DES SUJETS QUI S OPPOSE>T A L EFFET DU BEAU
Si l'artiste ne cherche que le mérite de l'exécution, et néglige le puissant moyen de succès sur lequel nous venons de porter nos regards, qu'il rejette du moins les sujets contraires aux nobles émotions que son talent le destine à produire.
Les sujets dont s'indigne la fierté des arts, les honteux monumens où la tyrannie est flattée par une main servile , repoussent l'effet du beau. En salliantà des sujets qui flétrissent notre âme, le talent perd son pouvoir de l'élever.
Les erreurs d'une imagination brillante ont quelquefois enfanté de licencieux tableaux , et la sagesse a gémi de quelques productions échappées au génie. Poètes, artistes, ne compo-
DANS LES ARTS. l6l
sez jamais d'ouvrage qui puisse coûter un repentir à la jeunesse, et des pleurs aux pères de famille !
Enfin, le goiit doit éloigner les sujets dont l'effet pénible s'oppose à celui que le beau veut nous faire éprouver. Craignons d'abuser de ces vers :
Il n'est point de serpent, -ni de monstre odieux Qui , par l'art imité , ne puisse plaire aux yeux. D'un pinceau délicat l'artifice agiéable, Du plus affreux objet, fait un objet aimable.
Ce précepte me semble trop absolu : il est des objets hideux que l'artiste , ami de nos plaisirs , ne reproduira jamais sur la toile. Boileau s'adresse aux poètes ; et le sens de l'ouïe , recevant les idées d'une manière moins vive et moins nette que le sens de la vue, on peut décrire des objets qu'on doit éviter de peindre. Mais il est nécessaire encore de restreindre , pour les poètes, le précepte cité, ou des fables révoltantes dégraderont la scène.
L'abbé Dubos établit ce principe : Plus les actions que la poésie et la peinture nous dépei-
lÔa ETUDES SUR LE BEAU
gnenty auraient fait souffrir en nous l'humanité^ si nous les avions vues, plus les imitations que ces arts nous en présentent ont de pouvoir pour nous attacher *. On juge l'absurdité d'une pareille théorie , aussitôt qu'on voit ses conséquences. Il faudrait donc que le peintre cherchât des crimes atroces, et vhit les retracer avec toutes les circonstances capaWes d'ajouter à l'effroi qu'ils inspirent ? Il faudrait donc étrangler Bajazet et déchirer Athalie,aux yeux des spectateurs? S'il existait dans l'homme une disposition qui lui fît aimer les spectacles cruels, ce serait aux beaux-arts à combattre en lui cette disposition fiuieste, à calmer son âme, à lui faire goûter le charme des émotions douces. J'admets que des êtres grossiers trouveront un spectacle d'autant plus attachant, qu'il sera plus horrible; mais les autres hommes en détourneront les yeux. L'exercice de la pensée donne une heureuse délicatesse : il est nécessaire, pour captiver le suffrage des juges éclairés, que les arts évitent ce
* Réflexions critiques sur la poésie et la peinture.
qui froisse le cœur; et souvent ils l'évitent par des moyens ingénieux. Ainsi la tragédie , peignant les crimes et le malheur, emploie des personnages d'une condition étrangère à la nôtre : qu'ils soient pris dans la classe commune , nos émotions seront plus fortes, mais elles deviendront pénibles : si la fable d'OEdipe était le sujet d'un drame, qui pourrait en supporter l'horreur?*
* On a beaucoup écrit pour el contre le drame. Je n'aperçois pas de motif pour proscrire ce genre de pièces ; mais je dirai, avec la même franchise, que je ne suis très satisfait d'aucun drame. Voici, ce me semble, le grand obstacle au succès réel de ce genre d'ouvrages. Nous sommes juges trop clairvoyans des actions et des discours des personnages qu'on y fait paraître. Aussitôt que les évènemens imaginés par l'auteur s'éloignent de l'ordre habituel , nous les croyons romanesques ; et cependant , ce n'est pas avec des évènemens aussi simples que ceux qui remplissent le cours ordinaire de la vie, qu'on pourrait composer une fable attachante. De même, si le langage des héros du drame est élevé, soigné , nous le trouvons bientôt emphatique , maniéré ; et cependant, s'il était calqué sur celui de la conversation, il manquerait de la noblesse et de l'élégance qu'exige le théâtre. Je crois presque impossible d'éviter ces doubles écneils.
l64 ÉTUDES SUR LE BEAU
Sans blesser le goût , on peut employer le pathétique avec une vigueur dont les maîtres de la scène française ont craint de faire usage. Cette opinion, je pense, n'est pas contestée; et l'on aperçoit , sans doute , pourquoi nos poètes étaient moins hardis que les poètes de la Grèce.
