VI. — l'esthétique PLATONICIENNE
Le problème du beau est loin d'être, ainsi que plusieurs se l'imaginent, une matière à causeries frivoles, faite tout au plus pour occuper les loisirs des profanes. Sans avoir pour l'humanité la même importan^-e que le problème du bien et celui du vrai, il n'en touche pas moins comme ces derniers aux entrailles mêmes de la philosophie. D'ailleurs, il ne se pose et à plus forte raison il ne peut être approfondi et résolu que dans une civilisation déjà avancée. Le
(1) Admirons ici, dit un critique, les précautions oratoires dont s'entoure Diotime avant le lever final du rideau. Platon excelle dans l'art d'aviver ainsi, au moment décisif, l'attention do son lecteur. — On sait que les célèbres mystères d'Eleusis comportaient trois degrés successifs d'initiation (xâ9ap-7«ç, ^ûïîdt?, S7to^l>lç) et même cinq, selon Théon de Smyrne. Platon affectionne d'ailleurs cette comparaison. Dana le Phédon, notamment, il la présente avec beaucoup de bonheur, sauf à faire ajouter par Socrate ce spirituel commentaire (69 C) : Sà^yot ïdii y.y.Tà tr.v
(2) « Par esthétique^ on entend aujourd'hui la science du beau : l'antiquité n'a pàs connu ce sens du mot ««lÔïjTtxyj. ...Je laisse à la philosophie contemporaine l'usag-e d'un terme qu'elle s'est approprié, qu'elle a peut-être justifié par certaines vues tontes nouvelles, mais qui garde dans notre langue quelque chose d'ambitieux et même d'embarrassant depuis que ja physiologie a décoré du nom à'anesthésiques certains procédés fort étrangers aux Beaux- Arts. » (E. Egger).
goiit du beau, partout où il a apparu, a été un instinct avant d'être une science, une pratique avant d'être une théorie. Loin de faire exception à cette loi, la Grèce en offre plutôt une confirmation éclatante. Quel peuple a reçu du Ciel une notion plus claire, plus immédiate, plus spontanée de la beauté? Quelle contrée a légué au monde de plus admirables modèles ? Et cependant, dans le domaine de l'art, les chants de ses poètes, les chefs-d'œuvre de ses architectes, de ses peintres, de ses statuaires, de ses céramistes sont bien antérieurs aux spéculations de ses philosophes (1).
^ Mais il n'a pas suffl aux Grecs d'aimer le beau : des faits nombreux attestent que de bonne heure, et jusqu'à la fin, ils lui ont reconnu une sorte de caractère religieux et sacré' A leurs yeux, la beauté prenait rang parmi les vertus et avait pour ainsi dire droit à un culte ; aussi la forme hu- ^^^^^ '^ maine gmfeollie, idéalisée, était-elle devenue le premier attribut et le plus certain de la divinité. \
Dans l'école d'Ionie comme dans ceÏÏi^de Pythagore on ne semble avoir réfléchi ni sur la nature ni sur les conditions du beau. Socrate touche à cette question, mais selon son habitude avec plus de sens pratique que de réelle profondeur. Nous aimons sans doute à le voir dans les Mémorables recommander au peintre de s'attacher avant tout à l'expression morale des personnages, au sculpteur de traduire dans le marbre la vie, les actes mômes de l'âme Mais sa théorie artistique ne dépasse pas celle de Zeuxis peignant la Vénus de Cnide : composer un ensemble irréprochable à l'aide des meilleurs éléments que peut fournir la reahte. Plusieurs de ses élèves, tels que Simmias et Euclide,
ml p] ?\':^^^^"^' ^^^"^1 ^-« - «-se latine de doctorat (Quid Fh^d^œ Plaio dehuent, 1852) a essayé d'établir que c'est en conteinplant les statues fameuses de Phidias que Platon a conçu sa théorie du Beau
gagnés sans doute par son exemple, ont écrit sur le beau des dissertations spéciales, dont le titre seul a survécu. Il était réservé à Platon de créer la métaphysique du beau. Tout le prédisposait à cette grande tMe : la nature, l'éducation, et je ne sais quelle fleur de sentiment et d'imagination associée aux spéculations les plus hardies. L'idée du bien, fondement de toute sa philosophie, appelle naturellement l'idée du beau. De tout temps, ses compatriotes ont établi entre l'une etl'autr^un rapprochement étroit: ce n'est pas lui qui sera féW de le supprimer. Il faut, on pourra s'en convaincre, s'en applaudir pour son esthétique : peut-être doit-on le regretter pour sa morale, où le bien, dépouillé en partie de son caractère obligatoire et impé-^ ratif, nous attire et nous sollicite presque toujours sous les dehors séduisants de la mesure, d'une convenance supérieure, d'une harmonieuse proportion (1). On pourrait même soutenir que la philosophie platonicienne n'est au fond qu'une esthétique universelle (2): ni \2, République, ni le Timee, pour ne parler que de ces deux œuvres capitales ne sont pour y contredire. Quel est le rôle par excellence des Idées, sinon de fournir à l'artiste divin le type éternel de ses innombrables créations ?
Faut-il en conclure que nous possédons dans Platon une
(1) Qui ne connaît ce passage curieux du Philèhe : « L'essence du bien nous est échappée et s'est allée jeter dans celle du beau : car en tout et partout la juste mesure et la proportion sont une beauté, une vertu. » Au déclin de l'hellénisme, les stoïciens resteront fidèles à cette doctrme, qu'ils avaient d'ailleurs héritée des cyniques (Dioff. Laërce VI, 12). ^
(2) Herbart avait subordonné la morale à l'esthétique. Allant plus loin encore, M. Ravaisson fait de l'esthétique, considérée dans son prmcipe où elle s'identifie à la morale, la philosophie eUe-même. « En un sens, la beauté contient le secret du monde, et le grand art n'est qu'une des manifestations do la vérité métaphysique. » (E. Garo, Philosophie et Philosophes j p. 190).
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théorie complète et définitive du beau ? Ce serait une illusion : demandez plutôt à Voltaire qui, dans le Dictionnaire philosophique, se plaint d'être si mal édifié sur ce point en sortant de la lecture du Phèdre et du Banquet. Mais, n'estce pas une des maximes préférées de Platon que le beau en tout est difficile, yoLlsity. xà xa>â, difficile à définir, diffîcile à atteindre? D'ailleurs, à vrai dire, quelles sont les parties de la science qui se présentent chez le disciple de Socrate avec le caractère de dogmes inébranlables, de conclusions arrêtées? Ses dialogues mettent sous nos yeux, si l'on peut ainsi parler^ les champs de bataille où lutte la vérité, non les traités qui assurent son triomphe et consacrent sa domination. Platon, on ne le niera pas, est plein de l'idée du bien et de l'idée du juste : où trouver cependant chez lui sur la nature intime du bien et de la justice des doctrines systématiquement exposées? Il semble même se défendre d'en avoir et lorsque, comme dans le Philèbe, il nous a conduits jusqu'au vestibule et à l'entrée de la demeure du bien, il tourne court et se dérobe. Il n'en va pas autrement du beau : à tout instant, l'éloquent philosophe touche par quelque côté à cette grave et délicate question ; nulle part il ne l'aborde pour elle-même, comme l'ont fait dans notre siècle M. Lévêque en France, Hegel et Kuno Fischer en Allemagne.
Ceci tient tout d'abord à son génie même, fait de liberté et de grâce (3), et rebelle à tous les liens dans lesquels on serait tenté de l'enchaîner. On a dit des Grecs qu'ils avaient une manière charmante de passer à côté de la vérité, au risque de se tromper : nous devons renoncer à disputer avec eux de subtilité et de finesse; s'ils entrent dans une controver:;e, même s'ils vont à l'école d'un maître, ce n'e^t
(3) Quel est celui des auditeurs de Platon à l'Académie ou de ses lecteurs d'aujourd'hui qui ne prendrait volontiers à son compte la réflexion d'ApoUodore (173 C) : x*^f>W toO ot'saôat d'^zkîïaBv.t ymp'fvôig m; yylrjM.
pas, soyons-en sûrs, pour faire au premier signe le sacrifice de leurs opinions. D'ailleurs, au temps de Socrate, la science n'a pas encore un long passé derrière elle, elle vient à peine de naître, elle se cherche toujours et s'offre avec modestie au lieu de s'imposer avec autorité : contente Il de provoquer à la réflexion, elle recule comme d'instinct
devant toute affirmation intempérante et précipitée. Les diverses provinces de son vaste domaine viennent à peine d'être reconnues : insuffisamment explorées, elles n'ont que des limites flottantes ; on passe sans cesse de l'une à l'autre, et tandis que pour accumuler le plus de lumière possible sur un point, nous nous croyons obligés de serrer de près les faits et les problèmes, les anciens, sans même paraître s'en apercevoir, multiplient et allongent à plaisir épisodes et digressions.
