CHAPITRE II
QUE LA CONNAISSANCE DE L'HOMME A FAIT LA TACTIQUE ROMAINE, LES SUCCÈS D'ANNIBAL CEUX DE CÉSAR
La tactique des Grecs a son résumé dans la pha- . lange, la tactique romaine dans la légion, la tactique des barbares dans la phalange en carré, coin ou losange.
Le mécanisme de ces différentes dispositions de combat est expliqué dans tous les livres élémentaires; leur discussion comme valeur mécanique est faite par Polybe, lorsqu'il met face à face la phalange et la légion (livre XVIII).
Les Grecs étaient, en civilisation intellectuelle,
supérieurs aux Romains ; leur tactique devait être, il semble, plus fortement raisonnée. Il n'en est rien. — La tactique grecque procède surtout du raisonnement mathématique, la tactique romaine d'une connaissance profonde du cœur de l'homme ; ce n'est point que les Grecs n'aient tenu grand compte du moral et les Romains de la mécanique * ; mais les préoccupations premières étaient diverses.
Par quelle disposition obtenir d'une armée grecque l'effort le plus puissant?
Par quels moyens faire combattre effectivement tous les soldats d'une armée romaine?
La première question se discute encore. La seconde a reçu une solution qui a dû satisfaire ceux qui se l'étaient posée.
Le Romain n'est point essentiellement brave; il n'offre aucun type guerrier à la hauteur d'Alexandre, et l'impétuosité valeureuse des barbares, Gaulois, Cimbres, Teutons, — chose banale à dire, — l'a fait trembler longtemps. Mais à la bravoure glorieuse des Grecs, à la bravoure de tempérament des Gaulois, il oppose celle du dfevoir, bien autrement solide, commandée aux chefs par un sentiment des plus forts de patriotisme, à la masse par une discipline terrible.
1. Chez ceux-ci même, la mécanique et le moral sont si intimement liés, que Tune toujours, ce qui est admirable, vient au secours de l'autre et jamais ne lui nuit.
La discipline des Grecs s'appuie sur des peines et des récompenses d'opinion, la discipline des Romains aussi, et en outre sur la mort. Ils font mourir sous le bâton ; ils déciment.
Un général romain se demande comment vaincre ces ennemis qui épouvantent ses gens ? — En exaltant le moral lion par l'enthousiasme, mais par la rage. Il rend à ses soldats la vie misérable par excès de travaux ou de privations. Il tend le ressort de la discipline à ce point qu'il faut à certain instant qu'il se brise ou se détende sur l'ennemi.
Un général grec fait chanter Tyrtée K
Il eût été curieux de les voir face à face.
Mais la discipline ne suffit pas pour faire une tactique supérieure. L'homme dans le combat, nous le répétons, est un être chez lequel l'instinct de la conservation domine à certain moment tous les sentiments. La discipline a pour but de dominer, elle, cet instinct par une terreur plus grande; mais elle ne peut y arriver d'une manière absolue ; elle n'y arrive que jusqu'à un certain point, qui ne peut être dépassé ; certes, je ne nie pas les exemples éclatants où la discipline et le dévouement ont élevé l'homme audessus de lui-môme ; mais si ces exemples sont éclatants, c'est qu'ils sont rares ; s'ils sont admirés, c'est
1. Les Romains ne méprisaient point Tyrtée. Ils ne méprisaient aucune force. Mais ils connaissaient la valeur de chacune.
qu'on les considère comme des exceptions, etrexception confirme la règle.
C'est la détermination de cet instant où Thomme perd le raisonnement pour devenir instinctif qui fait la science du combat, qui dans son application générale fait la force de la tactique romaine, et dans son application particulière à tel moment, à telles troupes, fait la supériorité d'Annibal, celle de César.
Au point où nous en sommes arrivés, le combat a lieu de masses à masses plus ou moins profondes, commandées et surveillées par des chefs ayant un rôle nettement formulé. C'est dans chaque masse une série de luttes individuelles, juxtaposées, où l'homme du premier rang seul combat, puis est remplacé, s'il tombe , s'il est blessé ou épuisé , par l'homme du deuxième rang qui veille en attendant sur ses flancs, et ainsi de suite jusqu'au dernier rang; car l'homme physiquement et moralement se fatiguait vite dans une escrime corps à corps où il employait toute son énergie.
Ces combats duraient généralement peu de temps. A moral égal, les plus tenaces à la fatigue devaient toujours l'emporter.
Pendant ce combat du premier rang, — des deux premiers rangs peut-on dire, l'un combattant, l'autre veillant de si près, — les hommes des rangs postérieurs attendent à deux pas, dans l'inaction, leur tour
de combat, lequel ne doit venir que si leurs devanciers sont tués, blessés ou exténués ; ils sont ballottés par les fluctuations plus ou moins violentes de la lutte des premiers rangs ; ils entendent les chocs des coups portés et distinguent peut-être ceux qui mordent dans la chair ; ils voient les blessés, les exténués se traîner par leurs intervalles pour aller prendre la queue ; spectateurs passifs et forcés du danger, ils en calculent les approches, ils en mesurent de Tœil les chances à chaque instant plus redoutables ; tous ces hommes en un mot subissent immédiatement Témotion du combat sous une forme poignante et, n'étant point soutenus par l'animation de la lutte, se trouvent ainsi placés sous la pression morale d'une anxiété des plus grandes ; ils ne peuvent y tenir souvent jusqu'à leur tour et lâchent pied.
