Ou les meilleurs tireurs, ce qui revient au même
par la crainte de blesser une arme autre que la sienne, laquelle arme a son amour-propre toujours très pointilleux, sinon toujours bien placé ; on devient si vite infaillible quand on est corps spécial * .
On est mal venu de dire, après les prouesses de tir de Sébastopol, dltalie, que les carabines jusqu'à présent ne nous ont rendu guère plus de services qu'un simple fusil. Pour qui a vu cependant, le fait est vrai. Mais..... Voici comme on écrit l'histoire : Les Russes ont été battus à Inkermann, disent-ils, écrivent-ils, par la longue portée, la justesse des armes de précision des troupes françaises. Or on s'est battu dans des maquis, taillis, par un brouillard épais, et, quand le temps s'est éclairci, nos soldats, nos chasseurs, à bout de munitions, puisèrent dans les gibernes russes amplement pourvues de cartouches à balles rondes et de petit calibre. Dans ces deux cas, il ne pouvait y avoir aucune justesse de tir. — Le fait est que les Russes ont été battus par supériorité d'ascendant moral et que le tir sans viser, au hasard, là comme ailleurs et plus peut-être qu'ailleurs, a eu seul une action matérielle. Nous n'en passons pas moins pour excellents tireurs de carabine, et nous aimons autant cela que de l'être en effet.
Il faut cependant que la carabine rende entre nos
1. A moins de nécessité dix fois absolue, ne formons pas de corps spéciaux, qui sont autant d'atteintes à la solidarité.
mains tous les services qu'elle peut rendre. Comment? C'est ce que j'essaye d'exposer dans les pages qui suivent, que je pourrais appeler un résumé d'opinions générales dans l'infanterie.
Que dans le rang on en tiraiUenrs la carabine ne vaut pas mieux que le fdsil.
Même de près, dans l'action, le canon peut se bien tirer. Au pointeur abrité en partie par sa pièce, il suffit d'un instant de sang-froid pour pointer droit. Que son pouls batte plus ou moins vite, avec de la volonté, il ne dirige pas moins bien sa ligne de mire; l'œil tremble peu, et la pièce pointée reste immobile jusqu'au moment du tir.
Le tireur, comme l'artilleur, conserve avec de la volonté la faculté d'ajuster; mais l'agitation du sang, du système nerveux, s'oppose à l'immobilité de l'arme entre ses mains ; l'arme fût-elle appuyée, une partie de Varme participe toujours à l'agitation de l'homme. Il a de plus une hâte instinctive de lâcher son coup, qui peut arrêter avant son départ la balle à lui destinée ; et, pour peu que le feu soit vif, cette sorte de raisonnement vague, bien que non formulé dans l'esprit du soldat, commande avec toute la force, tout l'empire de l'instinct "de la conservation même aux plus
braves et aux plus solides, qui alors tirent au juger ; et le plus grand nombre tire sans appuyer même l'arme à V épaule.
La théorie du champ de tir, d'attendre que sous la pression progressive du doigt le coup surprenne le tireur ^ combien la pratiquent sous le feu * !
Un bon tir de main exige donc plus de sang-froid, et par conséquent plus de sécurité, une distance de Tennemi relativement plus grande que le tir du canon; et c'est précisément toujours dans les circonstances inverses que s'exécute le tir de main.
Ceci suffirait à expliquer comment tout soldat d'infanterie armé de carabine ou de fusil, étant d'après son éducation un bon pointeur au chevalet, au canon, le tir à la guerre des armes portatives, qui toutes actuellement sont, on peut le dire, des armes de précision, donne cependant, toutes proportions gardées bien entendu, des résultats si absolument inférieurs à ceux du canon rayé.