Le Banquet en est un remarquable exemple : il nous amène au but, mais après combien de détours? avant Socrate, ici comme ailleurs le véritable porte voix du platonisme, nous avons entendu tour à tour les réminiscences d'un jeune enthousiaste, les considérations d'un politique, les théories d'un encyclopédiste, les interprétations hardies d'un mythologue et les dithyrambes fleuris d'un poète, (j chacun soutenant sa thèse avec le secret désir de faire mieux et le dessein avoué de faire autrement que son voisin (I). Dans l'Athènes d'alors, sur un de ces sujets où la spéculation coudoie perpétuellement la pratique, c'est ainsi sans doute que s'exprimaient volontiers les gens du monde, même ceux qui se piquaient de quelque teinture de philosophie, et ce qui achève la fidélité du tableau, c'est ce mélange que j'appelieruis inconscient de raisonnements justes
\l (1) Il y a, comme d'onlinaire, beaucoup de satire mêlée à un peu de
vérité dans cette réflexion d'Athénée (192 A) : Où auvs^ptov, où ;3ou>£u- Ty'ptov, où léfjyrn ^e)>o(Tri/&)v, o/wj ^è "Xfipô; èaii tw lûv.-oivt îô (Tu/xt: o'fftov, nlvîpsç ii.'JYr.ripidTÔyi (ù\Ooy; t&j9c.Çovtwv.
et de sophismes élégants, de rhétorique toute superficielle et de pensées vraiment dignes d'attention. Certes, la tâche était belle pour qui aurait voulu relever les bizarreries et les inconséquences de ces moralistes improvisés : à la table d'Agathon, Socrate n'y pouvait songer.
L'ordre dans lequel se succèdent ces discours répond-il à quelque plan préconçu? Certains critiques auraient cru manquer à la mémoire de Platon s'ils avaient un seul instant suppose le contraire, et ils se sont mis à la torture pour découvrir dans le dialogue ce qui évidemment ne s'y trouvait pas, je veux dire une suite raisonnée, un enchaînement méthodique (1). En nous faisant assister par exception a un tournoi d'éloquence, Platon avait un but : montrer la sterihte ou tout au moins l'insuffisance de l'éducation mondaine ou profane en face de problèmes délicats, sur lesquels seule une raison éclairée d'en haut réussit à jeter quelque I lumière. Chacun des interlocuteurs a saisi comme au hasard un des aspects de la vérité (2) : aucun ne l'a embrassée tout entière, aucun, par une analyse exacte, ne l'a ramenée a ses premiers principes; cette mission est celle de Socrate ce discernement, cette profondeur constituent l'apanage
reserve de la philosophie. ^ ~
Évidemment, Platon en déroulant devant nous ce curieux deflle d opinions a voulu nous inviter à les combiner, à les compléter, à les corriger les unes par les autres, à en
(1) Leur procédé est cependant assez simple : l'un d'eux va nous le révéler :cMan spannt ein schon vorher fertiges Netz von log" In Kategorien ùber den gegebenen Stoff her. »
(2) .Dos Symposium bietet in seiner Menge verschiedener und von verschiedenem Standpunkt aus gehaltener Reden eine fast zu gel Auffo derung dar Plato's eigne Ansicht uieht sowohl mit einselïïer W.llkur m emer derse.ben zu erblicken, aïs vielmehr gleiehsam a s d L
Chercher l'unité fondamentale ; lui-même nous en donne 1 exemple, comme il est aisé de s'en convaincre.
mond'f .r"' ', "^T"' ''^'"°"'' ^" commencement du ZZt: d P'"' "°°'*^° '' '« Pl"^ "é««^«aire de
tou t reTr' ''?^ '" Eryximaque l'a dépeint, pénétrant tout et remplissant de sa présence l'univers entier. Socrate a.^anaaui:.j.:aclamâJ:amo ur le lien de toutes ch^SÏ pnnç.i£e par excellencj de Joute généTatî^n, de toutel^ iMtiûJMiatQute fécondation. ""'^ P™
Pausanias et Éryximaque ont célébré l'Amour comme une
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même n". ' T""' ''^''' ' '' '''''''' ^^^ P^»' 1-" de TLi P°«^«1e pas ; oui, il est la vie et l'harmonie
de I ame, mais a la condition de ne lui laisser aucun repos jusqu'à ce qu'elle ait atteint le bien suprême
Jr^A-l"^"^''"''"' '^*""'"' ''* ^''^^ ^' «^ P'-^'^îère orignie, et Amour, sans cesse en quête de la seconde moitié
de lui-même, doit nous rétablir un jour dans l'intégrité" de
T ' "'*"'"• i^^iB^a«i^^^ti^«-d^-Elataa.piei^ elle auss'
oiiginelle la cause des désordres de notre situation présente ; mais par la bouche de Diotime (2) il nous dira qu aimer, ce n'est pas chercher la moitié ou le tout de soi même c'est aspirer au bien pour lequel nous sommes fal" la seule raison d'être de notre existence ici-bas '
Cédant a un penchant pour ainsi dire irrésistible de la race grecque, les premiers orateurs du Banquet ont fait de
ce sentiment si universel voit plutôt un accident, un état,
(-) 205 E. Il ne pouvait être ici question d'une allusion directe à Anstophane et Ton remarquera avec quelle habileté Platon s'est rv de la formule vague : .aï lêr/^r» ^h yè ztç Xiy,-.
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une passion (1). « Que Tamour soit un désir, c'est une vérité évidente », disait-il dans le Phèdre (2) ; désir d'un être qui se sent mortel, et qui veut conquérir l'immortalité: incomplet, et qui se rappelle où réside la plénitude qui lui manque : imparfait, et qui sait où se trouve la perfection qu'il a autrefois entrevue : aspiration ardente qui, servant de médiateur entre deux mondes, entraîne le fini vers l'infini et rattache le « dieu tombé » au séjour des Idées ; tendance indestructible qui fait la dignité de l'homme dont elle doit assurer le bonheur final, à la seule condition que sans cesse dirigée par l'intelligence vers son but véritable, elle ne s'égare pas ici-bas sur des objets indignes d'elle.
La théologie chrétienne nous enseigne qu'en chacun de nous il y a deux hommes sans cesse occupés à se combattre. Platon, cet admirable psychologue, l'avait dit avant elle. « Comment ne pas reconnaître dans l'homme deux principes qui le gouvernent et qui le dirigent, et dont l'impulsion le détermine : l'un, le désir instinctif du plarsir; l'autre, le goût réfléchi du bien? Tantôt ces deux principes sont en harmonie, et tantôt en lutte, et la victoire appartient tour à tour à l'un et à l'autre. Quand le goût du bien, que la raison nous inspire, s'empare de l'âme tout entière, il s'appelle sagesse ; quand domine le désir irréfléchi qui nous
(1) Dans plusieurs scènes d'un caractère mythologique, Eros personnifie visiblement les passions des acteurs, dieux ou héros, de ces représentations figurées.
(2) 237 D et Banquet, 200 E. Aussi M. von Sybel propose-t-il de rendre spw? en Allemand par Wunsch et non par Liehe. — « Haud multum differt spâv ab intO-Ju.îrj : tanturnmo<lo ab eo di^crepat quod, qui ipâv dicitur, hoc est, studio capiundse alicujus rei teneri.is virili robore gaudere cogitatur atque viribus. quarum auxilio possit, quod amet, eo potiri. » (Homme!). — Un ingénieux écrivain faisait ressortir naguère avec beaucoup d'esprit la diversité presque infinie des acceptions d'aimer dans les innombrables locutions où notre langage consacre l'emploi de ce verbe.
entraîne au plaisir, il prend le nom u'intempérance (1) ». Que l'on rapproche de cette phrase la comparaison célèbre par laquelle Platon a cherché à définir la nature si complexe de l'âme, et l'on n'apercevra plus qu'une différence insensible entre la faculté désignée par le philosophe sous le nom de B^ju.oç et l'amour tel qu'il le conçoit dans le Banquet. C'est bien « ce coursier excellent et d'une race excellente », semblable au Pégase de Schiller qui gémit de sa captivité terrestre et n'attend que l'occasion de prendre son essor vers les régions éthérées.
Les Grecs inclinaient à faire de l'Amour un dieu (2) ; Platon lui refuse cet honneur, et peut-être s'est-il entendu reprocher une coupable irrévérence. Des philosophes modernes, dont la théorie aboutit « à résoudre toute véritable existence dans l'esprit infini et dans l'amour», l'ont accusé à leur tour de n'avoir pas compris l'influence universelle, le rôle métaphysique autant que psychologique de ce sentiment.
