LTLDES SUR LE BEAU
je me hâterai même d'avouer que ses œuvres contiennent un petit nombre de pages qui m'enchantent : ce sont les lettres d'Yorick et d'Elisa. Le sentiment qu'elles respirent est indéfinissable. Est-ce l'amour qui les dicta? Sterne, dès long-temps, n'était plus dans l'âge des erreurs, et la jeune Elisa parait fidèle aux lois d'un époux. Sterne lui témoigne une estime profonde , une affection paternelle ; et le langage d'Elisa est presque toujours celui de la vénération. Ces lettres seraient donc un monument de l'amitié la plus pure? Mais l'amitié n'a point des ardeurs si vives, des inquiétudes si tendres, des rêveries si mélancoliques; elle n'a point un culte si doux. La correspondance d'Yorick et d'Elisa est empreinte d'un sentiment dont je ne puis me rendre compte : c'est pour cela même qu'elle m'attache, que j'aime à la relire; et que toujours elle me plonge dans un attendrissement délicieux. Le plaisir qui naît de la peinture naïve d'un sentiment vague, je l'éprouve à la représentalion d'une pièce, que je suis loin de compter parmi les chefs-d'œuvre : c'est le Philosophe
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sans le savoir. On y trouve des déclamations, des niaiseries et des invraisemblances ; mais quel naturel et quel charme dans le rôle de Victorine ! Cette jeune fille a , pour le fils de son maître, une affection qui ressemble quelquefois à celle d'une sœur; qui, d'autrefois, paraît plus tendre que l'amitié : si c'est de l'amour, que d'ignorance l'accompagne! Victorine a l'enfantillage et la gaîté de son âge : elle ne rêve point ; on rêve en la voyant.
J'ai montré les avantages que s'assure le musicien , quand il suit la pensée du poète. Applaudissons les chants expressifs, mais ne dédaignons point une vague mélodie. C'est elle qui nous fait jouir des sons les plus délicieux. Le compositeur qui cherche une déclamation très juste, est obligé quelquefois de sacrifier le plaisir de l'oreille ; tandis qu'une entière indépendance favorise celui qui s'enivre de son art, et ne veut en obtenir que des sons ravissans.
Une musique expressive inspire toujours à peu-près les mêmes sentimens. Chaque fois que, dans Félix , j'entendrai l'air du vieillard , les
mêmes idées de probité , de vertu , viendront occuper mon esprit. La musique suave , sans expression déterminée , se prête à nos diverses rêveries. C'est elle qui , s'unissant à nos affections, nourrit un jour nos songes de bonheur, le lendemain notre mélancolie; elle ne prescrit point tel genre de plaisirs , elle ajoute à celui que nous voulons goûter ; elle émeut l'imagination , et l'abandonne à ses propres chimères. Si j'étais plus épicurien , je voudrais entendre quelquefois une mélodie vague , en respirant des parfums, dans un salon faiblement éclairé.
Les Italiens nous offrent les modèles parfaits de ce genre de mélodie. Quelle verve anime leurs ouvrages! quelle fraîcheur! quelle abondance d'idées et d'inspirations musicales! Leurs compositeurs sont nés pour faire de la musique, comme les rossignols pour chanter. Souvent , il est vrai, leurs représentations manquent d'intérêt dramatique, souvent elles dégénèrent en concerts. Qu'elles soient, cependant, l'école de tous les hommes qui veulent apprendre le secret d'en-
chanter l'oreille, et de plonger l'imagination dans une douce ivresse !
La peinture a moins d'enthousiastes ardens que la musique et la poésie. C'est, je crois, parce que cet art retrace matériellement les objets qu'il imite. Les impressions qu'il nous cause, ne portent pas à l'esprit autant d'effervescence que les impressions moins déterminées des autres arts.
H est difficile de s'exprimer clairement avec le pinceau; mais l'obscurité est très différente du vague. L'obscurité nous empêche de comprendre l'idée qu'on veut énoncer ; le vague nous fait entendre plus qu'on ne songe à nous dire.