Mais ce n'est pas tout ; le pointage de toute arme pourvue d'une hausse, ou qui a diverses règles de tir, est compliqué de l'estimation de la distance. Le canon lance un gros projectile ou des gerbes de balles dont on peut généralement apercevoir l'effet produit sur le
1. Notre instruction sur le tir n'est point pratique. Tout y est compassé, ordonné en vue de pour cent superbes en temps de polygone qui se réduisent à rien devant l'ennemi^ où nous ne tirons pas mieux qu'avant les écoles de tir.
sol OU sur rennemi, et, pour déterminer la hausse, la portée de chaque coup est surveillée par Toeil d'un chef, aidé, s'il est besoin, d'une lunette ou d'un binocle.
L'effet produit par la balle est bien moins facile à constater * ; mais, le fût-il autant, comment surveiller la hausse de chaque homme engagé en tirailleur ^ ?
Comment encore la surveiller dans le rang avec rémotion, la fumée, la gêne du seul feu possible par nos hommes et nos officiers, le feu de deux rangs, feu à volonté, qui n'est que tirerie et dans lequel on serait bien heureux d'obtenir, non pas un tir ajusté, mais un tir horizontal.
Il peut être bon d'exposer ici ce que sont les feux d'infanterie, de voir si l'emploi de la hausse est possible dans le combat.
Les feux ordonnés par les règlements sont les feux
1. Au polygone de Vincennes, par un temps un peu humide, il est impossible de voir, même avec un excellent binocle, les coups de salves répétées de seize carabines tirées sur le sol à une distance de 650 à 750 mètres. A Sébastopol, pendant deux mois, une distance de 1000 à 1200 mètres a été impossible à apprécier avec la carabine, faute de voir les coups portés. Pendant trois mois, il a été impossible de constater par coups portés, bien que Ton ait suivi tous les échelons de la hausse, la distance de telle batterie qui n'était qu'à 500 mètres, dominait, et était séparée par un ravin. Après deux mois, on saisit un jour deux coups portés, avec hausse de 500 mètres. Cette distance était estimée par tous plus de 1000 mètres et réellement n'était que de 500; la ville prise, en changeant le lieu d'observation, la chose était manifeste, etc., etc.
2. J'entends, par tirailleurs engagés, des tirailleurs qui répondent à d'autres tirailleurs, ce qui est le cas le plus général.
252 ÉTUDES SUR LE GOliBAT
à commandement, le feu de deux rangs, le feu de tirailleurs.
Dans les feux à commandement, tous les hommes des deux rangs ou d'un môme rang mettent en joue ensemble; tout le monde est parfaitement immobile; les hommes du premier rang par conséquent ne sont en rien gênés par les mouvements de leurs voisins ; les hommes du second rang ne le sont pas davantage, et, le premier rang étant effacé et immobile, ils peuvent mettre en joue dans un créneau libre, dégagé sans plus de gène que ceux du premier rang.
Le feu s'exécutant à commandement^ simultanément par tous, nulle arme n'est dérangée au moment du tir par les mouvements des hommes.
Toutes conditions parfaitement favorables à l'action d'ajuster dans le rang; aussi, lorsque sur le champ de tir ces feux sont commandés avec tact et sang-froid par un officier qui a bien dressé son monde (choses rares au*polygogne et qui le seraient bien plus à la guerre), ils donnent des résultats supérieurs comme pour cent à ceux du feu de deux rangs exécuté avec la plus grande attention, des résultats parfois étonnants.
Mais ces feux à commandement, par l'extrême sangfroid qu'ils exigent de tous, du chef peut-être encore plus que du soldat, sont impraticables devant l'ennemi, sauf en des circonstances exceptionnelles de
choix d'officiers, de choix d'hommes, de terrain, de longue distance, etc., etc. En manœuvres même, ils s'exécutent d'une manière ridicule . Il n'est peutêtre pas un corps de l'armée où ce ne soient les soldats qui commandent le feu, en ce sens que le chef a tellement peur de voir ses hommes prévenir le commandement, qu'il commande le feu au plus vite, les armes à peine en joue, encore en l'air très souvent.
Inutile de parler de l'emploi de la hausse devant l'ennemi pour des feux que tenteraient d'exécuter les mêmes hommes et les mêmes officiers qui manquent si absolument d'aplomb même en manœuvre.
