‹ Études sur le beau dans les artsChapitre 43 sur 47 · IO ÉTUDES SUR LE BEAU · texte numérisé non relu

IO ÉTUDES SUR LE BEAU

monies pieuses : « Je n'ai jamais vu, dit-il, cette « longue file de prêtres en habits sacerdotaux , « ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blan- « ches, ceints de leurs larges ceintures bleues, c( et jetant des fleurs devant le saint Sacrement; a cette foule qui les précède et qui les suit, dans « xm silence religieux ; tant d'hommes le front « prosterné contre la terre; je n'ai jamais ente tendu ce chant grave et pathétique, donné « par les prêtres, et répondu affectueusement « par une infinité de voix d'hommes, de femmes c( et d'enfans, sans que mes entrailles ne s'en « soient émues, n'en aient tressailli, et que les « larmes ne m'en soient venues aux yeux. Il y a « là dedans je ne sais quoi de grand, de som- « bre, de solennel, de mélancolique. »*

Les émotions vagues sont la source des plaisirs les plus purs. Le bonheur du sage serait-il très différent de celui des intelHgences célestes , lorsque ses méditations se changent en rêveries, lorsque, s' abandonnant au repos avec déHces,

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il cesse cîe penser, et trouve, dans le seul sentiment de l'existence, une ineffable volupté? Oh! c'est surtout en revenant à lui qu'il juge que les chimères de l'ambition, de la cupidité, de l'orgueil, sont des ombres de plaisirs, incapables de donner jamais une idée du bonheur que l'homme pourrait goûter sur la terre !

Une émotion vive doit toujours une partie de sa puissance à des sentimens vagues, dont elle est accompagnée, et qui la rendent plus profonde , alors même qu'ils sont à peine aperçus. Pour éclaircir ce fait, me sera-t-il permis d'emprunter une comparaison à la musique? Le son donné par la vibration d'un instrument n'est jamais simple; il est accompagné d'autres sons peu distincts, qui viennent ajouter à sa force. De même, qu'une émotion très sensible pénètre l'âme, il s'y joint des émotions confuses qui la rendent plus douce ou plus affreuse.

Une impression que l'esprit juge en entier est certainement légère; plus, au contraire, elle apporte d'idées indéterminées, plus on sent croître le trouble du cœur. Ainsi s'alimente la flamme

des passions. Otez à l'ambition, à la cupidité, à la haine , ce que les sentimens qu'elles éveillent ont d'incertain et d'obscur, vous les aurez privées de leur empire. C'est à des sentimens d'une espèce très différente, et cependant du même genre , que l'amour doit ses plaisirs mélancoliques et ses douces rêveries. En bannissant les émotions vagues, on nous affranchirait sans doute de beaucoup d'alarmes et de regrets; mais on ferait aussi disparaître nos songes les plus heureux.*

* L'homme est un être si faible que son cœur est rempli d'émotions vagues , et son esprit d'idées confuses. Les métaphysiciens voient , avec raison , une grande source d'erreurs dans l'indétermination des signes représentatifs de nos idées. Mais le vague des mots, qui se fait si péniblement sentir dans toutes les discussions importantes , n'est-il pas tin effet inévitable de notre organisation ?

Ayons une langue bien faite , disent les métaphysiciens , et nous serons conduits , sans effort , à raisonner avec justesse.

La langue d'une science étant , pour ainsi dire, une langue sacrée , qu'un petit nombre de ministres révèlent à quelques adeptes, de faciles conventions la modifient ou la

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changent; mais comment un peuple renoncerait-il à sa langue usuelle, pour adopter celle qu'inventeraient les philosophes?

Je suppose qu'on découvre ce peuple neuf et docile. Les métaphysiciens , en suivant leurs principes , seraient loin , je pense , de créer une langue parfaite. Un idiome scrupuleusement analytique , d'où les métaphores même seraient bannies , ne pourrait nous suffire. L'homme , considéré comme un être moral , se compose de sensibilité , de raison et d'imagination. Une langue qui n'obéirait qu'à la raison , serait une langue mutilée. Les passions l'agrandii'aient bientôt ; ou , détruisant la sensibilité , étouffant l'imagination , bientôt elle aurait dénaturé l'homme.

Je suppose encore que celte langue analytique soit parfaite. A peine conserverait-elle un jour sa rigoureuse exactitude. En voulant nous donner pour modèle la langue des mathématiques , les métaphysiciens oublient , ou n'aperçoivent pas que les idées de nombre offrent un phénomène qui leur est particulier. Ces idées ne sont pas susceptibles de modification. Le mot cinq , par exemple , réveille toujours la même idée; l'esprit n'y peut rien ajouter , et ne peut en rien retrancher. Lorsque je dis cinq arbres , cinq édifices^ le mot cinq n'éprouve pas la plus légère modification pour chacun de ceux qui m'écoutent. C'est avec une multitude de nuances, au contraire, que se présentent aux divers esprits les idées d'ai'bres et d'édifices. 11 est question, cependant, d'objets physiques : les modifications se multiplieraient raille fois da-

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