C'est qu'en effet aux yeux de Platon qui ne se lasse pas d'>^ insister, l'amour n'est qu'un auxiliaire (3) au service de notre nature déchue, qu'il a mission d'orienter vers sa fin véritable ; ce n'est pas ce qui aime, c'est ce qui est aimé qui adroit à tous nos hommages et à toute notre admiration. Considéré dans son sujet, je veux dire dans l'homme qui l'éprouve, l'amour équivaut à un signe d'infériorité, de privation, presque de déchéance ; au contraire,^ envisagé dans son objet par excellence, dans son terme le plus haut, il est synonyme d'idéal, de félicité sans bornes, d'absolue perfection.
(1) Phèdre, 237 D.
(2) < C'est d'une commune voix que l'Amour est placé au rang des dieux par les plus éminents interprètes de la poésie, de la législation et de la philosophie. » (Plutarque)
(3) Banquet, 212 B : (r-rj^pyô; tïj MpuTtîtK rùxta-i.
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Mérites et défauts, qualités et lacunes, tout dans la doctrine platonicienne sur Tâmour dérive de cette conception fondamentale.
Ainsi se trouve écarté et l'amour réciproque qui, fondé sur l'harmonie des sensibilités, fait palpiter des mêmes joies, des mêmes tristesses, des mêmes espérances deux êtres également prêts à se sacrifier Tun à l'autre; et l'amour compatissant, où la jouissance de l'admiration est remplacée par les effusions de la pitié et de la tendresse, l'amour qui se donne et se prodigue sans rien attendre en retour, l'amour dont le bonheur consiste à s'abaisser vers l'indigence pour la secourir, vers la souffrance pour la guérir, même, s'il le faut, vers la faute et la honte pour la relever, l'amour qu'ont au cœur ces héros et ces héroïnes obscurs auxquels chaque année la première de nos Académies décerne au milieu d'applaudissements unanimes, l'honneur si bien mérité de ses prix de vertu (i). Voilà ce que Platon, et pourrait-on ajouter, voilà ce que le paganisme n'a pas connu (2).
(1) Qu'on nous permette de transcrire ici certaines réflexions do M. Sully-Prudhomme, d'abord en raison de leur caractère éminemment philosophique, ensuite parce qu'elles font bien sentir tout l'intervalle qui sépare l'idéal antique de l'idéal moderne : « Les beautés de la nature, de la science et de l'art en général n'éveillent pas en nous une joie sans mélange. Il s'y glisse une vague mélancolie, car l'attrait même de ce qu'elles nous révèlent nous fait sentir ce qui nous manque et rêver à l'inaccessible. La beauté de l'œuvre morale, au contraire, procure une joie absolument pure par le spectacle unique ici-bas d'un idéal réalisé. Dans les belles actions, le beau est le bien même qui étonne et ravit... Et quelle bonne fortune de surprendre le seul cas peut-être où avec une pleine évidence l'idéal moral et l'idéal esthétique ne font qu'un ! S'ils nous semblent partout ailleurs divisés, c'est que le bien nous commande le sacrifice, tandis que le beau nous fait aspirer au suprême bonheur. » (Discours sur les prix de Vertu, 1888).
(2) En parlant ainsi, je ne veux pas dire que les siècles païens n'aient sur aucun point devancé même la pure philanthropie moderne : mais
Feuilletez d'autre part les dialogues platoniciens ; parmi tant d'admirables définitions de la divinité, aucune ne place l'amour au rang de ses premiers et de ses plus augustes attributs. Faut-il s'en prendre au souvenir des scandaleuses faiblesses de l'Olympe, si ouvertement réprouvées au deuxième livre delà République (l)'i Les détails dans lesquels nous venons d'entrer nous fournissent une explication non moins péremptoire. Les dieux par leur nature même n'ont rien à désirer ; dès lors qui pourraient-ils aimer, si nous donnons à ce mot son sens le plus profondément humain ? Lorsque dans le Tiinée Platon veut marquer l'attitude du Maître des choses à l'égard de l'univers qui va sortir achevé de ses mains, il écrit ces paroles mémorables : «Disons pour quel motif l'Ordonnateur du monde l'a ordonné. Il était bon, et quiconque est bon ne saurait éprouver aucune espèce d'envie. Exempt de ce penchant, il a voulu que toutes choses fussent le plus possible semblables à lui-même.» Voilà le dernier mot de la sagesse païenne, et nous l'admirons à juste titre. Il était réservé à une autre philosophie ou plutôt à un autre enseignement de nous donner de Dieu une définition en apparence bien autrement téméraire. Deus charîtas est, € Dieu est amour » ; voilà le premier mot de la dogmatique chrétienne. Et maintenant revenons au texte du Banquet, Ce qui frappe immédiatement nos regards, fait observer Biotime, c'est la beauté de tel ou tel objet, de telle ou telle personne. Mais le philosophe en tout tend à l'essence, au lieu de s'arrêter à l'accident; ces beautés éparses et diverses ont un type qui les renferme dans leur complexité ; la mul-
l'amélioration du sort du plus grand nombre n'y a jamais été regardée comme la première des tâches sociales.
(1) Cf. Cicéron, Tuscul, IV, 32 : « G prasclaram emendatricem vitse, poeticam, qusB amorem, flagitii et levitatis auctorem, in concilio deorum collocandum putet! »
tiplicité des notions individuelles se résout dans l'unité du genre, où disparaissent et s^évanouissent les divergences et les contrastes des êtres particuliers. Ainsi c'est une seule et même beauté qui rayonne dans tout ce qui on porte l'image. En outre l'âme possède une beauté bien autrement précieuse, bien autrement digne d'attention et de sollicitude que celle des corps, laquelle apportent et emportent les années. Dans les actions des hommes et dans leurs lois brille pareillement un type universel de beauté morale, sœur de la beauté intellectuelle dont les sciences sont autant de manifestations. Quand on est parvenu à cette hauteur, les objets particuliers s'effacent et semblent indignes de notre culte : « Alors le philosophe, lancé sur le vaste océan de la beauté et tout plein de ce spectacle, enfantera avec une inépuisable fécondité les pensées et les expressions les plus admirables, les plus magnifiques, jusqu'à ce qu'ayant fortifié et agrandi son esprit par cette sublime contemplation il n'aperçoive plus qu'une science, celle du
beau ».
Et Diotime d'ajouter :« Prête-moi maintenant, Socrale, toute l'attention dont tu es capable ». C'est qu'en effet nous ne touchons pas encore au dernier degré de l'initiation dialectique. < Si la science du beau et du bien satisfait la raison, il faut au cœur auti^e chose encore ; le cœur veut la possession même du beau et du bien ; entraîné par la force de l'amour, il ne peut se reposer dans la sphère de la science et de la philosophie, car il serait encore séparé de ce qu'il recherche : plus haut, plus haut encore! qu'un dernier élan unisse l'âme amoureuse à l'objet même de son amour, fin suprême de la pensée et du désir (1) ».
« Celui, reprend Diotime, qui, dans les ni} stères de l'amour, aura atteint ces sommets après avoir méthodiquement gravi tous les degrés du beau, enfin parvenu au terme, apercevra
(1) rLlllée, Philosophe (le Platon, I, 318.
tout à coup une beauté merveilleuse, celle, ô Socràte, quietâit le véritable objet de tant d'ardents efforts ; beauté éternelle, incréée, impérissable....; beauté qui n'a rien de sensible, comme un visage, des mains, ni rien de corporel, qui n'est pas non plus tel discours ou telle science, qui ne réside pas dans un être différent d'elle-même...., mais qui existe éternellement et absolument en elle-même et par elle-même ; dont participent toutes les autres beautés, sans que leur naissance ou leur destruction lui apporte la moindre diminution, le moindre accroissement, la moindre vicissitude... O mon cher Socrate, si quelque chose donne du prix à cette
Tie, c'est le spectacle de la beauté éternelle Que penser
d'un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité, non plus revêtu de chair et de couleurs humaines et de vains agréments condamnés à périr : à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique, la beauté divine I »
En achevant cette citation, nous sera-t-il permis de jeter une courte réflexion littéraire au milieu d'une discussion qui devrait être toute philosophique ? Cette période oratoire de Platon n'a peut-être d'équivalent dans aucune langue, et l'inspiration poétique elle-même est rarement allée plus loin. On dirait, à voir cette émotion d'une intelligence supérieure qui contemple le beau dans l'extase, que le philosophe a eu réellement la vision de l'Idée éternelle et qu'à son aspect il s'est senti possédé d'une sainte ivresse. De là l'ampleur majestueuse de l'expression; de là cet élan de la pensée enchaînant durant plusieurs pages tout un long vol de phrases qui se suivent d'un mouvement à la fois rapide et calme (1).