L'écrivain le plus indépendant ne saurait entièrement s'affranchir de l'inlfluence de son siècle : quelquefois, à son insu, elle agit sur ses opinions; et souvent elle détermine la manière dont il les énonce. Cette influence doit être éprouvée surtout, par les auteurs qui réunissent leurs juges au théâtre, et qui sont obligés de plaire dans un instant donné. Aussi le caractère que chacun des grands poètes tragiques imprime à ses productions, offre-t-il de l'analogie avec le caractère de ses spectateurs. Racine écrivait au sein d'une cour galante et polie ; Corneille présentait ses ouvrages à des hommes encore pleins du souvenir des troubles civils ; Shakespeare traçait des scènes pour un peuple ignorant dans les arts , imbu de superstitieuses croyances. Euripide et Sophocle étaient dans la situation la plus favo-
DANS LES ARTS. l65
rable que puisse ambitionner le poète tragique : un goût pur faisait désirer aux Grecs une action simple , des vers dignes de leur langue harmonieuse; et toutefois, leurs passions effervescentes, l'habitude des agitations politiques, les rendaient capables de soutenir des émotions fortes. Notre sévère délicatesse interdit long - temps à nos poètes d'élever le pathétique au degré où le portaient leurs maîtres. Voltaire, entouré d'hommes qui demandaient sans cesse des jouissances nouvelles. Voltaire sut donner à ses pièces plus d'action et de pompe que n'en offraient les ouvrages du siècle précédent; mais il n'osa point reproduire une partie des beautés que nous présentent les tragédies grecques. Nous eussions redouté l'imitation fidèle du cinquième acte de VOEdipe roi, de cet acte sublime, digne d'être applaudi sur tous les théâtres du monde. Dans la pièce française, le grand-prêtre vient annoncer qu'OEdipe a satisfait le courroux des dieux , et Jocaste se tue. Ce dénoùment me paraU seulement ébauché , lorsque je le compare à celui qu'admiraient les Grecs. Leur OEdipe aveu-
l66 ÉTUDES SUR LE BEAU
gle reparaît sur la scène, il recommande à Créon sa famille; et prêt à s'exiler, il ne veut qu'embrasser une dernière fois ses enfans : on les amène, ses mains les cherchent; il les presse contre son cœur; il leur adresse les plus touchans adieux , et s'arrache à tout ce qui lui reste. Pour asservir au goût français le chef-d'oeuvi-e de Sophocle, il fallut le mutiler. On pouvait donc, après Voltaire, tenter de s'ouvrir une route nouvelle : quelques auteurs l'ont fait avec succès, dans un petit nombre de pièces; mais bientôt toutes les bornes ont été franchies, on a confondu l'horrible avec le pathétique; et de révoltantes atrocités ont souillé ce même théâtre, où les spectateurs charmés avoient donné tant de pleurs aux vers de Racine.*
* Si quelquefois les Grecs ont mis sur la scène des actions qui nous révolteraient, il faut observer que leurs représentations théâtrales avaient moins de vérité que les nôtres , et devaient par conséquent produire des sensations moins vives. Les masques immobiles cachaient aux spectateurs l'expression des figures ; le chant des chœurs non-seulement reposait l'âme, mais encore répandait sur toute la rcprésen-
DViVS IFS ARTS. 16"^
Les sensations que désire l'homme éclairé doivent, en se variant, conserver toujours de l'analogie avec cette disposition de son âme, qui lui fait aimer la beauté morale et la beauté pbysique. Il faut que les émotions, loin d'user l'existence, animent, pour ainsi dire, la flamme de la \'ie; il est essentiel que la réflexion les approuve, et multiplie les jouissances qu'efles ont lait éclore.
Nous ne demandons pas seulement des sensations, nous voulons tel genre de sensations. Cette vérité, si simple qu'elle paraît à peine mériter d'être écrite, échappe cependant à des hommes qui ne se croient pas moins artistes ou poètes. Ils s'imaginent qu'il suffira de nous agiter violemment. Une conséquence juste de ce prin-
lation quelque cliose d'idéal qui , sans détruire les elTels ■• dramatiques, devait souvent les adoucir. La fable tant de fois répétée sur la tragédie des Eiuneiiides , est un conte puéril qui ne peut soutenir le plus léger examen. Remarquons , d'ailleurs , que ce récit , en le supposant vrai , ne prouverait rien contre le système d'imitation des Grecs , puisque l'art était loin de sa pei'fection à rci>oque d'Escbile.
cipe absurde, c'est que les émotions les plus fortes sont les plus désirables; et le jeune auteur s'extasie d'avance sur l'effet que produira son drame ou son roman , lorsqu'il vient de concevoir l'idée d'une situation effrayante et bizarre. Le public est tellement blasé sur les borreurs qu'on lui présente, qu'il ne s'aperçoit point du degré de turpitude auquel on le fait descendre. Tout Paris alla voir, il y a peu d'années, une pantomime dans laquelle un homme était brûlé vif : on le voyait sur le bûcher, à travers les flammes, s'agiter, se débattre , se tordre les membres pendant plusieurs minutes. Personne ne se récriait contre ce spectacle de cannibales; les femmes n'étaient pas plus émues qu'à l'Opéra-comique, et la toile tombait au milieu des applaudissemens.* Si l'on ne reprochait aux mélodrames que d'offrir aux oisifs de mauvais goût im spectaclç ridicule, on aurait tort de vouloir qu'une classe nombreuse se privât d'un innocent plaisir. Mais, quand le public est accoutumé à ces ouvrages
* Cette pantomime était intitiilct' Gérard flv New rs.
où les caractères sont faux , les situations romanesques, les sentimens exagérés et les discours emphatiques, la raison lui parait timide et froide; il faut , sur une scène où. l'attendaient de plus nobles plaisirs, transporter les extravagances dont il a pris le goût et l'habitude.*
Toutes les observations contre les sujets révoltans s'appliquent aux arts du dessin. Le législateur d'une ville de la Grèce avoit prescrit aux artistes de n'imiter qu'en beau la nature : quelques-uns de nos peintres auraient eu besoin de modifier leurs idées pour vivre dans cette république.
Il est un homme que l'école française doit
Les tirades sur la probité , la pudeur , l'héroïsme , déclamées avec emphase dans les mélodrames , sont toujours applaudies avec chaleur. Quelques personnes en concluent que ce genre de spectacles laisse au peuple une impression morale. Je pense, au contraire, qu'il est fort dangexeux d'accoutumer les hommes aux sensations violentes. On sort de ces farces tragiques avec le besoin d'éprouver encore des émotions fortes; et je parierais volontiers que les ouvriers assidus le dimanche au mélodrame, sont plus dépravés que ceux qui passent les jours de fêles à la guinguette.