‹ Études sur le beau dans les artsChapitre 12 sur 47 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DE LA VAEIi-TE.

La nature . pour former un grand homme, réunit des qualités qui s excluent aux veux du vulgaii^e. Ainsi, l'écrivain nourrit, dans son àme. la chaleur qu'il communique a ses pages, et cette laborieuse patience qui lui tait revoir avec soin chaque phrase. Son esprit embrasse des sujeti. vastes et compliqués, et saisit les nuances fugitives d'où nait la justesse des expressions et des tours. Si du champ de la littérature on s'élève aux régions de la philosophie, on voit le sage allier à la force d'àme. qui le rend calme au milieu des revers, la sensil3ilite qui l'attendrit sur nos peines.

Des qualités opposées, en apparence, existent dans les belles production? ainsi que dans les

DANS Li;S AlîTS. 'J()

grands caractères. Tous les objets qu'on acimire, unissent la variété à la simplicité.

La figure humaine est d'unt; régularité parfaite; mais elle est variée par les formes de chacun de ses traits, par les couleurs qui les embellissent , et par les émotions que sa mobilité réfléchit.

Le plus symétrique des arts , l'architecture , évite l'uniformité. Ses lignes horizontales, perpendiculaires, courbes, diagonales, ses parties saillantes, ses pleins et ses vides, jettent une variété merveilleuse sur un édifice, dont la noble simplicité frappe au premier coup-d'œil.

L'ai'chitectiu-e doit son plus grand charme aux belles oppositions que présentent ses parties massives et leurs intervalles. L'agréable variété des pleins et des vides étant produite surtout par les colonnes, il faudrait les employer autant que le permet ce goût pur qui réprouve une décoration inutile. Nous les employons trop rarement : la plupart de nos palais , de nos théâtres , de nos bâtimens publics , n'offrent que des amas de pierres; leur aspect ne flatte point l'i-

8o ÉTUDES SUR LE BEAU

magination. Ce sont les colonnes qui contribuent surtout à réunir, dans un édifice, l'élégance et la noblesse, et qui, pour ainsi dire, le rendent poétique.

Le secret de la grandeur et de la variété , en architecture, semble aujourd'hui perdu; et c'est encore au milieu des ruines que se trouvent les plus étonnans modèles. Considérez une gravure qui représente les ruines de Palmyre , et lisez la description de Volney, « Il faut se peindre cet ce espace si resserré comme une vaste plaine, ces « fûts si déliés , comme des colonnes dont la « seule base surpasse la hauteur d'un homme; il « faut se représenter que cette file de colonnes « debout occupe un espace de plus de treize « cents toises, et masque une foule d'autres édi- « fices cachés derrière elle. Dans cet espace , « c'est tantôt un palais, dont il ne reste que les ce cours et les murailles; tautôt un temple, dont ce le péristyle est à moitié renversé; tantôt un ce portique , une galerie , un arc de triomphe : ec ici, les colonnes forment un groupe, dont la « symétrie est détruite par la chute de plusieurs

I)\\S LES ARTS. 8l

« d'entre elles; là, elles sont rangées en files tel- « lenient prolongées que , semblables a des « ransrs d'arbres , elles fuient sous loeil dans le « lointain, et ne paraissent plus que des lignes «accolées. Si, de cette scène mouvante, l'œil « s'abaisse sur le sol, il y en rencontre une autre « presque aussi variée : ce ne sont de toutes « parts que fûts renversés , les uns entiers , les « autres en pièces, ou seulement disloqués dans «leurs articulations; de toutes parts, la terre « est hérissée de vastes pierres à demi enterrées, « d'entablemens brisés, de chapiteaux écornés, de « frises mutilées, de reliefs défigurés, de sculp- « tiu'es effacées, de tombeaux violés et d'autels « souillés de poussière *» Quittons maintenant ces ruines , et parcourons notre capitale , dont nous aimons à vf»nter la magnificence : quelle nudité ! quelle indigente monotonie dans ses édifices 1 A peine , de loin en loin , quelques monumens peuvent -ils captiver les regards et l'imagination. Si le temps détruit cette vaste cilé,