(1) Cette appréciation est empruntée à quelques notes prises au cours si remarquable de M. Croiset à la Sorbonne. Le professeur ajoutait le parallèle suivant : « Peut-être trouverait-on dans Pascal et dans Bossuet» les deux prosateurs français les plus voisins de Platon, le même souflae
Mais quelle que soit ici la splendeur de la forme, elle n'a pas le droit de nous retenir. Descendant des hauteurs où nous a conduits l'enthousiasme presque mystique de Diotime, examinons d'un côté la route tracée, de l'autre le but assigné à nos efforts. Nulle part peut-être, si l'on veut y prendre garde, n'apparaît plus nettement le caractère fon^ damental du platonisme.
A peine la beauté frappe-t-elle nos sens qu'elle nous captive et exerce sur nous je ne sais quel pouvoir fascinateur ; un instinct secret nous avertit qu'elle est faite pour nous, comme nous sommes faits pour elle ; à sa vue, il nous ressouvient de notre première origine, de ce monde céleste si admirablement décrit dans le PUèdre (1). Quand l'homme ici-bas aperçoit la beauté, il la considère d'abord avec étonnement, il fait eff'ort pour la reconnaître, comme si elle ne lui était pas tout à fait étrangère et que cependant il eût cessé delà voir depuis longtemps. Il semble, écrit M. Fouillée interprétant Platon, que nous retrouvions un bien perdu et presque oublié, mais dont l'absence nous causait une incessante inquiétude. De toutes les essences éternelles, la Beauté est celle en effet que nous reconnaissons le plus distinctement ici-bas ; elle parle à nos yeux, et la vue est le plus lumineux de nos sens, le plus subtil de nos organes. < Si la Sagesse apparaissait ainsi à nos regards, dans quel ravissement ne serions-nous pas jetés? Mais seule la beauté
puissant et la même succession de phrases : maïs encore que de différences! La phrase des Provinciales est une phrase de combat, alerte et serrée : celle de Bossuet, lorsqu'il décrit, par eî^emple, l'enfance d'Anne de Gonzague, a une sérénité toute platonicienne ; cependant là même Bossuet reste impérieux, on sent qu'il s'appuie sur une autorité qu'il veut imposer: chez Platon, c'est un abandon aimable qui prend toujours par les chemins les plus longs et les plus fleuris. >
(1) On voit par cet exemple que le rôle et l'importance de la réminiscence dans la doctrine platonicienne s'étendent bien au delà de ce que nous appellerions aujourd'hui € la sphère de la raison pure.»
a reçu ce privilège, d'être la chose à la fois la plus manifeste et la plus aimable (1) ». En elle comme dans un miroir, se reflète pour l'œil humain la splendeur du monde idéal.
Ainsi la recherche, l'admiration même de la beauté sensible se trouve proclamée non seulement permise, mais nécessaire à l'homme, lequel n'est pas un pur esprit : ainsi celui qui en cent passages traite avec tant de dédain les choses extérieures, chaque fois qu'il les compare à leurs modèles éternels (ne parlons-nous pas avec la même sévérité des imitations de l'art, quand nous les rapprochons de la nature?) ne les bannit pas pour autant de ses constructions philosophiques : si haut qu'il faille chercher le couronnement de l'édifice, c'est sur terre cependant que reposent ses premières assises. — Sans doute toute la philosophie platonicienne est une condamnation du sensualisme, une exhortation à la vie intérieure et contemplative : les sens sont ses ennemis, et elle ne se croit jamais trop armée contre leurs révoltes. Si dans le dialogue même que nous étudions elle leur fait d'abord certaines concessions apparentes, c'est pour aboutir e^d^fînitive à la réprobation absolue de ce qui n'est que ch^mef. Les hôtes d'Agathon ont parlé des coutumes et des faiblesses de leur temps avec la complaisance plus qu'indulgente de gens du monde : Socrate a pour mission expresse de redresser, de purifier la sensualité païenne qui empreint leur langage. — Tout cela est vrai, et néanmoins, interdire à l'homme tout rapport avec le monde extérieur n'est jamais entré dans la pensée de Platon: il est grec et par naissance et par éducation, et la race hellénique n'était pas plus faite pour se laisser gagner dans la pratique au mysticisme d'un Gerson, qu'en théorie à l'idéalisme transcendantal d'un Kant ou à l'immatérialisme d'un Berkeley. Dirai-je que plus on part de cette conviction, plus on est
(1) Phèdre^ 250 DE.
étonné en relisant les pages les plus célèbres du Banquet f \ Platon ne parle que de la beauté humaine ; c'est la seule qui lui paraisse digne d'attirer ses regards : un moderne au contraire traitant du même sujet n'arriverait à l'homme qu'après avoir passé en revue les divers règnes, les diverses sphères de la nature; dans le scintillement des astres au fond de rétendue (1), dans l'imposante fierté des montagnes, dans ce qu'Eschyle appelait en termes si poétiques « le sourire innombrable des flots (2) », dans les jeux de l'ombre et de la lumière, ailleurs encore, il saisirait ou croirait saisir maint écho de la beauté invisible. Les Grecs, je ne l'ignore pas, ont plus admiré toutes ces choses qu'ils ne les ont aimées. Estce parce que considérée dans les spectacles permanents ou éphémères qu'elle ofl"re à nos yeux, la nature est moins bellequesublime,dépourvue qu'elle est d'ordre, de proportion et d'unité? est-ce parce que l'émotion est plus rare qu'ailleurs « en face de ces tranquilles aspects du paysage grec dont la perfection idéale ne peut atteindre le cœur qu'en passant par la raison (3) » ? est-ce parce que les anciens avaient une conscience plus ferme que la nôtre de la supériorité éclatante de l'homme sur le reste de la création (4)? est-ce enfin parce que le sentiment de la nature, tel qu'il s'impose à l'âme moderne, implique un retour mélancolique sur soi-même et des méditations étrangères à la gracieuse imagination
(1) II y a à la fois quelque chose d'analogue et d'étranger à nos réflexions modernes dans cette phrase célèbre du Timée : a La nature a allumé en nous la lumière du regard afin que le spectacle merveilleux des corps qui se meuvent dans les cieux habituât notre âme à se passionner de préférence pour ce qui est beau et régulier. »
(2) Frométkée enchaîné, v. 89 : Ilovrcuv xu/:xâT&)v àvripiO^iov yè'ka.aiix.
(3) M. Ch. Lévêque.
(4) Vitruve blâme les peintres qui représentent des 'marines ou des forêts au lieu de consacrer leur pinceau à « des scènes héroïques ou religieuses, seules capables d'élever l'âme, d
hellénique? Je ne sais : mais une pareille lacune ne laisse pas de surprendre chez le philosophe qui comme Pythagore a entendu l'harmonie des sphères, chez l'écrivain qui dans les premières pages du Phèdre a décrit en termes si enchanteurs une matinée d'été au bord de l'Ilissus.
Ce n'est pas tout. Si le Grec n'a qu'imparfaitement goûté la nature, on accordera qu'il a connu tous les ravissements de l'art : et, pour ne parler ni de l'éloquence, ni delamusique, ni de la poésie, de nos jours combien ont rencontré l'inspiration en contemplant au Louvre les modèles même mutilés de la statuaire hellénique, ou sur l'acropole d'Athènes les colonnes restées debout du Parthénon ! J'admets que l'art grec dans sa période de décadente s'oiïémine et se fait le complice de l'impure volupté: dans sa belle époque il procède d'un spiritualisme religieux: Phidias était digne de former Platon (1). Malgré tout, soit que le disciple de Socrate, corn me Aristote après lui, n'ait vu dans l'art qu'une imitation à l'exclusion de toute pensée créatrice : soit que les chefsd'œuvre de tout genre qui l'entouraient lui aient paru de simples accidents heureux que l'avenir ne devait plus revoir, il est certain qu'il s'est montré plus préoccupé de tracer à l'art une route nouvelle que de célébrer ses succès passés. L'analyse intelligente, la démonstration communicative de
(1) En prêtant aux dieux les traits de l'homme, la statuaire ne pouvait manquer d'ennoblir l'humanité. Jamais la matière n'a paru, si l'on peut ainsi parler, triompher d'elle-même avec plus de fierté tranquille que sous la main des artistes associés par Périclès à la grandeur de son siècle. Qui ne se rappelle les vers improvisés par M. Sully-Prudhommo en face de la Vénus de Milo :
Tu n'es pas la déesse où récume des ondes Fit naître un cœur impur, mobile, décevant. Non, ta forme nous parle un grave et fier langage Qui vibre au fond de nous bien au delà des sens... Dans les lignes du marbre où plus rien ne subsiste De l'éphémère éclat des modèles de chair. Le ciseau du sculpteur, incorruptible artiste. En isolant le Beau, nous le rend chaste et clair.
là beauté dans la nature et dans Tart, voilà le triomphe abandonné par la pensée antique à la pensée moderne.
