, ils ont imaginé cette fable sur son compte afin de pouvoir se permettre cette passion à l'exemple de leur dieu >. . Sachons gré à Aristote d'avoir, lui aussi, qualifié comme elle le méritait, cette dépravation grecque, au lieu de l'entourer de fâcheuses complaisances (2); mais lorsqu'on

benen Menschen in einer ihnen gelseufigen Form nur ankniipfen zu kœnnen... Platon behielt die Metapher, weil seine Griechen fortfuhren aie zu verstehen : aber er bildete sie so vielseitig ans, wie der Dialog es zeigt, bildete sie auch um und hat den Weg gewiesen, das Werthvolle aus der unhaltbaren Sache auszulœsen und in anderen Zusammenhang gebracht der- Welt zu crhalten. d (v. Sybel, ouvrage cité, p. 67).

(1) 636 B-D. — Platon revient encore avec plus de force sur cette condamnation au VIIP livre du même ouvrage (836 D et 841 D). - (2) Il est à remarquer cependant que, dans le passage de sa Politique (II, 1272 a 22) où son sujet l'amène en face de ce problème moral, il en ajourne la solution. — Dans s& Rhétorique (Il y 25. 1402 b 3) il est question d'çiiWTs; ;rov>jpO'', .

songe aux anathèmes dont le christianisme a dû la frapper, on lit avec une certaine satisfaction, sous la plume de Plutarque, ce dernier en date des moralistes de l'hellénisme païen : « Un bâtard, un enfant de ténèbres, a chassé l'amour vrai, son aîné. Car c'est d'hier, ami, c'est d'avant-hier qu'à la suite de ces exercices, où les jeunes gens se dépouillent entièrement, cet amour s'est glissé dans les gymnases. Il ne s'y est installé d'abord qu'en silence, puis il a gagné du terrain. Enfin peu à peu il a envahi les palestres : ses ailes ont poussé, et l'on ne réussirait plus à le contenir. Il insulte l'amour conjugal: il traîne dans la boue cet amour qui contribue à perpétuer éternellement le genre humain... Ceux qui aiment à se livrer à ce genre de débauche ont été rangés par nous dans la classe des libertins les plus éhontés. Mais comme il lui faut un prétexte honnête, un amoureux de cette sorte met en avant l'amitié et la vertu. Il se dit philosophe... (1) »

Qui ne connaît les plaintes amères de Polybe et de ses contemporains sur l'effrayante dépopulation des contrées grecques jadis les plus florissantes? Sans doute, les causes du mal étaient multiples : aucune ne dépassait en gravité celle que nous venons d'étudier.

Phèdre.

Page 1