RÉSUMONS
Les chasseurs remplissent mal le service d'hommes pourvus d'armes de précision *, puisqu'un homme sur vingt seulement sait réellement se servir de ces armes, puisqu'ils n'ont pas d'officiers choisis capables de les bien diriger, et qu'à rencontre du principe de la division du travail^ par le fait même de leur organisation en corps nombreux, on les emploie toujours en dehors de leur spécialité, on les emploie surtout comme infanterie légère.
Ils ne sont pas non plus l'infanterie légère de l'armée, puisque toute l'infanterie est apte au service d'infanterie légère et en fait et doit faire le métier.
1. On voit mettre en avant comme preuve de la supériorité des armes de précision, et en faveur de leur emploi par des troupes nombreuses, les résultats terribles et décisifs obtenus dans l'Inde par les Anglais avec la carabine Enfield. — Mais ces résultats ont été obtenus précisément parce que les Anglais se trouvaient vis-à-vis de leurs ennemis comparativement très mal armés, dans les conditions de sécurité^ de confiance et par suite de sang-froid réclamées pour l'usage efficace de ces armes de justesse ; conditions complètement changées lorsqu'on a en face de soi un ennemi également bien armé et discipliné et qui par conséquent nous envoie destruction pour destruction.
Ils ne seraient pas du reste assez nombreux pour suffire seuls à ce service.
Ils sont tout simplement une troupe d'élite, et la multiplicité des troupes d'élite diminue la qualité de la masse entière, surtout des troupes d'élite qui, prises d'emblée dans les contingents, ne sont objet d'émulation pour personne et, faisant plus souvent que tous un service que tous devraient faire, s'aguerrissent aux dépens de la ligne. Tout ce que gagnent les chasseurs comme recrutement, solidité, l'infanterie de ligne le perd.
Les chasseurs n'ont donc pas raison suffisante d'exister.
Gommant , les oliasseiirs supprimés , les carabines peuTent rendre les serrlees qu'elles n'ont encore point rendus Jnsqa*à présent.
Les chasseurs sont supprimés, et dans chaque bataillon d'infanterie il est formé une compagnie de tireurs de carabines, de trente hommes. Ces hommes sont exclusivement choisis parmi les meilleurs tireurs du bataillon ; ce sont généralement d'anciens soldats, car c'est parmi les anciens soldats que l'on rencontre d'habitude les tireurs les plus habiles , ceux qui sont nés bons tireurs acquérant naturellement pins
d'aplomb et de sang-froid avec l'âge et Texercice. Ces bons tireurs ne seront donc point nécessairetnent, loin de là souvent, les hommes les plus forts, les plus alertes, les plus agiles du bataillon ; il n'est besoin ; leur service sera beaucoup moins fatigant que celui des combattants, des tirailleurs immédiats.
L'élément nerveux que la suppression des chasseurs rendrait à l'infanterie resterait donc en très grande partie dans ses rangs, ajoutant d'autant à la vigueur des compagnies et des bataillons.
Inutile d'expliquer comment cette composition d'anciens soldats, garantie de sang-froid, un exercice exclusif, une émulation sagement entretenue, assureraient au tir des compagnies de tireurs une justesse, une solidité dont nos compagnies de chasseurs ne sauraient donner une idée.
Ces compagnies seraient commandées par des officiers d'une aptitude reconnue.
Elles ne gêneraient en rien les manœuvres du bataillon, placées en colonne, sur le flanc ou à la queue, sans augmenter la distance qui sépare les bataillons en marche ; en bataille, derrière le bataillon ; dans les formations contre la cavalerie, elles se réfugieraient dans le carré, ou resteraient à genoux, couchées sous les baïonnettes du premier rang; ou mieux, restant dans les angles morts, remplaceraient avantageusement les tirailleurs qu'on déploie, en avant
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des faces, pour tirer sur une cavalerie qui s'avance de loin. Ces tirailleurs souvent se replient dans un tel désordre qu'ils amènent dans le carré les cavaliers à leur suite. En cette circonstance, les tireurs ne sortent pas de leur métier exclusif , qui est de tirer » de loin. — Ils prennent par habitude leur place hors du carré sans plus d'hésitation que les tambours en dedans. Groupés d'avance, gens calmes, connus de tous, ils ne broncheront pas, et leur rôle est si simple qu'ils n'y sauraient manquer.
Ainsi donc au moment de l'action, divisée en trois ou quatre sections groupées sous une même direction ou séparément employées sous le commandement de leurs chefs, chaque compagnie remplacerait le canon que l'on a souvent attaché au bataillon, le canon moins les embarras et plus la facilité de changer de place tout en chargeant, de se dissimuler plus aisément, de s'aventurer davantage *.
C'est dire assez comment devraient être employées ces compagnies ; comme canon de mitraille à longue portée, non autrement.
1. Que risquent-ils ? D'un feu à l'autre, ils changent de place en se dissimulant sans changer de distance. L'artillerie iffi leur peut rien que par hasard ! L'infanterie ? Elle n'a pas des ailes ; on va à la rescousse, oa bien ils se retirent, et, comme ils ont longue avance, Us peuvent tirer en faisant leur retraite. La cavalerie? 10 k"15 hommes groupés et armés de fusils sont moins enlevables que 1000 par toute la cavalerie du monde. — Et puis, s'ils sont enlevés, c est chance de leur métier.
