L ELOGE DE SOCRATE
Si remarquable qu'elle soit au point de vue littéraire, la composition du Banquet ne laisse pas de surprendre le lecteur moderne, averti qu'il est en présence d'un des chefsd'œuvre philosophiques de l'antiquité. No comparez ce dialogue ni au Gorgias, ni au Théétète, ni au Philèbe : la pensée de Platon est vraiment jetée ici dans un mouk nouveau.
Chacun à son tour, nous l'avons vu, les hôtes d'Agathon ont célébré l'Amour en gens bien élevés sans doute, mais plus esclaves des opinions courantes qu'initiés aux règles et aux secrets de l'analyse philosophique. Si dissemblables par le fond comme par la forme, leurs discours se relient cependant étroitement par l'identité du sujet. Puis Socrate, eei
grand redresseur de préjugés, cet oracle de la raison philosophique à pris la parole pour exposer d'abord ses vues personnelles, ensuite sous le couvert de Biotime les théories bien autrement profondes de son disciple sur la beauté et sur l'amour. La discussion a trouvé ainsi son terme, le dialogué son dénouement : les convives de Platon peuvent se séparer.
•■Quel n'est donc pas notre étonnement en rencontrant comme dernier acte du drame un épilogue absolument inattendu ? Au moment où l'assistance applaudit Socrate, et tandis qu'Aristophane s'apprête à tirer vengeance de certaines allusions, un grand bruit se fait entendre : on frappe à la porte extérieure à cris redoublés: c'est Alcibiade à moitié ivre, la tête ornée d'une épaisse couronne de violettes et de lierre, escorté de nombreux compagnons et d'une joueuse de flûte. Il veut, lui aussi, offrir ses hommages au récent vainqueur des Dionysiaques. De toute part, avec la sympathie qu'excitait alors le plus beau et le plus populaire des Athéniens, on s'écrie : « Qu'il entre, qu'il prenne place au banquet! » Alcibiade s'avance et soudain reconnaissant Socrate, ce maître qui l'attire et le repousse tout a la fois : « Agathon, rends-moi quelqu'une de tes bandelettes, afin que j'en ceigne aussi la tête merveilleuse de cet homme. Il ne faut pas qu'il ait à me reprocher de ne 'l'avoir pas couronné ainsi que toi : son éloquence triomphe de tous et toujours, et non, comme toi hier, en une seule
occasion (1). »
Il y a plus. Instruit des conventions des convives et invité â payer à son tour son tribut à l'Amour, le nouvel arrivé
(1) 21,3 B, Un critique allemand a cru découvrir un sens profond dans
ces hommages rendus par l'un des plus fameux politiques d'Athènes à ces
deux puissances intellectuelles, la science et la poésie. Ce qui est moins
contestable, c'est le soin que prend Platon, ici comme ailleurs, de faire
- ressortir la supériorité éminente du philosophe mis en parallèle avec le
poète.
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S'y refuse : c'est de Socrate qu'il fera le panégyrique, comme du seul héros, du seul dieu vraiment digne de ses louanges. Et, en réalité, jamais peut-être portrait n'a été tracé avec plus de verve, d'un trait plus net, d'une allure plus libre, d'un coloris plus vivant.
Mais, encore un coup, pourquoi cet épilogue? a-t-il été dicté à Platon par des considérations artistiques? a-t-il voulu imiter les poètes tragiques, qui, pour dérider les spectateurs, sous le coup des terribles infortunes d'un Prométhée ou d'un Œdipe, faisaient succéder à la trilogie traditionnelle un drame satyrique, cette « tragédie en belle humeur », selon l'ingénieuse définition d'un ancien (1)? Après la leçon si sérieuse, si gravement solennelle de Diotime, fallait-il un intermède plaisant pour ramener la gaieté qui sied à un banquet? ou bien ce dénouement était-il, comme on l'a dit, une sorte d'emblème, et ces buveurs folâtres qui viennent troubler l'entretien et pour ainsi dire étouffer la voix du philosophe, représentent-ils la société païenne, incapable, avec la licence de ses mœurs, de pratiquer même dans sa littérature les leçons qu'elle vient d'entendre, cette religion de l'amour et de la beauté immatérielle dont Platon s'était fait l'apôtre? Je laisse à de plus habiles le soin de décider.
Que le Banquet se termine par l'éloge de Socrate, c'est ce qu'explique la vénération que Platon a toujours professée pour son maître, son désir constant de laver sa mémoire des imputations calomnieuses sous lesquelles il avait fini par succomber. Pour lui, Socrate est la personnification par excellence de l'humanité nouvelle, telle qu'il la rêve, mettant au-dessus de tout les intérêts et les aspirations de l'âme immortelle. Qui donc, sinon cet homme extraordinaire, a éveillé chez son disciple, vraie nature de poète, la passion des choses éternelles?
