‹ Études sur le beau dans les artsChapitre 29 sur 47 · APPLICATIO]\"S DU MEME PRINCIPE A LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

APPLICATIO]\"S DU MEME PRINCIPE A LA MUSIQUE

L'agrément des sons est, dans la musique, ce que la beauté des formes est dans les arts du dessin. Si j'adopte l'opinion de Lessing, je dois supposer que le chant n'a pour but que de flatter l'oreille. Sans doute les plaisirs qu'il nous cause naissent essentiellement du charme des sons. Le compositeur, en se bornant à déclamer d'une manière juste, nous donnerait un ouvrage insipide; tandis que , s'il néglige de suivre les pensées du poète, sa mélodie peut encore nous ra\'ir. Ces principes sont vrais ; n'en tirons pas de fausses conséquences.

De même que le peintre peut apprendre de Lessing combien il est essentiel de plaire à la vue par la beauté des formes, le compositeur.

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en écoutant cet ingénieux critique , doit sentir qu'il faut enivrer l'oreille par la magie des sons, par cette mélodie, dont il semble qu'une intelligence céleste pouvait seule révéler le secret. Mais la musique veut aussi nous inspirer des sentimens, des idées; elle nous captive surtout lorsqu'elle embellitnos théâtres; et c'est en devenant expressive qu'elle approche de la perfection.

L'infériorité de la musique instrumentale , comparée à la musique dramatique, résulte de ce que la première ne s'adresse pas aussi directement que la seconde à notre âme. Des symphonies flattent le sens de l'ouïe, et ce n'est pas assez pour nous intéresser long-temps. L'âme suit d'abord avec plaisir des sons qu'elle juge agréables ; mais, recevant trop peu d'idées, bientôt elle devient inactive et cède à l'ennui. *

Si l'on veut citer quelques effets puissans de

* Je demandais un jour au spirituel Daleyrac s'il irait à un concert qui promettait d'être brillant. Je vous avouerai , me répondit-il , que je ne suis pas assez musicien pour in'ainuser beaucoup à un concert.

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Ja musique instrumentale, il faut se rappeler des morceaux où le sujet soit nettement déterminé. Dans une cérémonie funèbre , la marche de Gossec nous fait ressentir une impression profonde. Nous entendons nos propres regrets exprimés par le compositeur : le vague de ses accens ajoute au trouble de notre âme; et tout ce qu'il existe en nous d'idées tristes et de sentiment douloureux, est réveillé par les sons d'une harmonie lugubre.

La musique instrumentale , lorsqu'il y règne de l'inspiration, semble quelquefois annoncer le dessein d'exprimer des pensées. Elle est empreinte d'un caractère de gaîté ou de mélancolie, de force ou de mollesse dont l'auditear éprouve l'influence. Cependant l'attention se lasse , parce qu'on entend un langage trop vague, si j'ose employer ici le mot langage. Pour trouver agréable un concert, c'est peu que les morceaux aient du mérite ; il faut que ces morceaux soient variés; et surtout, il faut que le concert soit court.

L'opinion de Lessing , en nous privant des compositions expressives , nous en laisserait qui

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plairaient à l'oreille, et feraient naître la rêverie. Il existe une opinion plus dangereuse. Pour produire la mélodie, il faut de l'inspiration et du goût , il faut une organisation d'une sensibilité exquise, et des études faiblement indiquées dans les leçons et les livres. Quels succès enorgueilliront la médiocrité, si jamais on nous persuade que la science est préférable au génie ! J'ai vu des novateurs , pleins d'espérance , s'efforcer de bannir le chant de la scène lyrique , et d'y faire admirer un bruit qui résulte de savans et pénibles calculs. *

Il est nécessaire d'offrir une musique plus compliquée , des accompagnemens plus savans qu'autrefois. La vieillesse nous rend difficiles ,

* Ces calculs , il est vrai , fatiguent beaucoup moins l'auteur que l'auditeur. Celui qui veut rendre sa musique expressive a besoin d'effervescence ; son imagination s'anime, son cœur palpite ; c'est sa vie qu'il donne à ses ouvrages : mais pour la musique savante, on est toujours prêt, toujours calme; et l'on pourrait en écrire autant que le permettent les forces physiques.

et l'on ne saurait nous blâmer de vouloir que les compositeurs cherchent à s'élever sans cesse vers la perfection. Le problème qu'ils doivent résoudre est de laisser à la mélodie toute sa pureté, et d'y joindre une harmonie plus riche que celle dont se contentaient des artistes immortalisés par leurs chants, où régnent la vérité, la fraîcheur et la grâce. *

Au lieu de suivre ces idées, et de chercher par l'étude à rendre plus puissans les effets de l'inspiration , quelques musiciens étalent une science fastidieuse pour les gens de goût , non moins qu'obscure pour le vulgaire. Des mathématiciens célèbres ont fait de si hautes recherches que leurs ouvrages, dit-on , ne peuvent être compris que par un très petit nombre de lecteurs en Europe. Il semble qu'on s'efforce de donner à la musique cette étrange perfection. Quand il s'agit des progrès d'une science abstraite, le pu-

* Remarquons aussi que l'orcliestre s'est perfectionné, et qu'il offre de nouvelles ressources qu'on doit employer pour ajouter à nos plaisirs.

blic les suppose réels, sur la foi des adeptes ; bien qu'il fût plus certain encore de ces progrès, s'il en appercevait des résultats utiles. Mais je parle d'un art aimable , qui doit plaire à tous les hommes bien organisés. Profonds artistes , si vous dédaignez le suffrage de ces mêmes auditeurs que les maîtres d'Italie et de France ont charmé tant de fois , réunissez des notes par de savans calculs, et faites exécuter pour vous seuls vos chefs - d'œuvre ; mais n'envahissez pas les théâtres destinés aux plaisirs du public; abandonnez-le à son ignorance, et souffrez qu'il s'amuse.

Les opéra sans verve , fruits arides de la science et du travail , ont leurs partisans qui s'extasient aussitôt qu'ils y trouvent des difficultés vaincues. J'en connais de plus grandes à surmonter. Ce qu'on produit rarement en musique, ce sont les chants expressifs et flatteurs; ils exigent du génie et d'heureuses études. Que d'efforts s'épargne l'élève qui veut seulement parvenir à se montrer savant ! 11 atteindra son but ; pourvu qu'il ne soit ni distrait par la sensibilité , ni gêné

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