Dans le feu de deux rangs, les hommes se gênent mutuellement. Celui qui charge , celui qui cède au recul de son aime, dérange le coup de celui qui est en joue.
Avec le chargement complet du sac, le deuxième rang n'a plus de créneau, tire en l'air. Sur le champ de tir, en espaçant les hommes au delà des limites de l'ordonnance, en tirant avec une lenteur extrême, on obtient de ceux des hommes qui ont du sang-froid et que n'émotionnent pas trop les coups de feu dans les oreilles, qiCils laissent passer la fumée, saisissent l'instant du créneau à peu près libre, qu'ils tâchent en un mot de ne pas perdre leurs coups ; et les résultats comme pour cent offrent beaucoup plus de régularité que ceux des feux à commandement.
Mais, devant rennemi, le feu de deux rangs devient en un clin d'œil tirerie au liasard ; cliacun tire le plus vite possible , c'est-à-dire le plus mal possible. De cela, déjà nous avons donné la raison morale, la hâte instinctive d'arrêter la balle ennemie. De hausse dans ce brouhaha, il ne saurait être question.
Le feu de tirailleurs s'exécute généralement contre des tirailleurs. Une troupe en effet ne se laisse pas fusiller par des tirailleurs sans s'empresser de leur eu opposer d'autres ; et il faut renoncer à l'idée de voir des tirailleurs diriger leur tir sur une troupe protégée par des tirailleurs; c'est demander à des hommes tirant isolément, abandonnés presque à euxmêmes, un désintéressement impossible que de vouloir qu'ils ne ripostent pas aux coups dirigés contre eux par des tirailleurs rapprochés, afin d'ajuster une troupe lointaine, pour eux inoffensive.
En tirailleurs, les hommes sont très espacés ; la surveillance des coups, des hausses est difficile; les hommes sont presque absolument abandonnés à euxmêmes. Ceux qui ont du sang-froid peuvent essayer de régler leur hausse; mais encore faut-il voir porter sa halle et, si le terrain s'y prête, chose rare, la distinguer de celles tirées en même temps par les voisins : ceux-ci seront d' autant p/«i5 troublés^ tireront d'autant plus vite et plus mal que le combat sera plus sérieux, l'ennemi plus solide ^ et le trouble est plus contagieux
que le sang-froid, — r Le but, en somme, est une ligne de tirailleurs, but offrant si peu de surface et surtout de profondeur, que le tir au delà du premier but en blanc exigerait pour être réellement meurtrier une connaissance absolument précise de la distance, chose
impossible, car cette distance à chaque instant varie par les mouvements des tirailleurs.
Hausse encore donc à peu près inutile.
Tir efficace seulement dans les Umites du premier but en blanc K
A moins donc de circonstances jusqu'à ce jour rares , exceptionnelles dans nos dernières guerres, d'hommes postés dans de bonnes conditions de sangfroid sous une intelligente direction^ on peut dire que les armes à hausse n'ont guère servi d'une manière réellement efficace à portée plus grande que celle du premier but en blanc.
Peut-on, doit-on espérer obtenir de tirailleurs engagés, de troupes dans le rang, un tir aux grandes distances répondant à la justesse des carabines, approchant en rien de la formidable précision du canon?
Non; car on ne peut faire que l'homme ne soit rhomme, que le rang ne soit le rang.
li Limites qui s'étendent, il va san§ dire, à tout l'espace dangereux (la zone dangereuse) situé au delà de cette distance du but en blanc.
A quoi donc bon des carabines?
A tirer en circonstances se rapprochant précisément des circonstances du canon, à être les pièces à mitraille des bataillons.
Les carabines ainsi employées peuvent rendre de terribles services et, toutes choses égales d'ailleurs, être un moyen de supériorité dans Faction pour qui saura le premier s'en servir.
Qa*ll y a très peu de tireurs de carabine.
Gomment on en pourrait augmenter le^ nombre.