Mais il était impossible que Testhétique de Platon demeurât confinée dans le domaine de ce qui tombe sous les sens, et si elle ne dédaigne pas de considérer le corps visible, c'est parce qu'à travers cette enveloppe matérielle elle aperçoit rame invisible (1). Il faut que l'amour humain dépouille peu à peu tout ce qui l'attachait au^^.^i'arrêter à des objets inférieurs, ce serait imiter les prisonniers de la caverne prenant pour des réalités les ombres qui se profilent sur le mur exposé à leurs regards. C'est du monde céleste que descend dans notre âme lumière et chaleur.Mais de même que l'homme ne peut être amené subitement de l'obscurité à la pleine clarté du jour sans que ses yeux blessés éprouvent une sorte d'éblouissement et de vertige, de même ce n'est pas du premier coup que l'âme humaine captivée malgré elle par la beauté sensible auraja force de s'élever à la vision de la beauté immatériellel^n a félicité Aristote d'avoir devancé l'adage de Leibniz, nihil naiura per sallus, en faisant ressortir le progrès incessant qui dans la création conduit de la matière inerte à la matière vivante, de la sensibilité à la pensée. Platon mérite les mêmes éloges, non comme naturaliste assurément, mais comme psychologue et comme dialecticien. Un esprit aussi spéculatif devait éprouver la tentation d'entrer de plein saut dans l'absolu. Il y a résisté. Voyez, par exemple, avec quelle précision en plusieurs de ses dialogues il s'applique à énumérer et à décrire les degrés divers de la connaissance, depuis la conjecture livrée à toutes les incertitudes jusqu'à la science la plus haute et la
(1) Ou, comme s'exprime Ficin dans la traduction de Leroy : « Combien est grand ce que tu aymes! Le dessus seulement, mais pour mieulx dire, la couleur te ravist et quelque réflexion de lumières et ombre légiére et mconstante. Soit que vaine imagination te déçoive, ainsi plutôt ayme ce que tu songes que ce que tu vois, la beauté qu'a forgé ton âme et cette âme ouvrière d'iceUe, que cette forme extérieure et débile >,
plus inébranlable (1); la vraie dialectique, si nous en croyons le Philèbe, n'a d'autre mission que de marquer d'un trait sûr cette hiérarchie logique de nos pensées.
Il n'en va pas autrement des élans de la sensibilité,ou plutôt le sytème platonicien nous offre ici, comme on pouvait s'y attendre, un parallélisme parfait. Le droit chemin del'amour, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas et de monter ensuite jusquà la beauté suprême, dont celles-là ne sont que des aspects partiels, des limitations, en s'aidant, comme d'autant d'échelons (2), des manifestations de moins en moins terrestres, de plus en plus idéales qui nous la révèlent: ascension pour ainsi dire indéfinie, qui a ses charmes, mais aussi ses luttes et ses souffrances, décrites avec autant de feu que de vérité dans une page fameuse du Phèdre(3): retours
(1) Voir notamment les quatre opérations de l'âme distinguées à la fia du VI* livre de la République, et au livre suivant (521 C) ce que dit Socrate soit de « ce vaste mouvement imprimé à l'âme pour l'amener du jour ténébreux qui l'environne jusqu'à la vraie lumière de l'être par la route que nous appelons la vraie philosophie » , soit « des arts par le ministère et avec le secours desquels l'âme s'élève jusqu'à la pure intelligence » (533 D).
(2) 211 C : gTravéévat wffTrsp sTTMa^ixQiioïç ^po^iievoç,
(3) On nous permettra d'en rappeler ici au moins quelques lignes : « A la vue de l'objet aimable, quand le cocher sent les feux de l'amour pénétrer son âme tout entière, et l'aiguillon du désir irriter son cœur, le coursier docile, dominé sans cesse par les lois de la pudeur, se contient; mais l'autre coursier ne connaît déjà plus ni le fouet ni l'aiguillon, il bondit et s'emporte, et embarrassant à la fois son guide et son compagnon, il les entraîne par force... Ceux-ci s'approchent et contemplent l'apparition resplendissante. A. cette vue, la mémoire du cocher se reporte vers la beauté par essence, et il lui semble comme autrefois la voir au séjour de la pureté s'avancer à côté de la sagesse. Cette vision le remplit d'une terreur religieuse, il se rejette en arrière, ce qui fait qu'il tire les rênes avec tant de raideur que les deux coursiers se cabrent en même temps, l'un de bon gré, car il n'est pas accoutumé de faire résistance,
'autre malgré lui, parce qu'il est toute violence et toute révolte. »
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Offensifs de nos penchants inférieurs, heures d'hésitation douloureuse, longs et laborieux combats, jusqu'au moment ou l'âme triomphe définitivement de ses grossiers désirs (1). C'est le propre du philosophe de suivre sans faiblesse ni défaillance cet essor qui l'entraîne de degré en degré vers des régions toujours plus hautes, sans lui permettre de s'arrêter dans ses aspirations avant d'avoir touché au seuil de l'absolu L'absolu, voilà bien en effet le terme suprême où Platon brûle de nous conduire, le sommet en apparence inaccessible qu 11 entend nous faire gravir. Plein de cette conviction que refuser à l'art, à la logique et à la morale une base rationnelle supérieure à toutes les données de l'expérience, c'est les ébranler et supprimer la philosophie elle-même, il a cherche une beauté, comme une vérité et une justice, qui dépendit de l'essence éternelle des choses, non des conven-
!riî'\'''lP''^'''°''' humaines, un modèle immuable capable d offrir un terme de comparaison invariable et une règle infaillible de jugements. L'anthropomorphisme païen, même celui d'un Alcamène et d'un Phidias, est dépasse et vaincu ; si noble qu'elle puisse être et quelque respect qu elle inspire, toute image sensible paraît à Platon
r"enS: A ''''' '"'"'"""'' '''' '"^^P^'^^"* ^« ^-^^s ses représentations pour être comme elles réduit à emprunter
pirat.on heureuse ou au contraire de la conclusion dernière d une méthode philosophique dans laquelle l'esprit de son
est-U qu en écrivant cette page mémorable l'auteur du Banquet avu apparaître à ses regards une beautéque n'avai"
(1) Si Platon propose a notre imitation l'idéal même de la divinité il nen constate pas moins l'existence de « ces penchants criminel o'u na.ssea avec l'être mortel et «'attachant à lui comme des m^cea . de
regards de 1 ame vers les choses inférieure». ,, {République, VII.)
pas même soupçonnée le génie d'Homère, et dont on chercherait vainement la formule chez un écrivain antérieur.
L'éloge est grand, et il s'en ajoute un autre.
X. Lorsque par un puissant effort l'homme arrive à la limite infranchissable qui séparele visible de l'invisible, quoi d'étonnant si ses yeux sont éblouis, si sa raison chancelle, et si elle s'arrête éperdue, frissonnante, au bord de l'inflni? (1) » Platon n'a-t-il pas été égaré par son enthousiasme? Non, répond M. Lévêque (2), il est demeuré ferme et en équilibre jusque sur ces hauteurs, au milieu de tant de comparaisons périlleuses et de métaphores troublantes, au bruit desquelles de grandes intelligences ont été prises de vertige, au point d'en perdre tous leurs nécessaires contre-poids et entre autres le sentiment du respect dû à la divinité et à la conscience de la personnalité humaine. Pour ne citer qu'un nom, Plotin dans ses Ennéades aura sur le beau des vues admirables : mais qu'il s'y mêle de fantaisies bizarres et de chimères incompréhensibles I
Sans doute Platon s'inspirait de lui-même lorqu'il dépeint l'homme qui à l'aspect des beautés d'ici-bas se ressouvient de la beauté véritable. « Son âme, nous dit-il, prend des ailes et désire s'envoler : quoiqu'il sente son impuissance, il n'en lève pas moins, comme l'oiseau, son regard vers le ciel (3) ». Oui, il y a du rêve dans Platon, mais ce qui le rend rêveur, ce n'est pas la mobilité d'une pensée vacillante et mal assise, c'est, comme l'a dit un éminent platonicien de ce temps, cette peine d'amour, cette langueur ineffable, cette mélancolie sublime, mélange singulier de douleur et d'espérance que l'âme éprouve à la pensée de l'invisible et au pressentiment de l'immortel avenir. Rien de plus vrai. Mais ne nous autorisons pas de cette émotion aussi délicate que
(1) D'Haussonville, D/scowrs de réception à l'Académie française (1888).
(2) La science du beau, II, 343.
(3) Phèdre, 249 D.
profonde pour contester le sérieux et renchaînement de la doctrine. Tout au contraire : c'est dans le Phèdre, le Banquet et l^RépuUique que j*irai chercher de préférence la véritable signification de la théorie platonicienne.