(1) L'expression même se rencontre dans le dialogue : to «raruptxov <xou ^pK^a. TOVTO xal cref>>îvtxov (222 D).
Diotime nous a tracé la théorie de l'amour : Socrate, dédaigneux de tout ce qui attire la foule, uniquement préoccupé d'enfanter les âmes à la vérité et à la vertu, en est la vivante démonstration pratique (1). « Il y a, écrit Fénelon, bien des manières de se donner aux hommes. La première est de se faire aimer, non pour être leur idole, mais pour employer leur confiance et les rendre bons. Cette philanthropie est toute divine ». Ce fut, il est permis de le penser, celle de Socrate. On dirait même que Platon s'est attaché à peindre ici son maître dans les moindres détails de son existence historique, afin de mieux établir par son exemple que la grandeur morale n'est pas au-dessus de nos efforts et que ceux-là ne peuvent manquer d'y atteindre, qui combattent vaillamment les combats de la vie. C'est là vraiment le couronnement de l'édifice, et, aux yeux de critiques de la valeur de Schleiermacher et de Susemihl, cette dernière scène acquiert même une telle importance que tout ce qui précède semble n'en être que la préparation.
Mais voici où apparaît avec évidence la différence des temps et des civilisations. Aujourd'hui, à vingt-deux siècles de distance, ce qui nous frappe dans Socrate, c'est l'initiateur d'une révolution philosophique qui a fait époque dans les annales de l'esprit humain : pour le célébrer comme il le mérite, nous choisirions de préférence un des plus légitimes héritiers et de sa méthode et de son esprit. Platon ne l'a pas fait. Il avait trop souvent entendu son maître répéter cette parole fameuse : «Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien ». Socrate n'eût pas permis qu'on louât en lui le philosophe : mais au milieu d'Athènes frivole ou ingrate, il ne pouvait lui déplaire qu'on lît ressortir dans sa personne l'homme, le citoyen et le soldat. Pour tenir ce
(1) « Die Verherrlichung des Socrates in seiner ganzen Erscheinung als des vollendetsten Abbildes der ununterbrochen in ihm waltenden Macht des Eros ist der absolute Zweck der Rede des Alkibiades. > (Rœtscher).
rôie, Platon a jeté 16S yeux sur celui de sies disciples qui lour à taur id^alâtré et maudit par la foule, avait entriaîné Ôarïs sa dîs^âce rhomme dont il avait eu autrefois le bonheur de rechercher et le malheur de mépriser les conseils. Aleibiade a fait accuser Socrate : c'est à lui à venir déposer en i^a faveur au tribunal des contemporains (1) et devant la postérité. N*a-t-il pas vécu avec lui dans la familiarité-la plus étroite, et comme Platon à ses lecteurs, n*a-t-il pas quelque drait de dire aux cpnvivesd'Agathon :
'■€ Aucun de vous ne connaît véritablement Socrate : c'est moi. qui vais vous le révéler (2) ? »
'Soit: néanmoins, dira-t-on, pourquoi Aleibiade en ivresse? Qu'il y ait là un trait de plus emprunté à la réalité, c'est ce que l'on doit supposer: mais Platon a dû avoir un autre but. Ce n'est pas vainement qu'il rappelle et commente, dans ce dialogue et . ailleurs (3), le vieil adage: in vino verîtas. Il importe, selon la remarque de Pierron, qu'Alcibiade, sans s^crupulé, sans retenue. d'aucun genre,
"débite avec la verve et la vérité du vin, tout ce qu'il sait de Socrate, tout ce qu'il a vu de lui, fout ce qu'il a contre lui
*sur le cœur, avertissements qu'ira reçus, pièges qu'il lui a tendus, outrages même qu'il a essuyés (4). Ces pages où la moralité païenne étale ses incroyables licences, où la vie grecque est représentée sans . correctif et sans voiles,
^étonnent et choquent notre pudeur moderne (5) : la leçon
'-- ■ (0 Flaton veut-il nous faire entendre une seconde apologie de son . maître cité devant les Héliast^s? Aleibiade ee croit devant un tribunal. ,tf;>llavfp£j §ix«0Tat, s'écrie-t-il (219€). '/., (ii) 216.C. V , .. . ' .
(3) Banquet, 217 E et Lois, II, 673.' Il y aurait un rapprochement asr sez piquant à établir entre cette ivresse d'Alcibiiide et la folie d!Ajax *""cliez Sophocle. ' .
* (4) 222 A: à pg iêp^ds.