L'armée a dans ses ran^s 20 bataillons, 20 000 liommes armés de carabines de précision *. Elle doit sur 20 000 compter grand nombre d'hommes sachant réellement se servir de la carabine, de tireurs dignes d'une arme pareille.
1000 au plus.
La première classe de tireurs d'un bataillon de mille hommes, où le tir s'est fait en toute conscience, sans complaisance aucune, compte 50 hommes au
1. Je ne compte pas les zouaves, corps d'Afrique exclusivement infanterie légère, qui ne sont pas plus, sont moins que les chasseurs, habiles au tir; plusieurs de leurs colonels, quand ils voulaient un tir efficace, ne prenaient pas une compagnie quelconque, mais formaient un peloton des meilleurs tireurs des compagnies.
plus * ; et ce qui surtout détermine ce classement, c'est le tir aux grandes distances, le tir qui peut seul justifier remploi d'armes de précision à longue portée.
Combien, avec une organisation différente des chasseurs, l'armée pourrait-elle compter de bons tireurs de carabines?
Maintenant ces 1000 tireurs que compte l'armée sont au moins l'objet d'une sollicitude particulière, employés comme doivent l'être des hommes d'une spécialité précieuse et rare.
Loin de là. Les chances de la guerre sont pour ces hommes, perdus dans les rangs des chasseurs, aussi périlleuses, souvent plus, que pour le reste de l'mfanterie.
On peut se demander comment sur 20 000 hommes choisis pour le service des armes de précision on n'a que 1000 bons tireurs.
La raison en est simple. Ce choix est fait parmi les hommes des contingents d'après leur aptitude phy-
i. Ce chiffre peut paraître exagéré en moins; je crois pouvoir affirmer qu'il ne Test pas ; et, si Ton en déduit les sous-officiers^ on aurait lieu de s'étonner davantage. 11 est plus difficile qu'il ne parait au premier abord d'obtenir une enquête exacte à cet égard. Presque toujours dans un bataillon, il y a de la part de tous tendance à l'exagération des résultats du tir. La surveillance à cet égard est fort difficile, et, si même le chef veut la vérité, il ne l'obtient pas sans peine.
sique extérieure pour rinfanterie légère, mais sans que Ton puisse tenir compte de leur aptitude au tir, faute de moyens de la reconnaître.
Il est recommandé de choisir, pour recruter les chasseurs, des hommes lestes, vigoureux, de moyenne taille, ayant, si faire se peut, Thabitude des armes à feu. Il se peut si rarement, que cette dernière condition, restreinte par les trois premières, est à peu près illusoire. Du reste ^ on naît tireur ^
Cette aptitude se reconnaît à Fessai, et voici comment réducation classe les chasseurs à pied en, tant que tireurs de carabine :
15 sont des tireurs mauvais ;
3 sont des tireurs passables ou à peu près ;
1 seul est vrai t^ireur.
Faut-il renvoyer les mauvais tireurs dans les régiments? Vu leur nombre, la mesure présenterait des embarras, et ce serait au moins une singulière manière d'encourager le tir dans Tinfanterie de ligne. Les plus sérieuses raisons morales du reste s'opposent à semblable mesure.
Faut-il, renonçant au choix immédiat des hommes
1. On ^ cerUinement vu des hommes, surtoat des officiers instructeurs d'école de tir, par des années d'exercice, devenir, de mauvais, des tireurs émérites; mais on ne saurait, à des soldats, sans une énorme consommation de munitions et en les distrayant de tout autre service, donner éducation semblable. Et encore pour la moitié manquerait-on le résultat!
dans les contingents, choisir les chasseurs parmi les soldats des régiments? Mesure inutile à discuter et non moins, sinon plus démoralisante que la première.
Et puis, si Ton choisissait les hommes, ne faudraitil aussi choisir les officiers? — Que faire donc?
Recruter les hommes arm4s de carabines parmi les meilleurs tireurs des régiments et les laisser dans ks régiments.
Supprimer les chasseurs formant^ corps à part; les remplacer par une compagnie de carabiniers de 35 * hommes au grand maximum par bataillon.