Le premier de ces dialogues (où la maturité des idées, comme on Ta très justement fait remarquer, interdit de voir avec Schleiermacher une œuvre de jeunesse) contient, en partie sous le voile du mythe, une description vraiment étincelante du monde idéal « élevé au-dessus du ciel. » C'est là qu'habite « l'essence sans couleur, sans forme, impalpable, laquelle ne peut être contemplée que parle guide de l'àme, la raison : autour d'elle s'étend le séjour de la science parfaite qui embrasse la vérité tout entière. Or, la pensée divine qui se nourrit d'intelligence et de science sans mélange, admise à jouir de la contemplation de l'Être absolu, s'abreuve, plongée dans le ravissement, de la vérité qui se dévoile à ses regards : c'est la justice en soi, la sagesse en soi , la science qui a pour objet l'Être des
^*i'^s Quant aux autres âmes, il n'est pas donné à toutes
indistinctement d'entrevoir les essences, il en est qui aspirent à s'élever vers les régions célestes et roulent comme
submergées dans les espaces inférieurs »
C'est qu'en effet, par un égarement funeste, nos âmes se sont remplies de l'aliment impur du vice et de l'oubli, elles ont perdu leurs ailes et se sont appesanties ; sur cette terre où elles sont tombées, les souvenirs de cette bienheureuse contemplation ne s'éveillent pas en chacune d'elles avec la même facilité, d'autant que la justice, la sagesse et les divers biens de l'âme ne brillent plus dans leurs images terrestres du même éclat qu'autrefois.
Ce terme que notre âme poursuit, ce mobile caché de toutes nos actions, elle en soupçonne l'existence, mais avec beaucoup d'incertitudes, sans pouvoir comprendre nettement sa nature avec cette foi inébranlable qu'elle a en tant d'autres connaissances. De même, c'est Aristophane qui nous l'a
appris, l'âme au moment même où il lui semble qu'elle jouit ici-bas de la beauté, désire quelque autre chose qu'elle no peut exprimer, mais qu'elle pressent comme à travers une énigme. Et cependant reconquérir ce double trésor, le retrouver, le posséder de nouveau, voilà notre première, presque notre unique destinée. Seul l'homme qui fait un bon usage de ces précieuses réminiscences participe perpétuellement aux vrais et complets mystères, seul il devient véritablement parfait.
Or, que nous enseigne la République? La route que doit suivre une intelligence philosophique pour remonter des données les plus vulgaires, les plus immédiates de la sensation jusqu'au bien idéal, élevé au-dessus de l'essence ellemême en dignité et en puissance, jusqu'à ce soleil radieux des êtres intelligibles qui projette un reflet de sa lumière sur les objets, quels qu'ils soient, de notre connaissance. Que nous révèle le Banquet ? Le chemin tracé à notre faculté d'aimer pour s'élever de la beauté visible et palpable jusqu'à la beauté invisible et impalpable, d'où rayonne sur tout ce qui nous séduit, sur tout ce qui nous enchante, un reflet plus ou moins lumineux de grâce et de perfection (1). Le mouvement du cœur accompagne et imitecelui de l'esprit. Et de même que toutes les sciences convergent par nature vers l'idée du bien, et tirent leur valeur de leur conformité plus ou moins manifeste avec cette science suprême, de même toute contemplation doit nous élever à l'idée du beau, et plus elle nous en rapproche, plus elle a de prix au regard des philosophes. L'analogie est évidente.
De part et d'autre, l'ascension est lente, pénible, semée d'obstacles, mais à l'ardeur, à la persévérance avec laquelle elle s'accomplit, se mesure la double élévation de l'esprit et
(1) Comme s'exprime Ficin, celui qui est épris de la beauté humaine < a en admiration merveilleuse, désir- et estonnement, la resplendisseur de ceste haulte lumière par les corps reluysant. >
du caractère. D'ailleurs, selon une belle parole de Platon lui-même, quand le but est sublime, tout ce que Ton souffre pour y atteindre ne l'est pas moins. L'imagination hellénique a personnifié cette recherche ardente et infatigable du beau dans le mythe gracieux de Psyché et de l'Amour, dont l'union succède aux luttes et aux souffrances. « Traduction sous forme plastique, écrit M. Collignon (1), de l'allégorie platonicienne de l'âme déchue, traversant pour se purifier une série d'épreuves et enfin réunie pour jamais à l'Eros divin. »
Un auteur anglais contemporain a publié un ouvrage célèbre sous ce titre : Is life worth limng ? Cette question assurément n'est pas de celles qui troublaient dans le bruit de leurs fêtes ou le silence de leurs nuits les Athéniens du grand siècle; néanmoins, l'auteur du 5an^w^^ a jugé bon de lui donner une réponse. « Consacrer sans arrière-pensée sa vie tout entière à l'amour éclairé et dirigé par la philosophie », voilà la conclusion dernière et pour ainsi dire le résumé de toute la première partie du Phèdre, et nous avons entendu Diotime s'écrier: « Mon cher Socrate, si quelque chose donne du prix à la vie, c'est la vue de la beauté absolue. Penses-tu que ce serait une destinée misérable que d'avoir les yeux fixés sur elle, que de la contempler et de vivre uni à elle? C'est à celui qui enfante et nourrit ainsi la véritable vertu qu'il appartient d'être chéri de Dieu, et si quelque homme doit être immortel, c'est celui-là surtout (2). » Renouveler au dedans de soi-même par la puissance de la raison et par les énergies du désir cette vue des essences parfaites, simples, pleines de calme
(1) Mythologie figurée de la Grèce, p. 167. L'auteur ajoute : « Le groupe des deux amants, sculpté sur des sarcophages romains, fait allusion à des idées de renaissance, de vie future, de béatitude éternelle. »
(2) 211 D. Citons le texte grec dans son énergique simplicité : Evraû-
fi
et de béatitude, voilà notre fin véritable (1), et pour conclure avec Platon comme avec Jouffroy, notre plus complète
félicité.
S'il est vrai que de tous les genres d'enthousiasme celui qui se fait jour dans ces pages célèbres du Banquet soit de l'aveu de Platon, « le plus magnifique et dans ses causes et dans ses effets, et chez celui qui le reçoit dans son cœur, et chez celui à qui il se communique, » si l'éloquence de l'écrivain donne quelque chose de particulièrement contagieux à rémotion du philosophe, on nous pardonnera peutêtre de n'avoir pas su, dans les pages qui précèdent, exprimer plus sobrement notre admiration. Mais il ne nous est pas permis d'oublier que cette théorie du beau a trouvé des contradicteurs, qu'on y a signalé des lacunes, qu'on en a accusé l'inefllcacité, si bien que le procédé même par où Platon se flattait d'avoir ouvert à l'art des sources fécondes a paru à une critique pénétrante atteint d'une radicale stérilité. De objections aussi graves attendent de nous une réponse, tou au moins une discussion.
Tout d'abord on a été frappé du procédé insolite employé par le philosophe pour exposer, j'allais dire pour promulguer cette partie de sa doctrine. Aucune argumentation suivie, peu ou point de raisonnements (2) ; en échange, des révélations émanant d'une sorte de sybille étrangère, et
(1) 210 E : nfoç xiloçriU «wv, et 211 B : ff/eSov av Tt àrrroiTO toO îs- Xovf. « Uphç zéloç tèvat dicebantur ii qui superatis gradibus tandem ad spectanda arcana admittebantur : hinc factum esse videtur, ut ipsa illa arcana, quorum caussa multi labores suscipiendf erant, twv tsXwv nomine insignirentur. y> (Hommel.)