(5) Ce discours d'Alcibiade avait-il été déjà censuré dans l'antiquité?
qu'elles renferment n*a dû être que mieux comprise par les premiers lecteurs d'e Platon. Arrêtons-nous ici une dernière fois sur le talent do l'écrivain, afin d'admirer l'art avec lequel il a résolu le difficile problême de prêter à Aleibiade dans les fumées de l'ivresse un discours sérieux et cependant en rapport avec l'exaltation inévitable du lieu et dû moment. Les idées se pressent, les souvenirs s'accumulent sans ordre apparent, figures et comparaisons jaillissent d'une source inépuisable, et cependant, c'est bien le jeune et séduisant Athénien que nous croyons entendre!, mettant au service d'un égoïv^me exclusif et d'un sens moral égaré les dons les plus rares et les plus précieux.
Dans cette esquisse si vivante qu'il nous fait de Socrate, dont sa nature ardente a senti profondément l'action sans jamais s'y soumettre, relevons quelques traits vraiment caractéristiques.
Et d'abord quel démenti donné au préjugé antique par ce Silène disgracié de la nature, et cependant renfermant en lui-même des trésors d'un prix inestimable ! tJne belle âme, une âme d'élite peut donc habiter dans un corps contrefait, et malgré la laideur de cette enveloppe extérieure, exercer sur quiconque l'approche une irrésistible attraction. Rhéteurs et sophistes demandent leur succès à la sonorité des périodes, à la pompe du langage, à une parole travaillée par des procédés tout artificiels. Au contraire, écoutez Socrate : « Ce qu'il dit paraît au premier abord entièrement grotesque. Les expressions dont il revêt sa pensée sont grossières comme la peau d'un impudent. satyre. H ne vous parle que d'âne bâtés, de forgerons, de corroyeurs, de savetiers, et H a, l'air de dire toujours la même chose dans les mêmes termes (1) : pas d'ignorant ni de sot qui ne
On peut le croire, puisque un certain Diophane (Porphyre, Vie de Plo" <«/?, 15) en avait écrit la défense.
(l) Do^lble remarque familière aux interlocuteurs de Socrate dans les dialogues platoniciens Voir notamment Euthyphron, 1 3 et Gcrgias, 490 %.
soit tenté d'en rire Bientôt cependant tous sont saisis
et transportés (ï) Pour moi. quand je l'entends, le cœur
me bat avec plus de violence qu'aux corybantes : ses paroles me font verser des larmes et cent autres éprouvent une égale émotion. En écoutant Périclès et nos grands orateurs, je les ai trouvés éloquents : mais aucun n'a produit en moi un pareil eilet. Mon âme n'était point troublée • elle ne s'indignait point contre elle-même de son esclavage >(2). En même temps, quel personnage singulier ! quelle étonnante physionomie ! Qu'il porte les armes contre les ennemis d'Athènes, ou qu'il se rende en bel équipa-^e au festin d'Agathon, Socrate a des extases (3). des médititions interminables : il se passionne pour les idées, comme d autres pour les plaisirs ou les calculs de l'ambition Et cet homme résiste au froid, aux fatigues, combat sur le champ de bataille avec plus de constance que personne (4) • impossible d'imaginer son égal en réflexion et en empire sur soi-même (5). S'il aime la jeunesse, s'il la recherche s 11 est jaloux de s'en faire aimer, c'est pour la ramener à des Idées meilleures, c'est pour lui inspirer le goût de cette sagesse, dont il est l'interprète: en un mot, il offre l'image achevée de l'homme de bien. - Ainsi parle son disciple rebelle : et l'on se demanderait qui jamais peignit Socrate
(1) C'est à toute la jeunesse de son temps que Platon souhaitait de pouvoir repeter ces paroles d'Alcibiade (218 B) : ni.r.c «x,.v«v,V«. rt, f aoffoyoy ^oviof Tj xeil ^srxx"'«f •
(2) 221 E et 215 E.
(3) Voir 175 A-B et 220 C. Ne serait-ce pas une réponse indirecte au fameux « pensoir » des 'Nuées'>
chetir^'lT. '"'"'' ^" ^''''*'' ^^ '^^^^^"'^' ^"^ ^'^ Cy°îq"es cher. cWont surtout à s^proprier, en l'exagérant d'une façon souvent ridi-
(5) Epictète (Arrien, II, 18, 22) faisant allusion aux assauts livrés par Alcib^ade a la continence de Socrate, comparait le triomphe du phiL iophe à ceux que la fable attribue à Hercule.
SOUS des traits plus nobles, si Platon n'avait pas écrit le Phédon.
A peine Alcibiade a-t-il cessé de parler que la salle est envahie par une nouvelle troupe joyeuse : l'orgie recommence et, les uns après les autres, les convives épuisés se retirent ou s'endorment. Resté seul éveillé avec Agatlion et Aristophane, Socrate les force à convenir qu'il appartient au même homme d'être poète tragique et poète comique (1) : puis il les quitte à son tour pour passer le reste du jour dans ses occupations habituelles, aussi invincible aux excès de la table qu'aux tentations de la volupté.