Comment sont actuellement employée les hommes armés de carabines. Gomment les ckasseare à pied n'ont pas de raison d'être; comment an contraire 11 y a d'excellentes raisons ponr les supprimer.
Supprimer les chasseurs?
A quoi sont-ils destinés, ou plutôt, seul moyen d'avoir le mot réel de leur organisation actuelle, comment les emploie-i-on^
Par groupes ayant une certaine liberté d'action,
1. Je dis 35 et pas davantage, parce qu'il n'ea est pas besoin d'un plus grand nombre et parce que si l'effectif devenait plus fort on en ferait bien vite une compagnie d'élite. Et alors* adieu les tireurs ! ils deviendraient tirailleurs, etc.
analogue à celle de l'artillerie, à laquelle on montre le but et qui se charge de l'exécution : tantôt occupés à démonter les servants d'une batterie ; tantôt, par des feux à longue distance, préparant comme le canon la marche en avant des troupes ; tantôt postés et démoralisant de loin une attaque qui s'avance? — Très rarement; sauf en siège, jamais. Ce mode d'action aurait cependant de sérieux avantages. Mais il exige des tireurs excellents, et nous en avons très peu ^ ; des officiers intelligents, ayant du coup d'œil, de l'apropos, du sang-froid, et sous ce rapport les officiers de chasseurs n'offrent pas plus de garantie * que les
1. J'ai entendu citer, à l'encontre de cette assertion, quelques légendes du siège de Sébastopol. Ces légendes seraient toutes vraies, qu'elles ne prouveraient qu'une chose : c'est qu'il y a des bons tireurs parmi les chasseurs, mais non que les chasseurs sont de bons tireurs. Et l'on peut affirmer qu'en Crimée, en Italie, les carabines n'ont pas rendu, loin de là, les services qu'on en devrait obtenir.
2. Lorsqu'il y a longtemps que les officiers sont aux chasseurs, la masse, par un esprit de corps étroit et ridicule, finit par se persuader que l'uniforme des chasseurs , quelques modifications sans portée {sauf cependant, soU dU en passant, cette modification de détail, presque rien, le transfert du port d'armes de la main guuche dans la main droite, qui avance d'un mois V éducation du fantassin) aux manœuvres de la ligne, un sabre-baïonnette,^ un fourreau de tôle au flanc de leurs hommes, les ont transformés, eux officiers, en gens de grand mérite. Partant, point de travail et point de réflexion; ignorance souvent, très souvent, des plus grandes et des plus singulières de ce qui fait en partie leur vanité, de leurs manœuvres, de leur métier de tirailleurs. 11 doit en être de même du reste, dans toute troupe d'élite où le soldat seul est choisi, Voffider non renouvelé. Cette observation devient singulièrement frappante lorsqu'une formation met en présence, en comparaison, dans le même corps, les anciens officiers et ceux qui viennent de la ligne.
officiers de l'infanterie de ligne. Ils ne sont pas choisis.
Les chasseurs du reste forment des corps trop nombreux, trop consistants, pour n'avoir que ce rôle. D'un côté, les chefs de bataillon préfèrent (si ces corps^ d'élite étaient des régiments, les colonels préféreraient), et la chose est naturelle, l'action de masse de tout ou partie de leur bataillon (ou régiment) à l'action par groupes, dans laquelle ils n'ont point de rôle. D'un autre côté, par cela seul que les Chasseurs sont infanterie légère, — c'est leur nom, — les généraux leur font faire plus exclusivement le métier de tirailleurs, flanqueurs, avant-garde, parce qu'ils sont troupe d'élite et d'élan, leur confient les coups de main, les lancent en tête de colonne ^ Deux motifs d'être usés vite.
Au commencement d'une campagne, on avait quelques tireurs; à la fin, on n'en a plus; on avait une troupe d'élite, on l'a réduite à rien, et ses hommes sont difficiles à remplacer.
Mais ce ne sont là que les inconvénients matériels de l'emploi des chasseurs comme infanterie légère. Les inconvénients moraux sont plus ^graves.