La meilleure tactique , la meilleure disposition étaient celles qui rendaient le plus facile la succession d'efforts, en assurant le mieux le relai des rangs dans les unités d'action, et en rendant possible le relai, le soutien mutuel des unités d'action ; n'engageant immédiatement que le nombre nécessaire au combat, et conservant le reste comme soutien et réserve en dehors de la pression morale immédiate. Toute la supériorité tactique des Romains était là, et aussi dans la discipline terrible qui préparait et commandait l'exécution. Plus qu'aucuns ils duraient au
combat, et par la ténacité à la fatigue que leur donnaient de rudes et continuels travaux, et par le renouvellement des combattants ^ .
Faute de raisonnement, les Gaulois ne vo valent que le rang inflexible, et on les a vus s'attacher entre eux, rendant ainsi le relai impraticable. Ils croyaient, et les Grecs aussi, à la puissance de masse et d'impulsion des rangs profonds, et ils ne voulaient pas comprendre que les rangs accumulés sont impuissants à pousser les premiers quand ceux-ci regimbent, se cabrent devant la mort. Etrange erreur ! Croire que les derniers rangs vont aller au-devant de ce qui fait reculer les premiers, tandis que la contagion du recul est au contraire si forte que Tarrét de la tête est le recul de la queue !
Certainement les Grecs voyaient aussi des réserves et des soutiens dans la deuxième moitié de leurs rangs accumulés ; seulement, Fidée de masse dominant, ils plaçaient trop près ces réserves et ces soutiens, oubliant l'homme.
Les Romains croyaient à la puissance de masse, mais au point de vue moral. Ils ne multipliaient pas les rangs pour ajouter à la masse, mais pour donner aux combattants la confiance d'être soutenus, relayés ; et le nombre en était calculé sur la durée de
1. Leur sens pratique savait aussi immédiatement reconnaître et s'approprier les armes meilleures que les leurs.
pression morale que pouvaient soutenir les derniers.
Au delà du temps pendant lequel Thomme peut supporter, sans être engagé, l'angoisse du combat des rangs qui précèdent, ils cessaient d'accumuler les rangs. Cette remarque et ce calcul, les Grecs, qui portaient parfois les rangs jusqu'à trente-deux, ne les avaient point faits; et leurs derniers rangs, qui dans leur esprit sans doute étaient leurs réserves, se trouvaient, en outre, forcément entraînés dans le désordre matériel des premiers.
Dans l'ordre par manipules de la légion romaine, les nïeilleurs soldats, ceux dont l'habitude des combats avait trempé le courage, attendaient solidement maintenus en deuxième et troisième lignes; assez loin pour ne pas souffrir des traits, pour y voir clair ^ et n'être pas entraînés par la ligne antérieure se retirant dans leurs intervalles ; assez près pour la soutenir à temps ou achever son ouvrage en se portant en avant.
Lorsque les trois manipules séparés et successifs de la cohorte primitive sont réunis pour former la cohorte unité de combat de Marins et de César, la même intelligence place : aux derniers rangs les soldats les plus soUdes, c'est-à-dire les plus anciens ; les plus jeunes, les plus impétueux, aux premiers rangs ; et nul n'est dans la légion pour faire simplement
nombre ou masse; chacun a son tour d'action, — chaque homme dans son manipule, — chaque manipule dans sa cohorte, — et, lorsque Funité devient la cohorte, chaque cohorte dans Tordre de bataille.
Nous voyons quelle est l'idée qui commande chez les Romains l'épaisseur des rangs, l'ordonnance et le nombre des lignes successives de combattants. Le génie, le tact du général modifiait ces dispositions principales. Si les soldats étaient aguerris, bien exercés, solides, tenaces, alertes à relayer leurs chefs de file, pleins de confiance dans leur général et leurs compagnons, le général diminuait l'épaisseur des rangs, supprimait des lignes même, pour augmenter le nombre des combattants immédiats en augmentant le front. Ses hommes ayant une ténacité morale, et quelquefois aussi physique , supérieure à celle de l'ennemi, le général savait que les derniers rangs de celui-ci ne tiendraient pas sous l'angoisse assez longtemps pour relayer les premiers rangs ou pour épuiser le relai des siens ; — et Ànnibal, qui avait une partie de son infanterie, les Africains, armée et dressée à la romaine, dont les fantassins espagnols avaient la longue haleine des Espagnols d'aujourd'hui, dont les soldats gaulois, triés par les fatigues, étaient de même aptes aux longs efforts, Annibal, fort de la confiance absolue qu'il inspirait à son monde, se formait sur une seule ligne de moitié moins profonde
que l'armée romaine , enveloppait à Cannes cette armée^ qui avait deux fois son nombre, et rexterminait. César, à Pharsale, par des raisons semblables, n'hésitait pas à diminuer sa profondeur, faisait face à l'armée double de Pompée, armée romaine comme la sienne, et l'écrasait.
Puisque nous avons nommé Cannes et Pharsale, nous allons, en les étudiant, nous renseigner sur le mécanisme et le moral du combat antique, deux choses qui ne se peuvent séparer. Nous ne pouvons tomber sur des exemples meilleurs, sur des batailles plus nettement et plus impartialement exposées: l'une, par le grand bon sens de Polybe, qui s'est renseigné près des derniers échappés de Cannes, près même de quelqu'un des vainqueurs ; l'autre , par l'impassible clarté de César en matière de faits de ffuerre.