‹ Études sur le beau dans les artsChapitre 39 sur 47 · ETUDES SUR LK BEA.U · texte numérisé non relu

ETUDES SUR LK BEA.U

nous pénètre. Combien de vers sublimes expriment des pensées généreuses et consolantes? Ils réveillent le sentiment de nos forces , non celui de notre faiblesse ; le trouble qu'ils inspirent nait de la rapidité avec laquelle ils nous transportent dans une région supérieure à celle où nous végétons.

Les effets du sublime sont plus difficilement produits par les sentimens haineux et cruels que par les sentimens touchans et bons. Dans le Don Carlos de Schiller, le roi, épouvanté du crime qu'il est près de commettre, fait appeler dans la nuit le grand inquisiteur, et lui demande si, réellement, il peut être agréable à Dieu que le sang d'un fils soit versé par son père. L'inquisiteur, levant les yeux au ciel, répond : Dieu fit mourir son fils pour expier les fautes du •genre humain. Il est impossible d'imaginer un mot plus profondément atroce. Cette réponse est-elle sublime? On ne prononce qu'en hésitant. A ce mot, opposons celui-ci. Une femme avait perdu son fils unique ; un prêtre cherchait à lui faire trouver dans le ciel les consolations qui

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n'existaient plus pour elle sur la terre; il citait Abraham prêt à immoler son fils , aussitôt que Dieu le lui eut commandé: ^/z/ monpère^ s'écria cette femme, Dieu n'aurait jamais exigé ce sacrifice cVune mère !

Distinguons deux genres de sublime. L'un est produit par un admirable désordre, et par les défauts même qui font ressortir avec plus d'éclat les beautés. L'autre appartient à ces chefsd'œuvre où le beau reçut une telle perfection que, pour le désigner, l'enthousiasme eut besoin d'une expression nouvelle.

C'est celui-ci qui doit, surtout, captiver les regards des jeunes poètes et des artistes naissans. Son influence est toujours salutaire et féconde ; animé par elle, si l'on ne peut atteindre le but, on cueille encore des palmes dans la carrière. Pour enfanter l'autre genre de sublime, il faut des circonstances rares qui laissent au talent toute son originalité. En essayant de suivre les traces des hommes qu'il immortalise , on reproduit leurs fautes, on n'a point leurs inspirations. Que sera-ce si, dans un vain délire, on croit su-

blimes les écrivains qui ne sont qu'emphatiques ? J'ai vu des jeunes gens lire avec avidité les pages boursoufflées d'Young, et pour ainsi dire se repaître de ses exagérations. Certes, si l'auteur des iVwzV^ est sublime, ce n'est pas lorsque entassant les mots , il rend avec effort des pensées obscures , ou multiplie les descriptions bizarres ; c'est lorsque, simple et déchirant, il se peint, victime de l'intolérance, obligé d'enterrer lui-même sa fille unique, de l'emporter sur ses épaules, à travers les ténèbres, re^^ew^/a/z^^/«^ à son assassin qu'à son père. Les auteurs célèbres par une extrême originalité, ont des beautés qu'il faut goûter en lisant leurs écrits, mais qui passent rarement avec bonheur, de la littérature d'un peuple dans celle d'un autre peuple. Certains ouvrages ressemblent à ces monumens qui doivent une partie de leurs charmes aux sites pittoresques dont il sont entourés. Lorsque je lis Ossian, je me transporte sous un ciel nébuleux ; je vois le Barde sur la montagne, accorder sa harpe à la lueur du pin embrasé: il célèbre les héros morts au champ du carnage, et délasse les braves qui

les suivront bientôt. Une nature toute sauvage, une mythologie toute guerrière, me plaisent, en me faisant connaître des émotions nouvelles. Mais qu'un Français emprunte les sombres et monotones images d'Ossian, il blessera mon goût et ma raison : nous n'avons pas sous les yeux la même nature que les bardes, nous n'avons pas leurs mœurs; ce qui est vrai dans leurs chants est absurde dans nos écrits.

La Bible est une source abondante d'exemples sublimes; on y trouve une foule de pensées, de sentimens et d'images dont la grandeur étonne; il y règne une simplicité qui semble appartenir aux premiers temps du monde. Mais la naïve énergie qui caractérise les livres hébreux , ce ton patriarcal et cet accent prophétique, dont ils reçoivent tantôt leur charme attendrissant, tantôt leur élévation prodigieuse, ne conviennent aux ouvrages modernes , que pour les sujets encore pleins de l'antique religion des Juifs, et pour ceux où le christianisme fait entendre ses leçons paternelles. Une simplicité si nue, une élévation si hardie , transportées aux sujets ordinaires,

laissent voir le travail de l'esprit et deviennent recherchées. L'imitation , d'ailleurs, est trop sensible; on n'est pas original, quelque étonnante que soit l'originalité qu'on imite.