En effet, une infanterie légère choisie dans la crème
1. Des hommes pourvus d'armes de précision et de longue portée toiqours les plus près de Tennemi ! II y a là une singulière contradiction ; et cependant, avec l'organisation en corps à part et nombreux (bataillons ou régiments) des chasseurs, il ne peut en être autrement.
des contingents aux dépens de l'infanterie de ligne, par ce fait tï'oupe d'élite, toujours la première à Tennemi, produit sur le reste de Vinfanterie un effet moral pernicieux à l'émulation,
A force de faire des corps d'élite, on finit par n'en plus avoir.
Le choix après épreuve, s'il n'est pas trop nombreux, peut être un stimulant; les choisis, on les connaît, on se dit : Je les vaux bien ; demain on peut être choisi soi-même.
Mais le choix par avance des hommes les plus forts, des poitrines les plus larges, signes d'une résistance plus grande, d'un tempérament plus généreux, tue r amour-propre de ceux qui n'ont pas été choisis par le sentiment de leur infériorité.
Et puis, cette confiance plus grande que, dans une brigade, dans une division, le chef a dans son infanterie légère d'élite, les autres corps la voient, et leur confiance en eux-mêmes diminue d'autant , sans parler de l'amour-propre froissé, qui chez nous est loin, bien loin â^ exciter l'émulation.
Du reste, cette spécialité dlnfanterie légère que l'on donne aux chasseurs existe-t-elle réellement? Non.
Napoléon I"' disait : « Il ne peut y avoir qu'une seule espèce d'infanterie, parce que le fusil est la meilleure machine de guerre qui ait été inventée par
les hommes parce que, le voudrait-on, nulle
troupe ne peut être employée exclusivement au service des tirailleurs, une ligne dans une journée passant tout entière aux tirailleurs quelquefois même deux fois, le métier de tirailleurs étant et le plus meurtrier et le plus fatigant. »
Ce qui était vrai dans les guerres du premier Empire, avant le perfectionnement du canon et du ftisil, Test à plus forte raison aujourd'hui.
L'infanterie de ligne, pourvue d'armes d'une précision, d'une portée horizontale plus grande que les premières armes mises aux mains des chasseurs à pied, et comparable même jusqu'à 400 mètres aux carabines actuelles, cette infanterie, avec son éducation identique à celle des chasseurs secondée par l'aptitude particulière des populations françaises au métier de tirailleurs, sait prouver qu'elle est capable de faire ce métier et par la force des choses le fait un jour d'action aussi longtemps que les chasseurs.
On peut voir, dans les manoeuvres, certains chefs déployer en tirailleurs tout un bataillon de chasseurs devant une division d'infanterie marchant en bataille par bataillons en colonne ou déployés; mais demandez quel est le chef de bataillon , quel est le bataillon qui n'aime mieux être couvert par ses propres tirailleurs agissant sous les yeux de leurs chefs, de leurs camarades. Il y a solidarité, surVeil-
ti64 ÉTUDES SUR LE COMBAT
lance à peu près possible, et ces tirailleurs sont à peu près dirigés par les mouvements de leur bataillon qu'ils précèdent, mais observent, car en somme c'est leur soutien *. Mais dirigez donc, même en manœuvre, une ligne indépendante de tirailleurs de plus d'un kilomètre? Et puis, qui la relèvera, car cela ne saurait durer une journée? N'y songeons donc pas à la guerre.
Il est banal de le dire, le bataillon unité de manœuvre doit tirer de lui-même ses tirailleurs , ses tireurs^ pour qu'il y ait solidarité et responsabilité réelle.
De tirailleurs à tirailleurs, sans jouer sur les mots, on tiraille, dans le sens de tirer mal. Nos feux de tirailleurs en marchant au polygone, feux de chasseurs ou d'infanterie de ligne, alors que chaque homme connaît parfaitement la distance, a tout son temps, tout son sang-froid pour ajuster, sont là pour en faire foi; il n'est nullement nécessaire que des tirailleurs en mouvement non postés puissent ajuster au delà de 400 mètres, distance déjà grande et portée juste encore de l'armée de ligne.