(2) -Rutarque déjà en avait fait la remarque : O nXaTwv o)mç 0so).oyûv ovx èvTStvet t>;v ànohil^tv oxiBs \>noy,ovLeTOLt tr,v Xagyj'v, àXkvypo-cécot; lYiiiiiOLdi xat napoL^iyiiMi xat ^vBokoyiMç npocràysiKt toù? Mpôcç (Quaest. conv. T, 1, 4).
contre toute attente, acceptées docilement par Socrâte sans observations et sans contrôle ; un langage aux teintes mystiques qui n'a pas toujours paru exempt d'ironie (1). Il semble qu'on soit tout d'un coup comme transporté dans la région des nuages et que la froide raison cède la place à l'imagination colorée et échauffée par le sentiment. La beauté et la hauteur majestueuse de la construction restent hors de conteste, mais on garde des doutes sur sa solidité. Ceux-là mêmes qui donnent à Platon le plus d'éloges sont obligés de reconnaître avec Burnouf que le riche tissu des images fait quelque tort à la rigueur de la méthode et à la précision de l'analyse, et avec M. Lévêque (2) que « le philosophe n'a pas scientifiquement établi ni explicitement développé la relation de signe à chose signifiée qui rattache la beauté physique à la beauté invisible et qui seul donne à celle-là une valeur esthétique. »
Jamais l'action qu'exerce le beau sur les sens n'a été plus complaisamment décrite ; ses conditions psychologiques ont-elles été clairement analysées ? Et ne faut-il pas regretter que Platon n'ait rien ou presque rien dit des joies intérieures de l'admiration, de cette surprise à la fois délicieuse et grave que nous ressentons en face d'un chef-d'œuvre de l'art, d'un triomphe mémorable de la science, ou d'une inspiration morale héroïque? Jamais, ajoute-t-on, le beau
(1) < Der Abhandiung wohnt die eigenthûmliche Schwierigkeit bei, dass ailes Philosophische so zu sagen im blûhenden Leibe des Dichterischen steckt, ja sogar die Wunderlichkeit der weisen Frau das Ganze mit einer ironischen Farbung wie ûbergiesst » (Ruge, Platonische ^sihetik, p. 30). Passage dont il est intéressant de rapprocher les lignes suivantes d'un autre critique : « Es ist nicht einzig das sich Sichern vor der Nothwendigkeit, eine platte und grobe Rechenschaft geben zu mùssen ûber alleif einste und zarteste Dinge, wozu die Ironie dient, sondern es kann sich auch eine Wahrheit nicht mit brennenderen, unauslœschHcheren Farben in unser Gemûth einaetzen, als auf ironische Weise. »
(2) Ouvrage cité, II, 333.
suprême n'a été mieux compris ni plus éloquemment célébré; a-t-il été suffisamment expliqué? Soit, accordons que la doctrine de Platon, sur ce point, n'est pas sans lacunes ; mais avant d'instruire son procès, qu'on nous cite le philosophe, s'il en est un, qui se soit vanté de raisonner avec assurance sur l'absolu, et de mettre sous forme adéquate à la portée de nos intelligences finies l'inaccessible et rinfini? Si loin que s'avance la science dans son progrès méthodique, une heure vient où la déduction n'est plus possible, où l'induction s'arrête, où la pensée intuitive complète et couronne l'œuvre du raisonnement pur. Ajoutons que le spiritualisme grec, dont les dialogues de Platon nous off'rent la formule la plus achevée, était moins une foi positive, une vue démontrée des choses qu'une inspiration heureuse, un instinct profond. On a dit d'un des plus grands spiritualistes de notre temps, naguère encore à l'Institut l'ornement de deux Académies, que s'il élevait parfois les esprits sur la route périlleuse de l'infini, il savait les y retenir et les charmer sans leur promettre la certitude. S'il eût entendu ces paroles, il y eût souscrit de bon cœur; le même éloge et la même réserve sont applicables de tout point à l'auteur de la République et du Timée (1).
(1) Comment ne pas citer ici, ce fût-ce qu'à titre de parallèle singulièrement instructif, une des pages les plus admirables du plus platonicien d'entre les Pères de l'Eglise, de saint Augustin : « Ma mère et moi nous étions seuls, et, laissant le passé dans un entier oubli, nous cherchions quel bonheur serait le partage des saints durant l'éternité... Notre entretien nous ayant amenés à cette pensée que les voluptés sensibles, si vives qu'on les suppose, au milieu du plus haut éclat de beauté qui se puisse imaginer dans les choses corporelles, n'étaient pas dignes d'être comparées à la félicité de cette autre vie : et les mouvements d'une aspiration plus ardente nous attirant alors vers cette félicité immuable, nous traversâmes successivement tout ce que renferme ce monde matériel : puis sans cesser, ô mon Dieu, de penser à vous, de parler de vous, d'admirer vos^ouvrages, arrivés jusqu'à nos âmes, nous passâmes encore
Cependant on insiste et l'on affirme que l'idéalisme dont Platon se fait ici l'interprète tend au minimum de la perfection et de l'intelligibilité. Plus l'esprit dégage l'idée de son enveloppe sensible, de son symbole matériel, plus il la vide, si l'on peut ainsi parler, moins il lui laisse de vie et de réalité (1). Est-il rien de plus vague, de moins défini que cette beauté qui ne peut être ni aperçue par les yeux, ni entendue par l'oreille, ni saisie par aucune perception ? « Qu'est-ce qu'une perfection qui échappe à toute limite comme à tout accident ? Le raisonnement produit de semblables abstractions, mais ces ombres n'habitent pas le domaine de l'art. Une beauté qui n'apparaît nulle part, dont la nature ne saurait offrir d'exemple, à laquelle l'imagination ne peut assigner aucune forme, une telle beauté pour l'homme n'est rien (2). »
Pour répondre, je n'invoquerai pas le prestige aussi réel qu'étrange de l'inconnu, je ne rappellerai pas ce qu'a écrit un maître dans les arts du dessin : « J'aime les longues
au delà, afin d'atteindre la région des délices inépuisables... Parlant ainsi de cette vie heureuse, et suspendus à elle, nous y touchâmes par un élancement soudain de nos cœurs... Et nous nous disions ; « S'il était une âme où les révoltes de la chair fissent silence, en même temps que toutes les images de ce vaste univers : ...si celui que nous aimons en toutes choses se faisait entendre à nous sans le secours d'aucune d'elles : si, de même que le vol rapide de notre pensée nous a élevés tout à l'heure jusqu'à cette sagesse qui subsiste éternellement, notre âme ainsi délivrée de toute autre vision, se sentait absorbée et comme abîmée tout entière dans les joies intérieures de cette contemplation, au point de demeurer à jamais dans l'état que nous a fait goûter un moment de pure intelligence, ne serait-ce pas l'accomplissement de cette parole : Entrez dans la joie du Seigneur? » {Confessions, IX, 10).
(1) Les Idées de Platon sont stériles et ne peuvent servir de causes: voila réternel grief d'Aristote, auquel fait écho l'auteur du Sophiste dans un passage célèbre (248 E).
(2) E. Saglio.
^ 97 — -ri avenues, elles donnent aux yeux le poétique plaisir qui s'attache à l'indécision des choses lointaines et au mystère des profondeurs. » Il y a, chacun le sait, et Platon qui tant de fois les a raillés les connaissait bien, il y a des hommes qui bornent systématiquement leurs études comme leurs affections à ce que leurs sens peuvent atteindre et leurs mains embrasser; d'autres esprits bien différents ne se plaisent que dans une sphère plus haute ; pour eux, ce que leur raison pressent, ce que leur cœur réclame, ce qui constitue le ressort secret de toute vie intellectuelle et morale, l'idéal en un mot, non seulement est réel, mais c'est la réalité par excellence. De quel côté est l'élite ? Or est-il nécessaire d'ajouter que Platon est de cette dernière famille (1)? Mais, dira-t-on, c'est un dialecticien, un métaphysicien, qui en matière d'art n'a qu'une compétence douteuse. En ce cas, qu'on interroge les grands artistes, les critiques d'art les plus célèbres des temps anciens et des temps modernes, qu'on demande à Phidias (2) et à Cicé-
(1) La difficulté est à la fois reconnue et résolue d'une manière qui nous paraît, il est vrai, plus ingénieuse que solide, dans les lignes suivantes d'Emile Burnouf : « Telle est la nature de l'idéal que placé dans l'ordre de nos idées entre les deux réalités positives, celle des êtres finis et celle de Dieu, il renferme plus de beauté que les premiers et moins que l'Être infini... Le philosophe est très supérieur à l'artiste, car tandis que la théodicée, dernier terme de la raison, ne quitte point un seul moment la réalité vivante, le monde idéal ne renferme aucun être et n'a de réalité que dans ia pensée : il est peuplé d'essences pures, d'idées (îfe), de formes (/ihoç) non seulement immatérielles, mais encore privées de substance. » {Des principes de l'art d'après la méthode et la doctrine de Platon, Paris, 1850, p. 62). — La distinction proposée rappelle par certains côtés celle du bien moral et du bien en soi,
(2) Orator, 2 : « Nec vero ille artifex, quum faeeret Jovis formam aut Minervœ contemplabatur aliquem, e quo simUitudinem duceret : sed ipsius in mente insidebat species pulchritudinis eximia quœdam, quam intuens, in eaque defixus, ad illius similitudinem artem et manum dirigebat, ]»
ron (1), à Raphaël et à Quatremère de Quincy ce qu'ils pensent des prétendues < rêveries » de Platon (2).