ÉTUDES SUR LE COMBAt 2ll
Se postant en avaijit, en arrière, sur le flanc, à la place enfin la plus favorable à leur action, ces petits pelotons agiraient par le tir individuel ou par le feu à commandement. Ce dernier feu, par l'envoi d'une gerbe de balles dirigées sur un même point, permettant plus facilement que tout autre de juger de la distance au moyen de Teiîet produit, serait certainement leur plus terrible mode d'action.
Il peut paraître singulier de préconiser ici le feu à commandement déclaré précédemment impossible, sauf en circonstances données ; c'est précisément en ces circonstances données, de choix d'homm,es et d'officiers, de distance, de sang-froid, que se trouveraient les tireurs de carabine.
N'étant pas encadrés, faciles à dissimuler derrière le moindre pli, ces groupes exécuteraient leur tir dans des conditiojois de sans-géne complètes, sur un rang, ou sur deux rangs en échiquier, à genoux ou debout, rmme toujours appuyée sur le coude, soit au besoin sur un bâton.
Tirant de loin, ils auraient un sang-froid que l'on ne peut attendre de tirailleurs engagés ou d'hommes dans le rang, et leur tir y gagnerait en précision.
C'est à ces conditions, à ces conditions seulement de choix dans les tireurs et dans les officiers, d'action à de grandes distances, de sécurité relative, de sansgéne et de sang-froid dans le tir, que la carabine pour-
raity ainsi que le fait le canon rayé, produire des effets en raison de sa puissance comme justesse et portée.
Béponsa anx o]itJeotl<ms pratiquas que peat soulever l'armement avec des carabines d'un certain nombre d*bommes par régiment.
L'armement , avec des carabines , d'un certain nombre d'hommes par régiment, soulève des objections pratiques.
L'adoption pour toute l'infanterie de la carabine Chassepot ou de toute autre analogue fait disparaître la plupart des objections pratiques à la suppression des chasseurs et celle principale d'un corps à part pour une arme particulière. Qu'on ne choisisse plus les hommes du reste, et le maintien des chasseurs comme- infanterie légère, ce qui n'est qu'un mot, n'offrant plus d'inconvénient moral, ils resteront un luxe, ce qui n'est plus question purement militaire.
L'inconvénient de deux espèces de munitions dans un même corps. — Cette objection n'a pas empêché, de leur formation à 1848, les bataillons de chasseurs d'avoir deux armes de calibres fort différents, et elle à bien moins de portée aujourd'hui; avec la balle des petites carabines, les grosses carabines tiraient moins juste que des fusils lisses, tandis que la balle actuelle
de la ligne dans les carabines est encore d'une redoutable précision. Et puis, quel que soit le calibre, estce donc chose si difficile que d'avoir dans chaque caisson de munitions d'infanterie, un 30® de paquets de cartouches pour carabines en papier rouge * ?
IjC manque de polygones dans le plus grand nombre des garnisons d'infanterie. — Si un polygone était d'une nécessité absolue, l'objection serait fondée. Mais dans toute garnison d'infanterie on a un terrain de cible. Ce terrain permet le tir jusqu'à 400 mètres au moins, très souvent jusqu'à 600 mètres. Avec de bons yeux un bon tireur à 400 mètres est un bon tireur à 1000 mètres. Si donc, circonstance rare, il n'est pas possible quatre ou cinq jours par an et pour le tir d'un petit nombre d'hommes n'entrainant aucun dégât, s'il n'est pas possible de prolonger jusqu'à 1000 ou 1100 mètres le champ habituel de tir, les tireurs consommeront toutes leurs cartouches dans les limites du terrain à leur disposition. On ne pourra faire que 400 mètres = 1000 mètres; mais en diminuant les dimensicms du but, en modifiant sa couleur, par le moyen d'un artifice quelconque enfin, on peut rapprocher le tir dans des limites forcées des conditions du tir aux grandes distances.
1. Il se peut dn reste que Tadoption des armes nouvelles simplifie la question, '
Du reste, avec les changements de garnison, la plupart de nos hommes, soldats et tireurs de métier, auront toujours rencontré quelque terrain qui les ait mis à même de connaître par expérience réelle le tir de leurs armes aux grandes distances.
On peut craindre que les colonels ne donnent pas à rinstruction de leurs compagnies de tireurs toute l'attention que doit exiger cette instruction, qui sera pour ainsi dire en dehors de Tinstruction générale du régiment. Du colonel au soldat, la suppression des chasseurs sera reçue de tous avec joie, dans l'infanterie de ligne, qu'elle relèvera dans sa propre estime ; et il est certain que dès le premier moment, ne serait-ce que pour la crainte de ne pas justifier cette suppression, le plus grand soin sera apporté à l'éducation et au choix des compagnies de tireurs; et de bonnes habitudes prises deviennent tradition. Et du reste n'y a-t-ilpas des inspecteurs?
Tous les officiers de chasseurs avec leurs propres compagnies formeroïit les premieï's éléments de ces compagnies de tireurs d'élite, qui s'épureront avec le temps de leurs malivais tireurs et des officiers non capables ; la mesure ne saurait les froisser, les plaçant d'emblée chacun à un poste de confiance.