Soit qu'on voie le sublime résulter du désordre de la nature ou du génie, soit qu'on le voie naître de la perfection du beau , qu'on admire les horreurs de la tempête ou les merveilles de l'aurore , en remontant des effets qu'on éprouve à leur cause, l'idée qui s'offre toujours à l'imaa^ination est celle d'une grande puissance mise en mouvement pour opérer ces effets. Cette grande puissance, dans les arts, c'est la pensée. Le talent d'exécution peut produire le beau , il n'appartient qu'à la pensée de créer le sublime.

Il serait superflu de prouver aux poètes, aux orateurs , qu'ils ne doivent attendre cette haute qualité que des vives inspirations de leur âme. Sans doute la manière d'énoncer une idée l'obscurcit ou lui donne de l'éclat; mais les rhéteurs ont mal analysé , quand ils ont fait consister un genre dfe sublime uniquement dans les expressions. Les mots sont les signes représentatifs de

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nos idées : si la pensée n'est pas sublime, comment les signes représentatifs pourraient-ils l'être? , et lorsqu'elle renferme cette qualité, peuvent-ils plus que la faire apparaître sous un jour favorable? Si le prétendu genre de sublime qui vient d'être indiqué, existait, on en trouverait surtout des exemples dans ces vers artistement travaillés, modèles de l'harmonie la plus imitative, chefsd'œuvre de mots qui prouvent le talent et la patience de l'auteur. Chacun sait , au contraire , que l'expression du sublime doit être simple et concise, pour que de minutieux détails ne viennent point nous distraire d'un grand objet, et pour que cet objet, offert avec rapidité, nous cause une impression phis vive. Quelquefois nous sommes émus par le sentiment qui fait jaillir la pensée, d'autres fois par la grandeur de l'image dont elle est revêtue; et les distinctions des rhéteiu's, à cet égard, sont justes.

J'admire, dans les tableaux, la pureté du dessin et la fraîcheur du coloris. Une seule de ces (jualités assurera toujours la gloire d'un peintre; quoi qu'en disent ces hommes qui n'hésitent point

à demander la perfection, qui ne s'inquiètent pas des difficultés que présente la réunion de beautés différentes, parce qu'ils jugent les arts sans les cultiver. Mais la correction du dessin, la vérité du coloris , ne produisent point le sublime ; il naît de la pensée de l'artiste.

Quand je vois le Saint Jérôme du Dominiquin , ce corps usé par l'âge et les austérités, se ranimer, revivre, pour ainsi dire, à l'aspect de son Dieu, je tressaille; et je sens quelle est la source du sublime dans les compositions des peintres.

Socrate, assis sur son lit de mort, parle à ses amis pour la dernière fois, et les regarde avec sérénité. Sans s'interrompre, sans détourner les yeux, il porte la main vers le poison que lui présente en pleurant un esclave. Cette main semble errer avec indifférence sur la coupe; tandis que l'autre, élevée vers le ciel, indique les pensées dont le sage entretient ses disciples. Quelle leçon de morale! Quel exemple sublime! Le génie de Platon revit dans ce tableau.

Si les peintres négligent l'invention, s'ils se hoïiioiit à cultiver les autres parties de l'art, ils

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pourront sauver leurs noms de l'oubli; mais leurs ouvrages y tomberont. La gravure retrace surtout la composition des tableaux; et les sujets insignifians nous donnent des estampes où le burin seul est admiré. Quelques siècles consument un chef-d'œuvre , les tableaux et même les gravures disparaîtront; l'ouvrage d'un peintre ne peut être éternisé que par une description éloquente , et les écrivains ne s'enflamment qu'à l'aspect des monumens qui leur révèlent toute la dignité des arts.

L'expression de la musique est trop peu déterminée pour que cet art , privé du secours des paroles, ait des beautés réellement sublimes. Il flatte l'oreille, il inspire la rêverie. L'homme doué d'une sensibilité vive , pourra se bercer de songes enchanteurs, et même concevoir des idées sublimes; mais je ne saurais accorder cette épithète aux sons harmonieux dont se nourrit l'effervescence de son imagination , effervescence qui, dans un autre instant, l'eût conduit à des rêveries différentes.

On a quelquefois entendu, dans une sympho-

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