D'ailleurs, qu'on y prenne garde, lidêal nous est ici présenté non comme une abstraction, mais sous les traits du réel purifié et transfiguré ; le terme dernier où il nous conduit n'est pas une pensée pure, le dernier résultat d'un travail de l'esprit analysant les données fugitives de la sensation et ramenaiit cette multiplicité indéfinie à une unité rationnelle (3). Cette opération, d'ordre essentiellement logique, le Banquet sans doute la mentionne et la prescrit, mais il ne s'y arrête pas ; le beau suprême n'est point une simple conception de la raison, c'est la beauté incréée, impérissable, qui existe éternellement et absolument en elle-même et par elle-même ; pour emprunter le langage moderne et chrétien, c'est la divinité définie par la raison et aperçue dans ses créations comme dans un miroir et à travers une énigme, en attendant qu'elle se manifeste dans la plénitude de sa splendeur. Il est vrai que cet idéal platonicien cesse presque d'être vivant à force de n'intéresser que la pure intelligence, et si nous en croyons Saint-Marc Girardin (4), entre lidée du beau infini et le Dieu créateur
(1) Ibid. : d Sed ego sic statuo, niliil esse in ullo génère tam pulchium, quo non pulchrius id sit, iinde iilud, ut ex ore aliquo quasi imago .exprimatur, quod neque oculis, neque auribus, neque ullo sensu percipi potest : cogitatione tautum, et mente complectimur. »
(2) Je lis dans un ouvrage d'esdiétique qui vient de paraître en Allemagne : < Die Idée ist das Ubersiuniiclie, das Intelligible, anf welches aile eclile Kunst liinausweist : der Gegenstand der Kuust ist niemals endlich, sondern allein das Gebdd ist es. »
(3) Telle serait plutôt la conclusion du Grojid Ilippias^ où la question agitée est la suivante : Le beau est-il simplement une qualité secondaire, un accident dans les objets, ou le rcHet de quelque nature générale et supérieure ? — Mais on sait que l'autlieuticilé de ce dialogue est aujourd'hui très généralement contestée.
(4) Cours de littérature drainatiquCj xxxvi^ leçon.
et rédempteur que le christianisme propose à notre amour, il y a le même intervalle qu'entre la plus noble des inspirations littéraires et la plus sublime des réalités.
Nous arrivons à un autre reproche. C'est en vain que Platon a mis tant d'insistance à définir l'amour : la production dans la beauté ; c'est en vain qu'au cours de son exposition il a répété sans se lasser les termes qui marquent création, génération, naissance, enfantement (1). On voudrait qu'il eût fait plus de place à l'émotion esthétique ; il a semblé que le beau, tel qu'il le conçoit, était fait pour ravir et enchanter notre intelligence bien plus que pour imprimer à notre activité une impulsion décisive; on Ta accusé de ne pas aller au delà d'une pure vision de l'esprit, d'une contemplation mystique, passive, et dès lors stérile et inféconde, non pas sans doute celle des héros romantiques de notre siècle, des René et des Oberman qui fuient la société pour chercher dans la rêverie l'emploi de je ne sais quelles facultés transcendantes — âmes troublées, malades, orgueilleuses et impuissantes, avec lesquelles la sérénité presque divine de Platon oifre le plus parfait contraste — mais celle qui convient à une certaine aristocratie de dilettanti et de raffinés. On a même cité à ce propos les cimes des Alpes, dans la région des neiges éternelles ; l'air y est plus pur, mais l'immensité est muette : le soleil est plus radieux, mais que ses rayons ont plus de chaleur là-bas dans la vallée I
Veut-on dire que les esprits de cette trempe ne se mêlent qu'à regret, je ne dirai pas aux intrigues et aux ambitions mesquines, mais aux préoccupations quotidiennes, aux travaux matériels de Ihumaniié? On a raison, et selon un beau mot de Caro, ceux qui ont une fois goûté l'ivresse pure des idées n'en perdent plus Fimmortelle saveur, l'ardente et délicate curiosité. Platon lui-même ne s'en cache pas. « Celui dont la pensée est réellement occupée de la contem-
(1) ToxôV) xùïîortf, 7svv>3<7tf, «;roê/ccaT>3/x« — Ttxretv, xyetv, ^ewôcv, etc;
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plation de l'être n'a pas \le loisir d'abaisser ses regards sur les affaires humaines (1). » Séparé de son maître sur tant de points, Aristote est néanmoins d'accord avec lui pour considérer le goût et l'habitude de la pensée spéculative comme la plus haute distinction dont puisse nous gratifier la nature. J'accorde que Platon attache plus de prix à la perfection intellectuelle qu'à l'énergie morale, qu'il pousse à la méditation plutôt qu'à l'action, qu'il est plus jaloux d'affirmer la puissance de la raison que d'accroître la force de la volonté et, si l'on peut ainsi parler, le rayonnement de notre activité (2). Chose étonnante, cette tendance se reflète jusque dans notre langue, qui a fait de « platonique » un synonyme non seulement de désintéressé et d'idéal, mais encore de théorique et d'inefficace, sans application sérieuse dans la pratique (3).
Toutefois à être exclusif, on devient injuste; n'est-ce rien que d'avoir parié, comme le fait Platon, de l'amour et de l'enthousiasme ? Est-il un philosophe qui leur ait reconnu une plus large place dans son système ? Or l'amour n'est-il pas par essence fait de feu et d'action, et M. Fouillée a-t-il eu tort d'écrire : « Sans l'amour que lui imprime son essor, l'intelligence resterait impuissante et immobile, elle aurait beau entrevoir l'intelligible, elle ne s'élancerait pas à sa poursuite ? » Il n'y a qu'une passion généreuse qui puisse soutenir l'artiste dans sa lutte contre les imperfections de la matière, l'homme politique dans ses entreprises de régé-
(1) République, VI, 500 B. - Cf. VII, 517 C : M^j 0«u^â7>ï;, on qI
(2) On a reproché de la même manière à Descartes de borner le moi à la pensée, c'est-à-dire à la contemplation, et de mutiler ainsi l'idée de la personnalité qui implique essentiellement la notion de force agissante et volontaire.
(3) C'est ainsi que nous parlons de considérations « platoniques >, de mesures « platoniques », et même d'une vénération « platonique > ou d'amateurs « platoniques. »
nération sociale, Tâme vertueuse dans la résistance qu'elle oppose à de continuelles tentations.
Enfin Platon, dans le Banquet, a pris soin de marquer lui-même le sens particulier qu'il donnait à sa doctrine, le but spécial qu'il assignait à nos efforts. L'amour, nous dit-il, a pour objet de conduire à son terme l'œuvre divine de la production. Or, les âmes qui ont reçu en partage « les germes des arts, enseignements et disciplines, les raisons des mœurs et des sciences » ont leur vie propre, qui doit être propagée et perpétuée comme celle des corps. Les bons penchants sommeillent en nous, les souvenirs du monde idéal s'évanouissent au fond de notre mémoire distraite ; par la parole et par l'exemple il faut exciter et encourager les uns, réveiller et réchauffer les autres. Voilà, d'après Platon, l'œuvre par excellence du maître en face de ses disciples et des disciples entre eux, rapprochés, associés, presque identifiés dans l'étroite union que créent des études, des méditations et des croj^ances communes (1). L'enseignement, c'est l'amitié, a dit un des grands maîtres de la jeunesse. Une véritable parenté spirituelle s'établit entre le philosophe et ceux qui ont foi dans ses lumières. En tout temps on a beaucoup parlé de l'amour platonique ; M. Waddington l'a très ingénieusement défini (2) : « Son but est moins de plaire et de conquérir l'affection exclusive d'une personne aimée que de s'assurer un ou plusieurs auxiliaires dans la recherche de la sagesse, afin de s'élever ensemble, par des efforts combinés, jusqu'au bonheur pur et céleste auquel nous sommes appelés par notre nature
(1) Aristote, trop empressé sur ce point comme ailleurs de contredire son maître, soutient que les recherches faites en commun sont plus sujettes à tromper que les méditations solitaires.
(2) Dans une conférence faite à Strasbourg en 1864, publiée par la Revue des cours littéraires, et reproduite dans un des volumes du savant auteur^: Dieu et conscience'
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même"..... C'est Tami s'appuyant sur l'ami pour s'entraîner toujours plus haut, ce sont des âmes sœurs dont chacune reporte sur l'autre un peu de l'ardente passion de l'idéal qu'elles nourrissent en commun. » Cet enfantement des âmes, ou de la vérité et de la vertu dans les âmes, comme s'exprime Platon à la suite de son maître, nous paraît aujourd'hui une métaphore usée, presque ridicule ; neuve et frappante alors, elle devait être accueillie avec transport par les Athéniens, qui naguère encore se pressaient pour entendre la parole familière de Socrate, par les jeunes gens qu'attirait à l'Académie le renom d'éloquence de son fondateur.
Mais nous n'avons point encore achevé l'analyse du dialogue, et le discours d'Alcibiade, qu'il nous reste à étudier, nous fera voir à qui Platon songeait, quel modèle il avait devant les yeux quand il parlait de s'emparer des âmes par l'amour, afin de les conduire à la vertu et au bonheur par la science et la contemplation du beau.