Les images ingénieuses en poésie , deviennent quelquefois absurdes sur la toile, parce que le peintre substitue des idées positives à des idées confuses. Le passage suivant prouve très bien cette vérité : « Qu'Anacréon comparant l'amour « à l'abeille, le fasse voltiger autour de la rose, « qu'il l'endorme sur son sein, mille idées char- (( mantes viennent prêter leurs pinceaux , et « ajouter leurs couleurs à la métaphore du poète;
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« car de combien de manières ne peut-on pas « voir cette image , tant qu'elle reste invisible ? « Un peintre, je crois, l'a empruntée à la poésie; ce et il nous fait voir un petit enfant blotti dans « une rose. Je laisse à penser ce qu'a de puéril, « et peut-être de bizarre, cette rose servant de « couche à l'enfant. Le poète l'a fait, dira-t-on. « Sans doute; son amour peut se nicher dans le « calice d'une fleur, comme dans le sourire de « sa maîtresse. C'est que la rose d'Anacréon n'est « pas une substance, c'est que son amour n'a « point de corps. »*
On aurait tort de conclure des observations précédentes, que le peintre ne peut jamais inspirer des idées vagues. Je vis , au salon , il y a plusieurs années, un tableau dont le sujet est une femme âgée qui sommeille , et qui tient sur ses genoux un enfant endormi. Je retournai souvent le voir. En considérant ce rapprochement des âges opposés, l'insouciance, le sommeil aux deux extrémités de la vie, mille pen-
* M. Quutremère de Quincy. ( Archives littéraires. )
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sées confuses yenaient occuper mon esprit, et pénétrer mon cœur d'un doux intérêt.
Combien de jeunes néophytes exaltèrent leur imagination à l'aspect des scènes retracées par Lesueur , dans sa mélancolique histoire de saint Bruno? Quelle foule de sentimens s'élevaient dans leur âme, lorsqu'ils parcouraient ces tableaux , pour arriver à celui où des couleurs monotones ' forment une sombre harmonie avec la scène de mort qu'il représente! Des hommes vieillis au pied des autels , attachaient aussi leurs regards sur ce dernier tableau , près d'en renouveler eux-mêmes le pathétique et lugubre sujet. On n'observe plus d'un œil religieux ces chefs-d'œuvre; et toutefois, je m'abuse étrangement s'ils ne doivent encore une partie de .l'impression qu'ils produisent , aux vagues souvenirs qu'ils réveillent.
J'ai fait sentir le vice des allégories; mais , lorsqu'elles sont ingénieuses et claires, elles peuvent occuper agréablement l'imagination ; ce ne sont plus de pénibles énigmes, ce sont de spirituels apologues. Une des compositions du Poussin les
plus admirées , est cette danse où le temps , sous la figure d'un vieillard , joue de la lyre , tandis qu'un enfant regarde une horloge de sable, et qu'un autre souffle des bulles , images légères de l'éclat et de la rapidité du plaisir. Deux morceaux de sculpture charmans sont les centaures trouvés dans la maison de campagne d'Adrien. L'artiste a voulu montrer les effets de l'amour sur différens âges. Un des centaures est jeune, l'autre est vieux; chacun d'eux est monté par un enfant aîlé. Le jeune centaure est fier, heureux, il obéit avec ardeur au maître qui le guide; l'autre est honteux de lui-même, il s'attriste et s'étonne du joug qu'il subit.
Je ne m'arrête point à prouver que le plaisir causé par les allégories ingénieuses, résulte en partie d'idées vagues. ^ •
Le geste, la physionomie, le silence même, ont une éloquence énergique. Ils offrent des idées indéterminées, saisies par l'imagination et par le cœui-, plus que par la raison. Qu'un personnage tragique exprime le désespoir et les remoids, on vers pleins de chaleur, les sensa-
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tions qu'il causera seront faibles, comparées au saisissement qu'on éprouve en voyant lady Macbeth endormie, se lever, marcher, prononcer des mots entrecoupés; et, l'œil fixe, frotter ses mains pour effacer le sang dont elle croit les voir couvertes. Cette étonnante scène est interrompue par un mot sublime , où se trouve aussi dn vague. Une femme de lady Macbeth amène, avec mystère, un médecin pour qu'il juge de l'étrange état de sa maîtresse. Cet homme comprend bientôt la cause d'une agitation si terrible ; effrayé du secret dont il se trouve dépositaire , il prend la main de son introductrice, et lui dit : Sortons , mon art ne peut rien à cette maladie.
C'est par des sensations confuses, que le langage des cérémonies et des fêtes émeut profondément les hommes. Il frappe des êtres grossiers; et l'exercice de la raison ne rend point supérieur au trouble qu'il fait naître. L'esprit analyse un raisonnement, le détruit, ou du moins y répond; il est sans force contre des impressions entraînantes, qu'il ne peut expliquer. L'incrédule Diderot s'attendrissait à des céré-