Nous disons : il n'est nullement nécessaire^ parce que nous croyons avoir démontré que la chose n'est
1. Il serait bon que chaque régiment eût une coiffure de couleur différente pour aider le tirailleur à reconnaître le bataillon et aider un peu aux ralliements possibles.
point praticable à des tirailleurs au delà du premier but en blanc K
A quoi donc bon pour ce service de tirailleurs des armes différentes ? Sans doute à mieux donner au fantassin de ligne, qui ne se rend pas exactement compte du réel et voit entre les mains du chasseur une arme qu1l est persuadé être entièrement supérieure à la sienne, à mieux donner au fantassin de ligne le sen-* timent de son infériorité.
Ainsi, qu'on les emploie comme tirailleurs, comme infanterie de ligne 2, les chasseurs à pied ne font nulle besogne que ne soit obligé de faire le reste de
1. Quelques hommes de sang-froid pourront tirer avec justesse, etc. Ils ne le pourront pas, perdus dans la foule, ne pouvant distinguer leurs balles de celles de leurs voisins. Le trouble est plus contagieux que le sang-froid. — Mais admettons. — Pourquoi donc ne pas réunir ces hommes de sang-froid au lieu de les laisser perdus dans le nombre eux et leurs balles justes ? — On n'éparpille pas le feu de l'artillerie. On le concentre.
2. On entend des officiers dire que les chasseurs devraient être employés comme réserve de brigade, de division. — A quoi bon leur arme de précision? Et puis de quel droit? Il faut avoir fait ses preuves... et, du reste, des réserves d'élite, de brigade, de division, placées si près des troupes immédiatement engagées, ne sont pas seulement inutiles ; elles sont nuisibles ; on les attend toujours pour finir la besogne ; il n'y a plus d'élan franc, etc., etc.
Où nous mèneraient ces divisions à l'infini de troupes de première ligne, de soutien, de réserve? A une démoralisation. complète des premières.
On a toujours tort de ne pas compter avec la manie d'égalité du Français, et, s'il est une circonstance où il la veut entière, c'est devant le danger. Chacun son tour, et chacun fait de son mieux, veut faire mieux que le camarade, afin qu'il ne puisse être dit qu'il a fait moins bien.
rinfanterie ; seulement celle-ci le fait d'autant moins bien que les chasseurs le font mieux, et cela parce qu'entre les chasseurs et la ligne il ne saurait y avoir émulation ; il y a sentiment de supériorité d'un côté, d'infériorité de l'autre, sentiment d'un fait vrai. D'aucuns, par esprit de corps, pourront nier ce sentiment; ne pouvant nier le choix dans les contingents, ils diront qu'en définitive, entre les chasseurs et la ligne, il n'y a, en tant que tirailleurs, d'autre différence qu'un peu moins de nerf dans les jambes, un peu moins de souffle dans la poitrine. Mais, puisque tout le monde doit faire et fait le métier de tirailleurs, pourquoi donc mettre en des corps à part les tirailleurs les plus solides, lesquels restant dans les ran^s de l'infanterie ajouteraient à sa vigueur tout ce que leur mise à part lui enlève et au delà? La vigueur physique, la générosité du tempérament sont pour beaucoup dans le moral, et une douzaine d'hommes d'un moral solide font souvent, par la contagion de l'exemple, toute la valeur d'une compagnie. C'est donc quelque chose à considérer que la quantité de moral apportée dans chaque compagnie par une douzaine de paires de bonnes jambes que leur rendrait la suppression des chasseurs.
Si le moral se pouvait peser, les chasseurs supprimés et rentrés dans la ligne, le moral de toute Vinfanterie remporterait certainement sur le moral
actuel de Tinfanterie de ligne joint au moral des chasseurs à pied ; car tout sentiment d'infériorité est une atténuation de moral chez une troupe, et Finfanterie actuelle sent la sienne vis-à-vis des chasseurs.