* Voyage en Syrie et en Egypte,

Sa ETUDES SUR LE BEAU

elle offrira des monceaux de pierres, qui ne seront point animés par le génie des arts. Supposons qu'elle soit alors visitée par un voyageur sorti d'une nouvelle Palmyre : beaucoup d'hommes, dira-t-il, ont habité cette enceinte; mais l'architecture était pour eux dans l'enfance , et ces ruines sans vie ne sont que des décombres. La simplicité et la variété paraissent opposées; cependant l'homme d'un talent réel ne sacrifie jamais la première de ces qualités , il semble en faire éclore la seconde. L'artiste médiocre se hâte de laisser la simplicité , dès qu'il veut frapper les regards ; mais ses prétendues découvertes, ses innovations qu'il juge précieuses, sont bientôt dédaignées. Par exemple, on a construit des colonnes torses ; des colonnes fuselées, c'està-dire renflées au milieu de leur tige comme un fuseau ; des colonnes à bossages qui , dans leur hauteur, ont des parties saillantes de distance en distance. Le goût a senti qu'il fallait rejeter ces inventions bizarres , et que la colonne simple est la plus agréable : elle présente un mélange de lignes courbes et de lignes perpendiculaires ;

ses trois parties ont des formes différentes, et l'élégance du chapiteau contraste avec la nudité du fût et de la base.

Ce n'est point dans la multitude des figures que le peintre habile cherchera les moyens de répandre la variété sur un tableau. Pour concentrer l'intérêt , il emploie peu de personnages ; mais l'attitude, les traits, la physionomie et le costume de chacun d'eux, les couleurs , les ombres, la lumière, lui servent à varierla scène sur laquelle il veut retenir long-temps nos yeux enchantés.

Les sentimens que les physionomies expriment, sont une source inépuisable de variété. Presque toujours les artistes grecs plaçaient peu de figures dans leurs compositions. Timomachus représenta Médée au moment où , près d'égorger ses enfans, elle hésite. Ses traits respiraient un mélange de fureur et de pitié maternelle , et les enfans souriaient en regardant le poignard de leur mère. Existe-t-il de l'uniformité dans ce tableau ?

Il faut étudier la nature , elle sait rendre différent tous les êtres. Si des jeunes gens se plaignent de leurs vains efforts pour opposer les

figures entre elles, qu'ils s'adressent à Diderot. Avec son imagination vive, il leur dira brusquement : « Allez aux Chartreux ; voyez là quarante « moines rangés sur deux files parallèles ; tous a font la même chose , pas un ne se ressemble. « L'un à la tête renversée en arrière , et les yeux « fermés; un autre l'a penchée et renfoncée dans « son capuchon , et ainsi du reste de leurs raera- « bres : je ne connais pas d'autre contraste. » *

Loin que la simplicité et la variété s'excluent , elles ont besoin de s'unir , afin que l'une ne dégénère pas en uniformité, l'autre en confusion. Le point où elles s'allient est celui qu'il faut saisir , pour charmer les sens et l'esprit.

La monotonie est dans les arts que juge notre oreille , ce que l'uniformité est dans ceux qui doivent plaire au sens de la vue. Ce n'est pas en cessant d'être simple qu'on peut varier la musique ; je vois , au contraire , que souvent les mêmes causes en bannissent les deux qualités qui nous occupent.

* Pensces détachées sur la peinture.

Il est des compositions savantes dans les- «juelles , à défaut de chants expressifs , le musicien déploie les richesses de l'harmonie et le luxe de l'orchestre. Tant de magnificence , tant d'instrumens employés, pour ainsi dire, sans relâche , excitent le mortel ennui de la monotonie. La complication n'est pas la variété, et ses résultats , en musique , sont un bruit inintelligible.

Détruisons la simplicité d'une autre manière, Multiplions, dans un opéra, ces airs destinés à recevoir les broderies d'un chanteur à la mode. Je m'en rapporte à lui pour faire disparaître, sous les ornemens , le peu d'expression qu'on leur a donné. Ces airs privés de sens, de caractère déterminé, finiront par se ressembler tous, et par être ennuyeux , autant que le serait une lecture faite dans une langue harmonieuse , que nous n'avons pas l'avantage de comprendre.

La musique simple, analogue aux paroles, est nécessairement variée. Les sentimens, les pensées ne pouvant être les mêmes, l'artiste qui leur obéit, évite la monotonie. S'il est toujours

Page 1